Archives par mot-clé : Claude Lévi-Strauss

« Ceci est un message de courage ! » – À propos de Le dernier qui s’en va éteint la lumière, par Cyril Touboulic

le dernier qui s'en va...Billet invité.

Lisant Le dernier qui s’en va éteint la lumière : Essai sur l’extinction de l’humanité, le lecteur s’attend sans doute à découvrir un texte pessimiste, au finale émouvant, le submergeant du constat que l’être humain vit, pour reprendre l’expression de l’une des dernières interventions de Claude Lévi-Strauss à la télévision, dans un « empoisonnement interne » dont il est responsable.

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La parole religieuse, par Dominique Temple

Billet invité.

  1. Les Deux Paroles

On doit à Claude Lévi-Strauss une réflexion décisive sur la naissance de la Parole. Cette réflexion est menée dans un contexte anthropologique. C’est en effet le face à face entre deux bandes nomades de Nambikwara (Indiens du Brésil occidental), qui lui sert d’exemple. Lorsque deux groupes humains qui s’ignoraient se rencontrent pour la première fois, ils s’immobilisent à une certaine distance ; si l’homme était un animal, il fuirait par crainte ou s’associerait comme les brebis dans un troupeau. Rien ne se passe de ce genre : le désir et la crainte se neutralisent et engendrent une affectivité de plus en plus angoissée jusqu’à ce qu’elle puisse se dissiper dans la Parole.

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PIQÛRE DE RAPPEL : ANTHROPOLOGUE INCLASSABLE, Journal des Anthropologues, N°126-127 : 335-339

Un entretien avec Laura Ferré. Je suis depuis quelques semaines en dialogue avec une personne qui veut s’initier à l’anthropologie pour comprendre son environnement de travail. J’allais lui signaler ce texte ce matin et, le relisant, je me suis dit que cela pouvait intéresser certains d’entre vous qui ne l’auraient pas lu.

Comment définissez-vous un anthropologue ?

            Je dirais que c’est simplement quelqu’un qui a obtenu un diplôme en anthropologie délivré par une université. Comme l’enseignement est très différent d’un endroit à l’autre, un anthropologue peut être beaucoup de choses différentes. Dans mon expérience, en Belgique et en France, les professeurs d’anthropologie enseignent un peu ce qu’ils connaissent et ce n’est pas très structuré, donc ça peut très bien être une mosaïque de différentes choses. Donc ça laisse une énorme liberté pour se définir comme étant anthropologue. Dans le monde anglo-saxon, que j’ai connu en particulier à Cambridge, c’est beaucoup plus précis. Les choses sont très claires : il y a une discipline extrêmement délimitée avec une histoire, une épistémologie, des écoles qui se succèdent de manière très tranchée etc. Ça c’est différent, être anthropologue britannique c’est une chose très précise, être anthropologue français ou belge c’est une chose beaucoup plus difficile à définir. Je ne sais pas si je serais devenu anthropologue si j’avais été étudiant de première année en faculté en Angleterre. En fait, mon choix de l’anthropologie « sur le continent », c’était lié au fait que ça vous permettait un peu de lire tout ce qui vous plaisait : de la philosophie, de la linguistique, de la psychanalyse, tout ce qui vous passait par la tête. On vous disait: « Oui, oui, c’est de l’anthropologie! ». Plus tard, je me suis fort identifié, à partir du moment où je me suis intéressé à la théorie des prix, à l’anthropologie économique en tant que telle. Mais par ailleurs j’avais toujours un intérêt pour ce que j’appelais l’anthropologie des savoirs parce qu’il n’y avait pas véritablement un champ ou une sous-discipline qui correspondait à ça. En Angleterre, c’était plus clair : il y avait des gens qui faisaient des recherches dans un domaine qu’on appelait « rationality ». En France, c’était plus flou parce qu’on avait dans ce domaine, deux maîtres essentiellement: il y avait Lévy-Bruhl avec ce qu’il avait fait sur La mentalité primitive et d’autre part il y avait par contraste, son opposé, avec Lévi-Strauss et La pensée sauvage. C’était en fait deux tentatives dans des directions tout à fait opposées. Ceci dit on n’est pas laissé à soi-même puisqu’il y existe tout un champ qu’on appelle « l’histoire et la philosophie des sciences » qui donne le cadre dans lequel ces réflexions peuvent s’inscrire. Par exemple quand j’ai écrit Comment la vérité et la réalité furent inventées (2009), j’ai pris les maîtres que sont Lévy-Bruhl et Lévi-Strauss, mais j’ai complété ça avec tout ce qui existait dans l’histoire et la philosophie des sciences. D’ailleurs à Cambridge, les deux bâtiments étaient contigus entre anthropologie sociale et histoire et philosophie des sciences. Et je participais à tous les séminaires d’anthropologie mais aussi à tous ceux de philosophie des sciences. Je m’étais conçu une sorte de boîte à outils où les deux se trouvaient. Quand on fait de l’anthropologie des savoirs, les données viennent surtout d’Amérique du Sud, d’Océanie, d’endroits assez reculés d’Asie, d’Afrique etc. Alors qu’évidemment si on fait de l’histoire et de la philosophie des sciences on peut faire comme je l’ai fait, c’est-à-dire entrer carrément dans l’histoire, l’histoire des mathématiques, de la physique etc., des choses qui ne relèvent pas normalement du monde de l’anthropologie. Dans mon bouquin, j’ai tout traité ensemble. J’ai fait un parcours autour de deux notions, vérité et réalité, et j’ai utilisé tout le matériel dont on peut disposer.

