Archives de catégorie : La vie de tous les jours

GRANDEUR ET DÉCADENCE DU SERVICE PUBLIC, par Vicè

Billet invité.

Des coquards et des coquâtres

Autrefois, le titre de « secrétaire » était réservé à toute personne au service d’une autre, d’un rang hiérarchique supérieur, dont elle était chargée de rédiger et de transcrire les lettres et les dépêches officielles (c’était le titre de Jean-Jacques Rousseau, à Venise). De nos jours, dans un même contexte administratif, il désigne un agent de catégorie B de la Fonction publique d’État. De façon encore plus explicite (du moins pour qui la langue française vaut plus qu’une de ces chansonnettes de coquâtres[1], qui encombrent les ondes), le grade équivalent dans la Fonction publique Territoriale s’intitule « rédacteur ».

Saurait-il encore écrire – connaîtrait-il la syntaxe, l’orthographe et la grammaire – que le pauvre cadre B, aussi zélé fût-il, n’en aurait pas le temps. Cela vous étonne ?

Demandez donc leur avis aux « coquards » du service public, entrés en fonction autour de 1968 : profondément écœurés, comme leurs jeunes collègues, ils ont du moins cette consolation d’une retraite imminente. Ces Grognards qui, en leur temps, prirent la peine d’apprendre leur métier, tant sur le terrain qu’en amont, à l’école (du temps qu’elle enseignait encore le français), notent avec consternation l’évolution des services publics, depuis 2007 voire avant. Au sein du personnel, cette évolution concerne surtout les cadres A et B, les employés de catégorie C n’étant considérés que comme des « petites mains » décervelées. En effet, ces cadres (ou les « coquâtres » qui en tiennent lieu), ne connaissent rien d’autre que des techniques de management et de communication, qui, certes, en imposent lors des entretiens d’embauche. En effet, dans la Fonction Publique, ceux-ci tendent à se substituer à l’égalitaire et républicain « concours d’entrée ». C’est d’ailleurs la raison du peu de considération dont pâtissent les diplômés des facultés de lettres, que les recruteurs du privé, non sans condescendance, renvoient systématiquement à leur « pré carré » professoral et littéraire.

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UN MONDE TRÈS « COSY » (POUR CERTAINS), BEAUCOUP MOINS POUR D’AUTRES

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Quand j’ai écrit hier dans mon deuxième billet de la journée consacré à la perte de 2 milliards de dollars chez JPMorgan,

Ah ! Nous ne sommes pas à court d’hommes et de femmes à montrer en exemple à la jeunesse ! (Demain, dans la même série : les responsables du groupe de presse Murdoch et les ministres britanniques qui couchent dans leur lit),

mon allusion à News Corp. le groupe de presse de Rupert Murdoch n’était qu’une boutade : je n’avais aucune intention d’y consacrer un billet aujourd’hui. L’actualité en a décidé autrement avec l’inculpation ce matin pour détournement du cours de la justice, destruction de preuves essentiellement, de six personnes dont Rebekah Brooks, qui fut à différentes époques la rédactrice en chef du Sun et de News of the World, deux fleurons du groupe Murdoch et de ce que les Britanniques appellent la « gutter press », le « gutter » étant la rigole le long du trottoir, encore appelée « ruisseau ».

Je ne reviens pas sur toute l’histoire, dont les péripéties sont infinies, mais qui débute par la découverte du piratage par des reporters de News of the World du téléphone mobile d’une adolescente assassinée, et qui met en lumière qu’une multitude de personnalités ont leurs communications interceptées par des reporters appartenant à News Corp.

En juillet de l’année dernière j’avais déjà consacré deux billets à l’affaire. J’écrivais dans le premier : Grosses entreprises et gouvernements : Le cas de la Grande-Bretagne :

L’affaire contribuera certainement à mettre en lumière l’intrication présente de la gestion des grosses entreprises et des gouvernements dans un climat devenu généralisé d’irrespect du cadre juridique des États, en Grande-Bretagne – et probablement ailleurs aussi.

(Mon second billet s’intitulait : Nouvelles de la démocratie).

