Archives de catégorie : Philosophie

Qu’appelle-t-on la vérité ?

Les définitions classiques de la vérité sont peu éclairantes : « dire ce qui est, comme il est et de ce qui n’est pas, qu’il n’est pas » affirme l’Éléate sous la plume de Platon (Le Sophiste). Les définitions héritées de la Scolastique sont toutes du même type que l’on trouve d’abord chez Thomas d’Aquin :
« adéquation du mot et de la chose », ce qui nous ramène à la question que j’ai déjà évoquée du sens des mots, relativement simple pour ceux qui ont un « référent » évident comme les pommes ou les poires, obscure dans les autres cas, tel « néanmoins » (voir Quel est le rapport entre la réalité et, d’une part les mots, d’autre part les formules mathématiques ?).

Toutes les cultures ne jugent cependant pas les phrases en termes de leur vérité ou de leur fausseté. En Chine ancienne une phrase devait convenir
« être K’o ». Pour nous « la neige est noire » est faux parce que la neige est en réalité « blanche ». En Chine ancienne, « Tout le monde aime le prince » n’est pas k’o, parce que la phrase serait inconvenante dans la bouche de sa propre soeur.

Au départ, Platon et Aristote invoquent la question de la vérité de manière polémique, pour répondre à l’objection sceptique des Sophistes. Ces derniers observent que des discours partant de prémisses identiques et qui ne se contredisent pas eux-mêmes peuvent cependant se contredire entre eux et ils en tirent la conclusion que la vérité est une illusion.

Aristote déplace la question de la vérité et de la fausseté de la phrase, de l’adhésion du locuteur à ce qu’elle avance (sa mise en cause personnelle dans le fait de prétendre qu’« il est vrai que ceci », et qu’« il est faux que cela ») vers le contenu de la phrase elle-même, indépendamment de la personne qui la prononce. La vérité ou la fausseté est désormais un attribut de toute phrase : celle-ci est considérée en soi comme vraie ou comme fausse.

L’objection des Sophistes est en réalité irréfutable. Chaque domaine – les disciplines scientifiques en particulier – constituera son propre « jeu de langage » (comme le dira Wittgenstein), disposant de son propre « fonds de vérité » dont le rayonnement est essentiellement local et difficilement articulable avec d’autres.

Ce qu’Aristote parvient à faire, c’est montrer que si l’on part de principes que l’on sait vrais (sur quoi tout le monde s’accorde), on peut définir des règles telles que, si deux orateurs les respectent, non seulement ils ne se contrediront jamais eux-mêmes mais en plus, ils ne se contrediront jamais entre eux.

1. Aristote applique aux mots la « théorie des proportions » de son contemporain, le mathématicien Eudoxe. Une proportion continue (deux termes extrêmes distincts et un terme moyen unique) débouche sur une conclusion originale liant les deux extrêmes. C’est la théorie du syllogisme.

2. Aristote crée ainsi de toutes pièces l’analytique que nous appelons aujourd’hui « logique » (sa dialectique examine les raisonnements valides à partir d’opinions seulement plausibles : tester des hypothèses et opérer des inductions).

Dans le système d’Aristote – qui reste le nôtre – on peut alors dresser le catalogue des propositions vraies :

1. Celles qui sont vraies parce qu’elles tombent sous le sens, et que chacun les tenant pour vraies il est légitime de les prendre comme points de départ de raisonnements,

2. Celles qui sont vraies parce qu’elles sont les conclusions de raisonnements partant de propositions vraies.

3. Celles qui sont vraies par convention, parce qu’elles sont des définitions, c’est-à-dire des raccourcis obtenus dans la langue en remplaçant des suites de termes par un seul (ce qu’Ernst Mach appela l’« économie mentale »).

Comme de deux propositions vraies on ne peut tirer qu’une seule conclusion vraie, on sera obligé pour poursuivre ses raisonnements, soit d’introduire de nouvelles définitions – et les nouvelles vérités que l’on générera ainsi seront de simples conséquences de ces définitions, soit d’aller chercher dans le monde de nouveaux faits qui « tombent sous les sens », des observations venant corroborer soit des hypothèses, soit des faits d’induction.

Partager :

Ludwig Wittgenstein (1889 – 1951)

Un jour, un samedi matin, Charlotte était tout bébé, Armel et Fiona avaient neuf et sept ans et ils m’ont dit « Qu’est–ce qu’on fait ? ». J’ai réfléchi un peu puis j’ai dit « Je sais ».

Je ne leur ai pas dit où nous allions. Nous avons marché dix minutes le long de Huntingdon Road à Cambridge et nous sommes arrivés à la petite église de Saint Giles. Nous sommes entrés dans le cimetière ombragé, plein d’herbe folle, comme dans un jardin anglais où la nature est invitée à se sentir chez soi. Arrivés devant la tombe de Wittgenstein, j’ai dit « Voilà, c’est la tombe d’un très grand philosophe ».

Il y a quelques années, Armel m’a dit « Tu sais, la tombe de Wittgenstein, ça a été un tournant dans ma décision de devenir un jour philosophe ». Je lui ai demandé pourquoi et il m’a répondu « Je ne sais pas, la promenade au but mystérieux, ta gravité, la manière dont tu as dit ça « Voilà, c’est la tombe d’un très grand philosophe » ».

Partager :

Qu’est-il raisonnable de dire à propos de l’avenir ?

Le fait qu’il y ait un avenir s’observe dans le fait que toute chose est en devenir : elle change.

Dans une perspective « théologique », l’avenir se lit en découvrant la volonté des dieux par la divination.

Dans une perspective « empirique », on cherche les signes d’événements à venir, c’est–à–dire que l’on s’efforce de repérer ce qui les accompagne habituellement dans le temps et dans l’espace : « C’est ainsi que le blé, le seigle, les fleurs de lys, de ronces, de châtaigniers ou de genêts servent de critères (pour le début du captage du naissain d’huîtres) en Morbihan, les fleurs de vigne à Arcachon, les lys de Saint-Joseph à Marennes, etc. » (*).

Dans une perspective « scientifique », on s’efforce de découvrir des liens entre des événements inexpliqués (et dont le comportement est donc peu prévisible) et des événements expliqués (au comportement du coup hautement prévisible [#]). On explique ainsi de proche en proche en bâtissant sur un acquis. Dans les termes de Stegmüller : on prend une notion pré–systématique et on l’explique entièrement en termes de concepts théoriques ; elle devient alors à son tour concept théorique et est désormais prête à être invoquée dans l’explication d’autres notions pré–systématiques (**).

