Archives par mot-clé : lutte des classes

La réalité de la lutte des classes et sa récusation abstraite, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité.

Entre Karl Marx et Paul Jorion *, il y a tout simplement 150 ans d’expérimentation anthropologique, sociologique, économique et politique des hypothèses théoriques marxiennes. Le Gosplan soviétique a prétendu appliquer les lois de prix et de capitalisation postulées par Marx comme fonctionnelles indépendamment du contexte de la lutte des classes. Le résultat a bien été que l’équilibre scientifiquement calculé des revenus, des salaires et des prix a débouché sur des pénuries de biens et services de base et que la nomenklatura s’est naturellement muée en oligarchie capitaliste dès que le vernis institutionnel du communisme a été abandonné.

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« info@lutte-classes.org » par Timiota

Billet invité. Ouvert aux commentaires.

Quelle est la pertinence du concept de « lutte des classes » tel qu’il nous est communément transmis par le marxisme ? J’argumente qu’il doit être révisé pour le déporter de sa référence aux classes sociales (prolétaires / bourgeois) vers ce que j’esquisse comme des « classes informationnelles ».

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De la politique d’entreprise au mépris des travailleurs : le règne des fossoyeurs, par Hyacinthe Compaoré

Billet invité. Ouvert aux commentaires.

Encadrant à la RATP depuis plusieurs années. J’ai eu « le loisir » d’observer le fonctionnement de cette énorme machine à transporter « les gens » d’Île-de-France. Le système de management très hiérarchique est clanique. Il s’auto-nourrit en activité, s’auto-produit via quelques grandes écoles, s’auto-protège, s’auto-évalue, s’auto-congratule.

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WOODY ALLEN ET LA LUTTE DES CLASSES

L’éventail des classes sociales au sein desquelles se déroulent les films de Woody Allen est extrêmement restreint, se limitant – à quelques exceptions près – aux cercles qu’Allen fréquente sans aucun doute dans la vie quotidienne avec, comme leur centre de gravité, la haute bourgeoisie des professions libérales, des hauts fonctionnaires et des artistes en vogue. Les tragédies quand elles ont lieu, comme dans Interiors (1978), Crimes and Misdemeanors (1989), Melinda and Melinda (2004) ou Match Point (2005), se passent dans ces milieux là. Cassandra’s Dream (2007), centré autour de l’activité d’un garage, est une exception de ce point de vue.

Du coup, les films de Woody Allen, auteur des histoires qu’il met lui-même en scène, drôles ou sérieux, sont le plus souvent des comédies de mœurs ayant pour source sa propre auto-dérision.

Blue Jasmine (2013) est différent de ce point de vue : il y est dit très clairement que les gens ordinaires sont normaux et, malgré leurs faiblesses dues à leur grande spontanéité, parfaitement fréquentables, alors que les riches sont eux de dangereux fous furieux, mettant en jeu en plus, la vie des autres.

Cette incursion d’Allen dans la lutte des classes, une première à l’occasion de son quarante-quatrième film, révèle une exaspération devenue chronique dans les milieux du spectacle américains envers l’arrogance du 1% au sommet, et dont un film comme Elysium (2013) est, dans un tout autre genre, lui aussi symptomatique.

Dans un billet publié jeudi dernier, intitulé : « Plutocrats feeling persecuted », les ploutocrates qui se sentent persécutés, Paul Krugman se fâche lui aussi : « Il ne s’agit plus de libertarianisme, écrit-il, mais d’exigence d’un traitement de faveur. Il n’est plus question d’Ayn Rand (l’égérie du mouvement libertaire), mais de l’ancien régime ». Or, avec un ancien régime, chacun le sait bien, c’est perdre son temps que d’y aller par quatre chemins.

C’est le même Paul Krugman qui, quand je lui posais la question du rôle joué par la redistribution inégalitaire de la richesse dans le déclenchement de la crise, m’avait répondu après un moment d’hésitation qu’il s’agissait là d’un thème éculé cher aux penseurs de droite. Alors, Krugman s’est-il récemment rallié à la droite, ou bien, à l’instar de Woody Allen, s’est-il laissé gagner par l’exaspération devant l’outrecuidance des riches qui, bien loin de faiblir, continue de croître inexorablement ?

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« SCIENCE » ÉCONOMIQUE STANDARD ET « LUTTE DES CLASSES »

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Aux alentours de 1870, les « classes », « états », « ordres », « conditions », les groupes d’acteurs définis en fonction de leur fonction économique au sein des processus de production et de distribution, disparaissent de la réflexion économique pour être remplacés par des individus interchangeables, l’homo oeconomicus « rationnel » au sens de « calculateur » et « optimiseur » d’utilités subjectives.