J’écrivais donc cela il y a neuf mois, à partir de ce qu’il faudrait appeler « des présomptions assez vagues ». Ce qu’on a appris depuis n’a rien fait pour démentir ces présomptions car ce n’est pas piqué des vers, voyez vous-même :

–       lorsque Mme Brooks commence à être importunée par la justice, M. Cameron, premier ministre britannique, communique abondamment avec elle par textos, l’assurant de son soutien et, selon les termes du Wall Street Journal « discutant avec elle de sujets considérés sensibles pour News Corp. et pour le gouvernement britannique » ;

–       un très proche collaborateur de Jeremy Hunt, ministre de la culture, des médias et des sports, qui doit décider si oui ou non News Corp. est autorisée à prendre le contrôle de la compagnie de télévision par satellite BSkyB, contacte le principal lobbyiste du groupe Murdoch pour lui demander comment arranger l’affaire et présenter de manière appropriée les remous autour du piratage de conversations téléphoniques par News Corp.

Pas besoin certainement de faire un dessin de l’image qui émerge de tout cela : un monde très « cosy » comme on dit là-bas, très à l’aise, d’hommes et femmes d’affaires, de presse et de gouvernement, dirigeant la Grande-Bretagne dans un grand mélange des genres, en ne communiquant aux sujets de sa gracieuse majesté que ce qu’ils jugent nécessaire et sous la forme qui leur convient, et qui, quand ils veulent savoir ce que pensent exactement ces sujets de sa majesté, n’y vont pas par quatre chemins et vont simplement fouiller dans leurs mails et leurs communications téléphoniques – même, comme il appert, quand ces sujets font partie de sa propre famille.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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LES QUESTIONS QUI RESTENT À RÉSOUDRE, à paraître chez Fayard en octobre 2012

Présentation

Suite à la parution de Le capitalisme à l’agonie (Fayard 2011), la question m’a souvent été posée : « Que faudra-t-il mettre à sa place ? »

Je m’en étais tenu jusque-là au constat : depuis mon avertissement qu’une crise gravissime allait éclater dans le secteur des subprimes dans La crise du capitalisme américain (La Découverte 2007 ; Le Croquant 2009), jusqu’à la chroniques des événements que l’on trouve dans L’implosion (Fayard 2008), La crise (Fayard 2008), et dans une certaine mesure dans L’argent, mode d’emploi (Fayard 2009).

Il fallait maintenant passer à la prospective. Je n’avais pas de réponse toute prête (la réforme sociale n’est pas mon métier !), alors je suis allé voir : je me suis plongé dans la question, laquelle est loin d’être simple parce que la crise actuelle en réunit en réalité trois sous le même capot, qui se combinent de manière particulièrement toxique : une crise due au fait que notre espèce se conduit comme une malpropre à la surface de la planète qui l’accueille, une crise due au fait que la maîtrise de la complexité nous a désormais totalement échappé (c’était déjà le cas avant l’invention de l’ordinateur, mais celui-ci a magnifié le problème de plusieurs ordres de grandeur), enfin la crise financière et économique présente est la conséquence de la « machine à concentrer la richesse » qui constitue le cœur de nos sociétés et dont nous sommes en général très fiers, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’elle nous explose au visage comme aujourd’hui.

Avant de pouvoir dire ce qu’il faudra mettre à la place du capitalisme, un certain nombre de questions doivent impérativement être résolues ou tout au moins significativement clarifiées, certaines très générales comme « Qui sommes-nous ? » et « Qu’avons-nous la capacité de faire ? » ; certaines beaucoup plus spécifiques comme « Pourquoi nous sommes-nous satisfaits d’une « science » économique incapable de voir venir une crise de l’ampleur de celle qui est en train de nous engloutir et de prôner ensuite les mesures nécessaires qui nous permettraient d’en sortir ? » ou « Une science économique est-elle même possible ? » ; certaines très épineuses et ayant déjà fait par millions des morts visibles ou invisibles comme « Comment distribuer équitablement la richesse créée ? », « Comment manger dans un monde d’où le travail disparaît ? », « Comment casser la « machine à concentrer la richesse » qui finit toujours par gripper l’économie et tout le reste avec elle ? », la liste est malheureusement longue : « Faut-il arrêter les ordinateurs… et la Bourse ? » et quid de la propriété privée ? Et quid de la croissance ? Et ainsi de suite.