La philosophie grecque analyse sous le nom de « logique modale », deux couples conceptuels d’usage général dans le discours sur l’avenir, substituts du couple vrai / faux qui n’est pas d’application pour les événements futurs (***) :
1. nécessaire / contingent (non-nécessaire) ; selon que des configurations en entraînent d’autres dans tous les cas ou seulement dans certains. La mécanique classique va concentrer son effort de modélisation sur le nécessaire, appelant la configuration antérieure la « cause » et la postérieure, son « effet ».
2. possible / impossible (non-possible) ; selon que certaines configurations sont compatibles ou non avec des configurations existantes. Leibniz caractérise le monde comme maximisant les « com-possibles », autorisant dans un état–de–fait le plus grand nombre de choses possibles simultanément. Stephen Jay Gould réactualisa la même conception en paléontologie : le domaine biologique manifeste la variabilité maximale (le plus grand nombre possible de types de vivants simultanés).

La « théorie des probabilités » proposera à partir du XVIè siècle une quantification « fine » de la logique modale, attribuant aux événements à venir un degré intermédiaire entre, d’une part, le nécessaire (de probabilité « 1 ») et le contingent et, d’autre part, entre le possible (le nécessaire comme le contingent sont tous deux des « possibles ») et l’impossible (de probabilité
« 0 »).

Le « calcul différentiel » qui apparaît au XVIIè siècle sera l’instrument de modélisation mathématique du nécessaire. Il contraint cependant la manière d’examiner le changement :

1. Tout changement peut être caractérisé comme une trajectoire, exprimée comme équation différentielle, dans un espace (par dérivations successives, on obtient les degrés de changement, d’abord la distance, puis la vitesse qui est la distance par unité de temps, puis l’accélération qui est la vitesse par unité de temps, etc.)
Au XVIIè siècle, quand débute la physique dynamique, l’espace en question n’est autre que l’espace « quotidien » à trois dimensions. Hermann Minkowski (1864–1909) montre à la fin du XIXè siècle que le temps est une quatrième dimension indissolublement liée aux trois dimensions de l’espace. Depuis, les savants envisagent les trajectoires d’objets étudiés en physique dans des
« espaces de configuration » dont le nombre de dimensions est défini uniquement par le nombre d’« influences » subies par l’objet.

2. La trajectoire décrite par une équation différentielle est le plus aisément déterminée quand l’objet décrit est « inerte », c’est-à-dire lorsque son comportement peut être défini entièrement comme un ensemble d’
« influences » qu’il subit (les paramètres de l’équation). Plus l’objet dispose d’une certaine « autonomie », plus il a tendance à influencer lui-même ce qui l’influence, plus le calcul devient difficile (d’où un glissement vers la cointégration qui ne privilégie pas l’action de l’un sur l’autre). Quand l’état d’un système dépend essentiellement de ses propres états antérieurs, on a affaire à un système dynamique discret.

3. La physique dynamique implique automatiquement une régression à l’infini : il doit exister un objet en amont dont le comportement est parfaitement « autonome » : il ne subit lui-même aucune influence. Aristote avait prévu cette contrainte quand il analysait les causes, il l’appela « moteur premier ». La possibilité existe évidemment, dans une perspective
« théologique » qui invoque des agents sur–naturels, de situer ce primus movens en–dehors de la nature et de l’identifier à la « volonté divine ».

(*) Marteil (sous la direction de), La conchyliculture française. Troisième partie : L’ostréiculture te la mytiliculture, Nantes : ISTPM, 1979, p. 340.

(**) Wolfgang Stegmüller, The Structure and Dynamics of Theories, New York : Springer-Verlag, 1976

(***) Voir mon Principes des systèmes intelligents, Paris : Masson, 1990, p. 134.

(#) De nombreux savants, dont Albert Einstein et René Thom, considèrent qu’un processus stochastique (« hasardeux ») n’est pas réellement
« expliqué » et requiert d’être examiné dans un espace contenant un certain nombre de dimensions supplémentaires.

Partager :

Quels sont les types d’explications ?

Les explications sont soit « scientifiques » quand elles expliquent la nature en ses propres termes, soit « théologiques », quand elles évoquent pour expliquer la nature, des causes et des agents sur–naturels. Les explications scientifiques sont contraintes : chacune est réfutable de deux manières, soit en montrant un aspect de la nature qui contredit ce qu’elle avance, soit en montrant qu’elle invoque des causes et des agents sur–naturels. Les explications théologiques ne sont pas contraintes : toute contradiction peut être sauvée en postulant l’intervention d’un agent sur–naturel.

Les grands schémas explicatifs « scientifiques » appartiennent eux à quatre familles,

1. Les schémas « empiriques » pour qui le monde s’explique toujours localement soit en termes de connexions dans le temps : les phénomènes invoqués sont liés par la simultanéité, ils sont obligés d’apparaître en même temps (corrélation, covariation) soit en termes de connexions dans l’espace : si des phénomènes se ressemblent, c’est que leurs acteurs sont essentiellement les mêmes (ils partagent la même identité au sein des genres, des espèces).

2. Les schémas « réductionnistes » qui supposent des domaines réglés par leurs propres principes : le physique, le chimique, le biologique et le rationnel et où l’on explique l’un par l’autre, le chimique à partir du physique, le biologique à partir du chimique, le comportement rationnel à partir du biologique. Le réductionnisme est apparenté à l’épistémologie dite
« positiviste » qui privilégie comme mode d’explication la modélisation mathématique, en termes de nombres et de configurations. Le premier grand théoricien du positivisme en philosophie des sciences est Ernst Mach (1838–1916) dont le nom fut retenu comme celui de l’unité représentant la vitesse du son.

3. Les schémas « idéalistes » qui définissent la Raison comme principe essentiel et caractérisent le biologique, le chimique, le physique comme des formes de plus en plus dégradées du Rationnel. L’idéalisme est apparenté à l’épistémologie dite de « philosophie naturelle » qui privilégie l’explication déductive à partir de concepts et à l’aide de phrases, et en termes de qualités plutôt que de quantités. Les premiers grands représentants modernes de la philosophie naturelle sont J. W. von Goethe (1749–1832) et G. W. F. Hegel (1770–1831), le premier connu surtout comme romancier et poète, le second comme philosophe.