Pour les représentants de l’économie politique, l’existence des classes était un fait d’évidence parce qu’elle découle de la représentation de la société sous forme d’un « tableau » où des flux circulent entre groupes assurant différentes fonctions dans l’ordre économique. Cartelier écrit, à propos des physiocrates : « Quesnay (1694-1774) va montrer que la société est fondamentalement un ensemble de relations monétaires entre différentes classes, chacune ayant un rôle économique précis » (Quesnay 2008 : 20).

Le principe explicatif du fonctionnement des mécanismes économiques qui est pour les représentants de l’économie politique, celui des rapports entre les classes, est remplacé par les économistes marginalistes dont les travaux débutent au tournant des années 1870, par la concurrence. Un sociologue britannique, Simon Clarke fait observer que : « La théorie pure de l’économie d’échange suppose que la recherche de l’intérêt économique est contrainte par la concurrence, ce qui lui permet de mettre entre parenthèses le pouvoir économique qui résulte d’une distribution inégalitaire des ressources » (Clarke 1982 : 189).

Le fait que je mette moi l’accent sur les rapports entre les classes ne signifie pas qu’il faille ignorer la concurrence comme facteur explicatif mais, et comme on a pu le voir précédemment dans mes explications relatives à la formation des prix, si la concurrence joue un rôle, ce n’est pas parce qu’elle s’exerce entre des individus quelconques, envisagés comme autant d’« électrons libres », mais parce qu’elle s’exerce à l’intérieur des classes elles-mêmes, où la rareté relative des différentes compétences crée un climat de concurrence plus ou moins vive entre ses membres, et c’est cette concurrence interne au sein d’une classe qui contribue à déterminer le rapport de force qui existera entre elle et les autres classes.

Pour les marginalistes, qui « naturalisent » l’économie, qui en font un processus pseudo-biologique à la suite du « darwiniste social » que fut Herbert Spencer (1820-1903) et qui fut à leurs yeux leur mentor, le donné, c’est celui de la division sociale du travail, qui distingue d’abord travail manuel et travail intellectuel, avant d’introduire des distinctions plus fines en fonction de la variété des compétences requises. L’individu qui ne parvient pas à saisir la logique « fondée sur la nature des choses » de la division sociale du travail, et l’utilité sociale plus ou moins grande des différentes niches que celle-ci crée, pourra très bien, selon les marginalistes, en concevoir du ressentiment, et la prétendue « lutte des classes » qui en résulte alors, n’est pas la réaction justifiée d’un exploité ou d’un spolié exprimant sa colère, mais simplement l’expression de son ressentiment par un individu incapable de comprendre la logique de la division du travail, et en particulier que si la condition de prolétaire misérable lui est devenue insupportable, la possibilité lui est offerte – et c’est à lui de la saisir – de devenir un entrepreneur multimillionnaire. Clarke commente : « L’implication immédiate est que la lutte des classes a cessé d’être vue comme un élément fondamental des relations économiques capitalistes pour devenir simplement une perturbation mineure qui apparaît lorsque certains intérêts particuliers cherchent à subvertir le processus concurrentiel en vue d’un gain personnel. Pour le libéral, la formation de classes, et la lutte des classes qui en découle, n’ont aucune légitimité, le rôle de l’État est dans ce contexte-là de légiférer pour prévenir l’apparition d’ententes préjudiciables à la conduite des affaires par le moyen desquelles ces classes cherchent à imposer leur point de vue » (ibid. 190).

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Clarke, Simon, Marx, Marginalism and Modern Sociology, London : Macmillan 1982

Quesnay, François, Physiocratie, présentation de Jean Cartelier, Paris : Flammarion, 2008

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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LA CRISE DES CLASSES MOYENNES ET LE DÉLABREMENT DE LEURS CONDITIONS DE PRODUCTION COMME ACTEURS DU SPECTACLE DE LA MARCHANDISE, par Jean-Luce Morlie