Il reste donc un nombre considérable de questions à résoudre, mais le temps presse, parce que pendant que nous réfléchissons, c’est notre environnement global qui s’effondre inexorablement. Parviendrons-nous à sauver notre bouclier social ? Sans doute, mais à condition que nous sauvions notre civilisation. Et pour sauver celle-ci, il faut d’abord que nous sauvions notre espèce. Ce que nous ne pourrons pas faire sans sauver notre planète.

Décidément, rien n’est simple, mais ne dit-on pas que : « Poser les bonnes questions, c’est déjà les avoir à moitié résolues » ? C’est là l’ambition de mon livre à venir.

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ORGANISER LA RÉSISTANCE, par Zébu

Billet invité

Les expérimentations ont ceci de passionnant qu’elles génèrent souvent des imprévus et que c’est justement celles-ci qui fondent l’intérêt même de les mener : comment, dans quelles circonstances, quels facteurs permettent de produire un résultat ‘y’ quand on attend que le processus en cours conduise à produire un résultat ‘x’ ? Ce sont en fait ces écarts par rapport aux données attendues qui en font la valeur car ils permettent à ceux qui réalisent ces expériences de mesurer la force ou la faiblesse de la réalité et de modifier en conséquence les définitions de leurs concepts. Concernant la Grèce par exemple, plus que les résultats de politiques d’ajustement structurel dont on connaissait déjà le type de résultats attendu, ce furent surtout les modalités de réaction des Grecs qui furent examinées à la loupe. On peut ainsi sans trop se tromper affirmer maintenant que ceux qui dirigèrent ces politiques furent passablement surpris de l’opiniâtre résistance des Grecs quant à l’application stricte et intégrale de ce qui avait été convenu d’être appliqué. Le ‘sursaut référendaire’ de M. Papandreou en surprit plus d’un[1], quelques heures avant un Conseil européen crucial. Les pressions que les gouvernements européens exercèrent sur lui et son gouvernement permirent aux Grecs, si ce n’était déjà fait, de savoir à quoi ils devaient s’en tenir concernant les ‘partenaires et amis européens’ et du niveau d’acceptation par ceux-ci d’un questionnement démocratique des politiques menées : très faible. De même, quand M. Papandreou fut remplacé par un technocrate, M. Papademos, jugé plus sûr et ayant préalablement pris soin d’ouvrir son ‘gouvernement d’Union nationale’ à l’extrême-droite, force fut de constater les très nombreuses fissures politiques qui se révélèrent lors de la mise en vote du plan d’austérité défini préalablement, jusque dans les rangs de cette même extrême-droite (on ne peut vraiment plus se fier à personne …). Fissures qui d’ailleurs conduisirent les partis politiques à vouloir colmater les brèches en excluant les membres déviants et ce faisant, conduisant à de nouvelles élections législatives : en chassant le politique par le technocratique, on le vit réapparaître sous un autre aspect, aspect qui d’ailleurs fait craindre à ceux qui pilotent les expérimentations que celles-ci ne prennent fin ou à tout le moins n’en soient fortement perturbées, au regard des sondages qui annoncent la fin de l’hégémonie politique du bipartisme, garant de leur application. Malgré donc les précautions prises quant au politique et au sécuritaire, malgré le contrôle récurrent de la Troïka et la mise en place d’un compte spécifiquement dédié au remboursement des créances, malgré enfin le ‘dépaysement juridique’ concernant le PSI (Private Sector Initiative) pour l’échange d’obligations, la marmite continuait de fuir et la machine à extraire des richesses de perdre de sa force.

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MISÈRE DE L’ARITHMÉTIQUE

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Mardi, durant l’audition au Sénat, j’ai mentionné comme exemple de la mauvaise qualité des modèles financiers en général, le modèle de Black-Scholes pour la valorisation des options, dont on sait qu’il est faux depuis le jour des années 1970 où il a été conçu, et dont on a transformé pour pouvoir l’utiliser quand même, une variable d’état, c’est-à-dire dont on ne peut que constater la valeur, la volatilité, en une variable de contrôle, à laquelle on attribue une valeur au pifomètre des salles de marché. Comment diable a-t-on pu en arriver à ce sommet de la stupidité humaine ?