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LE TEMPS QU’IL FAIT LE 11 AVRIL 2014

Sur DailyMotion, c’est ici. Meilleur son que sur YouTube, mais risque de pub !

Le curé chantant

Les bisons galopant

BFM Business, L’invité d’Hedwige Chevrillon, le 9 avril 2014

Soylent Green (Soleil vert) de Richard Fleischer, 1973

La petite lumière sur Mars

Le principe anthropique

Comprendre les temps qui sont les nôtres, Odile Jacob 2014

Claude Lévi-Strauss et Jacques Lacan

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L’EMPATHIE COMME DISPOSITION À NÉGOCIER, par Timiota

Billet invité.

En lisant les deux billets LE VIVANT ET LE SOUFFRANT de Claude Lévi-Strauss, sur Rousseau et EXPRESSION SPONTANÉE ET STRATÉGIE EN FINANCE ET EN ÉCONOMIE de Paul Jorion, sur Keynes, il me vient le questionnement suivant sur l’empathie.

L’empathie se couple chez l’humain à une partie consciente de l’attitude : « que vais-je faire pour la/le convaincre ? Pour la/le séduire ? « , elle a une partie spontanée assez variable (tendant vers zéro le long du spectre autistique, ce que pourra commenter Paul Tréhin, auteur du billet LES ORIGINES DE L’ART ET DE LA CULTURE : le rôle des individualités) et une partie « négociée » lourdement médiée par la société, les règles de dialogue orales, la « nétiquette généralisée » si je peux en profiter pour faire d’une (récente) partie un tout.

Il me semble donc qu’il y a cette tension entre le spontané et le négociable dans l’empathie.

Si je me souviens bien du « principe des systèmes intelligents », la machine doit donner l’impression que le savoir est « négociable » pour paraître humaine (c’est du moins mon à-peu-près sur la question). Avec différentes formes de négociabilité (vigneronne ou plus calme).

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LE VIVANT ET LE SOUFFRANT, par Claude Lévi-Strauss

El JEm suggère que je reproduise à votre intention un extrait d’une conférence que fit Claude Lévi-Strauss à Genève en 1962 à l’occasion du 250e anniversaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau. Je rapporterai une anecdote personnelle en guise de postface à ce texte.

Dans ce monde plus cruel à l’homme, peut-être, qu’il fut jamais ; où sévissent tous les procédés d’extermination, les massacres et la torture, jamais désavoués sans doute, mais dont nous nous complaisions à croire qu’ils ne comptaient plus simplement parce qu’on les réservait à des populations lointaines qui les subissaient, prétendait-on, à notre profit, et en tout cas, en notre nom ; maintenant que, rapprochée par l’effet d’un peuplement plus dense qui rapetisse l’univers et ne laisse aucune portion de l’humanité à l’abri d’une abjecte violence, pèse sur chacun de nous l’angoisse de vivre en société ; c’est maintenant, dis-je, qu’exposant les tares d’un humanisme décidément incapable de fonder chez l’homme l’exercice de la vertu, la pensée de Rousseau peut nous aider à rejeter une illusion dont nous sommes, hélas, en mesure d’observer en nous-mêmes et sur nous-mêmes les funestes effets. Car n’est-ce pas le mythe de la dignité exclusive de la nature humaine, qui a fait essuyer à la nature elle-même une première mutilation, dont devaient inévitablement s’ensuivre d’autres mutilations ?

