Archives par mot-clé : Pierre-Joseph Proudhon

Le prêt à intérêts (III) : le crédit gratuit, par Zébu

Billet invité.

« Mais cette révolution qui vient à nous d’une marche invincible et déjà nous interroge, que veut-elle ? En pouvez-vous douter ? Elle veut que l’œuvre commencée en 89 s’accomplisse. La féodalité territoriale et militaire a disparu, il faut que la féodalité financière disparaisse. Plus de privilèges ! L’égalité. Plus de privilèges ! La justice.

De là tous ces brûlants débats sur la souveraineté du capital, sur le despotisme de l’usure, sur le prêt à intérêt, sur le crédit.

La royauté de l’argent, l’aristocratie de l’argent, voilà bien effectivement ce qui est en question. »

Quand Louis Blanc, un des penseurs socialistes les plus estimés de son siècle, écrit ces lignes dans « L’organisation du travail », publié en 1839[1], le Code Civil napoléonien est toujours en vigueur et ses dispositions concernant le prêt à intérêt également, et ce pour encore presque 50 ans avant que la loi de 1886 ne vienne transformer ce que souhaitait réaliser l’empereur : inscrire la pacification dans la loi civile entre les partisans de la libéralisation complète des intérêts du prêt et les partisans de leurs interdiction. De fait, les intérêts pourront ainsi être stipulés dans les contrats de prêt mais seront régulés par la loi.

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Le mystère du fantomatique « chapitre 5 » (IV) Le rendement du capital provient du travail appliqué aux ressources naturelles

Le mystère du fantomatique « chapitre 5 » (I) Une trouvaille
Le mystère du fantomatique « chapitre 5 » (II) Keynes pressé par son agenda politique ?
Le mystère du fantomatique « chapitre 5 » (III) « Le taux d’intérêt tend à être égal au rendement marginal du capital »

Lisons un passage du « chapitre 5 » intitulé « Quasi-rent and the marginal efficiency of capital » d’un manuscrit perdu de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936), datant de 1933 ou 1934 et retrouvé en 1976 dans un panier à linge à Tilton House, l’ancienne maison de campagne de John Maynard Keynes. Ce passage sera repris dans la Théorie générale à l’exception de l’expression « rente au sens large » remplacée par « rendement ». Keynes remplacera également, le mot « classique » par le mot « préclassique » dans l’expression « la doctrine classique ».

« Je préfère de loin dire du capital qu’il possède une « rente au sens large » que dire qu’il est productif. La raison pour laquelle un actif a un rendement durant la période de sa vie où il offre ses services, ayant une valeur agrégée supérieure à ses coûts de production, est simplement due au fait qu’il est rare. J’ai une certaine sympathie, du coup, pour la doctrine classique qui veut que tout est produit par du travail en conjonction, si vous voulez, avec ce qu’on avait l’habitude d’appeler l’art et que l’on appelle aujourd’hui la technique, que viennent compléter les ressources naturelles qui sont gratuites ou qui coûtent une rente selon leur rareté ou leur abondance, et par les résultats du travail passé, incarné dans des actifs, qui peuvent exiger un prix égal ou supérieur au prix du travail inclus en eux selon leur rareté ou leur abondance » (Keynes [1933-34] 1976 : 116).

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« OÙ SONT PASSÉS LES INTELLECTUELS ? » (II) JEAN-PAUL SARTRE EST MORT EN 1980

Jean-Paul Sartre représentait en France mais également en-dehors des frontières de la France, la figure de l’intellectuel, et il n’est peut-être pas injustifié d’affirmer que les intellectuels ont disparu avec lui à sa mort en 1980.

Il y a sans doute là une exagération mais peut-être pas autant qu’il pourrait tout d’abord sembler. Sartre a représenté l’intellectuel « universel » du XXe siècle : acquis à une utopie, il s’est enthousiasmé un temps à sa mise en application, avant d’en découvrir les limites, à savoir les horreurs, pour élaborer ensuite une critique de cette utopie, de ses applications, et de son propre engagement vis-à-vis d’elle.