J’en étais là de mes réflexions à ce sujet à l’heure du déjeuner quand, à la table voisine de la mienne à la Guinguette de Conleau où j’étais allé prendre mon repas pour profiter du beau temps, j’ai capté quelques bribes de conversation qui m’ont mis sur la voie de la solution.

Une dame expliquait à l’une de ses amies que le bon ordonnancement de ses journées était menacé par le fait que la résolution de son sudoku quotidien lui prenait désormais « moins de deux minutes ». Ni son amie, ni moi n’avions une proposition à lui faire pour l’usage des nombreuses minutes que son expertise croissante lui avait ainsi fait gagner.

Quelques minutes plus tard cependant, la même dame expliquait cette fois qu’un chantier sur le pont de l’autoroute à La Roche Bernard oblige en ce moment à une circulation alternée avec arrêt prolongé au milieu du pont : « Ce qui n’est pas tout à fait moi : tu me connais ! » Le trafic ne repart qu’au bout de ce qu’elle qualifiait d’« une infinité de temps » et, pour immédiatement préciser ce qu’elle entendait par là, elle ajoutait : « J’ai eu le temps de faire la moitié d’un sudoku ! »

Cher lecteur, pas besoin de vous faire un dessin, n’est-ce pas ?

1 sudoku = moins de 2 minutes ; ½ sudoku = une infinité de temps.

Il ne m’en fallait pas davantage bien entendu pour résoudre d’un seul coup deux énigmes : l’utilisation par les traders du modèle de Black-Scholes et la longueur de temps nécessaire pour un sudoku : la médiocrité de l’enseignement de l’arithmétique dans les classes élémentaires est sans aucun doute à incriminer dans les deux cas !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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CE QUI DÉRANGE EST LE PLUS INTÉRESSANT, par François Leclerc

Billet invité

Ce qui m’a le plus frappé, lors de mon arrivée à São Paulo, c’est de ne pas trouver dans les journaux dans lesquels je me suis précipité le reflet de ce que j’ai alors découvert autour de moi. « O Globo », « A Folha  de São Paulo » sont certes de bons quotidiens, mais il ne traitent que d’une seule actualité : celle d’une partie restreinte, ordonnée selon les meilleurs usages, du monde avec lequel j’ai commencé à faire connaissance. Comme s’ils se contentaient ainsi d’accomplir le tour de la société brésilienne et que le reste n’existait pas ; qu’il n’avait pas droit de cité, au sens le plus littéral du terme (ou alors dans de rares occasions, la plupart du temps sur le mode de la criminalisation).

Quelle est donc la partie manquante ? Celle que l’on ne peut pas cerner avec des concepts destinés à décrire la modernité, ce rêve qui ne se concrétise que pour d’heureux élus, certes nombreux. Il est vrai que la science économique occidentale enseignée dans les meilleures universités, dont l’USP (prononcer ouspi) ne permet pas de voir au-delà. Dans la patrie de Celso Furtado, l’un des grands économistes du développement, son apport est tout simplement oublié. Pourquoi ? parce qu’il est dérangeant, il perturbe le rêve, ne correspondant pas à la vision d’une société dans laquelle veulent à tout prix se reconnaître ceux qui ont accédé à ses bienfaits, faisant semblant de croire ou croyant vraiment que, petit à petit, grâce à l’extension de ce nouveau monde béni, elle finira par tout englober.

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LE TEMPS QU’IL FAIT, LE 23 MARS 2012

Que veut dire le mot « instrumentaliser » ?
Étendre la sphère du « nous »
La parabole de la pétoche

* Je parle de « croire / savoir » dans Principes des systèmes intelligents (1990) : pp. 64-65, 148-150, et Comment la vérité et la réalité furent inventées (2009) : pp. 147-148.

La même vidéo sur YouTube

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« QUOI QU’ON FASSE, CE SERA LA MÊME CHOSE ! »

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

77 % d’entre vous, mes lecteurs, êtes Français. Ça ne fait pas « tout le monde », mais c’est bien plus qu’une « majorité confortable ». Votre pays est entré dans une grande foire électorale : la presse, la radio, la télévision, ne parlent que de ça, vous disent que c’est « essentiel ! », que le « comment voter ? » est à l’ordre du jour.