On a commencé par couper l’homme de la nature, et par le constituer en règne souverain ; on a cru ainsi effacer son caractère le plus irrécusable, à savoir qu’il est d’abord un être vivant. Et, en restant aveugle à cette propriété commune, on a donné champ libre à tous les abus. Jamais mieux qu’au terme des quatre derniers siècles de son histoire, l’homme occidental ne put-il comprendre qu’en s’arrogeant le droit de séparer radicalement l’humanité de l’animalité, en accordant à l’une tout ce qu’il retirait à l’autre, il ouvrait un cycle maudit, et que la même frontière, constamment reculée, servirait à écarter des hommes d’autres hommes, et à revendiquer, au profit de minorités toujours plus restreintes, le privilège d’un humanisme, corrompu aussitôt né pour avoir emprunté à l’amour-propre son principe et sa notion.

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LE DRAME DE L’ÂGE

Quand Claude Lévi-Strauss est mort à l’âge de 100 ans, il considérait que l’espèce humaine était pourrie jusqu’à l’os. Si on lui disait : « Et si elle devait disparaître ? », il répondait : « C’est ce qu’on peut souhaiter de mieux à la planète ! »

On a l’habitude de dire : « On s’aigrit avec l’âge ! » C’est une façon de voir les choses. Une autre, c’est de constater qu’avec le temps qui passe, on accumule les observations. Et il faudrait peut-être dire plutôt : les preuves.

Si c’est comme ça, il vaudrait mieux pour le moral de l’espèce qu’on continue à mourir jeune, comme on le faisait autrefois.

P. S. : Continuez quand même à m’envoyer, comme vous le faites, des nouvelles de Turquie ou d’Égypte. Je continuerai de mon côté à lire les communiqués du MEDEF. Quitte à ce que les preuves s’accumulent…

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ANTHROPOLOGUE INCLASSABLE, Journal des Anthropologues, N°126-127 : 335-339

Un entretien avec Laura Ferré.

Comment définissez-vous un anthropologue ?

