Archives par mot-clé : Commission européenne

SEPT ANS DE CRISE ÉCONOMIQUE, par Bruno Colmant

Billet invité. Bruno Colmant est un économiste belge. Entre autres fonctions qu’il a exercées, il a été chef de cabinet du ministre des Finances et Vice-Premier ministre belge, le libéral Didier Reynders. L’opinion publique belge nous situe spontanémént, lui et moi, aux pôles opposés de l’échiquier politique. Nous nous consultons cependant souvent en raison du respect que nous avons l’un pour l’autre pour ce qui touche à la compréhension des questions financières. En février dernier, nous avons co-signé une tribune libre dans le quotidien La Libre Belgique : 2013 : LE DÉFI DES DETTES PUBLIQUES. Le texte qui suit a été publié le 23 juillet dans la version imprimée du quotidien belge L’Écho.

C’est dans une complète indifférence, en août 2006 que les premiers tressaillements de ce qu’on appellerait la « crise des subprimes » se firent sentir. Cela fait donc sept ans que le monde occidental a trébuché sur lui-même.

Sept ans, c’est long. Cela marque la fin d’une époque, celle de l’insouciance d’une mondialisation qu’on croyait heureuse et qu’on avait confondue avec le siècle des colonies.  Cela donne le temps de pulvériser les bourses et les banques fragiles, de voir une économie s’effondrer et d’assister à une lévitation des dettes publiques. Cela permet aussi de s’interroger sur la finitude d’un modèle de croissance par endettement public et d’une monnaie unique qui ne convainc désormais plus la majorité des citoyens.

Sept ans, c’est aussi la numérologie biblique qui révèle un nouveau monde, c’est-à-dire la jeunesse au chômage, alors que nos populations vieillissantes s’inquiètent de la protection de leurs avantages. C’est le moment de s’interroger sur la justice de nos sociétés, qui choisissent en Europe de privilégier le symbole monétaire au détriment du travail. Pourtant, n’est-ce pas impudique que tolérer un chômage massif des jeunes, c’est-à-dire l’annihilation de toute la créativité et de l’entreprenariat, tout en imposant une mise à l’emploi des travailleurs âgés malgré l’immense basculement technologique qui, trop souvent, les dépasse ? Et n’y a-t-il pas quelque chose d’indécent, voire de complètement erroné, à imposer dans les pays du Sud, par froide surenchère politique de la Commission Européenne, des contextes d’austérité au milieu d’une terrible récession ? Et finalement, est-ce correct de protéger une monnaie forte par un emploi faible, puisque l’austérité budgétaire conduit, dans les pays du Sud, à des taux de chômage supérieurs à ceux des années Trente ?

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POUR CEUX QUI DOUTENT, par Michel Leis

Billet invité

Lors de son déplacement à Athènes, le ministre des finances allemand, Wolfgang Schäuble, s’est déclaré « très impressionné par ce que la Grèce a déjà réalisé en matière de rééquilibrage budgétaire et de modernisation de l’économie ». Pour ceux qui en doutaient encore, une économie en voie de modernisation ressemble donc à l’économie grecque avec ses 27 % de taux de chômage et un appauvrissement généralisé de la population. Évidemment, on oublie toujours que la success story de l’économie allemande tient pour l’essentiel à l’application des mêmes recettes : appauvrissement des travailleurs intérieurs (les lois Hartz) et extérieurs (les travailleurs mal payés des ex-pays de l’Est). Sa résistance face au chômage s’explique surtout par un contexte démographique particulier et une économie qui ne s’intéresse qu’aux clients riches et solvables partout dans le monde, en s’appuyant sur la flatteuse marque de fabrique « made in Germany » très porteuse, mais difficilement transposable.

Le décalage entre les déclarations de Wolfgang Schäuble et la réalité vécue par la population grecque illustre un autre aspect du discours dominant. Cela fait déjà quelques années que je m’interroge sur les normalisations sociales implicites dont le rôle est essentiel dans la fabrication du consentement. C’était l’un des thèmes principaux de mon essai et le sujet de mon dernier billet. La disparition de la norme de progrès et l’épuisement très rapide de la norme de consommation créent un vide inquiétant, situation qui ne devrait pas avoir échappé à nos dirigeants.

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BONJOUR MADAME LA TERRE, le lundi 1er juillet 2013 à 6h39

Sur YouTube, c’est ici.