4. L’idéalisme platonicien pour qui les mathématiques ne constituent pas une méthode de modélisation du monde mais reflètent sa réalité profonde. « Pour Platon les choses participent aux nombres », écrit Aristote. Ce schéma implique que « Le monde sous tous ses aspects est la matérialisation des nombres », il s’apparente de cette manière aux explications théologiques. Davantage que positivistes ou tenants de la philosophie naturelle, un très grand nombre de savants sont en réalité des idéalistes platoniciens.

Les épistémologies « positiviste » et de « philosophie naturelle » sont

1. partiellement réversibles l’une dans l’autre. Les grandes théories physiques sont apparentées à l’une ou à l’autre : la mécanique classique et la mécanique quantique sont proches du « positivisme » dans la mesure où elles sont centrées sur des modèles mathématiques (Poincaré, dans La science et l’hypothèse les appelle « sciences constructives »), la thermodynamique et la relativité sont elles au contraire proches de la « philosophie naturelle » dans la mesure où elles constituent le développement d’un concept central (Poincaré les appelle « sciences à principe »). Le concept central de la thermodynamique est le degré d’organisation, équivalent à une quantité d’information, celui de la relativité est l’impossibilité de définir un cadre de référence absolu (*). La « sémiophysique » développée par René Thom à partir de sa théorie des catastrophes est elle aussi proche de la « philosophie naturelle »,

2. partiellement incompatibles. La gravitation relativiste a une explication géométrique, la gravitation quantique s’explique par le comportement de particules. Cette incompatibilité souligne que si les épistémologies
« positiviste » et de « philosophie naturelle » génèrent l’une et l’autre une explication complète, cohérente et satisfaisante du monde, les explications qui remontent des faits par la modélisation mathématique et celles qui descendent des concepts jusqu’aux faits de manière déductive, ne coïncident que partiellement, révélant l’irréductibilité ultime des mondes construits à partir de nombres et à partir de mots.

(*) Utilisant la distinction de Poincaré, Einstein caractérisait lui–même le style de sa démarche de « science à principe ». Dans une allocation en hommage à Max Planck, prononcée en 1918, il soulignait l’affinité entre la relativité et l’épistémologie de « philosophie naturelle » : « La tâche suprême du physicien est de parvenir à ces lois élémentaires universelles à partir desquelles le cosmos peut être bâti par déduction pure » (in Edward M. MacKinnon. Scientific Explanation and Atomic Physics, Chicago : Chicago University Press, 1982 : 307).

Partager :

Ce qu’il est raisonnable de comprendre et partant d’expliquer

Mon souci de constituer mes écrits en système résulte d’une préférence personnelle : si j’aime lire des textes purement techniques sur des questions tout à fait singulières, les considérations générales émises par l’un ou l’autre sur des domaines particuliers ne présentent à mes yeux guère d’intérêt. Pour ce qu’il en est des considérations générales, je préfère toujours m’en remettre aux quelques auteurs qui ont eu à coeur de construire des systèmes complets : Aristote, Leibniz, Hegel, ou dont l’ambition fut de cet ordre, même s’ils ne parvinrent à en écrire que les premiers linéaments, tel Wittgenstein ou Kojève.

C’est pourquoi si je consacrerai encore certains textes à des questions singulières, et en général d’ordre empirique, je conçois l’ensemble des autres a venir comme autant de contributions à un système unique, limitant mes ambitions à ce que mon discours soit non-contradictoire et sans me préoccuper surtout du degré de détail dans lequel je suis capable d’entrer sur tel ou tel sujet en particulier. À l’instar de Kojève qui concevait son projet comme une simple réécriture de Hegel, réécrit aujourd’hui à l’intention d’un lecteur contemporain, je ne présente mon propre système que comme un supplément à ceux produits par Aristote et Hegel, qui me semblent chacun complet en soi, et non–contradictoires l’un par rapport à l’autre.

Comme j’entends pouvoir parler de tout, même si c’est seulement à « vol d’oiseau », sans jamais m’abstenir au nom d’une incompétence postulée, j’imagine que l’on voudra bien attribuer à mon discours le statut de
« philosophique », selon le principe que quiconque ambitionne de parler de tout sur un ton d’autorité, est soit fou soit philosophe. Cela ne me dérange en rien, pour autant que ce que dis de neuf puisse, comme ce fut le cas autrefois pour Henri Margenau (1901 – 1997), être pris en considération par les spécialistes de la question, au cas où ma contribution s’y avérerait opportune.

Je souscris à l’observation d’Einstein qu’une « science incompréhensible » ne mérite pas le nom de savoir : un savoir doit être compris pour pouvoir être transmis sous forme explicative, c’est à cette condition seulement qu’il peut constituer un apport à la culture commune. Je veux réactualiser aussi une préoccupation de la philosophie stoïcienne pour qui il s’agissait d’être
« raisonnable » et je reformule la remarque d’Einstein, d’une manière qu’il n’aurait sans doute pas désavouée, en affirmant qu’un savoir ne doit pas seulement être compréhensible mai aussi « raisonnable ». Je vais ainsi examiner des questions tout à fait « raisonnables » : des questions que tout le monde se pose mais dont la réponse ne se trouve pas dans les livres, à savoir

1. des questions que la science ne se pose pas (ou ne se pose plus),
2. des questions que la philosophie se pose parfois mais qu’elle résout alors en général en ignorant les apports possibles de la science sur le sujet.

Il va donc de soi que les questions que j’aborderai aient des intitulés qui rappellent ceux des livres (hélas généralement perdus) des anciens philosophes grecs (*), tels que

1. Quels sont les types d’explications ?
2. Qu’est-ce que le changement ?
3. Qu’est-il raisonnable de dire à propos de l’avenir ?
4. Est-il raisonnable de chercher des choses de plus en plus petites ?
5. Quel est le rapport entre la réalité et, d’une part les mots, d’autre part les formules mathématiques ?
6. Qu’appelle-t-on la vérité ?
7. Qu’est-ce que penser ?
8. Quel est le rapport entre la forme et le contenu ?

En chemin, un très grand nombre de problèmes scientifiques et philosophiques seront bien sûr abordés et ils le seront tous, comme je l’ai dit, autant que possible de manière exacte mais non nécessairement approfondie. Mon intention est de les examiner au niveau de leurs principes seulement car je ne vise nullement à écrire une encyclopédie.

Ma formation d’anthropologue transparaîtra dans le fait que je n’hésite jamais à rapprocher les perspectives « primitives » ou anciennes des perspectives scientifiques contemporaines. Cette méthode ne doit cependant pas être confondue avec un relativisme : l’approche scientifique se révèle dans tous les cas la plus complète et la plus cohérente. Ce qui sera éventuellement remis en question, ce sera le caractère « raisonnable » de certaines de ces démarches scientifiques.