Or vous savez sciemment que quelle que soit la manière dont vous votiez : pour l’un des candidats qui se retrouvera au second tour, ou pour un autre, dans un vote de protestation d’extrême-gauche, d’extrême-droite, ou par un vote blanc, ou même que vous vous absteniez entièrement de voter, tout ça n’a aucune importance parce que le résultat sera le même : vous aurez élu activement, en votant pour lui, ou passivement, en laissant quelqu’un d’autre être élu, un candidat qui, ou bien appliquera immédiatement le programme d’une « Troïka » quelconque (Union européenne, Fonds monétaire international, Banque centrale européenne) ayant oublié – pour autant qu’elle l’ait jamais su – ce que le mot « démocratie » veut dire, ou bien appliquera, « à la Mitterrand », ce même programme six mois plus tard, après un « courageux » baroud d’honneur.

Ce baroud d’honneur sera en effet « courageux », je n’en doute pas une seconde, mais cela vous fera – à vous et une fois de plus – une belle jambe.

Votre lassitude, votre découragement, est perceptible dans les commentaires que vous faites ici sur le blog depuis le début de cette campagne électorale.

Au cours de l’histoire, et plus spécialement au XIXe siècle, le refus de ce genre de situations sans issue a conduit à des tentatives de changement de la réalité sociale par l’intérieur et par l’exemple : des « communautés » sont nées, fragilisées sans doute dès leurs débuts par une représentation exagérément idyllique de la nature humaine, mais surtout par l’hostilité du monde extérieur qui était lui resté identique. Combien de projets grandioses de coopératives, d’ateliers sociaux, de suppression de la monnaie, ou de monnaies « parallèles », n’ont-ils pas alors succombé aux assauts de ceux qui, en extériorité à ces projets, avaient conservé, comme on dit, le « sens des affaires » ? La vertu, Saint-Just l’avait compris, même si ce fut beaucoup trop tard, ne peut s’exercer que dans un cadre institutionnel qui la protège, sans quoi, des millénaires d’histoire le montrent à suffisance, elle est tout simplement piétinée.

Alors que faire ? Résoudre les questions qui restent à résoudre si l’on veut créer un monde de demain dans lequel on puisse vivre, et de préférence, vivre convenablement. Vivre dans un monde qui nous fera prendre conscience a posteriori du cauchemar que constitue celui dont nous nous satisfaisons actuellement.

Les questions qui restent à résoudre ont été bien posées au XIXe siècle par les associationnistes, les collectivistes, les socialistes, les communistes, les anarchistes, voire même par des libéraux éclairés comme Saint-Simon ou Auguste Comte. Les questions ont été posées mais n’ont pas été résolues. Le XXe siècle a connu lui la litanie des fausses solutions qui se terminent en massacres.

Quand éclate en France, en 1848, une révolution, la multitude de projets généreux qui naissent alors s’effondre rapidement, faute pour leurs initiateurs d’avoir analysé correctement leurs principes. Proudhon évoquera avec tristesse, une révolution « née avant terme ». Mais les Révolutions ne sont-elles pas toujours, et par définition, « nées avant terme », sans quoi elles n’auraient pas même été nécessaires ? L’excuse d’avoir été pris au dépourvu par un effondrement, alors que celui-ci était pourtant éminemment prévisible et avait d’ailleurs été prévu par certains, a déjà servi ad nauseam dans l’histoire humaine.

Dimanche dernier, j’ai lancé ici une série en cinq épisodes intitulée : « Questions qui restent à résoudre ». Je ne suis rentré qu’hier soir d’une tournée de conférences en Belgique et aux Pays-Bas et je n’ai pas encore lu toutes vos contributions au débat mais je m’apprête à le faire.

Les questions qui restent à résoudre sont quoi qu’il en soit déjà connues et j’attends de vous que vous preniez l’initiative à quelques-uns – la troupe vous rejoindra sans tarder – d’entreprendre de résoudre ces questions, dont la liste précise se construira en route mais dont quelques-unes peuvent déjà s’énoncer clairement : « Comment casser la machine à concentrer la richesse ? », « Comment mettre la spéculation hors d’état de nuire ? », « Comment redistribuer la richesse nouvellement créée ? », « Comment inventer un système économique qui ne repose ni sur la propriété privée, ni sur la « croissance », destructrices toutes deux de la vie sur notre planète ? », « Comment faire disparaître le travail, sans que soient réduits à la misère ceux qui vivaient de ce travail ? », etc. etc.