Voilà en effet le cycle évolutif de l’intellectuel du XXe siècle. Ils sont nombreux à être morts avant d’avoir couvert la séquence complète de ces étapes mais c’est là, je dirais, le schéma général.

Dans le rôle de l’utopie, le marxisme a bien entendu tenu la vedette. Et de ce point de vue là aussi Sartre a été archétypique : enthousiaste pour le stalinisme, puis le maoïsme, découvrant le goulag, puis le vrai visage de la révolution culturelle.

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Les « forces collectives » proudhoniennes. Un complément à « Misère de la pensée économique », par Jacques Langlois

Billet invité.

Le fondement de l’économie chez Proudhon réside dans sa théorie des « forces collectives » résumée par la parabole de l’érection de l’obélisque de Louxor (« Qu’est-ce que la propriété » ou 1er mémoire sur la propriété, 1840). 200 grenadiers employés par l’Etat ont en une heure érigé l’obélisque. Supposons 200 ouvriers, contremaîtres et cadres payés par un capitaliste privé. Celui-ci aurait déboursé 200 heures de travail, pensons à 1 ouvrier payé pendant 200 heures : l’obélisque serait resté par terre. Conclusion : le capitaliste ne paye pas la force collective résultant de la combinaison des efforts, de leur coordination dans la division des fonctions. Ce n’est pas seulement un « effort collectif » et une coordination. C’est en fait une « composition » de 2 éléments inséparables et associés quoique distincts : la division du travail qui rend en même temps les fonctions interdépendantes et solidaires, d’un côté, et la formation des coûts qui résulte de la coopération et de la productivité de l’association des deux aspects dans la production, de l’autre. C’est avec les effets de la force collective (que Marx reprendra sous forme de « forces productives ») que l’on comprend « l’aubaine » du capitaliste qui empoche le surplus dégagé par les forces collectives tout en ne payant ses salariés que un par un.

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LE TEMPS QU’IL FAIT, LE 8 JUIN 2012

Pourquoi sont-ils là les bras croisés ?
La construction du radeau par les uns…
(paradis fiscaux et Cie)
… la construction d’un monde nouveau par les autres

Ray Bradbury (1920-2012)

Lettre de Karl Marx à J.-B. Schweitzer, le 24 janvier 1865
Euro : dernier verre au bar du « Titanic », par Alain Frachon

Sur YouTube, c’est ici.

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ALTERÉCHOS.be, Paul Jorion : La crise, l’économie sociale, N° 335, mars 2012

Dans la revue belge AlterÉchos.

Julien Winkel : Le sociologue, anthropologue et économiste Paul Jorion était à Bruxelles début mars. Il a accepté de répondre à quelques questions à propos de la crise, de l’économie sociale.

Paul Jorion commence à être bien connu du public belge. Né à Bruxelles le 22 juillet 1946, ce sociologue, anthropologue et économiste a beaucoup fait parler de lui suite à la publication en 2007 de « Vers la crise du capitalisme américain », un ouvrage où il annonce la crise des subprimes qui aura lieu quelques semaines plus tard. Parallèlement à cela, c’est également au travers de son blog (www.pauljorion.com), au sein duquel il analyse avec d’autres la crise économique actuelle, que l’homme connaît également aujourd’hui une certaine notoriété. Le 9 mars dernier, il a donné à l’ULB un exposé (« De quoi demain devrait-il être fait ? ») faisant partie d’un cycle de conférences organisées par l’EPFC dans le cadre de ses formations en gestion d’entreprise d’économie sociale. L’occasion pour lui de répondre, en marge de cet événement, à quelques questions, de parler d’économie sociale et, pour Alter Echos, de tenter de comprendre ce qu’il entend quand il parle de « capitalisme à l’agonie ».

Alter Echos : On parle encore et toujours de crise, même si celle touchant la zone euro peut donner l’impression de se calmer un peu. Quelle est votre opinion à ce sujet ?