Guerre numérique

L’espionnage des organes de décision européens par les États-Unis
– Blog de PJ : La loyauté, je sais : c’était il y a longtemps, mais vous en souvenez-vous ?, le 29 juin 2013
L’accord transatlantique est-il compromis ?

Finance

Hausse des taux : une réaction « excessive » de financiers trop nerveux ?
– PJ : « Adam Smith’s Invisible Hand Revisited. An Agent-Based simulation of the New York Stock Exchange », Proceedings of the 1st World Conference on Simulation of Social Systems, Kyoto, August 2006, Vol. I, Springer Verlag: 247-254
– Financial Times : Don’t blame ‘feral hogs’ for bond rout, le 28 juin 2013

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FMI et Commission européenne : Éclaircissements sur la zizanie

Deux publications, le quotidien belge La Libre Belgique, et le site en ligne Toute L’Europe.eu m’ont demandé d’expliciter ma chronique la plus récente pour Le Monde : La « troïka » à hue et à dia, où je m’intéressais à la zizanie au sein de la Troïka réunissant la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire internationale. Voici ces deux textes.

La Libre Belgique, le mercredi 19 juin : « Le but n’était pas de sauver la Grèce »

Paul Jorion est anthropologue et économiste, ainsi que professeur à la VUB. Il s’exprime régulièrement au sujet de la crise de la zone euro dans le quotidien français “Le Monde” où il est chroniqueur financier. Paul Jorion commente les dissensions intervenues entre le FMI et la Commission européenne sur la gestion de la crise grecque, à partir d’un rapport récent du FMI où celui-ci affirme à demi-mot que l’Allemagne et la France ont laissé “pourrir la situation en Grèce” pour permettre à leurs banques de récupérer l’argent investi dans de la dette publique hellénique. Il ne s’agirait donc pas d’une erreur d’appréciation de la Troïka mais d’une politique sciemment orchestrée par Paris et Berlin.

Selon vous, la politique de la Troïka, dictée par l’Allemagne et la France, avait pour seule finalité de rembourser les banques allemandes et françaises ?

Ce n’est pas une découverte, j’en avais parlé à l’époque, en 2010. Au niveau européen, on libérait de l’argent essentiellement pour rembourser les banques allemandes et françaises. Au niveau comptable, l’argent transitait par la Grèce mais il se retrouvait finalement dans des institutions qui avaient investi dans de la dette publique grecque. En 2010, 58 % de la dette grecque, secteurs publics et privé confondus, était logée dans des banques allemandes ou françaises. La nouveauté, c’est que le FMI laisse entendre aujourd’hui que la politique menée en 2011 et en 2012 par la Troïka était dictée par l’Allemagne et la France. Le FMI ne donne pas le nom des coupables mais il explique que l’aval de la Commission européenne était nécessaire et que deux pays importants se sont opposés à une restructuration de la dette grecque. Ce n’est pas indifférent car, entre février 2010, quand la crise éclate et février 2012, quand a lieu la restructuration de la dette grecque, les sommes à mobiliser pour un sauvetage de la Grèce ont gonflé de manière tout à fait considérable.

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LE MONDE, EUROZONE: Fraktur an der Spitze; Montag,17.- Dienstag 18.Juni 2013

Une traduction allemande par Monika Roma de ma chronique paraissant aujourd’hui dans Le Monde.

Mitte März hielt ein seltsamer Vorgang die Aufmerksamkeit der Finanzpresse fest: die Troika, das Kontrollgremium für Mitgliedsländer der Eurozone, die mit ihrem Staatshaushalt in Schwierigkeiten geraten sind und welches befugt ist, diesen Ländern zu erläutern was von ihnen als Gegenleistung im Austausch eines finanziellen Rettungsplanes erwartet wird, spaltete sich. Dieses dreigliedrige Gremium, bestehend aus der Europäischen Kommission, der Europäischen Zentralbank (EZB) und des internationalen Währungsfonds (IWF) präsentierte sich nun aus zwei antagonistischen Seiten. Auf der einen Seite standen der IWF, die EZB und Deutschland, auf der anderen Seite  positionierte sich die EU-Kommission. In der Financial Times vom 17.März las man folgende erstaunlichen Worte: « an diesem Punkt angekommen verliert die (europäische) Kommission jede Glaubwürdigkeit.