Billet invité

Tandis qu’une fraction du décile supérieur des classes moyennes saute dans l’illusion du TGV de l’hyper-classe, les déciles inférieurs sont, les uns après les autres, déclassés. Selon les particularités de son groupe, chacun constate, pour lui–même ou pour son voisin, que ses stratégies d’ascension sont périmées et que, même à courir davantage, lui-même et ses enfants ne feront que descendre. Le capitalisme a produit les classes moyennes comme machines à consommer et à rêver : en les détruisant, il s’unifie. Les classes moyennes savent que le rêve est brisé, elles devinent la tricherie, mais ne perçoivent pas encore qui la met en scène. A l’Est comme à l’Ouest, le spectacle fut construit par la volonté délibérée d’occulter les rapports de classes réels. A l’Ouest, à côté des propriétaires, des entrepreneurs et des prolétaires vint s’ajouter pour la répartition du surplus une classe sociale invisible articulée autour d’un nouveau rapport social, celui de la redistribution (welfare). La redistribution fut utilisée comme variable d’ajustement au « besoin de consommation » exigé par la reproduction du capital. Cette forme tranquillisante de dispositif anti-émeute instituait une forme nouvelle de servitude volontaire. Depuis cinquante ans pour le moins, notre passivité, jusque dans la dénonciation superficielle du « trop de spectacle », nous rend assurément complices de cette gestion que pourtant nous savons mortifère. Le « flower power », le « new age », le « néopaganisme » et maintenant la « sobriété volontaire » préparent au changement du style d’animation. Voici le temps où les tireurs de ficelles sont forcés de modifier les attaches : le pouvoir d’achat c’est fini, aspirons aux relations. Aussi, pour le bref instant d’une situation qu’il s’agit de saisir ici sur ce blog historique, les tireurs de ficelles se montrent à leurs marionnettes.

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L’HUMANITÉ DIMANCHE, « Partage de la richesse : on a besoin de radicaliser Marx ! », LE 17 JUIN 2011

L’Humanité Dimanche m’a demandé un petit texte sur l’actualité de Karl Marx. Au cas où vous n’auriez pas acheté l’hebdomadaire, voici ce que j’ai écrit.

Dans Le capitalisme à l’agonie, je parle de Karl Marx, en l’appelant : « celui dont on a effacé le nom ». Bien sûr, on sait encore qui il est mais je parle là essentiellement de lui dans le cadre de la « science » économique et il est vrai qu’on y a effacé son nom pour une raison bien simple : parce qu’il avait eu le mauvais goût de compléter sa réflexion économique d’un projet révolutionnaire. Il avait dit, comme on sait : « Les philosophes n’ont jusqu’ici qu’interprété le monde, il s’agit maintenant de le transformer ». Cela a déplu énormément : un  besoin se faisait sentir à la fin du XIXe siècle, celui de justifier ce que faisaient les financiers dans leur pratique, et plus particulièrement l’inflexion qu’ils étaient en train de donner à leurs activités en les centrant de plus en plus sur de la spéculation pure et simple, sur ce que je distingue dans ce qu’on appelle de manière un peu vague « la spéculation », comme étant des paris sur les fluctuations de prix.

Le capitalisme, c’est le partage biaisé de la richesse que l’on peut créer quand on rassemble des ressources naturelles, du minerai, le soleil, la pluie, et du travail, humain ou machinique. Partage biaisé parce qu’une part disproportionnée de la richesse va au capitaliste, le détenteur du capital, qui est simplement l’ensemble des ressources qui manquent là où elles sont nécessaires pour produire ou pour consommer, en raison d’une définition particulière de la propriété privée.

Marx dit du capitalisme qu’il est mortel, et de cela, on n’a absolument pas voulu entendre parler dans les endroits qui comptent : dans les banques, à la tête des industries. Alors, on a encouragé des économistes – et certains se sont montrés particulièrement enthousiastes à la tâche – à produire un discours qui aurait deux finalités : premièrement que l’on n’évoque plus jamais la fin du capitalisme, et deuxièmement, qui ferait en sorte que cette fin n’advienne jamais. Comme on a pu le constater en 2008, les économistes se sont beaucoup mieux acquittés de la première tâche que de la seconde.

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L’actualité de la crise: la nouvelle gouvernance financière et comment y échapper, par François Leclerc

Billet invité.

LA NOUVELLE GOUVERNANCE FINANCIERE ET COMMENT Y ECHAPPER

Deux crises mondiales simultanées connaissent actuellement le même sort : elles restent totalement irrésolues par ceux qui, de par le monde, ont en charge la tâche de gouverner, car ils se révèlent incapables d’y faire face, ce qu’ils parviennent difficilement à masquer. Celle qui résulte de l’effondrement de la finance moderne, cet avatar parasitaire du capitalisme qui le détruit, ainsi que celle qui provient d’une activité économique non contrôlée, induisant le réchauffement de l’atmosphère et l’exploitation irrationnelle des ressources de la planète. Nous verrons plus précisément ce qu’il en est de la seconde, à l’occasion de la prochaine conférence de Copenhague.