            Je dirais que c’est simplement quelqu’un qui a obtenu un diplôme en anthropologie délivré par une université. Comme l’enseignement est très différent d’un endroit à l’autre, un anthropologue peut être beaucoup de choses différentes. Dans mon expérience, en Belgique et en France, les professeurs d’anthropologie enseignent un peu ce qu’ils connaissent et ce n’est pas très structuré, donc ça peut très bien être une mosaïque de différentes choses. Donc ça laisse une énorme liberté pour se définir comme étant anthropologue. Dans le monde anglo-saxon, que j’ai connu en particulier à Cambridge, c’est beaucoup plus précis. Les choses sont très claires : il y a une discipline extrêmement délimitée avec une histoire, une épistémologie, des écoles qui se succèdent de manière très tranchée etc. Ça c’est différent, être anthropologue britannique c’est une chose très précise, être anthropologue français ou belge c’est une chose beaucoup plus difficile à définir. Je ne sais pas si je serais devenu anthropologue si j’avais été étudiant de première année en faculté en Angleterre. En fait, mon choix de l’anthropologie « sur le continent », c’était lié au fait que ça vous permettait un peu de lire tout ce qui vous plaisait : de la philosophie, de la linguistique, de la psychanalyse, tout ce qui vous passait par la tête. On vous disait: « Oui, oui, c’est de l’anthropologie! ». Plus tard, je me suis fort identifié, à partir du moment où je me suis intéressé à la théorie des prix, à l’anthropologie économique en tant que telle. Mais par ailleurs j’avais toujours un intérêt pour ce que j’appelais l’anthropologie des savoirs parce qu’il n’y avait pas véritablement un champ ou une sous-discipline qui correspondait à ça. En Angleterre, c’était plus clair : il y avait des gens qui faisaient des recherches dans un domaine qu’on appelait « rationality ». En France, c’était plus flou parce qu’on avait dans ce domaine, deux maîtres essentiellement: il y avait Lévy-Bruhl avec ce qu’il avait fait sur La mentalité primitive et d’autre part il y avait par contraste, son opposé, avec Lévi-Strauss et La pensée sauvage. C’était en fait deux tentatives dans des directions tout à fait opposées. Ceci dit on n’est pas laissé à soi-même puisqu’il y existe tout un champ qu’on appelle « l’histoire et la philosophie des sciences » qui donne le cadre dans lequel ces réflexions peuvent s’inscrire. Par exemple quand j’ai écrit Comment la vérité et la réalité furent inventées (2009), j’ai pris les maîtres que sont Lévy-Bruhl et Lévi-Strauss, mais j’ai complété ça avec tout ce qui existait dans l’histoire et la philosophie des sciences. D’ailleurs à Cambridge, les deux bâtiments étaient contigus entre anthropologie sociale et histoire et philosophie des sciences. Et je participais à tous les séminaires d’anthropologie mais aussi à tous ceux de philosophie des sciences. Je m’étais conçu une sorte de boîte à outils où les deux se trouvaient. Quand on fait de l’anthropologie des savoirs, les données viennent surtout d’Amérique du Sud, d’Océanie, d’endroits assez reculés d’Asie, d’Afrique etc. Alors qu’évidemment si on fait de l’histoire et de la philosophie des sciences on peut faire comme je l’ai fait, c’est-à-dire entrer carrément dans l’histoire, l’histoire des mathématiques, de la physique etc., des choses qui ne relèvent pas normalement du monde de l’anthropologie. Dans mon bouquin, j’ai tout traité ensemble. J’ai fait un parcours autour de deux notions, vérité et réalité, et j’ai utilisé tout le matériel dont on peut disposer.

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COMPTE-RENDU DE « Comment la vérité et la réalité furent inventées », par Gérard Chouquer

Merci à Gérard Chouquer pour ce compte-rendu de « Comment la vérité et la réalité furent inventées » (1) dans la revue Les Annales.

Paul Jorion dispose de talents multiples, étant aussi à l’aise dans l’analyse des marchés financiers, du second théorème de Gödel, du mode de raisonnement d’Aristote que de la philosophie de Hegel. Il propose ici un ouvrage d’anthropologie du savoir, ambitieux en ce qu’il n’hésite pas à se situer au niveau le plus élevé qui soit, celui de l’histoire de la rationalité. Son livre s’intéresse en effet à deux objets, la vérité et la réalité, qui, l’un et l’autre, ont à voir avec la formation de la pensée scientifique moderne. L’auteur entreprend de démonter que l’une et l’autre sont des productions culturelles majeures, l’une, la vérité, appartenant à l’Antiquité grecque, l’autre, la réalité, à la pensée rationnelle moderne du XVIIe s.

Parlant à plusieurs reprises de coup de force épistémologique, on pourrait se demander si l’entreprise de Paul Jorion est de s’engager dans une critique déconstructrice et quelque peu ravageuse des fondements de la science moderne. Le projet de l’auteur est différent. Il écrit : «  contrairement à ce que l’on pourrait craindre, la chronique que proposent les pages qui suivent ne débouche nullement sur un relativisme sceptique quant à la connaissance et à son caractère cumulatif où tous les chats sont gris » (p. 19). Je ne sais si cette brève mention liminaire suffira à rassurer le lecteur, mais je l’invite à s’aventurer dans le livre sans crainte d’être conduit là où il n’aurait pas envie d’aller, à savoir dans l’impasse d’une critique qui n’aboutirait nulle part par position anti-scientifique. Son but est, au contraire, de « prôner un retour à la rigueur dans le raisonnement » (p. 11).