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LE MONDE, La « troïka » à hue et à dia, lundi 17 – mardi 18 juin 2013

À la mi-mars, un étrange incident retenait l’attention de la presse financière : la Troïka, la force d’intervention chargée d’expliquer aux pays en difficulté de la zone euro ce qui est attendu d’eux en échange d’un plan de sauvetage financier, se clivait. Cette tripartite composée de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne (BCE) et du Fonds monétaire international (FMI) laissait en présence deux camps antagonistes composés, d’un côté du FMI, de la BCE et de l’Allemagne, et de l’autre, de la seule Commission européenne. On lisait dans le Financial Times en date du 17 mars, ces propos étonnants : « Arrivé à ce point […] la Commission [européenne] avait perdu toute crédibilité à Berlin ».

La publication, le 20 mai, par le FMI, d’un rapport d’évaluation de la politique adoptée durant deux ans à l’égard de la Grèce (*), constitue un second épisode de la guerre intestine qui déchire désormais la Troïka. Témoignage de la profondeur du fossé qui s’est creusé, la réaction violente d’Olli Rehn, économiste en chef de la Commission européenne, exprimant son « désaccord fondamental » avec les conclusions du rapport.

Bien que recourant aux euphémismes d’usage, les reproches qu’adresse le FMI à la Commission européenne sont en effet dévastateurs : incompétence, amateurisme et, plus sérieusement encore, complicité de deux poids lourds jouant contre leur propre camp, tirant parti du rapport de force en leur faveur pour faire payer les pots cassés, non seulement par la Grèce, mais aussi par les pays situés en-dehors d’un axe Berlin-Paris, et par le contribuable européen en général et ceci, au bénéfice exclusif des établissements financiers.

Ce qu’affirme le rapport du FMI pour qui sait lire entre les lignes, c’est que l’Allemagne et la France laissèrent pourrir la situation pour permettre à leurs banques de récupérer les prêts « accordés à la Grèce », l’ardoise étant réglée par la Banque centrale européenne devenue « banque de défaisance » ou « bad bank » comme disent plus crûment les Anglo-Saxons, c’est-à-dire, réglée à l’arrivée par le contribuable européen. Pour que le mistigri puisse ainsi être passé, le FMI a dû contrevenir à ses principes en avançant des fonds à un emprunteur incapable de jamais les rembourser. La justification de la Commission européenne : un « risque systémique exceptionnel », autrement dit, d’effondrement global qui, comme le note amèrement le rapport : « … continua semble-t-il d’être invoqué à chaque réexamen de la question, en dépit du fait que le risque de contagion se réduisait à mesure que la dette souveraine grecque migrait du secteur privé vers le secteur public ».

Selon la Banque des règlements internationaux, au 1er octobre 2010, le bilan des banques allemandes était grevé de dette publique grecque à hauteur de 19,2 milliards d’euros, celui des banques françaises à hauteur de 14,4 milliards et, secteur commercial et public confondus, de 50,6 milliards d’euros pour l’Allemagne, et de 67 milliards pour la France, représentant, à elles seules, 58,1% du total. Le temps passé en tergiversations, interprété par une opinion publique distraite comme une simple marque d’amateurisme de la Commission européenne, avait en réalité pour but de permettre aux banques allemandes et françaises de se délester de ces actifs dévalorisés auprès de la BCE.

Plus de deux ans ont été perdus avant que n’intervienne la restructuration de la dette grecque en février 2012, affirme le FMI. Piqué au vif, Olli Rehn ne peut s’empêcher de rejeter le blâme adressé à la Commission européenne sur l’axe Berlin-Paris, déclarant : « Je n’ai pas le souvenir que Dominique Strauss-Kahn ait appelé de ses vœux en début de période une restructuration de la dette grecque, je me souviens distinctement par contre de Christine Lagarde y étant opposée ». L’époque dont il parle, c’est l’année 2010 : Dominique Strauss-Kahn était alors à la tête du FMI, Christine Lagarde était ministre française de l’économie, des finances et de l’emploi.