Paul Jorion : On essaie de gagner du temps, de l’ordre de six mois, mais rien n’est arrangé. La plupart des banques sont insolvables, la Banque centrale européenne (BCE) vient d’ailleurs d’y injecter un millier de milliards d’euros, qui devrait les maintenir à flot. Que vont-elles faire de cet argent ? Probablement rien, elles vont le garder en réserve. Cela va leur permettre d’éponger leur insolvabilité qui est cachée, dont on n’a jamais rien voulu dire. La seule chose positive, c’est qu’on est arrivé à imposer une décote sur la Grèce aux marchés [NDLR les créanciers privés de la Grèce ont accepté une décote de 53,5 % sur leurs titres obligataires dans le cadre d’un échange de titres ayant eu lieu début mars]. Mais tout ça, c’est du niveau de la rustine améliorée, ce ne sont pas des solutions. Des solutions, on n’en a pas…

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ASSURANCE VIE ET PAIX SOCIALE

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

La Tribune : Les épargnants jouent avec les nerfs des assureurs

Laura Fort (AFP)

La collecte nette d’assurance vie est de nouveau repassée dans le rouge, négative de 1.2 milliard d’euros. Les versements sont en baisse et les rachats en hausse.

Elle était timidement repassée dans le vert en février. […] Le mois de février avait été positif de 300 millions d’euros grâce à de moindres retraits sur les contrats. Mais en mars, la collecte nette a pâti à la fois d’une hausse des retraits (+6%) et d’une baisse des versements (-8.8%). Avec l’assurance vie, depuis l’été dernier, c’est l’amour vache… Pendant six mois consécutifs, d’août 2011 à janvier 2012, la collecte nette d’assurance vie (versements moins retraits) a été négative, c’est-à-dire que les retraits effectués sur les contrats n’ont pas été compensés par les versements. Décembre a enregistré la plus forte décollecte, de 3.8 milliards d’euros.

La notion de participation, dont la participation « gaullienne » est l’une des variétés, renvoie à une tentative délibérée, de type proudhonien, de faire l’économie d’une révolution grâce à une réforme de fond du système capitaliste et ceci, en brouillant les rapports de classe.

L’une des options envisageables pour sortir des difficultés qui sont les nôtres aujourd’hui, consiste à remplacer le système en place par un autre, par exemple, par une dictature (provisoire) du prolétariat, comme le suggère Karl Marx. Une autre option, c’est de procéder comme le proposaient les Saint-Simoniens ou Proudhon, c’est-à-dire en faisant disparaître les classes sociales antagonistes par le moyen d’un mélange des rôles, en opérant des combinaisons qui font que chacun est d’une certaine manière salarié, capitaliste et dirigeant d’entreprise à la fois. En arrière-plan du label auto-entrepreneur français se trouve une notion de cet ordre-là ; mais il ne suffit pas bien sûr de modifier les étiquettes : il faut que la réalité réponde elle aussi à l’appel.

La participation fait partie du projet bismarckien, qui en est probablement la première manifestation. Bismarck met en place les rudiments d’un État-providence, parce qu’il est conscient que si rien n’est fait pour modifier la donne sociale, l’Allemagne est en passe de basculer dans une situation révolutionnaire. Il y a là aussi ce souci de combiner les différents rôles : on fera en sorte que chacun s’identifie partiellement aux soucis des représentants des autres classes sociales au sein du système. Il faut pour cela que le salarié soit simultanément aussi dirigeant d’entreprise et actionnaire. Ce sont les préoccupations qui prévalent encore quand on s’efforce de remplacer des entreprises de type classique par des coopératives ou, aujourd’hui, par des Scoops.

Le mouvement coopératif n’est pas mort bien entendu : il existe encore. Mais le même projet de solution de la lutte des classes par une appartenance de classe « imbriquée » pour chacun, a également été promu sous une forme différente, même si cela n’est pas déclaré ouvertement, dans la formule de l’assurance vie.