Mais, dans ces conditions, ne faut-il pas raisonnablement en convenir, la question est de moins en moins de savoir si ces mêmes gouvernants vont être capables de juguler ces crises, et de plus en plus de comprendre comment ils pourraient être remplacés, par qui et pour quoi faire ?

Ce que la situation actuelle a de particulier et nouveau, d’un point de vue historique, c’est qu’il n’y a pas de réelle échappatoire devant les échéances de ces deux crises. L’une et l’autre appellent des réponses radicales, qui en réalité semblent bien impliquer que le cercle du capitalisme soit brisé, puisqu’il y fait si résolument obstacle. Nous croyons en tout cas l’observer.

Ce qui n’est pas nouveau, par contre, en ces temps de célébration de la chute du mur de Berlin et d’écroulement du système se réclamant du communisme (la Chine ayant fait chambre à part, à peine sa révolution accomplie), c’est qu’il semble que les systèmes s’effondrent finalement d’eux-mêmes, sous le poids et l’effet de leurs propres contradictions. Non sans créer une certaine surprise, chez ceux qui font partie du spectacle comme ceux qui le contemplent. Après avoir été considérés comme intouchables, intangibles, indéboulonnables. Or, les idoles vacillent, les dévots se font tout petits, les croyances et les certitudes deviennent discrètes et sont en recul. Les appareils institutionnels, à la fin de l’envoi, s’écroulent brutalement. Nous en avons été témoins avec la chute de l’Empire soviétique, nous pourrions penser que nous vivons également un même processus, dans le cadre de la crise du capitalisme financier.

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Ils avaient un monde à y gagner

La Revue du MAUSS consacrera à la rentrée un numéro à l’ « actualité de Marx ». Je propose le bref texte suivant.

Dans le Manifeste du parti communiste, publié en 1848, Marx et Engels affirment que l’histoire humaine a toujours connu une lutte des classes et s’assimile à elle. La bourgeoisie apparut au Moyen Âge comme la contradiction et la rivale de l’aristocratie qui régna durant le période féodale, elle s’opposa à la puissance de celle-ci et réussit sinon à l’éliminer, du moins à lui ravir le pouvoir. Depuis, la bourgeoisie a, elle aussi, engendré sa propre contradiction sous la forme d’une nouvelle classe : celle du prolétariat, sans accès à la propriété privée et dont la seule richesse consiste en sa capacité à louer sa force de travail. Les temps contemporains sont ceux de la lutte entre ces deux classes : la bourgeoisie et le prolétariat et, de la même manière que la bourgeoisie l’emporta sur l’aristocratie, le prolétariat l’emportera à son tour sur la bourgeoise. La différence cette fois, et elle est essentielle car elle mettra fin à l’histoire en tant que devenir en constant changement, est que le prolétariat, conscient de la nature de l’histoire comme lutte des classes, abolira lui les classes une fois pour toutes.

Engels insiste dans les préfaces qu’il rédigea pour les éditions successives du Manifeste, et plus spécialement encore dans celles qui furent publiées après la mort de Marx le 13 mars 1883 (Engels évoque avec tendresse dans la préface à l’édition allemande de 1883, « la première pousse de gazon » sur la tombe de son ami au cimetière de Highgate à Londres), sur le fait que ce schéma hégélien de l’histoire humaine est dû entièrement à celui-ci, n’ayant émergé en 1845 que de façon tout à fait embryonnaire de sa propre étude consacrée à la production industrielle : The Condition of the Working Class in England in 1844. La proposition selon laquelle « l’histoire entière de l’humanité (depuis la disparition de la société tribale, chez qui la terre est possédée en commun) a été une histoire de luttes de classes, d’affrontements entre les exploiteurs et les exploités, entre les classes au pouvoir et les classes opprimées » (Engels 1888) est attribuée par Engels à Marx entièrement.

Il n’y a là rien de surprenant : des deux, malgré la familiarité du jeune Engels avec celui-ci, l’élève de Hegel le plus consciencieux, c’est bien Marx, qui lit dans l’histoire humaine l’affrontement de la thèse et de l’antithèse qui sont dans un premier temps l’aristocratie et la bourgeoise, et dans un deuxième temps, respectivement cette dernière et le prolétariat. Lequel opérera enfin la synthèse d’une société sans classe, marquant ainsi la fin de l’histoire, car privant celle-ci du moteur qui la constitua : l’affrontement toujours renouvelé de deux classes antagonistes.