Visée dans ce récent rapport du FMI, pourquoi l’Allemagne avait-elle alors conclu à la mi-mars, dans l’affaire de Chypre, une alliance avec celui qui la montre aujourd’hui du doigt ? Parce que l’Allemagne imagine que sa tactique est passée inaperçue et que les commentateurs se contenteront, à l’instar de ce qu’ils font depuis plusieurs années, d’expliquer le comportement de l’Allemagne comme conséquence du seul souci de Mme Merkel de se retrouver à la tête du gouvernement qui résultera des élections législatives du mois de septembre.

Qu’émerge-t-il de tout cela ? L’image d’un axe Berlin-Paris faisant marcher la zone euro au son de sa propre musique, sans grand souci des quinze autres nations qui la composent. La Grèce se trouve bien entendu au premier rang de celles-ci, victime expiatoire toute désignée en raison de ses crimes : exonération criante des grosses et des moyennes fortunes de toute logique fiscale, secteur étatique pléthorique et généreusement rémunéré, enfin, désinvolture non sans arrière-pensées dans la production des statistiques économiques du pays.

Le jeu « perso » de l’Allemagne et de la France aura coûté très cher aux autres membres de la zone euro, et mis le Fonds monétaire international en contravention avec ses propres principes, lequel vient de le signaler au monde entier, tout en rappelant discrètement aux deux intéressées qu’il n’était pas dupe de ce qui s’était passé…

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(*) Greece : Ex Post Evaluation of Exceptional Access under the 2010 Stand-By Arrangement International, IMF Country Report No. 13/156, June 2013

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L’AGENCE DE NOTATION FITCH FERAIT-ELLE PREUVE DE – COMMENT DIRE ? – MAUVAISE VOLONTÉ ?

J’ai écrit autrefois dans l’un de mes billets qu’il viendrait un moment où les gouvernements qui sont jusqu’ici passés en sifflotant sous les fourches caudines de la finance, se rebelleraient. J’espère que ce moment est enfin venu, l’agence de notation Fitch ayant poussé le bouchon un peu loin avec un enthousiasme qui doit faire fulminer en ce moment-même un certain nombre de ministres des finances européens.

J’ai rédigé, c’était avant-hier, un billet où je dénonçais la politique qui s’est instaurée depuis 2007, selon laquelle la prime de risque comprise dans un taux d’intérêt n’est plus considérée comme étant là pour amortir le risque du prêteur mais est devenue un simple bonus que le prêteur s’accorde – avec, il faut bien le dire, la caution enthousiaste des autorités, et en particulier de le Commission européenne, qui s’apprête à inscrire ce principe dans le fonctionnement du Mécanisme européen de stabilité (MES).

La Commission européenne a reçu hier le renfort de l’agence de notation Fitch. Par le truchement de l’une de ses représentantes dont le nom mérite de passer à la postérité : Mme Bridget Gandy, qui a en effet fait savoir que la notation que l’agence accorde aux banques des pays européens dans leur ensemble, repose sur une supposition « au niveau 99,5% » que dans le sauvetage d’une banque par un État, ses créanciers seront remboursés intégralement : « Si un pays européen important devait léser les créanciers d’une banque en difficulté, ceci modifierait fondamentalement la manière dont nous évaluons les banques [européennes]. »

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À PROPOS DE « THE BRUSSELS BUSINESS », par Bertrand Rouziès-Léonardi

Billet invité.

L’année passée, en revenant d’un concert à Anvers, une erreur d’aiguillage m’a dérouté sur Bruxelles et en traversant ce quartier des affaires politiques européennes, je me souviens m’être dit que cela ressemblait plus à un vulgaire Central Business District qu’au forum romain, où, au moins, les institutions, volumétriquement, en imposaient aux marchands.

Ce reportage de la rtbf.be apporte la confirmation que ce qu’on entendait par « marché unique », c’était le « marché uniquement ». Je regrette l’abandon du nom « écu » pour la monnaie européenne. « Écu » faisait penser à bouclier. Au moins, il ne logeait pas l’Euro des argentiers au coeur du nom Europe. L’Europe et sa monnaie se trouvaient dissociées à l’oreille. L’Euro, c’est une Europe raccourcie. L’un des effets pervers du développement du lobbying (15000 lobbyistes quand même, apprend-on, établis à Bruxelles, tout autour des institutions, comme s’ils en faisaient le siège), c’est l’obligation où se trouvent les organisations à but non lucratif, associations et groupes d’activistes, de se constituer elles-mêmes en lobbies pour contrecarrer les menées des grands patrons.