Le principe de l’assurance vie, c’est en effet d’engager les salariés dans des projets capitalistes proprement dits, bien au-delà de ce qu’impliquait déjà le fonctionnement des caisses d’épargne. Les portefeuilles des compagnies d’assurance, dont ils tirent les rendements qui leur permettront de rémunérer leurs souscripteurs, sont constitués d’obligations d’État mais aussi de créances sur des sociétés et d’actions de sociétés. Dans une perspective proprement marxiste, dans un cas comme celui-ci, le salarié s’auto-exploite puisqu’une partie de la richesse qu’il a créée en tant que salarié d’une entreprise, et dont il a été spolié puisqu’elle a été ponctionnée sous la forme d’intérêts payés à un détenteur de capital, lui reviendra partiellement sous la forme du rendement de l’assurance vie, où en tant que souscripteur, il est lui-même exploiteur.

C’est intentionnellement que l’assurance vie a été conçue dans cette perspective. Il suffit de lire les textes d’inspiration néo-libérale qui ont justifié ce projet : il y est présenté précisément comme une manière de pacifier les relations entre les classes sociales. Si on fait en sorte que le salarié se préoccupe de la bonne santé du système capitaliste parce qu’il est détenteur d’une assurance vie, son potentiel de rébellion en est d’autant réduit, et le maintien de l’ordre en période de tensions en est considérablement simplifié. Il suffit pour se convaincre de ce que j’avance, de consulter dans la presse financière, les articles relatifs au fait que les particuliers retirent en masse leur argent des plans d’assurance vie, et d’y déceler la panique qui saisit les milieux dirigeants à la nouvelle. Il s’agit là de petites choses qui ne transparaissent pas nécessairement dans la grande presse, mais peuvent être lues dans la presse financière spécialisée. Si une grande peur se développe à ce sujet dans ce secteur de l’assurance vie, c’est parce qu’une désaffection de ce type, en défaisant la combinaison des intérêts antagonistes propre à la participation, conduit les sociétés à se polariser à nouveau sur le plan politique, en suivant les lignes de fracture que dessinent le partage des populations en différentes classes sociales.

La désaffection vis-à-vis de l’assurance vie s’apparente à la stratégie suggérée par Éric Cantona quand il a conseillé aux particuliers de retirer leur argent des banques, avis émis au sein d’une opinion exprimée par lui quant au meilleur moyen de faire la révolution, et qui, en temps normal, n’aurait jamais dû bénéficier d’un véritable écho dans la population. On se souviendra cependant que deux ministres sont aussitôt montés au créneau pour contrer les arguments du footballeur, confirmant  qu’il existait sur ce plan-là une véritable inquiétude du côté des autorités en place.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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« QUOI QU’ON FASSE, CE SERA LA MÊME CHOSE ! »

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

77 % d’entre vous, mes lecteurs, êtes Français. Ça ne fait pas « tout le monde », mais c’est bien plus qu’une « majorité confortable ». Votre pays est entré dans une grande foire électorale : la presse, la radio, la télévision, ne parlent que de ça, vous disent que c’est « essentiel ! », que le « comment voter ? » est à l’ordre du jour.

Or vous savez sciemment que quelle que soit la manière dont vous votiez : pour l’un des candidats qui se retrouvera au second tour, ou pour un autre, dans un vote de protestation d’extrême-gauche, d’extrême-droite, ou par un vote blanc, ou même que vous vous absteniez entièrement de voter, tout ça n’a aucune importance parce que le résultat sera le même : vous aurez élu activement, en votant pour lui, ou passivement, en laissant quelqu’un d’autre être élu, un candidat qui, ou bien appliquera immédiatement le programme d’une « Troïka » quelconque (Union européenne, Fonds monétaire international, Banque centrale européenne) ayant oublié – pour autant qu’elle l’ait jamais su – ce que le mot « démocratie » veut dire, ou bien appliquera, « à la Mitterrand », ce même programme six mois plus tard, après un « courageux » baroud d’honneur.

Ce baroud d’honneur sera en effet « courageux », je n’en doute pas une seconde, mais cela vous fera – à vous et une fois de plus – une belle jambe.

Votre lassitude, votre découragement, est perceptible dans les commentaires que vous faites ici sur le blog depuis le début de cette campagne électorale.