Le moment est venu de définir en de nouveaux termes ce monde de fous dont – par lassitude et par découragement – nous nous sommes contentés jusqu’ici.

Bon dimanche, et à vos plumes, vos mails, vos coups de téléphone, vos bras, vos jambes… et que sais-je encore ?

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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PETIT CONCOURS POUR BILINGUES FR / NL

Pour les Belges, les Hollandais ou les Dunkerquois qui s’ennuient un dimanche en fin d’après-midi, un petit exercice : la meilleure traduction en français de ma chanson préférée pour 1966 : « Testament », musique de Boudewijn de Groot, paroles de Lennaert Nijgh. Des prix pour les meilleures traductions, ou les meilleures contributions à un effort collectif (trois de mes livres dédicacés – enfin, ceux dont il me reste des exemplaires !) Les paroles, en-dessous de la vidéo.

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LE MORAL

J’ai repensé à une époque, il y a longtemps, où c’était un couplet dans une chanson d’Alain Souchon qui me permettait de tenir. Alors le voilà lui, que nous aimons beaucoup.

S’il y a comme ça pour vous, une chanson qui vous a permis de tenir à une époque, et si ça ne fait pas trop mal d’en parler, alors, partageons. Allez, c’est moi qui commence :

Regarde, petit pois,
La maison qui s’effondre.
Regarde, petit pois,
La toiture qui tombe.
Le grand salon qui glisse quelque part emporté et la salle à manger sur un arbre perché.
Regarde, petit pois, la maison de Papa qui s’en va.

 

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LES PÊCHEURS D’HOUAT (1983)

Les Éditions du Croquant vont rééditer mon premier livre, publié originellement par Hermann mais depuis longtemps épuisé. Voici ce qui sera la « Préface 2012 ».

 

J’ai habité dans l’Île de Houat de février 1973 à mai 1974. J’y suis retourné plusieurs fois dans les années qui ont suivi, la dernière fois en 1978. La fois qui serait la suivante, ce fut en 2010. De l’eau avait coulé sous les ponts. Beaucoup d’eau de mer avait coulé, au rythme des marées, entre Valuec et le Grand Coin.

Je pensais souvent à Houat. Je me disais : « La prochaine fois que je vois Jean-Michel, il faudra que je lui dise ceci » ou « Tiens ! il faudra que je demande à Raphaël ! ». En août 2011, quand Brigitte Chevet tournait pour FR 3 un petit film sur un anthropologue qui retourne dans l’Île de Houat quarante ans plus tard, j’ai passé beaucoup de temps dans le petit cimetière à propos duquel Jean-Michel précisément m’avait un jour dit : « On s’y serrerait un peu pour toi s’il le fallait ». Je lui ai dit, et à Raphaël, ce que je voulais leur dire. Oui, je sais, ça ne sert à rien de parler aux morts.

Il y a aussi les vivants. J’ai pu poser enfin, trente-huit ans plus tard, une bise sur la joue d’une jeune fille dont j’avais été très amoureux. Elle était belle comme le jour, mais elle n’avait que quinze ans. Quand on s’est revus, j’ai avoué à Jo, au creux de l’oreille, mon amour secret dans les années soixante-dix. Jo n’a pas pu s’empêcher de vendre la mèche : « Tu t’en doutais ? », a-t-il demandé à la dame. « Eh bien oui ! », a-t-elle répondu : « Il m’envoyait des cartes-postales qui étaient des photos de moi ! » Zut, moi qui m’imaginais avec le recul avoir été très discret.

Houat a beaucoup changé. Je ne vexerai personne en disant que l’île en 1973 n’était pas bien riche. Pas de jardinets proprets comme maintenant devant les maisons à l’époque : plutôt un chantier, une aire de travail où l’on ramendait les filets, où l’on construisait surtout les casiers – les pièges – à crabes, à homards, à crevettes, avec des planches en pin, des tiges de châtaigner, du filet en coton. Le casier à crevettes, un fois construit, se trempait dans le coaltar bouillant, et toute l’île en était alors embaumée. Aujourd’hui, tout ça est en plastique.

