Archives par mot-clé : Etats-Unis

Nos Américains préférés

Si j’ai peut-être un peu l’air de ne pas faire grand-chose ces jours-ci, c’est que j’ai été réquisitionné pour quelques bonnes causes. La première consiste à faire le bilan de 2009 et comme j’ai beaucoup à dire sans peser mes mots, cela prend le temps de l’écrire. La seconde consiste à donner un coup de main à ceux qui veulent dénoncer ce que j’appellerai désormais « l’état d’urgence » : celui que la finance a instauré pour son propre bénéfice afin de ne plus devoir rendre compte de ses agissements. Et la troisième, consiste à préparer de diverses manières la sortie du film de Michael Moore : « Capitalism : A Love Story ». Avis à la population : si vous habitez Dijon ou ses environs, le 27, c’est-à-dire vendredi de la semaine prochaine, je présenterai le film à l’occasion de sa sortie dans votre bonne ville (oui : je sais que Philippe le Bon transféra autrefois la capitale de la Bourgogne de Dijon à Bruxelles mais je n’y suis vraiment pour rien !)

Qu’adviendra-t-il des gens comme vous et moi ? Je veux dire, de ceux qui ne se satisfont précisément pas de l’état d’urgence ? Et qu’adviendra-t-il aux États–Unis de Simon Johnson – ancien économiste en chef du Fonds Monétaire International, qui proposa une interprétation de la politique américaine sur le modèle russe où une oligarchie tient en otage son gouvernement, d’Elizabeth Warren – à la tête de l’office du Congrès qui supervise le TARP (Trouble Assets Relief Program), le programme gouvernemental de sauvetage de l’industrie financière – et pose les bonnes questions, d’Alan Grayson – le parlementaire américain qui traque inlassablement les sommes allouées sous le manteau dans le cadre de l’état d’urgence, ainsi que de Marcy Kaptur – qui encouragea les familles dont la maison est saisie de résister par tous les moyens à leur éviction ? Sont-ils les héros du monde nouveau qui émergera des décombres ? Ou apparaîtront-ils plus tragiquement comme des prophètes dérisoires, prêchant dans le désert et incapables de rien faire qui empêche la débâcle ?

Nous avons déjà beaucoup parlé de Simon Johnson, d’Elizabeth Warren ou d’Alan Grayson mais je n’ai pas encore mentionné Marcy Kaptur. Alors, la voici, recommandant à ceux qui perdent leur logement, d’en devenir les squatters.

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L’actualité de la crise: l’introuvable régulation systémique, par François Leclerc

Billet invité.

L’INTROUVABLE REGULATION SYSTEMIQUE

A Washington, un deuxième coup vient d’être frappé annonçant l’entrée en scène la future régulation financière, sans que l’on sache par quoi il sera suivi. Le sénateur démocrate Chris Dodd, en charge de la commission bancaire, vient de rendre public un nouveau projet de loi, allant dans le sens durcissement, celui proposé par l’administration Obama déjà en cours d’amendement au sein de la commission des finances de la Chambre des représentants présidée par Barney Franck. Avant même que les 1.136 pages du projet Dodd aient pu être épluchées et leurs nouveautés inventoriées, il en est immédiatement ressorti que la Fed était dans le collimateur. Laissant croire que ce nouvel épisode pouvait se résumer à une lutte de pouvoir au sein de la myriade des institutions et agences gouvernementales chargées de la régulation financière sous tous ses aspects. Ou bien à l’expression d’une tentative du sénateur Dodd de préparer sa réélection de l’an prochain, qui s’annonce difficile, en prenant la tête du mouvement d’opposition à la Fed, qui cristallise le profond ressentiment qui se manifeste dans l’opinion publique vis-à-vis des banques.