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L’actualité de la crise : TOUT VA BIEN, RIEN NE VA PLUS ! par François Leclerc

Billet invité

Des accords entre banques centrales afin d’approvisionner en urgence les banques commerciales européennes en dollars, ainsi qu’une téléconférence entre Angela Merkel et Nicolas Sarkozy – dont on ne saura que leur conviction martelée dans un communiqué que la Grèce doit rester dans l’euro – suffiraient-ils pour que les choses rentrent dans l’ordre, après ces jours derniers d’intenses frayeurs ? Après la pluie vient si soudainement le beau temps que cela incite à penser que le baromètre est décidément détraqué.

Ces subites sautes d’humeur boursières sont la plus explicite expression de la crise, car nul ne sait trop ce qu’elles ce qu’elles recouvrent, ni les rebondissements qui peuvent être attendus.

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LETTRE À LA COMMISSION EUROPÉENNE, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité.

La crise dans laquelle nous sommes entrés en 2007 met en grave péril l’avenir des Européens et leur projet d’Union. Cette crise témoigne de la rupture entre un espace d’échange mondialisé et une organisation politique internationale non coopérative entre États nationaux. La crise est financière du fait que la transformation réciproque de l’ordre politique en ordre économique s’opère par la monnaie. Bien que l’Union européenne soit justement le projet international le plus abouti d’harmonisation de l’économie à la politique, elle n’est pas parvenue à créer un système financier et monétaire au service du bien vivre ensemble des Européens. Comme l’affirme Paul Jorion : l’Europe est directement mise en cause dans la destruction de l’ordre politique par l’économie et la finance.

L’histoire de l’économie politique reprise dans ses concepts fondateurs d’Aristote et de Thomas d’Aquin – matière, forme, fin, effet, sujet, objet, prix – révèle que l’ordre monétaire et financier que nous connaissons est resté inachevé à cause du morcellement de la démocratie. La deuxième guerre mondiale s’est muée en guerre de domination économique et les hommes sont demeurés inégaux en droit en dépit des déclarations de principe. L’Union européenne est la seule tentative de démocratie multinationale. Mais elle ne s’est pas dotée d’une monnaie qui traduise une économie commune de la valeur humaine à l’intérieur de ses frontières politiques.

La déconnexion entre l’économie et la démocratie vécue par l’Europe depuis la révolution industrielle s’est généralisée à l’échelle du monde par la circulation anarchique des capitaux en dollar. Le système financier mondialisé émet la monnaie hors de tout contrôle politique du bien commun. La crise des subprimes a mis les États de droit en faillite financière par le surendettement public. L’autorité politique ne peut rester économiquement liquide sans la fuite en avant monétaire. La valeur réelle des monnaies s’effondre dans l’inflation ; les sociétés vont se disloquer entre les détenteurs d’actifs réels et la masse des salariés et pensionnés dont les revenus sont comptés en monnaie.

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La politique du pire et ceux qui en bénéficient

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Les 2 300 pages du « financial overhaul » américain se partagent en deux : celles consacrées à ce qu’un observateur a qualifié d’« avoir l’air de prendre des mesures » et celles constituant une modernisation / optimisation des conditions d’exercice de la profession financière, telle que celle-ci la souhaitait et qu’elle est parvenue à glisser au passage au sein des textes. Pour éviter de créer une situation qui défavoriserait le secteur financier européen par rapport à celui des États-Unis, la nouvelle « réglementation » en préparation à Bruxelles sera calquée sur le package américain : moitié poudre aux yeux, moitié renforcement du pouvoir de la finance au sein de l’économie.

Comment en est-on arrivé là ? Vous vous souvenez sans doute des rodomontades des chefs d’État et de gouvernement à l’automne 2008 : la finance n’avait qu’à bien se tenir ! on allait voir ce qu’on allait voir ! Les États se sont depuis ruinés à extraire la finance de son insolvabilité, et c’est cette dernière maintenant qui leur avance l’argent qui leur fait défaut. Le ton a baissé de plusieurs crans, se rapprochant dangereusement du mutisme.