Plus de la moitié des maisons maintenant à Houat appartiennent à des touristes. De mon temps, à une exception près, les maisons des touristes n’étaient pas au village : ils s’en faisaient construire, qui dominaient la grand-plage, ou au creux d’anses bien abritées. Aujourd’hui, les touristes habitent au village. Ils sont gentils, la question n’est pas là, mais cela veut dire des logements vides pratiquement toute l’année et des « prix de touriste » pour les maisons quand elles sont à vendre. Tant mieux pour le Houatais qui peut vendre la sienne à ce prix-là. Tant pis pour les jeunes ménages qui ne peuvent plus s’offrir une « maison dans un village pittoresque de pêcheurs à 15 km seulement de Quiberon ». Une maison où vivre, l’une de ces choses qu’il faudrait enfin extraire des griffes de la spéculation.

En 1973, l’Île de Houat, c’était une usine à faire la pêche. Jo de l’Hôtel et moi, à deux, on a cuit 22 tonnes de crevettes cet hiver là. On partait en mer à 1h du matin, on revenait vers 14h, et quand les touristes nous croisaient dans les rues du village en fin d’après-midi, ils se disaient : « Ils ne travaillent pas tellement, ces gars-là ! » Un jour, au Vas Pell, avec un vent force 9 ou quelque chose comme ça, entre deux vagues écumantes qui couvraient le pont d’un bord à l’autre à chaque fois, et nous envoyaient valdinguer entre les récifs sur notre coquille de noix, Jean-Michel arrive à me crier : « Un touriste que j’avais pris au mois d’août me disait : ‘Ah ! quel beau métier vous faites là !’ » La mer, en-dehors du mois d’août, c’est une sacrée peau de vache. Peu d’accidents à la pêche qui ne soient pas mortels, comme à la mine, comme à l’armée.

La pêche a bien changé aussi : des espèces sur lesquelles on comptait sont parties vers le Nord, avec la mer qui se réchauffe. Le prix des captures est devenu « objectif », traduisez : « Il n’y a plus que le point de vue de l’acheteur qui compte ». Plus moyen de « défendre sa pêche », comme on le faisait avant. On n’arrête pas le progrès. On n’arrête pas le retour en force de la loi du plus fort, devrait-on dire.

Une fusée rouge monte et brille au ciel dans le lointain. Un bateau en difficulté ! Qui vient ? « Moi, moi ! », dit un jeune gars de la ville. Je me souviendrai toujours de ces trois ou quatre visages de vrais marins qui se tournent alors vers moi, ces regards qui me fixent, qui me soupèsent, qui m’évaluent, la tête un peu penchée, un œil fermé. Et après ce qui m’a paru un très long silence : « Allez ! C’est bon. On y va ! ». Merci les Houatais, vous avez fait le plus beau cadeau qu’on puisse faire : vous avez aidé à grandir ce jeune homme de 25 ans que vous appeliez gentiment : « Philosophe ».

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CES GENS, TOUT DE MÊME, CES GENS D’EN HAUT, par Jean-Pierre L. Collignon (*)

Billet invité. Le podcast est ici.

Ces gens, tout de même, ces gens d’en haut, sont d’une outrecuidance et d’un culot tout bonnement stupéfiants. Après avoir décidé des mesures les plus infamantes à l’endroit des gueux, à les entendre bien trop gâtés jusqu’ici, les voici qu’ils les mettent en garde, les admonestent et leur font la leçon dès lors qu’ils font mine de répondre et vouloir riposter à ce qui est, proprement, une attaque sans précédent contre ce que des années de lutte avaient arraché à la logique de l’exploitation sous toutes ses formes.

Autrement dit, pour ceux du gouvernement qui se sont exprimés à ce sujet, la grève de demain est une hérésie, une vilaine action ou une erreur de jugement due à une mauvaise interprétation de ce qui a été décidé. A les entendre, les Van Quickmachin et les autres, en ce compris l’Homme de l’année, nous autres, les gens d’en bas, n’aurions rien saisi ni rien compris aux historiques et grandioses perspectives qui s’ouvrent désormais sous nos pas.

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