Sans doute ne faut-il pas s’en tenir à ces deux explications. Non pas qu’elles soient fausses, mais parce qu’elles éludent la véritable dimension de ce débat, qui vient de rebondir encore. La régulation financière, cette question pourtant si technique (telle qu’elle est présentée et étudiée), suscite en effet de fortes prises de position qui viennent de toutes parts. Des rangs des républicains et des libertariens, très en pointe dans la mobilisation de l’opinion publique et des membres du Congrès, mais également chez les démocrates, insatisfaits du cours des événements, notamment dans l’appareil syndical. Mais cette dimension politique-là, à son tour, doit être dépassée, si l’on veut bien comprendre la pièce qui est en train d’être jouée. La fausse piste de la régulation systémique se révèle, en réalité, dans toute sa splendeur. Car à peine des mesures sont elles envisagées, pesées et soupesées, qu’elles sont déjà dépassées dans le cours des débats et polémiques par les objections qu’elles soulèvent, par les problèmes qu’elles ne règlent pas. D’autant que la poursuite de la crise, dont il est de plus en plus clair que la reprise n’en sonne pas la fin comme espéré, quand bien même elle se préciserait enfin, exacerbe ces mêmes discussions. Amenant certains des acteurs majeurs de la partie à prendre des prises de position inattendues, pris dans ce qu’ils ressentent être des sables mouvants qui les entraînent vers le fond.

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Commission Spéciale sur la Crise Financière, Économique et Sociale (CRIS) du Parlement Européen, le 10 novembre 2009

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

J’étais hier après-midi, l’un des huit « experts » conviés par la Commission Spéciale sur la Crise Financière, Économique et Sociale (CRIS) du Parlement Européen, à Bruxelles, sur « Les causes de la crise financière, ses conséquences et ses défis pour l’Union Européenne ».

Depuis la rentrée en septembre, j’ai participé à une demi-douzaine de réunions de ce type, où une brochette d’orateurs est appelée à se prononcer sur un thème similaire. Spécificité de l’après-midi d’hier : la médiocrité des interventions de mes co-panélistes, accumulant les clichés, les propos convenus, ânonnant les directives – qui de sa banque, qui de son gouvernement –, tout cela dans une affreuse langue de bois bureaucratico-administrative. Autre spécificité de la réunion d’hier : le très faible niveau d’information des intervenants de la salle, émergeant parmi les quelques centaines de parlementaires présents et leurs assistants, et posant des questions dont la teneur suggère – pour utiliser l’expression consacrée – qu’ils ou elles « tombent des nues ». J’excepte intentionnellement du lot, ceux qui, s’adressant à moi, insistèrent pour entendre le point de vue spécifique d’un anthropologue.

J’ai présenté comme origine de la crise, cinq causes principales (le résumé de mon intervention devrait être mis en ligne sur le site du comité) : baisse de la part salariale dans le partage du surplus au cours des trente dernières années – soulignant le rôle joué par les stock-options dans ce processus –, remplacement des salaires déficients par une politique de crédit complaisante, montée en puissance des bénéfices financiers dans la création de richesse – jusqu’à dépasser aux États-Unis 40 % de celle-ci, médiocrité et insuffisance des modèles financiers, aussi bien dans la valorisation des produits que dans la gestion du risque, enfin, vice conceptuel de la titrisation, transposant abusivement une logique assurantielle à un secteur – l’immobilier – coutumier des bulles financières.

Concluant par une perspective géopolitique, j’exposais brièvement la dynamique du « G2 » – encore appelé « Chimérique » – l’illustrant d’une référence au principe « faire de la force de son adversaires, sa faiblesse », emprunté aux arts martiaux chinois aussi bien qu’à l’« Art de la guerre » de Sun Tzu. M’adressant à l’auditoire, je lui demandais de manière très rhétorique si l’Europe entendait suivre les États-Unis dans le gouffre qui s’est creusé sous elle, et où elle se précipite en ce moment avec un enthousiasme renouvelé, ou si elle entendait émerger dans sa spécificité propre, comme troisième voie entre la Chine et l’Amérique.

Le temps des questions m’offrit également l’occasion de défendre l’idée d’une constitution pour l’économie, ainsi que l’interdiction des paris sur les fluctuations de prix.