Pourquoi tant de concessions aux lobbys aujourd’hui à Bruxelles de la part des régulateurs ? Parce que faire les choses autrement qu’avant « coûterait trop cher », nous dit-on, et surtout, surtout, attention ! attention ! « risquerait de retarder la reprise »… Comme si les paris sur les fluctuations de prix – le secteur aujourd’hui le plus florissant de l’activité financière – ne contribuaient pas eux à retarder la reprise ? Mais l’argument porte car, de la reprise, les États ont un besoin pressant : c’est pour eux le seul moyen – sauf s’ils sont prêts à tolérer le désordre dans la rue – de réduire la dette qui les asphyxie désormais.

Le milieu financier croit-il sincèrement que l’on puisse faire comme avant ? Que l’on pourra empêcher que les récessions s’enchaînent les unes aux autres, comme on est en train de l’observer aujourd’hui ? Que l’on découvrira enfin la recette qui permettra à tout le monde de vivre en permanence à crédit ? Que les tensions entre déflation et hyperinflation ne conduiront pas un jour à la catastrophe ? Que le désordre monétaire, où la question qui se pose en ce moment est de savoir quelle devise chute moins vite que les autres, se résoudra de lui-même ? Ou serait-ce que les atermoiements visent plus prosaïquement à vider la caisse avant fermeture définitive ? Il reste après tout encore à plumer les pays émergents, le boom actuel sur le marché des changes prouvant que les établissements financiers se sont déjà mis à l’ouvrage ; faisons leur confiance, ils ne feront de ces pays émergents qu’une bouchée – avec, il faut bien le dire, la complicité active de ceux-ci : la Chine ne vient-elle pas d’autoriser la création de son premier hedge fund ? Les cyniques auront d’ailleurs beau jeu de demander si entre faire comme avant et vider la caisse avant liquidation, il existe bien une différence.

Dans un billet invité publié ici récemment, Pierre Sarton du Jonchay soulignait à juste titre que dans un monde globalisé de fait par une circulation des capitaux sans la moindre entrave, mais qui reste parcellisé entre une poussière d’États cherchant à satisfaire la mosaïque des intérêts particuliers de leurs concitoyens, « la finance n’a plus de raison de ne pas asservir la politique ». Et, malgré le léger incident de parcours des années récentes, celle-ci ne s’en prive pas. Elle pratique avec beaucoup de talent, et d’énormes moyens, la politique du pire qui consiste à faire « comme avant » car, au niveau des États, c’est celle qui lui permet d’asseoir encore davantage son emprise. Machiavel nous a rappelé que l’appétit des plus forts est insatiable et que seules des lois peuvent le contenir. Le monde réclame une constitution pour l’économie. À l’heure où l’on reparle de la spéculation sur les matières premières, l’interdiction des paris sur les fluctuations de prix doit en constituer l’armature. Si l’on attend davantage, il ne restera rien.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Les gouvernements d’union nationale

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Je terminais ma chronique pour Le Monde Économie du mois d’avril intitulée Le fil rouge de la manière suivante :

Qu’on ne s’y trompe pas : les chamailleries au sein de la zone euro au cours des semaines passées ne relèvent pas de la comédie mais de la tragédie. Suivons du regard le fil rouge : ce que nous voyons, c’est le repli des nations sur elles-mêmes dans un « Sauve qui peut ! Chacun pour soi ! » généralisé. La Chine et l’Allemagne ont indiqué la marche à suivre. Les gouvernements d’unité nationale sont pour bientôt, quand il sera devenu évident aux yeux de tous qu’aucun parti ne connaît à lui tout seul la solution des problèmes insolubles qui se posent, suivis alors de Comités de Salut Public, quand il sera clair que même tous ensemble ils n’y comprennent rien et – si Dieu nous prend alors en pitié – suivi enfin d’un nouveau Conseil National de la Résistance, au moment où il faudra, par-delà les divergences conçues aujourd’hui comme irréductiblement inconciliables, lancer une ultime tentative de sauver ce qui peut encore l’être.

Je crois de manière générale à ce que j’écris, je n’en ai pas moins été surpris de retrouver cette notion de gouvernement d’unité ou d’union nationale dans les réflexions d’un fonctionnaire des institutions européennes à Bruxelles avec qui je viens d’échanger quelques mails. Quand je lui demande ce qu’il suggère qu’on fasse, il me répond ceci :

1) inflation contrôlée (la ligne de Blanchard renforcée) [1]

– la déflation est intenable (voir la Grèce hier)

– un nouveau contrat social en faveur des emprunteurs/travailleurs (contre les rentiers/retraités) : la seule façon d’éviter une guerre civile jeunes/vieux à l’horizon 2050. D’un point de vue « jeune contribuable », les inconvénients d’une trop forte inflation sur des retraites moins réactives que les salaires ne sont après tout que le remboursement forcé de ce que les baby boomers nous ont pris (don’t take it personally).

