Archives de catégorie : Arts

Le système à la part

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Un extrait de mon manuscrit « Le Prix ».

Dans l’illustration musicale, Alpha Blondy ne chante pas « Apartheid is Nazism » auquel mon texte fait allusion et que je n’ai pas trouvé sur la toile, mais son premier grand succès : « Brigadier sabari ».

Mes compagnons de voyage m’avaient abandonné pour quelques jours au motel d’El Mina sur le littoral ghanéen, et plutôt que de poursuivre la lecture de Proust à laquelle ils me croyaient condamné, je m’aventurai le long de le côte rocheuse à la recherche d’un campement de pêcheurs. Je n’eus pas à aller très loin, à deux cents mètres à peine se trouvait un hameau de paillotes en palmes de cocotiers tressées où des femmes fumaient le poisson sur des fours faits de barils de fioul déroulés à la masse. On me conduisit selon la coutume auprès du doyen qui battait le carton avec des jeunes gens. Quand se furent terminées les présentations, il m’apprit que tous étaient pêcheurs Kéta, originaires d’Anlogan, à plusieurs centaines de kilomètres plus à l’Est, non loin de la frontière togolaise. Il m’apprit aussi qu’il avait été lui–même fonctionnaire des pêches et qu’il était expert sur la question.

Nous nous revîmes plusieurs fois. Nous parlions de la pêche et des migrations nombreuses des pêcheurs Kéta qui les conduisent jusqu’aux confins de la Sierra Leone, où j’avais en effet rencontré certains d’entre eux quelques semaines auparavant : forçats de la senne de plage sans grand espoir de retour au pays. Un jour, il m’annonça qu’il allait me révéler un secret. Il avait réfléchi au fil des années aux raisons profondes des difficultés de la pêche piroguière au Ghana, jusqu’à ce qu’un jour les écailles lui tombent soudain des yeux. La révélation méritait un décor plus solennel que l’enclos d’une paillote et je l’invitai à venir prendre un verre à la terrasse de l’El Mina Motel, le lendemain.

Tandis qu’en fond sonore Alpha Blondy adjurait le peuple américain de faire connaître aux partisans de l’apartheid le sort autrefois réservé aux Nazis, le vieil homme me fit connaître ses conclusions qui passaient par une description détaillée du système de métayage appelé à la petite pêche, « système à la part », système où chacun se voit allouer un certain nombre de parts déterminé par sa contribution à l’effort commun : autant pour qui fait partie de l’équipage, autant pour qui possède la pirogue, autant pour le propriétaire du moteur ou des filets, etc. Voilà quelles étaient, selon lui, dans ce système infâme, les causes profondes de la déchéance de la pêche au Ghana.

Les faits qu’il croyait me révéler ne m’apprenaient hélas rien car j’avais étudié les détails de ces diverses proportions depuis plusieurs années, et ce qu’il ignorait en sus, c’était que les mêmes pratiques se rencontrent non seulement sur la côte africaine, en tout cas de Dakar au Sénégal à Pointe-Noire au Congo, pour la partie que j’avais personnellement parcourue, mais aussi de Saint-Jean de Terre-Neuve jusqu’aux rives du Bosphore, et, à ma connaissance, à peu près partout dans le monde où se pratique une pêche artisanale.

Non, les malheurs du Ghana en 1986 ne pouvaient pas provenir de là et mon vieil homme avait pris pour des conditions particulières un des traits communs de la pêche à l’échelle planétaire. Il pouvait se rassurer, car il n’était pas seul : combien d’anthropologues qui étudièrent trois kilomètres de côte n’ont-ils pas attribué les caractéristiques du système à la part, qui, à l’âme africaine, qui, à l’esprit du protestantisme, voire au fier tempérament des indigènes des îles Orcades !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Quand je vous parlerai de l’Afrique

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Je ne vous parle pas de l’Afrique. J’y fais allusion comme dans Aide au développement mais comme avez dû voir, il y a trop de colère. Parce que j’ai beaucoup à dire. Je vous parlerai un jour de mon ami Gbehon. Je vous parlerai du fort d’El Mina. Et aussi de ma prise de bec dans un hôtel d’Accra. Mais il faudrait d’abord que je me calme un peu.