L’apathie, la passivité, le manque d’un sens de l’urgence, qui caractérisaient les interventions entendues hier impliquent-elles que je devrais ignorer désormais les réunions de ce genre ? Non, car détonaient sur ce fond de médiocrité bureaucratique généralisée, les propos de Wolf Klinz, Président du Comité, et ceux de Pervenche Berès, son Rapporteur, les seuls à converger avec les miens. En m’invitant à témoigner devant ce comité, ils entendaient secouer le cocotier, tâche dans laquelle je serai toujours prêt à les seconder.

—————————–
Voici ma liste des cinq principaux facteurs à l’œuvre dans le déclenchement de la crise, liste communiquée à la Commission (elle sera affichée sur son site dans les jours qui viennent).

Hearing: The causes of the financial crisis and the consequences and challenges for the European Union

De nombreux facteurs ont contribué à provoquer la crise. Voici les cinq principaux :

1. la baisse tendancielle de la part des salaires dans la redistribution du surplus, constatée en Occident à partir du milieu des années 1970.

L’« alignement des intérêts » des investisseurs et des dirigeants d’entreprise grâce à l’invention des stock options, joua un rôle crucial dans ce processus : deux parties déjà très puissantes dans l’équilibre des forces étaient désormais alliées dans leur convoitise d’une part de gâteau leur revenant. Investisseurs et dirigeants d’entreprise conjuguèrent leurs efforts, l’accent étant mis sur la croissance du chiffre des recettes faisant s’élever le prix de l’action. Conséquence secondaire de cette évolution : le court-termisme, l’accent mis sur le bénéfice immédiat.

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L’actualité de la crise: Les raisons de la colère, par François Leclerc

Billet invité.

LES RAISONS DE LA COLERE

Pour rebondir sur le dernier billet de Paul consacré au « naufrage du Titanic » et à la politique de Barack Obama, il n’est ni nécessaire de rappeler les chiffres du chômage, ni ceux de la consommation, ni ceux des expulsions de logements. Tous largement connus. Le Sénat venant d’adopter des mesures plus larges que prévues en vue de l’indemnisation plus longue des chômeurs, signe à la fois que les perspectives ne sont pas roses et que les mesures prises ne sont que des pis aller. Ce que vient d’annoncer aujourd’hui le Wall Street Journal, la prévisible explosion des bonus en 2009 dans le secteur de la banque d’investissement, ne va pas manquer d’encore exacerber les réactions des Américains si cela se confirme en fin d’année, mais aussi d’amplifier les tentatives de récupération politique douteuse de leur colère.

Cela justifie de revenir sur l’audition organisée jeudi dernier à Washington par la Commission des finances de la Chambre des représentants, à propos du nouveau projet de « loi d’amélioration de la stabilité financière », qui a pour objectif de définir un mécanisme permettant d’éviter que les fonds publics soient à nouveau mis à contribution, en cas de faillite d’une institution TBTF (toot big to fail). A cette occasion, les interventions sont parties dans tous les sens, le projet en discussion critiqué de tous les horizons, républicains de toutes obédiences et même démocrates, annonçant des débats qui ne vont pas être simples et rendant difficile d’en déterminer l’issue. Après la situation financière, puis économique et sociale, c’est la situation politique qui risque de devenir à son tour peu contrôlée, si cette audition préfigure les débats du Congrès.

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Plus fort que le Titanic

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le naufrage auquel je fais allusion est bien sûr celui de Mr. Obama mais avant d’en dire davantage, je vous convie à un petit voyage dans le temps. Nous retournons dans le passé au 23 septembre de l’année dernière, alors que la campagne des élections présidentielles américaines battait son plein. Voici la fin du billet que j’écrivais ce jour-là, Constance ou changement dans les présidentielles américaines :

Si le processus bloque en ce moment dans le vote de la nouvelle législation, c’est que la dimension politique des décisions à prendre est enfin mise à plat : qui sera sauvé, des patrons, des investisseurs et des salariés ? de quelle manière ? et qu’en coûtera-t-il ? Les démocrates ont ajouté hier deux exigences à la liste : qu’on vienne directement au secours des emprunteurs en détresse, en facilitant la renégociation de leur prêt hypothécaire et en libéralisant le régime de la faillite personnelle, et qu’on limite les revenus des dirigeants des établissements financiers nationalisés ou semi-nationalisés. Les républicains qui soutiennent le projet de Paulson – ceux qui sont proches du monde des affaires – poussent des hauts cris : pas de distractions inutiles ! Quant aux autres républicains, adversaires du projet, ils se partagent entre l’extrême-droite libertarienne qui dénonce l’instauration du « socialisme », et la droite populiste, incarnée par McCain, qui scande : « Les financiers à la lanterne ! »