(*) Voici les titres d’ouvrages perdus de philosophes grecs mentionnés par Diogène Laërce. Pour Protagoras :
« Les livres que l’on a conservés de lui sont les suivants : Art de la dispute, de la Lutte, des Sciences, du Gouvernement, de l’Ambition, des Vertus, de la Constitution, des Enfers, des Fautes commises par les hommes, des Préceptes, Procès sur le paiement, Discussions (deux livres) » (p. 186),
et pour Zénon de Cittium :
« Quand il écrivit un ouvrage sur la constitution, quelques-uns dirent par plaisanterie qu’il l’avait écrit sur la queue du chien. Outre ce livre, il écrivit encore : De la vie selon la nature, de l’Instinct ou de la nature humaine, des Passions, du Devoir, de la Loi, de l’Education grecque, de la Vue, du Tout, des Signes, les Pythagoriques, les Universaux, des Dictions, Cinq questions homériques, de l’Audition poétique. On a de lui encore : l’Art, Solutions, Deux réfutations, les Mémorables de Cratès, Morale. Voilà quels sont ses
livres » (p. 52).
Diogène Laërce. Vie, Doctrine et Sentences des Philosophes Illustres, II, traduction, notice et notes par Robert Genaille, Paris : Garnier-Flammarion 1965.

Partager :

Les tâches et les responsabilités qui sont aujourd’hui les nôtres

On aura noté que quatre de mes blogs récents, au ton uniformément hégélien, constituaient un tout (*). Leur suite est publiée comme un texte autonome dans la Gazette Permanente du MAUSS. En voici la conclusion :

L’Homme est non seulement le moyen que la nature s’est donnée pour prendre conscience d’elle–même mais aussi celui qu’elle a découvert pour se surpasser grâce au dessein intelligent qui, à notre connaissance, caractérise notre espèce seule au sein de l’univers. La sphère de l’économie demeure elle encore réglée par la nature laissée à elle–même, à savoir par une sélection fondée sur le rapport de force où le plus puissant écrase le plus faible, principe agressif dont l’emprise déteint alors sur l’ensemble des rapports humains.

De manière tendancielle, les inquiétudes touchent à leur fin, les frayeurs qui avaient conduit l’Homme à croire aux dieux ont perdu petit à petit de leur urgence et finiront par s’effacer. Bien que les injonctions de ces dieux furent, sinon totalement absentes, tout au moins, sibyllines, nous demeurions convaincus qu’une mission nous avait été confiée par eux. Notre foi dans l’existence de celle–ci s’évanouit avec le crépuscule des dieux. Il nous est néanmoins loisible de constater quel a été le destin objectif de notre espèce jusqu’ici et de tirer de ces observations une ligne de conduite pour la suite, autrement dit, de définir quelles sont, au temps où nous vivons, les tâches qui nous attendent et les responsabilités qui sont les nôtres. Il s’avère que notre responsabilité essentielle est précisément d’assumer sans états d’âme ces tâches où le sort a voulu nous appeler (**).

Constatant quelle fut notre destinée, nous ne pouvons nous empêcher de comparer le pouvoir qui est devenu le nôtre à celui que nous avions attribué autrefois aux êtres surnaturels que nous avions imaginés. Ces dieux créateurs situés à l’origine, nous apparaissent maintenant n’avoir été rien d’autre qu’une image de nous–mêmes projetée dans l’avenir, un avenir qui ne nous apparaît plus désormais aussi lointain. Il reste cependant à éliminer de nos sociétés le règne de la nature non–domestiquée en son sein telle qu’il s’exerce encore dans la sphère économique et celles autour d’elle qu’elle parvient à contaminer. Du moyen d’y parvenir, nous ne savons presque rien. Lorsque l’Homme aura réussi dans cette tâche, il sera devenu le moyen que la nature s’est donnée de créer le Dieu qui lui fit jusqu’ici tant défaut.

(*) 1. « Expliquer la nature en ses propres termes », 2. « Le moyen que la nature s’est offerte pour se surpasser », 3. « Le dessein intelligent », 4. « Le dépassement de la nature par l’Homme n’a pas encore eu lieu dans la sphère économique ».

(**) « Gémir, pleurer prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,
Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »
(Alfred de Vigny, La mort du loup).

Partager :

Le dépassement de la nature par l’Homme n’a pas encore eu lieu dans la sphère économique

L’Homme est la conscience de la nature. Par la technologie et par le dessein intelligent qui la caractérise et où il fait se rejoindre et se féconder réciproquement des lignées d’inventions indépendantes, l’Homme surpasse les lois de la nature telles qu’elles lui ont été offertes au moment où il apparaît dans l’histoire du monde. C’est par sa propre industrie qu’il a aidé la nature à se surpasser en forçant ses lois à se subvertir au sein d’un environnement localisé où il les a convoquées. La médecine a surpassé la nature livrée à elle–même quand elle pénètre au sein de la cellule et subvertit l’essence des espèces et du coup, leur destin. La rationalité engendre dans la technologie le dessein intelligent – absent de la nature dans sa créativité spontanée telle qu’en elle–même.

De ce point de vue, et parmi les institutions humaines, l’économie est une exception anachronique parce que son mécanisme, celui du système aujourd’hui quasi–hégémonique du capitalisme, existe sous la forme primitive, brute, de la nature non surpassée par l’Homme, à savoir, celle de la sélection par la concurrence absolue des espèces comme des individus et leur tri par l’élimination des plus faibles. Le prix qui établit l’étalon des rapports marchands se constitue à la frontière que détermine le rapport de force, non pas, comme on l’imagine le plus souvent aujourd’hui, entre des quantités abstraites, mais entre les groupes concrets des acheteurs et des vendeurs, tous également situés au sein d’une hiérarchie cautionnée par un système politique. Ceci, Aristote le savait déjà. En finance, le statut d’acheteur ou de vendeur peut s’inverser rapidement pour un agent particulier sans que ceci ne remette en question la détermination sociale du prix par un rapport de force.

Au sein de l’économie donc, l’empreinte de l’Homme n’est pas encore visible et la nature y agit sous sa forme brute et brutale : au sein de cette sphère, l’Homme n’a pas surpassé jusqu’ici la nature telle qu’il y est soumis simplement en tant qu’être naturel.