En attendant, je vous rappelle que l’Afrique nous a donné la musique.

Madame Mbilia Bel !

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Le bonheur suprême

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Quand nous étions petits, ma sœur et moi, notre bonheur suprême c’était de voir mon père mettre un 78 tours sur le phonographe (mon dieu, je suis né au Moyen Âge !) et que ce soit The Tennessee Waltz. Il inviterait alors ma mère à danser et pour nos yeux ravis, ils valseraient, pour deux minutes et vingt secondes, la valse lente.

Dans les familles laïques, les intrusions du sacré sont peu fréquentes, et The Tennessee Waltz nous offrait, entre la Noël et la Saint-Nicolas, une de ces rares occasions où les cieux s’entrouvraient comme dans un tableau du Greco.

La première version que je vous offre est celle de notre 78 tours, celle de Patti Page, dont la réputation fut également établie par le jappement inoubliable de (How Much Is) This Doggie in the Window ?, devenu en français et par la grâce de Line Renaud, Le chien dans la vitrine (« Ouaf ! Ouaf ! »).

La deuxième version, moins mièvre sans doute, car débarrassée de la sentimentalité qui caractérisait ces années bienheureuses où l’on croyait encore à « l’an 2000 », est celle de Norah Jones.

Une découverte après coup : la version de Sam Cooke. Je l’ajoute sans hésitation !

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Serge Gainsbourg (1928 – 1991)

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A la Noël 1990, je me trouvais pour la première fois en Californie, à l’invitation d’un professeur américain qui avait demandé à me rencontrer alors qu’il séjournait à Paris. Nous avions fraternisé et nous nous sommes mis à écrire ensemble des articles d’algèbre de la parenté. Le premier soir, nous dînerions avec l’un de leurs amis, un critique d’art. Alors que nous l’attendions, mon hôte me fit lire son article le plus récent. Il écrivait dans un style très sobre, et son enthousiasme pour une peintre qui exposait à cette époque à La Jolla en ressortait davantage.

Mes amis connaissaient également la peintre et me demandèrent un jour si je souhaitais la rencontrer. Je leur dis que oui, bien entendu. Nous nous marièrent quelques années plus tard et de notre union naquit une petite fille.

Alors que ma femme était enceinte, elle exposa dans une galerie de la rue Jacob. Nous discutions les termes et lorsque le marché fut conclu, le propriétaire de la galerie nous invita à déjeuner en nous annonçant une surprise. Arrivé au restaurant, il échangea quelques propos complices avec le maître d’hôtel. Une fois assis, il nous annonça, très satisfait : « La table de Serge et de Jane ! ».

Lorsque notre petite fille avait deux ans, l’appartement au-dessus de celui qui servait d’atelier à ma femme était à vendre. Nous apercevions de temps à autre dans le jardin des étrangers accompagnés de la concierge, allant visiter l’appartement. Un jour nous avons croisé une dame qui, posant un instant la main sur sa tête, dit : « Oh, la jolie petite fille ! ». Serge était mort depuis cinq ans, la dame, c’était Jane.

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L’analyse des mythes

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Vous ne serez pas choqué outre mesure d’apprendre que mon irrévérence – voire mon insolence – ne date pas d’hier. En 1963, j’étais inscrit en première année de faculté. Luc de Heusch, mon professeur d’anthropologie, était un passionné de l’anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss qu’il appliquait lui-même avec talent aux mythes africains.