Interrogé sur qui il placerait à la tête de la SEC, le candidat républicain a prononcé le nom d’Andrew Cuomo, l’Avocat Général de l’état de New York, qui a emboîté le pas à son prédécesseur Eliot Spitzer, dans le rôle de grand pourfendeur de Wall Street. Au choix de McCain, un éditorialiste du Wall Street Journal s’est écrié « Au fou ! »

Et c’est là qu’apparaît ce qui sera peut–être un tournant historique dans l’histoire des élections présidentielles américaines : le soutien du milieu des affaires pour un candidat démocrate. Car, de son côté, Obama s’abstient bien de tonitruer contre Wall Street, et propose une approche « raisonnable » de l’ensemble des problèmes qui se posent en ce moment, appelant bien entendu à la protection du petit emprunteur et condamnant les privilèges excessifs des patrons et des investisseurs, mais tout cela sans hausser le ton.

Le monde des affaires dirige la nation américaine depuis ses origines, depuis en tout cas que les conceptions d’Hamilton, représentant la banque, prirent le dessus sur celles de Jefferson, représentant le peuple. Les moyens dont dispose le monde des affaires lui ont permis au fil des siècles de se maintenir confortablement au pouvoir par le simple biais d’élections démocratiques. Dans ce contexte, le message farouchement anti-Wall Street de McCain, fait de lui un outsider. Le paradoxe de ces élections présidentielles est donc que ce serait la victoire d’un candidat républicain qui apporterait la preuve que l’Amérique a bien changé.

La phrase de ce billet passé sur laquelle je voudrais attirer votre attention, c’est celle-ci : « Quant aux autres républicains, adversaires du projet, ils se partagent entre l’extrême-droite libertarienne qui dénonce l’instauration du « socialisme », et la droite populiste, incarnée par McCain, qui scande : « Les financiers à la lanterne ! » » parce que ce sont ces deux courants de la politique américaine qui ont en ce moment la pèche.

Est-ce surprenant ? Malheureusement non. Les électeurs démocrates qui avaient voté Obama pour voir appliquer une politique de gauche : le nouveau « New Deal » tant espéré, n’en croient ni leurs yeux ni leurs oreilles : il ne s’est rien passé. Rien de rien : leur chef de file est, comme je le pressentais dès septembre 2008, aux ordres de Wall Street, et ils en sont tétanisés. Tétanisés à ce point qu’ils sont restés chez eux – en particulier les jeunes et les membres des minorités ethniques – lors des deux élections de gouverneurs d’états avant-hier, en Virginie et dans le New Jersey, perdues toutes deux par les démocrates. Les indépendants, qui s’étaient laissés gagner par l’enthousiasme général en faveur d’un candidat « jeune et intéressant » en ont eux déjà assez vu et ont voté républicain, pas pour s’aligner sur le courant « civilisé » de ce parti, qui s’identifiait jusqu’à l’année dernière avec l’opulence satisfaite et suffisante de Wall Street, mais justement pour grossir les rangs de ceux qui scandent dans les rues : « Pas de socialisme dans mon pays ! » et « Les financiers à la lanterne ! » John McCain : un homme venu trop tôt, qui précédait son temps bien que de très peu. McCain se présenterait aujourd’hui contre Obama qu’il l’emporterait avec 65 % des voix.