L’Homme a sans doute progressé sur le plan politique, comme en témoigne la croissance dans la taille des groupes au sein desquels il a vécu au fil des âges. Les sociétés de chasseurs–cueilleurs étaient constituées de bandes, les
« hordes » des anciens auteurs, comptant une cinquantaine d’individus. Aujourd’hui les états réunissent plusieurs centaines de millions de nationaux mais dans un climat qui encourage et continue d’entretenir l’agressivité de l’homme contre l’homme, contre quoi les sociétés ont dû lutter pour arriver à constituer des ensembles de la taille qu’on leur connaît aujourd’hui.

Contrairement à ce qui s’observe pour l’organisation politique, ou avec les techniques qui permettent à l’Homme aussi bien d’échapper à sa planète, qu’à toucher du doigt l’immortalité de son corps, l’économie reste encore entièrement à domestiquer. C’est pourquoi, vouloir situer le marché au centre de la société, et prôner qu’elle s’organise à son exemple, revient en réalité à proposer que les sociétés humaines fonctionnent sur le modèle de la nature à l’exception de l’Homme, en faisant fi de ce que l’Homme a introduit au sein de la nature comme les moyens pour elle de se surpasser. Autrement dit, c’est retourner d’intention délibérée à l’état de nature où, comme l’a observé Hobbes, l’Homme est un loup pour l’Homme. C’est en réponse à Hobbes que Rousseau imagine une époque, qu’il appelle « l’âge des cabanes », âge d’un Homme naturel miraculeusement abstrait des rigueurs des lois naturelles, époque qui précède la guerre de tous contre tous parce que la source de l’agressivité y est encore absente, parce que le marché n’y est pas encore au centre des institutions, parce qu’en ces temps édéniques, nul n’a encore prononcé les paroles qui suffiront à faire d’un agneau, un loup : « Ceci est à moi ! »

Le modèle capitaliste de l’économie – contenu par des rambardes que l’État construit autour de lui – n’est donc autre que celui, darwinien, de la sélection par la concurrence, celui qui règne dans la nature livrée à elle–même. À l’instar des espèces, qui sont toutes par nature opportunistes et colonisatrices dans les limites que leur impose leur environnement, les entreprises n’ont d’autre rationalité que leur tendance à enfler indéfiniment. Des équilibres provisoires et partiels s’établissent cependant, dont le seul ressort est l’agression, comme au sein de la nature en général, tel celui du système prédateur–proie.

Les tentatives d’imposer à l’économie un autre ordre que l’ordre naturel se sont limitées jusqu’ici à vouloir y transposer le modèle étatique ; ces tentatives ont été au mieux peu convaincantes et au pire désastreuses. Un nouveau modèle, non inscrit dans la nature avant l’Homme, devra cependant être découvert car, même si l’on était disposé à tolérer la manière dont il régit les individus, générant d’une part la richesse excessive et de l’autre, plus tragiquement, la misère et la mort, le sort qu’il impose à la planète tout entière est en tout cas lui intolérable, l’absence de freins qui caractérise sa dynamique ayant aujourd’hui mis en péril l’existence–même de celle-ci en tant que source de vie.

Partager :

Expliquer la nature en ses propres termes

On trouve sous la plume de Schelling cette pensée merveilleuse que l’Homme est le moyen que la nature s’est donnée pour prendre conscience d’elle–même. Les manifestations de cette prise de conscience ont adopté des formes diverses selon les lieux et les époques, et au sein d’une culture particulière, telle la nôtre, révèlent un processus en constant devenir. Faut-il alors reconnaître l’ensemble de ces manifestations comme également valides, la nature ayant eu autant de manières de prendre conscience d’elle-même qu’il y eut d’opinions exprimées?
Aux débuts historiques de notre culture occidentale (la Chine est différente), un trait des représentations que l’Homme se fait de la nature et de lui–même en son sein, est que les explications produites ne parviennent pas à rester confinées dans le cadre qu’offre la nature elle–même, elles ne peuvent s’empêcher de s’en échapper constamment et invoquent un au–delà de son contexte : une mythologie d’agents inobservables et proprement « sur–naturels ». La plupart des systèmes de croyance traditionnels sont de ce type, qui doivent couronner leurs chaînes explicatives par un « primus movens », un dieu introduit à un niveau arbitraire de la chaîne et censé rendre compte en dernière instance d’une famille de phénomènes liés entre eux pour des raisons essentiellement affectives.
C’est là qu’il convient de situer le critère de qualité minimum que doit présenter une conscience de la nature par elle–même : qu’elle trouve à se déployer entièrement au sein de son cadre, sans aucun débordement. La distinction est simple et permet d’écarter une multitude de tentatives ne présentant sur le plan conceptuel qu’un intérêt « documentaire »– même si elles jouèrent un rôle dramatique dans l’histoire de la race humaine.
La pensée chinoise traditionnelle (essentiellement athée) a accompli cette tâche et, au sein de notre tradition, Aristote est le premier qui réussit cette gageure en proposant un système complet, composé d’une part d’observations empiriques de la nature, et d’autre part de « raisonnements » fondés sur celles–ci. Avec la philosophie d’abord, puis avec la philosophie naturelle qu’offre la science ensuite, des représentations de la nature sont produites qui ne requièrent rien d’autre comme termes d’un raisonnement, que sa décomposition en ses éléments et la description de l’interaction de ceux–ci à différents niveaux d’agrégation.
Le raisonnement, c’est évidemment pour Aristote, la faculté d’engendrer le syllogisme, c’est-à-dire, la possibilité d’associer deux concepts par le truchement d’un troisième – le moyen terme – auquel chacun d’eux est lié. La Raison s’assimile à la puissance du syllogisme d’étendre par ce moyen la
« sphère d’influence conceptuelle » de chaque terme de proche en proche, de syllogisme en syllogisme, de manière potentiellement infinie ; ce pouvoir, c’est celui d’exporter une certitude acquise au–delà de son cercle immédiat. C’est dans la prise de conscience de la puissance du syllogisme par Socrate, Platon et Aristote mais aussi par leurs adversaires sophistes, Protagoras et Gorgias, que réside le miracle grec (*), la capacité d’expliquer la nature en ses propres termes.

(*) « Le miracle grec », Papiers du Collège International de Philosophie, Nº 51, Reconstitutions, 2000 :17-38 ; également sur mon site Internet.

Partager :

D’où viennent les petits enfants ? (le point scientifique sur la question)

La réponse à la question, « D’où les petits enfants viennent-ils ? » est, comme on le sait, en général laissée en suspens par ceux à qui on la pose, si bien qu’elle se repose chaque fois dans les mêmes termes, sans que l’on progresse jamais vers une authentique élucidation. Je vais donc faire le point sur ce problème, en résumant en quelques mots ce que la science nous autorise à dire.