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Comment on devient l’« anthropologue de la crise »

Au printemps dernier, la revue d’anthropologie Terrain me demandait de participer à un numéro spécial consacré aux catastrophes, au titre d’« anthropologue de la crise ». Je rédigeai le texte qui suit, consacré à mon terrain dans le monde de la finance. « Terrain » décida de ne pas le publier. Je l’ai ressorti car il fera l’objet d’un exposé que je ferai demain à l’Université de Rennes, dans le cadre du séminaire de Jean-Michel Le Bot ; j’ai pensé qu’il pourrait également vous intéresser.

N. B. : a été publié depuis dans le débat N° 161, septembre-octobre 2010.

Comment France Culture peut faire de vous un trader

Mon premier emploi aux États-Unis fut un contrat de trois mois en tant que programmeur chez United PanAm Mortgage à Orange, la capitale administrative d’Orange County en Californie méridionale. On était en avril 1998. PanAm était ce qu’on appelle maintenant un établissement financier « subprime » : accordant des prêts hypothécaires à des ménages peu fortunés.

Le terme « subprime » n’était pas utilisé : on disait alors « consommateurs C et D ». C’est précisément à cette époque : aux alentours de 1998, que l’on prit l’habitude d’appeler « prime » les candidats à l’emprunt dont la cote FICO était supérieure à 620 et « subprime » ceux pour qui elle était inférieure à ce chiffre. FICO, est l’acronyme de Fair & Isaacs Company, une firme proposant une méthode qui permet aux « credit bureaus » centralisant les données relatives aux emprunts des particuliers d’attribuer à ceux-ci une note censée refléter le « risque de crédit », le risque de non–remboursement, qu’ils présentent pour un prêteur éventuel. On évoquait jusque-là en parlant des consommateurs, les catégories A, B, C et D, les mêmes que l’on applique au risque de crédit que présentent les entreprises et les États. A et B sont fiables, étant jugés « investment quality », d’une qualité propice à l’investissement, C et D étant eux qualifiés de « spéculatif ». On aurait dû se souvenir de la qualité douteuse des produits « subprime » mais un puissant effort de marketing fit en sorte qu’il n’en soit pas ainsi.

J’étais entré en finance en 1990, la conséquence d’une série de « Nuits magnétiques » que j’avais produites pour France Culture. En 1988, Laure Adler, responsable de l’émission, m’avait appelé et m’avait dit en substance : « J’ai beaucoup aimé ce que vous avez écrit sur les pêcheurs bretons (Jorion 1983, Delbos et Jorion 1984) pourriez-vous me faire une série d’émissions sur ce sujet ? ». Je lui avais répondu qu’il y avait plusieurs années que je ne m’occupais plus de pêche. « Qu’est-ce que vous faites maintenant ? », m’avait-elle alors demandé. Je lui avais expliqué que j’étais devenu chercheur en intelligence artificielle et elle avait répondu du tac-au-tac : « C’est très intéressant aussi : faites-moi donc quatre Nuits Magnétiques là-dessus ».

Les émissions ont été programmées en novembre 1988 puis furent rediffusées durant l’été 1989. C’est à cette époque là que Jean-François Casanova les entendit. Il écrivit à France Culture, expliquant que ces « Nuits magnétiques » l’avaient fasciné et demandant à en rencontrer le producteur. Je lui répondis, sur quoi il m’invita à déjeuner. Nous avons discuté de la théorie du chaos. C’était l’époque où un changement s’opérait dans le secteur bancaire : le personnel des banques était constitué jusque-là essentiellement de comptables et d’économistes. Avec l’informatisation et la nécessité de modéliser le fonctionnement des instruments financiers sophistiqués que constituaient les produits dérivés pour mieux les comprendre, la finance commençait à faire appel à d’autres compétences : ingénieurs, mathématiciens appliqués ou physiciens. J’étais un spécialiste de l’anthropologie mathématique, j’avais été ingénieur dans le cadre du projet CONNEX au laboratoire d’intelligence artificielle des British Telecom, nos conversations s’inscrivaient dans le cadre de ce nouveau climat.

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Lévi-Strauss : la machine à penser

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

J’ai réagi à chaud à la mort de Lévi-Strauss dans Claude Lévi-Strauss (1908 – 2009), voici le petit texte que je viens d’écrire spécialement à l’intention de mes amis de La Revue du MAUSS.