Les immigrants appartiennent à une race particulière : ils ont quitté leur pays d’origine dans des circonstances dramatiques, c’était souvent pour eux l’exil ou la mort, mort par la faim ou par la persécution. Ce sont des battants – sinon ils se seraient laissé mourir au pays – et ils y arriveront, mais ils débutent dans leur nouvelle nation avec une image de soi endommagée. Le succès vient : la terre en Amérique est prospère et s’étend à perte de vue. Ce succès confirme la conviction secrète de l’immigrant : « Ce n’était pas moi mais la faute à pas de chance ! » L’image de soi demeure cependant fragile : elle doit se soutenir de la réaffirmation constante : « C’est nous les meilleurs ! » L’envie du monde envers les États-Unis alimente cette flamme. Qui connaît l’âme américaine sait le coup fatal que peut lui porter alors une nouvelle à l’insignifiance toute bureaucratique, tombée il y a quelques jours, que pour la première fois dans l’histoire du pays, le nombre des autorisations administratives à l’immigration est supérieur au nombre des candidatures. La flamme s’éteint.

Oui, aux États-Unis, les affaires reprennent et repartent sur les chapeaux de roue : d’une part Wall Street pète de santé, de l’autre, les armuriers américains n’ont jamais tant prospéré : leurs étagères sont vides, victimes d’une rupture de stock. Soyons-en sûr cependant, le mélange lui ne manquera pas d’être détonnant.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Petites et moyennes banques américaines : pourquoi ce sera pire cette fois-ci

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Je vais répondre brièvement à une question posée tout à l’heure par Olivier Béru.

Question : Vous avez vu qu’il y a eu la 115ème faillite de banque aux USA.

On a l’historique depuis 2008 ici ici.

Mais j’ai une question : quand on regarde l’historique depuis 1934, on voit que la crise 1988-1990 était bien plus destructrice.

Pourquoi la situation est-elle plus grave aujourd’hui qu’en 1988 ? Est ce parce que les faillites touchaient alors de petits établissements, et donc les pertes étaient plus faibles (je n’ai pas trouvé l’historique des pertes) ?

On a la liste ici.

Banques en faillite

Le pic constaté à la fin des années 1980 correspond aux faillites en masse des Savings & Loans, les caisses d’épargne américaines. Spécialisées dans le prêt hypothécaire, prêt étudiant, prêt automobile, elles utilisaient des fonds à court terme (provenant de dépôts et de Certificats de Dépôt essentiellement) pour financer des prêts qui étaient donc à moyen ou à long terme (trente ans pour un crédit hypothécaire aux États–Unis). La tactique ne marche bien entendu que si les taux courts sont moins élevés que les taux longs, permettant au prêteur d’empocher la différence. Les Savings & Loans re résistèrent pas à un aplanissement de la courbe des taux : la différence entre les taux longs auxquels elles prêtaient et les taux courts auxquels elles rétribuaient les dépôts devint trop mince pour que l’affaire reste rentable.

En 1989 le gouvernement américain finit par prendre le taureau par les cornes : il orchestra des faillites en bon ordre au sein d’un organisme étatique : la Resolution Trust Corporation. L’abcès fut crevé : il en coûta à l’époque pour sauver les caisses d’épargne près de 190 milliards de dollars au contribuable américain.

Aujourd’hui, il est question de petites et de moyennes banques commerciales. Elles se sont spécialisées dans les crédits hypothécaires commerciaux : bureaux, hôtels, centres commerciaux, nouveaux projets de stations touristiques, etc. Toutes les entreprises qui sont financées là ont besoin de clients qui les fassent vivre : si l’économie peut à la limite se satisfaire d’une reprise sans emplois, ce n’est pas le cas de crédits de ce type là : il faut pour que de tels emprunteurs puissent rembourser leur crédit, que les gens viennent et dépensent.

Jusqu’ici, comme l’on sait, le taureau n’a pas encore été pris par les cornes : on louvoie, on tergiverse, on modifie les règles comptables pour que les pertes n’apparaissent pas tout de suite mais plus tard (NB : on fit exactement la même chose au début de la crise des Savings & Loans). Mesure la plus récente qui situe parfaitement le climat actuel : on a appris samedi que « Les régulateurs fédéraux du secteur bancaire ont publié des directives permettant aux banques de mentionner des crédits au bilan comme « performants » même lorsque la valeur des propriétés sous-jacentes est inférieure au montant du prêt » (Wall Street Journal).