Au cours de l’histoire, et plus spécialement au XIXe siècle, le refus de ce genre de situations sans issue a conduit à des tentatives de changement de la réalité sociale par l’intérieur et par l’exemple : des « communautés » sont nées, fragilisées sans doute dès leurs débuts par une représentation exagérément idyllique de la nature humaine, mais surtout par l’hostilité du monde extérieur qui était lui resté identique. Combien de projets grandioses de coopératives, d’ateliers sociaux, de suppression de la monnaie, ou de monnaies « parallèles », n’ont-ils pas alors succombé aux assauts de ceux qui, en extériorité à ces projets, avaient conservé, comme on dit, le « sens des affaires » ? La vertu, Saint-Just l’avait compris, même si ce fut beaucoup trop tard, ne peut s’exercer que dans un cadre institutionnel qui la protège, sans quoi, des millénaires d’histoire le montrent à suffisance, elle est tout simplement piétinée.

Alors que faire ? Résoudre les questions qui restent à résoudre si l’on veut créer un monde de demain dans lequel on puisse vivre, et de préférence, vivre convenablement. Vivre dans un monde qui nous fera prendre conscience a posteriori du cauchemar que constitue celui dont nous nous satisfaisons actuellement.

Les questions qui restent à résoudre ont été bien posées au XIXe siècle par les associationnistes, les collectivistes, les socialistes, les communistes, les anarchistes, voire même par des libéraux éclairés comme Saint-Simon ou Auguste Comte. Les questions ont été posées mais n’ont pas été résolues. Le XXe siècle a connu lui la litanie des fausses solutions qui se terminent en massacres.

Quand éclate en France, en 1848, une révolution, la multitude de projets généreux qui naissent alors s’effondre rapidement, faute pour leurs initiateurs d’avoir analysé correctement leurs principes. Proudhon évoquera avec tristesse, une révolution « née avant terme ». Mais les Révolutions ne sont-elles pas toujours, et par définition, « nées avant terme », sans quoi elles n’auraient pas même été nécessaires ? L’excuse d’avoir été pris au dépourvu par un effondrement, alors que celui-ci était pourtant éminemment prévisible et avait d’ailleurs été prévu par certains, a déjà servi ad nauseam dans l’histoire humaine.

Dimanche dernier, j’ai lancé ici une série en cinq épisodes intitulée : « Questions qui restent à résoudre ». Je ne suis rentré qu’hier soir d’une tournée de conférences en Belgique et aux Pays-Bas et je n’ai pas encore lu toutes vos contributions au débat mais je m’apprête à le faire.

Les questions qui restent à résoudre sont quoi qu’il en soit déjà connues et j’attends de vous que vous preniez l’initiative à quelques-uns – la troupe vous rejoindra sans tarder – d’entreprendre de résoudre ces questions, dont la liste précise se construira en route mais dont quelques-unes peuvent déjà s’énoncer clairement : « Comment casser la machine à concentrer la richesse ? », « Comment mettre la spéculation hors d’état de nuire ? », « Comment redistribuer la richesse nouvellement créée ? », « Comment inventer un système économique qui ne repose ni sur la propriété privée, ni sur la « croissance », destructrices toutes deux de la vie sur notre planète ? », « Comment faire disparaître le travail, sans que soient réduits à la misère ceux qui vivaient de ce travail ? », etc. etc.

Le moment est venu de définir en de nouveaux termes ce monde de fous dont – par lassitude et par découragement – nous nous sommes contentés jusqu’ici.

Bon dimanche, et à vos plumes, vos mails, vos coups de téléphone, vos bras, vos jambes… et que sais-je encore ?

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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QUESTIONS À RÉSOUDRE (V) COMMENT SE DÉTERMINE LE SURPLUS ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Un ensemble d’avances se combinent dans le processus de production : travail fourni par les travailleurs, matières premières mobilisées, avances en capital. Un surplus, une plus-value, se dégage de cette opération, essentiellement du fait de l’ébullition du monde sous ses deux aspects : d’une part, soleil, pluie, vent, ressources minières, énergie fossile, et d’autre part, effet collectif ou « bénéfice de la coordination » tel qu’il a été mis en lumière par Proudhon. Bénéficiant de l’institution de la propriété privée, certains intervenants peuvent revendiquer d’emblée, à l’aide d’un titre, leur droit sur ces différents types de contributions à l’ébullition.