La première image qui me revient de Claude Lévi-Strauss date de la fin des années soixante et c’est celle de son dos : les longues minutes qu’il pouvait passer lors de son cours au Collège de France, le dos tourné à la salle, tout occupé au dessin d’un diagramme représentant les relations d’inversion entre divers passages de mythes amérindiens. Cette absence totale d’intérêt pour ceux qui venaient l’écouter débutait au moment où il entrait dans l’amphithéâtre, sans le moindre regard pour eux, et il ignorait tout aussi bien son auditoire au moment de quitter la salle.

On pourrait évoquer la timidité, ou l’arrogance, mais il ne s’agissait pas de cela : c’était plutôt que les choses qui l’intéressaient étaient peu nombreuses et faisaient pour lui l’objet d’une quête d’ordre essentiellement privé. Le désir de communiquer n’était pas le sien, et s’il communiqua, ce fut principalement – et comme il se plaisait à le rappeler – à la demande d’autres : directeurs de collection, UNESCO, éditeurs, autorités académiques, etc.

Ceux parmi ses élèves qui furent ses proches, évoquent – non sans une certaine amertume – le fait que ses contributions aux conversations qu’ils tentèrent d’avoir avec lui furent principalement monosyllabiques. Je ne lui parlai personnellement en tête-à-tête qu’en très peu d’occasions mais durant ces rares fois, mon expérience fut très différente. Je me souviens en particulier d’une conversation longue et animée que nous avons eue – vingt ans après l’époque où je participai à son séminaire – consacrée au rapport existant (ou n’existant pas) entre les objets mathématiques et le monde. Les interlocuteurs qu’il put trouver sur les rares sujets qui le passionnaient n’existaient en réalité qu’en très petit nombre.

Chose à laquelle il m’est difficile de m’identifier personnellement, la quête solitaire lui paraissait non seulement le mode par défaut de la réflexion intellectuelle, mais bien plus encore, sa forme ordinaire. En témoigne en particulier, son insistance à affirmer – non sans une certaine satisfaction d’ailleurs – qu’il n’était pas à la tête d’une école. Sentiment que ne partageaient ni ceux qui se considéraient légitimement ses disciples, ni les imitateurs innombrables, et au talent très inégal, de sa fameuse anthropologie structurale. L’illusion qu’il entretenait de l’absence d’une école de pensée lévi-straussienne, reflétait tout simplement le peu d’intérêt qu’avaient à ses yeux les travaux des chercheurs que son œuvre inspirait, confirmation supplémentaire du caractère purement privé de sa « pulsion épistémophile ».

J’ai lu ces jours derniers, les hommages de certains de ses autres élèves et nous sommes nombreux aujourd’hui à nous souvenir d’un talent très spécial dont notre maître faisait montre à l’occasion de son séminaire. Toujours attentif aux propos de son invité, il lui arrivait de le laisser se dépatouiller dans un exposé laborieux des travaux auxquels celui-ci avait consacré dix années de sa vie au moins, pour lui dire quand il avait fini : « Ne pourrait-on pas également présenter les choses de la manière suivante ? … » Et de porter alors l’estocade, en faisant apparaître – pareil au magicien – l’harmonie et la beauté enfin rétablies dans leurs droits, au sein du système boiteux que le malheureux avait seulement été capable de construire.

L’humiliation de l’invité n’était pas recherchée par lui, et il aurait sans doute été très surpris si on la lui avait mentionnée, ni non plus l’arrogance. Non : il s’agissait pour Lévi-Strauss de comprendre, et ce qu’il nous communiquait sous forme d’explication (puisqu’après tout, nous étions là), c’était ce déchiffrage qu’il avait opéré à titre privé et dont le mécanisme devait être de la même nature exactement que quand il lisait un ouvrage mal ficelé dans l’espace clos de son propre bureau.