Cinq ans plus tard, Lévi-Strauss me ferait l’honneur de m’accepter dans son séminaire. J’ai déjà eu l’occasion de dire tout le bien que je pense de l’œuvre de mon maître Lévi-Strauss (tout particulièrement en anglais dans une encyclopédie) mais son analyse structurale ne m’a jamais convaincu : d’emblée toutes les interprétations m’y apparaissaient possibles. Et c’est pourquoi, dans mon premier devoir, appelé à appliquer la méthode, et pour marquer mes distances, je choisis comme matériel d’analyse non pas des mythes mais deux chansons de l’époque, toutes deux un peu caricaturales, consacrées à des motards condamnés à une mort brutale.

Lévi-Strauss avait mis en évidence la manière dont les mythes se transmettent de culture en culture par le maintien de certains éléments et l’inversion de certains autres. Le deux chansons que j’avais retenues étaient Black Denim Trousers and Motorcycle Boots de Stoller et Leiber, immortalisée en français par Edith Piaf sous le titre de L’homme à la moto et Leader of the Pack de Morton, Barry et Greenwich dont la version originale est celle des Shangri-Las et la version française est due à Frank « Biche, ô ma biche » Alamo, sous le titre : Le chef de la bande.

J’ai été attristé tout à l’heure en visionnant le court extrait d’une interview récente de Lévi-Strauss, à l’approche de son centenaire, et où il se déclare prêt à quitter ce monde sans regret, convaincu qu’il est condamné, victime de l’empoisonnement que notre espèce lui inflige. Son opinion est inattaquable et il est vrai qu’il n’assistera pas aux premiers succès de nos tentatives audacieuses de renverser la vapeur à trois mètres des récifs (souvenir de mes jours à la pêche). J’espère toutefois que je tiendrai des propos plus optimistes à l’approche de mon centenaire et au moment où l’on explorera les caves de la Faculté des Sciences Economiques, Politiques et Sociales de l’Université Libre de Bruxelles, à la recherche de mon texte perdu sur L’homme à la moto, en vue d’une édition complète de mes œuvres dans la bibliothèque de La Pléiade. Je viens de réfléchir à ce que j’aimerais dire alors et en voici le début : « Mes amis, quel spectacle : merci au metteur en scène d’avoir mis le paquet pour que l’époque de mon passage soit celle d’un véritable feu d’artifices ! Pas un ralentissement, pas un moment creux, pas un moment d’ennui ! Quelle planète ! Quelle espèce : des Bons à la sainteté époustouflante, des Méchants à la cruauté, à la bassesse et à la stupidité sans limites ! Quelle invention ! Quelle imagination ! … »

Le texte de mon devoir est sans doute perdu mais il m’a suffi de relire les deux textes pour que les principaux points de son analyse me reviennent en mémoire. Appelons L’homme à la moto, le mythe « A », et Le chef de la bande, le mythe « B ». Le thème commun est celui d’un couple : le motard maudit et sa meuf. Dans les deux versions, le motard se crashe méchamment.

Dans B, le motard aime sa meuf de manière excessive : les larmes percent sous son mauvais sourire quand elle le laisse tomber dans la nuit pluvieuse :

He sort of smiled and kissed me goodbye
The tears were beginning to show
As he drove away on that rainy night

dans B, le motard aime sa meuf de manière insuffisante : c’est lui qui la quitte et le bruit de ses sanglots est couvert par la pétarade assourdissante de la moto qui démarre et noyé dans le brouillard de l’huile de moteur cramée :

But her tears were shed in vain and her every word was lost
In the rumble of an engine and the smoke from his exhaust

Dans A, le motard aime sa mère de manière excessive :

On the muscle of his arm was a red tattoo
A picture of a heart saying « Mother, I love you »

(Sur le gras de son biceps se trouvait un tatouage
Un cœur disant « Maman, je t’aime »)

Alors que dans B, le père de la meuf aime sa fille de manière insuffisante :

One day my dad said, « Find someone new »
I had to tell my Jimmy we’re through

(Un jour mon père me dit : « Trouve toi un autre mec »
J’ai dû dire à Jimmy que c’était râpé)

Je ne me souviens pas de la suite mais ce n’est peut-être pas essentiel. Dans la vidéo des Shangri-Las, les anthropologues parmi vous apprécieront la ruche utilisée à cette époque comme parure de tête.