Au départ il y a le néant, un néant de qualité inférieure cependant : grumeleux. Ses irrégularités font qu’à la moindre incitation il se sépare (du moins provisoirement) en contraires : en « matière » et « anti-matière ». La présence de matière et le fait qu’elle tende (selon divers mécanismes) à devenir autre chose que ce qu’elle est, produit immédiatement le haut et le bas, la droite et la gauche, le devant et le derrière et l’avant et l’après (comme l’explique Einstein dans La relativité, 1916). En général, rien de très positif ne résulte de tout ça. Mais de temps à autre et à certains endroits, il y a « auto-organisation » et une fois que celle-ci est amorcée, une chose en entraînant une autre, la complexité engendre la complexité, automatiquement.

L’organisation demeure toutefois perpétuellement menacée par une tendance générale au déglingage – appelée « entropie ». Auto–organisation et entropie s’affrontent dans un interminable combat de géants. Nous, organismes végétaux et animaux, constituons les solutions extrêmement variées que l’organisation a trouvées pour se perpétuer en dépit de l’entropie. La voie qu’elle choisit est pour l’organisation un constat voilé de son échec : la fuite en avant qui consiste à reproduire à l’identique ses organismes avant que la décrépitude ne les rattrape et ne les abatte finalement. Ils s’effondrent sans doute, mais leurs petits clones sont désormais partout. Il suffit pour un type d’organisme médiocrement équipé pour la survie qu’il se reproduise très rapidement. C’est de là que viennent les petits enfants.

Partager :

Le loustic qui s’est convaincu qu’Einstein était bête

Je me suis retrouvé quelquefois dans la situation embarrassante d’être abordé par un loustic qui vous prie de lui prêter attention : il a découvert une erreur fondamentale dans la théorie de la relativité (ou, au choix, la mécanique quantique, la génétique, etc.) il tente d’alerter le monde mais les autorités en place se coalisent contre lui, ayant partie liée avec les faussaires.

Je n’ai jamais éconduit ce genre de personnage – de la même manière que j’ai prêté une oreille attentive aux Témoins de Jéhovah (ou au choix, Scientologues, Haré Krichna, etc.) – malheureusement l’expérience s’est toujours révélée également décevante car le loustic en question ne maîtrise en réalité jamais son sujet : l’erreur fondamentale qu’il a prétendument débusquée n’existe que pour lui seul et elle n’est en réalité qu’un artefact de son ignorance.

Je ne mentionne cette expérience que parce qu’aux yeux de certains je me suis trouvé moi–même parfois dans la position du loustic.

Mes intérêts sont éclectiques et je n’ai jamais écarté une question importante parce qu’elle se trouvait a priori en–dehors de mon domaine d’expertise. La différence entre le loustic et moi–même – telle est du moins la manière dont je l’envisage – est que j’ai chaque fois retroussé mes manches et ne me suis prononcé sur une question que lorsque j’estimais avoir acquis une expertise du domaine équivalente à celle de ses spécialistes, ce qui m’a toujours pris – n’en déplaise à certains. – le même nombre d’années qu’à tout un chacun. Le seul aspect surprenant alors serait l’inclination qui est la mienne à retrousser mes manches de cette façon, un nombre considérable de fois.

Ce qui a attiré mon attention sur la démonstration du « second théorème » de Gödel, celui consacré à l’incomplétude de l’arithmétique, c’est sa complication. Devant cette complication, on a bien sûr le choix, soit y voir un obstacle insurmontable, soit le prendre au contraire comme un défi. J’entrepris de lire les textes. Le tournant pour moi fut la lecture du livre consacré par Ladrière au théorème et à sa réception (*). Dawson, qui s’est intéressé en particulier à la manière dont Wittgenstein concevait le théorème, mit en évidence que si certains de ceux qui à l’époque (1931) le dénoncèrent comme une imposture n’avaient pas compris sa démonstration, d’autres, qui le saluèrent comme une révolution, n’y avaient pas compris davantage, sinon encore bien moins (**). Ceci me convainquit que bien peu nombreux avaient dû être – même parmi les mathématiciens – ceux qui avaient suivi d’un bout à l’autre les étapes de la démonstration. Et c’est cela qui fit pencher la balance pour moi du côté du défi.

Le capital que vous constituent au fil des ans des intérêts éclectiques, c’est une impressionnante boîte à outils. J’y disposais, entre autres, d’un bon aperçu historique de ce qu’on appelle les modes d’inculcation de la preuve, aussi bien en mathématiques qu’en logique. J’avais exploré les formes de la démonstration telles qu’Aristote les conçoit pour l’analytique (lorsque l’on part de prémisses certaines) comme pour la dialectique (lorsque les prémisses ne sont que plausibles) ; je m’étais intéressé à la logique des Stoïciens et à celle des Mégariques, j’avais enfin étudié la logique scolastique à laquelle les logiciens de Port–Royal mirent un point final et dont ils dressèrent alors le bilan.

Quand j’ouvris la boîte de Pandore de la démonstration du second théorème de Gödel, j’éprouvai la même consternation qui dut saisir Spirou découvrant que la machine qui devait mettre le feu à l’atmosphère et s’était écrasée sans gloire dans un champ, révèle dans ses flancs éventrés un amas de boîtes de conserve usagées. Je découvrais plus précisément un assemblage de chaînons combinant les modes de preuve parmi les plus faibles qui soient : de l’induction fondée sur un exemple unique à la preuve par l’absurde qui établit la vérité d’une proposition par l’exclusion de sa contradictoire, c’est–à–dire, en réalité, en désespoir de cause.

Surtout, la démonstration de Gödel culminait dans le tour de passe–passe d’une proposition arithmétique en qui en est codée une autre, celle–ci méta–mathématique affirmant quelque chose quant à la démonstrabilité de la première. La naïveté de Gödel – il faut bien appeler un chat, un chat – consiste à imaginer qu’il existe un lien consubstantiel entre la première proposition et celle codée en son sein, négligeant que si les propositions arithmétiques avaient la capacité de parler d’elles–mêmes, elles disposeraient également de celle de mentir à leur propre sujet.