2) gouvernements d’union nationale partout en Europe : c’est la guerre, le clivage gauche/droite apparaîtra vite dérisoire face à ce qui nous attend.

Si l’on n’évoque plus seulement les gouvernements d’union nationale dans mes billets, mais à Bruxelles également, les événements se précipitent singulièrement.

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[1] La « ligne de Blanchard », c’est une allusion aux propositions faites par Olivier Blanchard, Giovanni Dell’Ariccia, and Paolo Mauro dans un rapport du FMI daté du 12 février et intitulé : Rethinking Macroeconomic Policy d’autoriser une certaine inflation pour éviter la « trappe à liquidités », l’incapacité des banques centrales à jouer sur le révision des taux d’intérêt courts en raison du fait qu’ils ont déjà été ramenés à un très bas niveau.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Demi-mesure !, par Jean-Pierre Pagé

Billet invité.

La Grèce serait sauvée. Et avec elle l’Europe ! Il ne faudrait pas se réjouir trop tôt de dispositions qui ne sont que des palliatifs et non de véritables remèdes. Nous étions habitués à voir l’Europe sortie d’affaires, au cours des périodes difficiles qu’elle a eues à traverser, par des figures historiques qui ont su prendre la mesure des problèmes et intervenir au bon moment pour leur trouver une solution, sans hésiter à bousculer les opinions de leurs peuples et les accords en vigueur.

Les difficultés que soulève le sauvetage de la Grèce montrent que cela ne va pas de soi aujourd’hui. Face à la crise, on aurait pu penser que les gouvernants de l’Europe sauraient imaginer les solutions permettant de la surmonter. Or, ils se sont révélés jusqu’ici incapables de bousculer les traités et de prendre les dispositions appropriées en temps voulu, préférant se contenter de demi-mesures. Sauront-ils trouver dans l’avenir parmi eux des leaders d’exception sachant imposer les pas en avant nécessaires ? En particulier, force est de constater que les Willy Brandt, Helmut Schmidt, Helmut Kohl (sans remonter jusqu’à Konrad Adenauer) n’ont pas encore trouvé de successeur à leur mesure. Angela Merkel semble avoir bien du mal à relever le défi et à faire preuve de la stature internationale qu’il exige.

L’impression première laissée par les atermoiements des décideurs européens demeure donc celle d’un gâchis ! Alors que la crise aurait pu et du obliger les pays d’Europe à resserrer leurs liens et franchir une étape décisive dans le sens de la construction d’une véritable entité politique et solidaire pour y faire face, ce sont les égoïsmes nationaux, la pusillanimité des intérêts locaux, qui semblent toujours triompher. Pour quoi faire ? Croît-on que les Etats de l’Union Européenne, même les plus puissants, pourront, seuls ou même en constituant un noyau dur à leur botte, faire face à la concurrence, au désir de suprématie, des grands ensembles, en Asie, en Amérique Latine…, qui restructurent le monde ? Si ces Etats ne savent pas s’entendre pour faire accomplir à la construction européenne les transformations nécessaires, c’est une chance historique qui aura été gâchée et le retour en arrière qui se profile. Car, il ne faut pas se le dissimuler, la création de la monnaie unique et la constitution de la zone euro, même si les fondements de cette dernière n’étaient que très partiellement assurés, auront été un premier ciment, essentiel, pour l’Europe. Leur démantèlement progressif sonnerait la fin de l’espoir de la construction d’un espace politique à la dimension du monde capable de rivaliser avec les autres grands espaces et défendre ses valeurs. Que pourraient faire les nations européennes seules dans la mutation du monde qui va s’opérer ? Leur sort risquerait d’être celui des anciens empires déchus. Et l’Allemagne, même assortie de pays d’Europe centrale – une Cour des Habsbourg reconstituée ! –, ne pourrait espérer, au mieux, que devenir une « grande Suisse de rentiers » ….

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