On est donc dans la phase ascendante où on laisse gagner la gangrène en disant : « Ça durera ce que ça durera ! ». Dans cinq ans, on amputera, et cela coûtera autrement plus cher que les misérables 190 milliards de dollars de 1989 !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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L’actualité de la crise: « les choses ne redeviendront pas comme avant », par François Leclerc

Billet invité

« LES CHOSES NE REDEVIENDRONT PAS COMME AVANT »

Mario Draghi ne fait pas beaucoup parler de lui mais n’est pas pour autant n’importe qui ! Gouverneur de la Banque d’Italie, c’est également le président du Conseil de stabilité financière (CSF), à qui le G20 a confié dans les flonflons d’importantes responsabilités en matière de régulation financière mondiale. Il est aussi parfois présenté comme le successeur de Jean-Claude Trichet à la tête de la BCE. A Rome, jeudi dernier, il a lâché un lapidaire « les choses ne reviendront pas comme avant », dans l’intention d’anéantir l’espoir plus ou moins caché de tous les acteurs du marché financier. Rajoutant, pour être bien compris : « Il n’est pas souhaitable que cela arrive ». Sans expliciter son propos, dans la grande tradition des banquiers centraux. Ne pouvant faire état de la réalité de leur pouvoir, leurs décisions étant le plus souvent confidentielles, ceux-ci s’efforcent en effet de donner de cette manière une portée à leur propos. Cultivant le mystère, comme les médecins d’autrefois, détenteurs d’un savoir qu’ils ne partagent pas, membres d’une confrérie d’initiés dans un monde qui prétend à la transparence.

Ils redescendent pourtant parfois sur terre, ces banquiers centraux, pour reconnaître qu’ils sont comme nous dans la plus totale des incertitudes. A propos de la situation actuelle de l’économie mondiale, Mario Draghi a ainsi constaté qu’elle « avait recommencé à croître (…) même si c’est à un niveau modeste et de façon hétérogène selon les zones ». Mais, si la « chute s’est arrêtée », a-t-il ajouté, « nous sommes moins surs qu’une reprise durable, qui ne s’appuie pas uniquement sur le soutien extraordinaire des politiques économiques, ait effectivement démarré ».

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L’actualité de la crise : Quadratures du cercle, par François Leclerc

Billet invité.

QUADRATURES DU CERCLE

C’est avec des mots choisis que les temps prochains nous sont contés. « USA : le patron de la banque centrale mise sur une reprise à court terme » titrait hier encore une dépêche d’agence, à propos de la réunion des banquiers centraux de Jackson Hole (Wyoming) ; mais seule la lecture de celle-ci nous apprenait toutes les réserves que Ben Bernanke mettait à la réalisation de cette perspective, ainsi que la modestie de la reprise pour laquelle il formulait ses vœux. Au fil de la lecture des titres de la presse internationale, il est flagrant de constater combien de nombreux journalistes, ces temps-ci, aimeraient bien pouvoir annoncer de bonnes nouvelles. A leur décharge, ces titres de leurs papiers ne sont généralement pas rédigés par eux-mêmes, mais par les secrétariats de rédaction, ou les desks pour les agences.

Au-delà des phrases alambiquées qui sont employées par les « décideurs » pour annoncer la suite des événements, que les médias reproduisent, effets de leurs recherches soutenues de la formule qui pourra signifier que cela repart, alors que ce n’est pas encore le cas, un fait est considéré comme assuré et ne fait l’objet d’aucun débat : l’économie devrait redémarrer, mais le chômage va encore progresser. Ne cherchez pas dans leurs propos une explication à ce phénomène singulier, vous n’en trouverez pas ! Tout au plus vous sera-t-il explicité qu’il y a un temps de latence (du à l’écoulement des stocks, nous disent-ils), que c’est normal et c’est comme cela, et puis que cela ira mieux ensuite. Nul part la croissance qui nous est promise est analysée. D’où proviendra-t-elle donc ? Mystère, son moteur n’est pas décrit, le secteur d’activité qui en sera responsable pas cerné. Les plus explicites des commentateurs procèdent par élimination et, après avoir en premier lieu tous biffé d’un trait la relance par la consommation, en arrivent à la même conclusion : ce sont des exportations que viendra la délivrance, sans hélas préciser quels seront les pays importateurs ! Dans un premier temps, la Chine avait été chargée de cette lourde mission, mais l’accumulation de ses propres problèmes a fait réfléchir. On en est à l’Amérique Latine, excusez-nous du peu ! En réalité, la seule croissance que l’on connaît est celle des services financiers, et l’on s’attend – des hausses notables étant déjà constatées dans le secteur des « commodities » (matières premières, dont les énergétiques et les alimentaires), alors que l’économie est en pleine récession – à une nouvelle flambée des prix. Une relation de cause à effet serait-elle envisageable entre les deux ?