Je supposai que Gödel n’avait pas été entièrement dupe de son artificce et le parallèle qui s’imposa à moi fut celui du chaman kwakiutl Quesalid dont parla Franz Boas et dont Lévi–Strauss analysa le comportement qui, bien que trompant délibérément son public, se convainquait cependant « qu’il devait bien y avoir quelque chose » dans ses propres astuces.
Lévi–Strauss avait intitulé son texte « Le sorcier et sa magie » (***), j’appelai le mien, « Le mathématicien et sa magie » (****). Je le proposai à la revue L’Homme qui m’a très souvent publié et qui l’accepta aussitôt. M’enquérant quelques mois plus tard de sa date de publication, j’appris que le comité de rédaction était revenu sur sa décision sans juger bon de m’en avertir.

Je n’ai jamais su ce qui s’était réellement passé. Je suppose que le second théorème de Gödel fut considérée comme une institution trop prestigieuse pour qu’une revue d’anthropologie attente à sa réputation, le doute dut s’installer que j’étais peut–être moi–même l’un de ces loustics qui découvrent des erreurs grossières chez Einstein.

Je publiai le texte sur mon site Internet. Cela donna lieu à plusieurs débats passionnants avec Jean Lassègue et Bruno Marchal. Que peut–on en réalité demander d’autre ?

(*) Ladrière, Jean, Les limitations internes des formalismes. Étude sur la signification du théorème de Gödel et des théorèmes apparentés dans la théorie des fondements des mathématiques, (Paris : Gauthier-Villars 1957), Paris : Jacques Gabay, 1992
(**) Dawson, John W. Jr., « The reception of Gödel’s Incompleteness
Theorems », in S.G. Shanker (ed.), Gödel’s Theorem in Focus, London: Croom Helm, 1988 : 74-95
(***) Lévi-Strauss, Claude, Anthropologie structurale, Paris: Plon, 1958
(****) « Le mathématicien et sa magie : Théorème de Gödel et anthropologie des savoirs », sur mon site Internet

Partager :

Un cheval blanc (chinois) n’est pas un cheval

Notre pensée occidentale est fondée sur le principe que l’identité est ancrée à une substance. Bien que la forme ait changé au fil des années, la continuité de la substance garantit que ce bébé sur la photo, c’est déjà moi ! Héraclite a dénoncé notre manque de rigueur sur ce plan : nous croyons nous attacher à la substance, alors que nous n’avons d’yeux que pour la forme : on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, nous lui conservons son nom en fonction de sa forme alors que sa substance n’en finit pas de se précipite vers la mer.

Dans la pensée traditionnelle chinoise, la chose – dont le caractère qui la représente dans la langue est l’un des attributs – est un principe qui existe indépendamment des substances et des formes sous lesquelles il se manifeste. Ainsi le même principe apparaît comme rat des champs en hiver et comme alouette dès que revient le printemps. Nous, Occidentaux, lisons dans le changement de forme d’un même principe (1), une métamorphose cyclique : Van der Meersch observe à propos de la divination chinoise :

« Cependant, alors que le sept était considéré comme le principe mâle jeune, ne pouvant que se développer jusqu’à neuf, neuf était considéré comme le principe mâle vieilli, prêt à se muer dans le principe femelle huit. De même, huit était considéré comme le principe femelle jeune, ne pouvant que se concentrer jusqu’à six, alors que six était considéré comme le principe femelle vieilli, prêt à se muer dans le principe mâle sept ». (2)

Su Tung-po (dynastie Sung, correspondant à notre Haut Moyen Age) écrivait

« Montagne, rocher, bambou, arbre, rides sur l’eau, brumes et nuages, toutes ces choses de la nature n’ont pas de forme fixe ; en revanche, elles ont chacune une ligne interne constante. C’est cela qui doit guider l’esprit du peintre » (3).

Quand nous voulons exprimer les choses selon la conception chinoise nous devons recourir au partitif (4): « Il y a du printemps dans l’air », disons–nous, alors que le calendrier n’affiche encore que le 12 mars mais que le principe de la « printanéité » s’est manifesté prématurément.

Voie sacrée (XVIème siècle) au nord-est de Pékin
Les principes peuvent se combiner : quand « du cheval » rencontre « du blanc », nous avons « du cheval blanc ». Quand « du cheval » rencontre « du bœuf », nous avons « de l’animal de trait ». Le fameux philosophe Koung–soun Loung (il naît quelques années avant la mort d’Aristote) avait proposé le paradoxe « Un cheval blanc n’est pas un cheval », plus évident sous la forme du chinois archaïque : « du cheval du blanc n’est pas du cheval ». Ce qui va de soi puisque deux principes sont nécessairement davantage qu’un seul.

Ses adversaires faisaient prévaloir une distinction que Koung–soun Loung ignorait : celle qui sépare les principes pénétrables et impénétrables : quand un « pénétrable » comme la blancheur rencontre un « impénétrable » comme l’équinité, affirmaient–ils on n’obtient pas davantage, contrairement à ce qui s’observe lorsque les deux principes sont impénétrables, comme avec cheval–bœuf. Ils se trompaient bien entendu : le principe de l’animal de trait ne combine pas l’équinité et la bovinité selon leur union comme s’exprime la théorie des ensembles, additionnant l’ensemble des chevaux à celui des bœufs, mais selon leur intersection : là où la blancheur intersecte l’équinité, nous avons « du cheval blanc », là où l’équinité rencontre la bovinité, nous trouvons le principe de l’animal de trait.

Koung–soun Loung avait raison : « Le cheval blanc (chinois) n’est pas un cheval », il combine effectivement deux principes et est donc davantage que le simple cheval – le fait que les chevaux blancs soient moins nombreux que les chevaux est une considération d’un autre ordre : une question d’extension, ce n’est pas une considération de principes.

———–
(1) J’en parle plus longuement dans « Typologie des savoirs et transmission informatique », in D. Chevallier (ed.), Savoir faire et pouvoir transmettre, Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 1991: 169-187 ; également sur ma page Internet.

(2) van der Meersch, L., « De la tortue à l’achillée », in Divination et Rationalité, Le Seuil, Paris, 1974 : 29-51

(3) Cheng, F., Vide et plein, le langage pictural chinois, Le Seuil, Paris, 1979 : 44-45

(4) Cette découverte essentielle est due à Chad Hansen, voir Language and Logic in Ancient China, Ann Arbor : The University of Michigan Press, 1983

Partager :

Ce que le chat de Schrödinger en pense, lui

Dans son commentaire sur mon billet d’hier « Apprendre en se lisant », Jean-Luce Morlie croit lire dans le fait que je puisse apprendre quelque chose en relisant plusieurs années plus tard l’un de mes propres textes, « un effet de l’âge ». Je ne crois pas : je constate le même phénomène depuis que j’écris… et que je me relis à l’occasion.