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Derniers baisers

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Voici, pour les vacances, un extrait de mes notes de l’été 2003 : une promenade sur la plage de Pismo Beach, en Californie Centrale.

Il est temps de se baigner. Mais aïe, il s’est passé quelque chose durant la nuit, et quelque chose de pas très sympathique. L’eau fait sur ma jambe comme une morsure : elle me vient déjà jusqu’au genou, et j’ai pratiquement perdu la sensation dans le pied et le mollet. Et la morsure se fait sentir sur toute la surface qu’une nouvelle vague vient lécher. J’ai l’eau pratiquement jusqu’à la taille quand la conclusion s’impose, inévitable : le bain de mer, dans ces conditions, ce n’est plus très agréable. La température a atteint à la baisse mon seuil de déplaisir. Je réfléchis : on est aujourd’hui le 28 août, je pars demain, c’est bon, je n’avais pas trop mal calculé mes dates : on a fini l’été en beauté, et je me résigne à sortir de l’eau bien que seulement à moitié mouillé.

Je marche, sur cette plage dont on ne voit pas la fin, un air me trotte en tête : « Quand vient la fin de l’été, sur la plage, Il faut alors se quitter, peut-être pour toujours, Oublier cette plage et nos baisers ». C’est Dick Rivers qui chantait ça, avec les Chats Sauvages. En anglais, ou plutôt en américain, la version originale, c’était Brian Hyland, le chantre du trop petit bikini. Il susurrait : « Though we’ve got to say goodbye for the summer, Darling I promise you, I’ll send you all my love every day in a letter, Sealed with a kiss… » Bien que nous devions nous quitter pour l’été, Je te promets, Chérie, de te faire parvenir chaque jour, mon amour tout entier, dans une lettre, Scellée d’un baiser…

Vous avez noté l’inversion ? Elle signale deux cultures très différentes à l’époque : en français, ce sont des amours de vacances qui se terminent ; en américain, on se situe juste avant les vacances : ce sont des « high school kids », qui sortent ensemble, qui vont « steady » et qui sont obligés de se séparer pour la durée des vacances scolaires et se font à titre préventif des serments de fidélité estivale. Les enfants américains travaillaient dur pendant les vacances, pour eux l’été serait « froid et solitaire ». Les petits Français se bécotaient en faisant le plein d’ultra-violets : « Le soleil est plus pâle mais nos deux corps sont bronzés ». Deux cultures, inversées !

Je n’ai pas trouvé la version des Chats Sauvages sur YouTube. Voici, à la place, C. Jérôme. On n’y perd pas, si ce n’est que – comme le noteront les plus perspicaces d’entre vous – il s’est passé quelque chose entre l’époque de Dick Rivers et celle de C. Jérôme !

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Le combat du siècle (le XXème)

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Vous souvenez-vous de Salut les copains ? J’espère pour vous que la question ne se pose même pas. Mais si vous étiez un fan de l’émission de Frank Ténot et Daniel Filipacchi sur Europe No 1 entre 1959 et 1968, vous vous souviendrez que le président d’honneur d’Hachette Filipacchi Media avait le talent très sûr de passionner son public pour des matchs bien plus excitants que Sarkozy contre Trichet. Je me souviens en particulier de la tension qui montait autour du combat de titans qui opposait en 1962-63, Solomon Burke, le challenger, à Ray Charles, le champion en titre.