Engels, bien que familier lui aussi de l’hégélianisme, n’aurait selon lui pas pu déceler un tel schéma simplificateur dans le déroulement du processus historique. Nul doute que quand il insiste pour attribuer la paternité de la lutte manichéenne des classes à Marx seul il s’agit pour lui d’un hommage sincère à son ami défunt. Le fait demeure que par ces déclarations il apparaît aujourd’hui comme exempt de la simplification hâtive implicite chez Marx, et sans doute exonéré de la responsabilité de ce qui n’évolua pas comme prévu dans la futurologie comprise dans Le Manifeste.

Dans Le Capital, Marx appelle « capitalistes », à la fois, les investisseurs détenteurs de capital et les chefs d’entreprise, et c’est ce qui lui permet d’opposer deux classes seulement dans le processus de la lutte des classes. Faisant cela, il rompt avec la tradition de l’économie politique jusqu’à lui, qui a distingué soigneusement les « rentiers », les « capitalistes » proprement dits car pourvoyeurs de capital, des « entrepreneurs », chefs d’entreprises et des travailleurs. C’est à cette confusion sous un seul titre des rentiers et des entrepreneurs que doivent être attribuées presqu’entièrement les erreurs existant dans les prévisions faites dans Le Manifeste.

Cette confusion n’était pas inéluctable puisque dans les notes disparates de Marx publiées par Engels en 1894 sous le nom de volume III du Capital, Marx distingue très justement en tant qu’« intérêts » et « profit » les parts du surplus obtenus respectivement par les rentiers, les « capitalistes » proprement dit et par les entrepreneurs – quitte pour ceux-ci de partager ce « profit » en salaires des travailleurs et en profit (« résiduaire ») qui leur revient à eux, entrepreneurs. Le fait que le rapport dans lequel cette redistribution du surplus entre rentiers et entrepreneurs n’est pas préétabli et se résout en un taux d’intérêt spécifique que les entrepreneurs devront consentir aux rentiers comme prix de la location du capital, taux constituant la mesure exacte de leur rapport de force, aurait dû attirer l’attention de Marx sur le fait que l’antagonisme entre rentiers et entrepreneurs est premier et que celui qui oppose ensuite entrepreneurs et salariés selon le rapport de force entre eux cette fois, est lui second, et ceci aurait dû le dissuader de recourir au schéma simplificateur des deux classes pour reconnaître les trois qui sont réellement en présence, à savoir rentiers, entrepreneurs et travailleurs, ce dont ses prédécesseurs de l’économie politique étaient eux pleinement conscients.

Le prolétariat changea bien sûr de forme durant la période qui s’étend de 1848 à nos jours. Salariés, les prolétaires cessèrent de travailler essentiellement en usine, et alors que c’était leur condition de salarié seule qui faisait d’eux des prolétaires, ils se convainquirent rapidement que le fait de travailler dans des bureaux faisait d’eux désormais des « bourgeois » plutôt que des prolétaires. Leur aliénation – que Marx avait justement dénoncée – était telle, qu’ils n’y virent que du feu.

Or la lutte des classes se réduisant à l’affrontement de deux classes au lieu de trois, n’aurait lieu que plus de cent-vingt ans plus tard. C’est en effet vers 1975 que McKinsey and Cy., une firme de conseil à l’intention des dirigeants d’entreprise devrait mettre au point la « stock option », un instrument financier visant à aligner une fois pour toutes les intérêts des rentiers et des entrepreneurs. Le plan réussit par-delà leurs rêves les plus fous : la classe des salariés subit dans un premier temps une défaite cinglante, qui devait s’avérer dans un deuxième temps une victoire à la Pyrrhus pour ceux que Marx appelait conjointement les « capitalistes » puisque le système tout entier qui consacrait leur triomphe entreprit de s’effondrer entièrement un peu plus de trente années plus tard, et ceci sans que le nouveau prolétariat, la classe des salariés, ait seulement levé le petit doigt, aliénée entièrement, parfaitement convaincue – en Chine aussi bien qu’en Occident – d’avoir rejoint les rangs de la bourgeoisie et sans avoir même remarqué que tout ce qu’elle prétendait posséder lui était seulement prêté par la banque, à charge pour elle de l’entretenir soigneusement, sous peine de saisie.

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