RAY BRADBURY (1920-2012)

Ah ! mes amis, il y a là grand risque que je devienne lyrique : Ray Bradbury nous a quittés hier. Auteur de « science-fiction » nous dit-on, mais ne faudrait-il pas plutôt dire « auteur de distanciation philosophique » car il n’a jamais été aussi clair que dans les nouvelles qu’il a écrites (c’est là qu’il excellait) que la science-fiction n’est jamais que le moyen d’obliger le lecteur à ce pas en arrière qui le force à s’examiner lui-même comme s’il était un autre.

Les Chroniques martiennes (1950) de Bradbury étaient de ce point de vue particulièrement remarquables car ces « Martiens » dont il est question dans chacune des nouvelles composant le recueil ne sont jamais les mêmes : les uns sont là pour que nous nous interrogions sur le prétexte qui fait que nous appelons « différent de nous-même », un voisin ; d’autres Martiens sont là pour nous rappeler que nos propres ancêtres d’il y a trois ou quatre siècles sont devenus pour nous des « Martiens » et que nous-mêmes serons un jour prochain des « Martiens » pour nos descendants. D’ailleurs, nous fait comprendre Bradbury, au cours d’une longue errance dans une cité en ruines depuis longtemps désertée – sinon par quelques éclairs de présence – il y a deux moments dans nos vies : vivant d’abord, Martien ensuite.

Je ne parlerai pas de Fahrenheit 451 (1953), de peur que l’évocation de cette époque hypothétique où il faudra que nous soyons chacun un livre – vous La Princesse de Clèves, moi, Les Misérables – nous soit trop douloureuse en raison de sa ressemblance étroite avec les temps présents.

Mon récit préféré, ce sont ces quelques pages seulement où le promeneur que je suis découvre sur une plage à la fin du jour, un homme traçant de son pied dans le sable, de grandes fresques, et quand, reconnaissant l’artiste, le désespoir m’envahit de voir ce chef-d’œuvre de Picasso effacé petit à petit par la marée qui monte !

Le cinéma n’a pas pu ignorer ces récits bien entendu : Truffaut a repris Fahrenheit 451 en 1966, Jack Smight a mis en scène lui en 1969, L’homme illustré, l’un des films les plus inquiétants qui soit, avec des enfants dévorés par des lions dans le mur, auquel Rod Steiger prêta sa propre grande folie pour le rendre encore plus déconcertant.

Ray Bradbury, vous nous avez fait penser, et c’est très loin d’être terminé.

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63 réflexions sur « RAY BRADBURY (1920-2012) »

  1. Ce sont les Chroniques Martiennes qui m’ont ouvert les portes de l’univers de la science-fiction. Jamais lâché depuis lors, en 1975…

    1. Vous pourriez dire aussi que la science-fiction, le monde d’aujourd’hui qui était inconcevable pour nos grands parents, ne vous a pas lâché.
      Le modèle est 1984, qui n’est pas un ouvrage de science-fiction mais qui semble en être un.

  2. Je ne parlerai pas de Fahrenheit 451 (1953), de peur que l’évocation de cette époque hypothétique où il faudra que nous soyons chacun un livre – vous La Princesse de Clèves, moi, Les Misérables – nous soit trop douloureuse en raison de sa ressemblance étroite avec les temps présents.

    c’est l’exact contraire qui se passe en réalité ; on n’a jamais édité autant de titres qu’aujourd’hui et on n’a jamais autant externalisé notre mémoire dans des prothèses techniques sur lesquels on a aucune prise…

      1. c’est de la science fiction 😉
        j’ai réagi sur ce sujet probablement parce que je suis en train de relire « le meilleur des mondes » et qu’il me semble que sur ce sujet la vision de huxley est beaucoup plus fine que celle de bradbury. dans un régime totalitaire performant on n’aurait pas besoin d’interdire les livres ou de procéder par la violence pour se faire obéir, on s’arrangerait juste pour que les gens pensent « spontanément » ce qu’il est bon de penser…

  3. Je tombe sur un long essai (en anglais) de David Graeber qui fait le pont entre la SF et le capitalisme… L’auteur s’interroge sur le non-avènement des merveilles promises par la SF il y a cinquante ans (les voitures volantes…) et expose que le néolibéralisme est largement responsable de la pauvreté relative des avancées scientifiques de ces dernières décennies…

    http://www.thebaffler.com/past/of_flying_cars

    Extrait

    To begin setting up domes on Mars, let alone to develop the means to figure out if there are alien civilizations to contact, we’re going to have to figure out a different economic system. Must the new system take the form of some massive new bureaucracy? Why do we assume it must? Only by breaking up existing bureaucratic structures can we begin. And if we’re going to invent robots that will do our laundry and tidy up the kitchen, then we’re going to have to make sure that whatever replaces capitalism is based on a far more egalitarian distribution of wealth and power–one that no longer contains either the super-rich or the desperately poor willing to do their housework. Only then will technology begin to be marshaled toward human needs. And this is the best reason to break free of the dead hand of the hedge fund managers and the CEOs–to free our fantasies from the screens in which such men have imprisoned them, to let our imaginations once again become a material force in human history.

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