Il y avait sans doute un peu d’esbroufe dans ces rivalités mises en scène par Filipacchi mais il avait probablement mis le doigt dans ce cas-ci sur davantage que de la frime. En effet, dans l’une de ses chansons, Can’t nobody love you, après avoir affirmé

Can’t nobody love you
Like I’m loving you, baby?
‘cause they don’t know how to love you like I do

[Pourquoi personne ne t’aime
Comme je t’aime moi, poulette ?
Parce qu’ils n’ savent pas comment t’aimer, comme j’le fais moi]

Burke n’ajoutait-il pas explicitement :

Ray Charles called you his sunshine…

[Ray Charles t’appelle « mon rayon de soleil »… ]

Oh ! Oh ! Il y avait vraiment de la bagarre dans l’air !

J’ai trouvé sur YouTube pour Ray Charles, un document d’époque. Pour Solomon Burke, il s’agit d’un passage relativement récent à la BBC. Le vieux diable chante assis, mais il a encore du souffle ! Régalez-vous !

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Mouloudji (1922 – 1994)

Clair matin
(paroles : Louis Simon – musique : César Geoffray)

Le matin, tout resplendit tout chante,
La terre rit, le ciel flamboie,
Mais pour nous, qu’il tonne pleuve ou vente,
De tous temps, nous chantons notre joie.

Car chaque jour est un jour de fête :
Dans notre coeur le soleil luit toujours.
Pleine de joie, d’élan et d’amour,
notre chanson se lève chaque jour…

J’ai appris Clair matin à l’école primaire. Au lieu du vers qui dit « pleine de joie, d’élan et d’amour », le professeur de chant nous avait appris : « pleine de joie, d’élan et d’entrain ». C’est là l’une de mes premières découvertes scientifiques : avoir deviné que quelque chose clochait avec cet « entrain » qui ne rimait pas avec le reste, et avoir remis l’amour à la place qui lui revenait de droit. Le bel amour avait été censuré pour ne pas éveiller des sentiments prématurés dans de jeunes consciences des années cinquante. Quelle époque !

Mais j’étais déjà prévenu : dès l’âge de six ou sept ans on m’avait appris à me méfier de ce que je chantais ! Car ce n’était pas la première fois qu’on me cherchait des poux à propos de l’amour : ma mère avait été convoquée à l’école. L’« incident », si l’on peut dire, avait été le suivant : on nous avait dit : « Chacun va chanter une chanson qu’il connaît et qu’il aime bien ! » Et moi qui entendait ma mère, à la maison, chanter d’autres choses que des comptines cul-cul-la-praline, j’avais entonné ma chanson préférée. Et paf ! gros scandale ! Alors, puisque j’y suis, je vais dire merde à la censure, et je vais vous rechanter, bien des années plus tard, ces vers scandaleux, très haut et très fort :

La premièr’ fois que je l’ai vue,
Elle dormait, à moitié nue
Dans la lumière de l’été,
Au beau milieu d’un champ de blé.
Et sous le corsag’ blanc,
Là où battait son cœur,
Le soleil, gentiment,
Faisait vivre une fleur :
Comme un p’tit coqu’licot, mon âme !
Comme un p’tit coqu’licot.

Pour éviter que ce genre d’incident ne se répète, quand des amis de mes parents leur ont prêté le premier trente-trois tours de Georges Brassens, on nous a sermonnés ma soeur et moi, que Brave Margot, n’était pas une chanson à chanter à l’école. Je l’avais d’ailleurs deviné vu le rôle crucial joué par le même énigmatique « corsage » – le corps manifeste du délit. Quant à l’histoire elle-même, je n’y entravais que pouic : « Donner la gougoutte à son chat » ? Kézako ?

Je l’ai entendu chanter, Mouloudji, dix ans plus tard, en plein air, à une kermesse à Woluwé-Saint-Lambert. Ça ne marchait plus très fort pour lui et il faisait les fêtes de village. Mais quand il a chanté Le p’tit coqu’licot (de Raymond Asso et Claude Valéry), quelques spectateurs sont montés sur les tréteaux, et l’ont descendu de là et, suivis bientôt par plusieurs autres, l’ont porté en triomphe autour de la prairie où nous étions. Et le moment était bien choisi pour lui : sa chance avait tourné, malgré le petit coquelicot et les amants infidèles et il était en proie au doute. Et je le voyais là, perché sur deux épaules, qui n’y croyait pas tout à fait, mais rayonnant quand même.