Le monde était en effet pour Lévi-Strauss un vaste ensemble de choses à comprendre. Il s’appliqua sans aucun doute à cette tâche dès son premier jour et il est mort, j’en suis sûr, en continuant à penser. Nous qui avons eu l’honneur de le côtoyer en avons immensément bénéficié. Qu’en a-t-il lui tiré ? Rien ou presque. Qu’importe ! la machine à penser à la fois grandiose et monstrueuse qu’il était – à la fois Dieu et animal – avait cette capacité de fonctionner en circuit fermé, sans apport extérieur. « À la fois Dieu et animal », comme Octave réfléchissant à sa double nature dans la pièce inachevée L’apothéose d’Auguste que Lévi-Strauss évoque dans Tristes Tropiques. Avec Octave se métamorphosant en Auguste, c’était certainement le paradoxe de sa propre personne qu’il mettait en scène. Sans aucune prétention d’ailleurs : la vanité n’avait aucune place dans son univers. Il était bien au-dessus de tout cela !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Claude Lévi-Strauss (1908 – 2009)

Claude Lévi-Strauss est mort. Il était l’un de ces très grands professeurs dont j’ai eu l’immense privilège de suivre les cours (parmi eux, aussi : Lacan, Leach, Guilbaud, Perelman).

Ordinairement, nous sommes plus critiques envers les vivants qu’envers les morts. Mais ce soir, je ferai l’inverse. Et me demandant pourquoi, je découvre d’abord que la réponse n’est pas parce que Claude Lévi-Strauss ne peut plus me lire : ce n’est pas parce que mon désaccord aurait pu le peiner (après tout, qu’en aurait-il eu à faire que Paul Jorion soit d’un autre avis que le sien ?) non, c’est parce que sa pensée imposait le respect par sa puissance immense, même si son effort me paraissait personnellement d’une certaine manière dévoyé. Mais dévoyé uniquement dans le cadre de la variété des approches possibles, comme quand on dit : « des goûts et des couleurs, on ne discute pas ! »

La manière dont Lévi-Strauss abordait les choses n’était pas la mienne mais n’en était pas moins certainement l’une de celles possibles – et parmi les plus légitimes – et celle-là, celle qu’il avait choisie, nul ne pouvait mieux que lui-même l’appréhender, la comprendre, et la restituer. Son approche était celle de la combinatoire, et le plus souvent celle dont les mathématiciens parlent comme étant le « groupe de permutations ». Le principe de cette méthode se trouvait déjà chez Démocrite et on en retrouve la logique dans la table de Mendeleïev, toute en lignes et en colonnes.

Sous-jacente à cette approche, la supposition que la culture reflète essentiellement le « bon à penser », alors que j’ai quant à moi la faiblesse de penser que les institutions humaines trahissent aussi, et peut-être surtout, l’affect : ce que les hommes sont quand ils rient, quand ils sont en colère ou quand ils ont peur. Ce qui passe en effet à la trappe dans l’approche structuraliste lévi-straussienne, c’est le mal ordonné, les têtes qui dépassent dans les rangs, le non-linéaire, le chaotique, et quand on envisage l’histoire, l’irréversible : tous ces aspects qui sont selon moi loin d’être accessoires quand il s’agit de l’humain.

Le cadre « structural » de la modélisation lévi-straussienne était foncièrement réversible, et rien n’empêchait en principe que l’on y remonte la flèche du temps. Je précise bien « en principe » parce que Claude Lévi-Strauss lui-même était sensible – bien plus d’ailleurs que la plupart d’entre nous – à la dégradation de notre planète, non seulement à sa prédisposition à la corruption, mais plus encore à la capacité que nous avons, nous humains, de la gâcher ou, pour dire les choses plus crûment : de la foutre en l’air.

Ce que nous faisons à la biodiversité, à la diversité des cultures, lui faisait mal dans sa chair et nous ne pouvons rendre un meilleur hommage ce soir à Claude Lévi-Strauss qu’en s’adressant à lui dans sa nouvelle absence pour lui dire : « Mr. le Professeur, nous ferons nous, personnellement, tout ce qui est en notre pouvoir pour réparer ce monde que notre espèce massacre aujourd’hui avec désinvolture, quand ce n’est pas de gaieté de cœur. Et nous penserons à vous, sachant que sa déchéance vous était devenue insupportable ».

LEVI-STRAUSS_Claude

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À l’occasion des cent ans de Claude Lévi-Strauss, j’avais écrit le billet Claude Lévi-Strauss, penseur. On trouve aussi sur mon site l’article en anglais qui lui est consacré dans Makers of Modern Culture, article que j’avais rédigé en 1981, et remis à jour en 2006, à l’occasion d’une réédition de cette encyclopédie.

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