Le discours sur le chômage fait donc l’objet d’une unanimité pas vraiment rassurante, mais le mot qui fâche n’est pas encore prononcé. Il n’est pas encore explicité que celui-ci va inévitablement être structurel pour partie, une manière de dire permanent ou, tout du moins, très difficile à résorber. Car ce n’est pas la « prime à la casse », dont le gouvernement américain vient d’ailleurs d’annoncer la fin, qui va régler durablement les problèmes (également structurels) de l’industrie automobile, par exemple. Et, d’une manière générale, rien ne va venir efficacement contrarier l’essor industriel des pays « émergents », ainsi que ses conséquences sociales dans les pays « développés », si la reprise est au rendez-vous, même faiblement. Par ailleurs, les économistes reconnaissent que les ménages vont continuer d’avoir des « difficultés d’accès » au crédit (une expression anodine qui signifie insolvabilité accrue des uns et durcissement des conditions de prêt des autres), ils disent craindre que les particuliers, par précaution, vont consacrer d’avantage leur revenu à l’épargne qu’à la consommation. Dans ce panorama peu engageant, le haut niveau persistant du chômage ainsi que la faiblesse de la consommation sont déplorés par des commentateurs navrés, mais il n’est pas encore parlé de la poursuite de la montée des « nouveaux pauvres ». Cela va venir, car on va vite reparler de la fracture sociale.

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Préface pour la réédition de « La crise du capitalisme américain »

Publié à mille exemplaires en janvier 2007, « Vers la crise du capitalisme américain ? », était épuisé dès mars 2008. Son éditeur, La Découverte, prit alors la décision de ne pas procéder à un deuxième tirage.

Il ressort en octobre sous son titre original « La crise du capitalisme américain » aux Éditions du Croquant.

Préface pour la réédition de « La crise du capitalisme américain »

« La crise du capitalisme américain » parut en janvier 2007, soit six mois avant que la crise n’éclate véritablement. L’ouvrage avait été écrit d’octobre 2004 à février 2005. J’avais perdu mon emploi de Directeur de l’Analyse du Risque chez Westlake Financial à Los Angeles en octobre 2004. En novembre 2005, je serais recruté par Countrywide, le principal établissement de crédit immobilier américain, bientôt au cœur de la tourmente et pour lequel je travaillerais alors jusqu’en octobre 2007.

Le capitalisme américain étant triomphant à l’époque où je soumis mon manuscrit aux éditeurs français, celui-ci n’essuya que des refus et demeura dans les limbes entre février 2005 et juin 2006 quand Alain Caillé prit la décision de le publier dans la collection du MAUSS aux éditions La Découverte. Un peu sceptique toutefois, il en modifia le titre, qui devint « Vers la crise du capitalisme américain ? » Le livre a repris son titre original dans la présente réédition.

La « crise des subprimes » éclata en août 2007. Le crédit s’était soudain tari sur les marchés interbancaires quand les prêts immobiliers américains, plusieurs milliers d’entre eux étant reconditionnés à la fois sous forme d’une obligation unique (le processus de « titrisation »), cessèrent de trouver acheteurs. La raison en était simple : ces titres se dépréciaient désormais rapidement, de trop nombreux emprunteurs appartenant au secteur à risque des « subprimes » se révélant incapables de faire face à leurs engagements dans un contexte où le prix de l’immobilier résidentiel amorçait une baisse vertigineuse qui se poursuit toujours au moment où j’écris (chute de 47 % en Californie entre juillet 2007 et juillet 2009).

La crise du capitalisme americain

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