PS : J’ai ajouté – en haut, à droite – une page intitulée « Musique, etc. » où sont répertoriées toutes les chansons présentes sur ce blog.

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Cyd Charisse (1922 – 2008)

J’ai voulu donner – inconsciemment – à l’une de mes filles le prénom que portait son personnage dans Brigadoon, sorti en salles en 1954, et la mère de mon fils aîné ressemblait à s’y méprendre – et toujours inconsciemment – au personnage qu’elle incarnait dans The Band Wagon, un autre film de Vincente Minnelli, datant celui-ci de l’année précédente.

J’avais sept et huit ans, et à cet âge là – excusez-moi – on est très influençable.

Si son nom ne vous dit rien, admirez-la (non, non : les 52 premières secondes, c’est Fred Astaire !), et vous me pardonnerez – j’en suis certain – mon émoi infantile !

Une des très grandes danseuses de la comédie musicale américaine vient de s’éteindre.

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Fierté d’une génération ! C’est vrai, quoi…

L’autre jour Sylvestre présentait devant une commission un projet de film et il mentionna son grand-père (mon père). Le monsieur qui présidait lui dit : « Je l’ai bien connu : j’étais son collaborateur au ministère (belge) de l’Education Nationale. Il préférait son poste à l’Institut de Sociologie et quand je lui préparais un dossier, il me mettait une petite note : « M’en parler ! », pour ne pas avoir à le lire », et le monsieur ajouta : « Votre père lui causait bien du souci ! Il me disait : « Il passe tout son temps à fumer et à écouter de la musique avec ses copains » ».

Depuis, beaucoup d’eau a passé sous les ponts mais de découvrir quarante ans plus tard que je « causais du souci » à mon père m’a chagriné. Quoi ? On faisait exactement ce qu’ils demandaient : on ne mentait pas, on ne volait pas et on était bon à l’école. Que leur fallait-il de plus ? Choisir notre musique ? Et on ne faisait d’ailleurs pas que ça : ça c’était ce qu’ils voulaient voir, c’était la surface. On réinventait le monde, les gars et les filles, chacun à sa façon, mais tous ensemble. Et pas vite dégoûtés : on continue !

Quant à la musique qu’on écoutait inlassablement, c’était de la bonne musique, et elle l’est toujours, même si elle était comme nous : un peu désordonnée. Mesdames et Messieurs : l’Incredible String Band ! A la télévision et à Woodstock, dans l’ordre.


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Collecteur d’art

Comme leur nom semble l’indiquer, les activités luxueuses sont en général très coûteuses et donc le plus souvent réservées à d’abominables personnages régulièrement dénoncés ici. C’est pourquoi il m’est tout particulièrement agréable de recommander la collection d’art comme une activité luxueuse qui peut se pratiquer avec un tout petit budget.

Acheter un Picasso ou un Rembrandt n’est bien entendu pas à la portée de toutes les bourses mais avoir acheté leur premier tableau à Picasso ou à Rembrandt, l’est certainement, et permettre à un jeune peintre de réaliser sa première vente non seulement encourage un artiste à persévérer mais vous crée aussi un ami ou une amie. N’hésitez donc pas !

Les deux seuls problèmes de la collection d’art sont primo le temps : on ne trouve les débutants que dans des galeries confidentielles, nombreuses mais rarement situées au centre ville, à quoi il faut ajouter les marchés aux puces, les kermesses, les expositions de fin d’année dans les écoles d’art, etc. et secundo l’espace : on épuise rapidement la surface de ses murs, ce qui oblige à stocker ou à revendre.