En fait ce qui est à l’oeuvre dans le cas particulier dont j’ai parlé hier, est une conséquence de la différence entre l’esprit dans lequel j’ai écrit l’article et celui dans lequel quelqu’un d’autre l’a lu. J’ai écrit « Pourquoi nous avons neuf vies comme le chats » (*), comme un divertissement, comme un exercice de style philosophique : je parle dans le texte, à propos de mon argument, de « sa plausibilité quasiment nulle » ; j’offre à un endroit, comme un théorème « La roulette russe est une activité sans risque et qui peut rapporter gros » et il doit être clair pour le lecteur que je n’envisage pas là lui offrir la solution d’un problème philosophique essentiel posé par la mécanique quantique, mais que je me propose tout simplement de le faire rire.

Ceci dit, quand l’auteur anonyme d’un article dans Wikipédia mentionne mon texte comme digne de foi sur la question du rapport entre la conscience et la nature physique du monde, je me vois obligé de le relire, à l’instar de tout un chacun, comme étant dépositaire d’un certain savoir sur la question. C’est là l’effet de la reconnaissance !

Le point de départ, c’est l’expérience mentale du chat de Schrödinger dont la physique veut que si sa vie ou sa mort dépend du bris déterminé par un effet quantique d’une ampoule de gaz empoisonné, il se retrouvera simultanément mort et vivant. Ma contribution, c’est de m’intéresser à la conscience du chat, et de montrer qu’il ne s’y passera rien de particulier puisque de ses deux corps, celui qui meurt sera du fait même privé de conscience alors que celui qui reste en vie conservera tout simplement la sienne. Et il en va de même pour nous : nos morts probabilistes nous sont indifférentes du moment qu’il demeure un monde où nous sommes en vie – puisque c’est au sein de celui–là que nous aurons le sentiment de nous trouver.

Quand je montre ensuite qu’une conséquence de la « découverte » est qu’il est possible de concilier les philosophies de Descartes (le cogito), celle de Leibniz (les com–possibles au sein du meilleur des mondes possibles) et celle de Hegel (le rôle de la raison dans l’histoire), je présente cette confluence étourdissante comme une curiosité et non, comme je l’aurais pu, comme une confirmation décisive, sur le mode déductif, de l’hypothèse des mondes multiples (parallèles) en mécanique quantique.

Maintenant j’hésite, et je dirai la chose suivante à Jean–Luce Morlie : « Voilà où intervient l’âge : dans le fait que je me prenne aujourd’hui au sérieux parce qu’un article d’encyclopédie m’a renvoyé à l’un de mes propres textes ».

(*) Papiers du Collège International de Philosophie, Nº 51, 2000, Reconstitutions, 69-80 : également sur ma page internet.

Partager :

Le philosophe H.

Fin janvier de cette année, le groupe autour de la Revue du MAUSS m’avait fait parvenir le compte rendu d’un livre violemment anti–Heideggérien. J’avais répondu (le 28 janvier 2007) dans les termes suivants :

« Le philosophe H. est un cas difficile parce qu’il nous confronte, non pas à nos contradictions mais à nos insécurités : serions-nous prêts à refuser de serrer la main de quelqu’un que nous qualifierions pourtant de « grand » homme ou femme ? Le philosophe H. nous oblige à faire ce choix parce qu’il fut un grand philosophe et un être détestable.

J’aimerais bien qu’il n’y ait pas de grande littérature d’extrême–droite : j’aimerais bien que Céline ait mal écrit, ou plus précisément, j’aimerais bien qu’il y ait quelque chose dans le style de Céline, que je puisse répudier. Hélas non, il y a de la grande littérature d’extrême–droite et je suis obligé d’admirer Céline comme auteur, et cracher mentalement sur la personne que fut ce même auteur. C’est inconfortable, je le sais.

Le philosophe H. nous force à la même chose, parce qu’il existe effectivement un courant de la philosophie moderne surgi de l’extrême–droite de la Scolastique, celle où l’on aime Dieu parce qu’on le craint. On aimerait bien encore qu’aucune partie de la philosophie ne doive être rejetée, et pourtant la voici.

Le philosophe H. est né dans une pauvreté abjecte, où il a aussi grandi. Il ne serait pas allé à l’école sans la générosité des curés qui ont perçu son intellect d’exception. C’est la philosophie de ces curés qu’il a érigée en système : celle où penser est dangereux. Relisez–le, il écrit à chaque page : « je vais maintenant vous demander de penser, mais d’abord, tremblez ». C’est sa manière à lui de remercier les curés.

Rendons grâce à Dieu qu’il existe des curés généreux et critiquons le philosophe H., non pas l’homme mais son système. Ce n’est pas facile : il fut un grand philosophe. »

Jacques Attali m’avait alors demandé : « Que trouvez vous de grand, de révolutionnaire, dans la pensée de H ? ». Je lui avais répondu ceci :

« Cela demanderait davantage que quelques phrases jetées au vent.

H. met le doigt sur les failles de la philosophie et l’attaque en utilisant les meilleurs outils que la philosophie a affûtés au fil des siècles. La plupart des philosophes ont maintenu un silence complice à propos de ces failles. Il reprend l’argument sceptique que de toutes prémisses on peut déduire une conclusion comme son contraire. Kojève, qui fut élève de Heidegger avant de devenir le grand Hégélien que l’on sait, souligne que l’argument est imparable. Mais H. reprend l’argument sceptique sous sa forme scolastique, c’est–à–dire herméneutique, que tous les commentaires se valent : tout discours n’est que bruit devant l’omniscience de Dieu.

Par ailleurs, H. comprend que l’acceptation par les philosophes que l’on parle de « philosophes pré–socratiques » est le cheval de Troie dont il a besoin (à mon sens, il faudrait dénoncer « philosophes pré–socratiques » comme un mauvais jeu de mots), et répète après eux que le monde est essentiellement inconnaissable. De Thalès à Parménide, il ne s’agit en réalité que de cosmogonies simplistes et dogmatiques car fondées sur la sentence (fermée sur elle–même) et non sur le syllogisme (à l’enchaînement potentiellement infini). J’ai expliqué tout cela de manière plus détaillée en 2000 dans un texte publié par le Collège International de Philosophie : « Le miracle grec » (*), que je vous communiquerai si vous le souhaitez. »

(*) « Le miracle grec », Papiers du Collège International de Philosophie, Nº 51, Reconstitutions, 17-38.

Partager :