Pour illustrer ce que viens de dire, un exemple : Lola, une jeune artiste de Riverside, à une heure de route à l’Est de Los Angeles, en bordure du désert. Nous l’avons connue au tout départ de sa carrière. Elle a d’intention délibérée un prénom mais pas de nom, ce qui ne facilite pas le googueulage. Alors, pour vous éviter de chercher, voici l’adresse de son site.

Lola 2

Lola 1

Lola 3

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Les Everly Brothers

J’essaie bien sûr de joindre l’agréable à l’utile et puisqu’il me faut de toute manière lire le Wall Street Journal, je me suis plongé ce matin avec enthousiasme dans un compte rendu de la tournée de concerts qu’entreprennent en ce moment conjointement Alison Krauss et Robert Plant, dans le sillage de leur album de l’année dernière intitulé Raising Sand. La combinaison est a priori un peu inattendue : d’un côté l’égérie du blue grass et de l’autre, le chanteur solo du Led Zeppelin – qui passait à une époque pour un groupe de hard rock (si, si, je vous assure mon bon Monsieur !). Rien de surprenant toutefois si l’on pense aux autres duettistes de choc de l’année dernière : Emmylou Harris et Mark Knopfler de Dire Straits et leur excellent album All the roadrunning.

Et je lis ceci, sous la plume de Jim Fusilli, le commentateur du Wall Street Journal, à propos de Krauss et Plant : « Leurs voix se mêlent si bien lorsqu’ils chantent à l’unisson dans une harmonie serrée, contrôlée, de type Everly Brothers, le Rich Woman par lequel ils débutent la soirée ». (*)

Je ne rédigerai pas ici un traité sur les Everly Brothers (je compte sur vous pour cela), qui n’ont bien entendu pas inventé l’unisson harmonique, mais puisqu’on parlait d’influences l’autre jour, il faut bien dire que rares ont été les duettistes de pop anglo-saxonne qui n’ont pas pensé aux frères Don et Phil quand il s’est agi de chanter à l’unisson. Les premières chansons de Simon et Garfunkel (à l’époque où ils n’étaient encore que Tom & Jerry) en constituaient d’ailleurs un simple démarcage.

Tout ceci m’a rappelé quelques paragraphes que j’ai consacrés aux deux frères dans des notes prises en 2003 et que voici exhumées de la naphtaline à votre intention.

Et on fait comme ça de gaieté de cœur son deuil d’un million de choses « pour faire plaisir à ses parents ». Et ces deuils portent sur ce qui est peut–être pour vous essentiel, alors qu’il ne s’agit de la part des parents que de caprices fondés sur des expériences personnelles mal interprétées, voire de simples erreurs de jugement. Parce que les millions de petits deuils qu’on a faits, on n’en a même pas conscience. J’en donne un exemple, d’il y a quelques années, de l’époque de Brenda et de Laguna Beach. J’ouvre un jour le journal et je lis « Concert des Everly Brothers à San Juan Capistrano ». Oh ! On ne peut pas rater ça ! Et nous allons effectivement les écouter, avec à notre table un couple anglais dans la cinquantaine dont la femme pleurera d’émotion sans discontinuer pendant toute la durée du concert, et ils chantent dans cette salle genre saloon Wake up little Susie et All I have to do is dream et bien sûr ils ont soixante ans mais, comme dit la chanson : la voix est là, le geste est précis et ils ont du ressort.

Et en sortant du Stage Coach, j’ai le sentiment d’une extraordinaire victoire sur le temps. J’ai dû à un moment de ma vie me dire quelque chose du genre : « Il est maintenant trop tard : tu n’assisteras plus jamais à un concert des Everly Brothers ». Non pas que ça me tarauderait outre mesure, mais il doit y avoir des millions de deuils minuscules comme celui-là, qui s’accumulent et qui – littéralement – vous tuent, et pour la plupart d’entre eux, il y a en réalité encore quelque chose à faire, il existe encore une parade.

——————
(*) Vous apprendrez avec satisfaction, qu’ils rendent également hommage à Bo Diddley en interprétant Who do you love ? que Mr. Plant ponctue d’un solo d’harmonica qualifié par Fusilli, de « perçant ».

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Aux artistes

J’ai participé l’autre jour – d’une seule phrase – à un débat sur la création. La phrase, la voici : « … quel est le rôle exact que l’on veut voir jouer à l’Etat – et les contraintes que cela implique (impôt, défense des frontières, soutien ou non des artistes [abandonnés à crever la dalle – vu la jouissance que leur procure par ailleurs la création – voir le débat d’hier], etc.) ». La thèse défendue – vous avez dû le comprendre – était qu’il n’est pas nécessaire de soutenir les artistes : le marché fera le tri !

Le cas de Jara nous rappelle que les artistes créent sans doute pour eux-mêmes mais essentiellement pour nous tous. YouTube nous permet de nous le rappeler et ma note laconique sur Jara m’a donné envie de le souligner encore davantage. Hier, en commentaire à mon billet sur Bo Diddley, j’ai cité deux chansons. Je suis allé ajouter des « performances » qui y correspondent : Elizabeth Cotten chantant de sa voix cassée Freight Train, qu’elle composa, accompagnée (bien que ce ne soit pas dit) par Pete Seeger et Emmylou Harris, chantant Hobo’s Lullaby de Goebel Reeves, lors d’un hommage à Woody Guthrie qui fut le principal interprète de cette chanson.

Je suis également allé revisiter mon billet Quiet days in Santa Monica, où je mentionnais Jim Morrison chantant The End pour y ajouter l’extrait d’un concert des Doors. Le caméraman n’a pas raté la petite blonde, tout à la fin. C’est pour elle qu’on vit. Malgré les stades de Santiago du Chili.

Petit joyau, Georges Brassens chantant Les passantes, paroles d’Antoine Pol comme je l’explique dans mon billet et comme il le rappelle aussi, accompagné de Maxime Leforestier (merci à Anper !).

Vous trouverez enfin Jeanne Moreau chantant Le tourbillon de et avec Bassiak dans François Truffaut (1932–1984), ainsi que, comme le suggérait Jean Tiguemounine dans un commentaire, la version de Vanessa Paradis, rejointe par Jeanne Moreau.

Post Scriptum : je redécouvre petit à petit mes références à des chansons et je complète. Derniers en date : Under the Boardwalk des Drifters dans Toute une époque ! , Bravo pour le clown dans Edith Piaf (1915 – 1963), Comme à Ostende dans Léo Ferré (1916–1993).

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Bo Diddley (1928 – 2008)

Bo Diddley faisait les choses à sa manière, sur sa guitare carrée, en loup solitaire. Son style répétitif, fondé sur le rythme davantage que sur la mélodie, très proche du tam-tam ouest-africain, fut l’une des influences fondamentales du rythm ‘n’ blues mais aussi du rock ‘n’ roll naissant du milieu des années cinquante et on en retrouve les échos aussi bien chez Elvis Presley que chez Buddy Holly, ainsi que, dix ans plus tard, chez les Rolling Stones.

Le texte de ses chansons – en général hilarant – empruntait lui aussi à la tradition africaine, recourant par exemple à la joute verbale, comme dans « Say Man » (1958), ou au proverbe, comme dans « You Can’t Judge A Book By Its Cover » (1962) écrit pour lui par Willie Dixon, où l’adage que l’on ne peut juger un livre à sa couverture est utilisé pro domo par le narrateur pour dénier les apparences accusatrices : « I look like a farmer but I’m a lover ».

Un grand musicien « créole », comme il aimait se définir lui-même : « Français, Africain, Indien, tous mélangés », est mort aujourd’hui. Un très grand musicien tout court.

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