À quoi reconnaît-on le surplus créé ? Il est constitué de la différence entre prix de vente et prix de revient. Le « prix de vente » s’obtient sur le marché primaire : celui où la marchandise est vendue pour la première fois, soit à un consommateur, soit, le plus souvent de nos jours à un intermédiaire. La manière dont le « prix de revient » est calculé varie selon que l’on accorde à un certain type d’avances une valeur « objective » fondée dans sa « naturalité » – un caractère d’indispensabilité qui lui est attribuée – ou qu’au contraire on considère arbitraire la valeur ajoutée de ce type d’avances parce qu’elle est en réalité sans impact authentique dans le processus de production. Citons ici les propos de Proudhon dans une lettre qu’il adressait à Madame d’Agoult à propos de son père et de la façon dont celui-ci mettait le profit entre parenthèses : « Madame, savez-vous quel était mon père ? C’était un honnête brasseur à qui l’on ne put jamais faire entrer dans la tête que pour gagner de l’argent, il fallait vendre au-dessus du prix de revient. Il soutenait toujours que ce serait du bien mal acquis. « Ma bière, répétait-il toujours, me coûte tant, mon salaire compris, je ne puis la vendre plus ». Qu’arriva-t-il ? Mon brave homme de père vécut pauvre, mourut pauvre, et laissa des enfants pauvres » (Correspondance t. II, P. 289 ; cité par Gide & Rist 1909 : 334).

Une contribution rémunérée mais sans « naturalité » réclamera son dû lors de la redistribution de la richesse créée en raison uniquement d’un rapport de force favorable qui impose sa présence. Ainsi, la coordination et la supervision que procure le chef d’entreprise pourront être considérées comme constituant davantage une gêne qu’un bénéfice par le ressentiment qu’elles génèrent ­– ce que tendrait à confirmer l’expérience d’entreprises à hiérarchie faible voire inexistante.

Mais, difficulté supplémentaire, rendant la question pratiquement insoluble : le rapport de force entre les parties prenantes lui-même contribuera à déterminer ce qui dans la représentation du processus que se font les membres des différentes parties prenantes (investisseurs, dirigeants et employés), apparaîtra comme une contribution méritant rémunération ou non.

Enfin, dimension supplémentaire encore : le prix de vente n’a pas lui non plus d’objectivité « dure », puisque sa détermination se fait dans un univers de concurrence entre producteurs, où une marchandise se vend ou non à un prix particulier en fonction de la présence sur le marché de marchandises équivalentes entre lesquelles les acheteurs potentiels peuvent choisir.

La différence entre prix de vente et prix de revient d’une marchandise, définissant le surplus créé à l’occasion de sa production, dépend donc de la concurrence entre les producteurs de marchandises semblables. Une fois cette différence entre prix de vente et prix de revient établie par la vente de la marchandise sur un marché primaire, elle devient l’enjeu d’un débat entre les groupes d’intervenants pouvant prétendre à une part de ce surplus, chacun de ceux-ci affirmant la « naturalité » de sa propre contribution et s’efforçant d’ailleurs de donner un fondement « solide » à sa revendication en prétendant que le prix de sa contribution propre relève de la réalité dure du prix de revient plutôt que de la différence relativement aléatoire entre prix de vente et prix de revient sur le marché.

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Gide, Charles & Charles Rist, Histoire des doctrines économiques depuis les physiocrates jusqu’à nos jours, Paris : Sirey 1909

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QUESTIONS À RÉSOUDRE (IV) BÉNÉFICE DE LA COORDINATION ET « DROIT D’AUBAINE »

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Dans la création d’une nouvelle richesse au sein d’un processus de production, chacun des ingrédients réunis : travail fourni, matières premières mobilisées, avances en capital, productions naturelles constituant dans les termes de Georges Bataille une « ébullition du monde », agit comme un catalyseur de l’ensemble des autres. Mais il existe d’autres éléments encore. L’un d’entre eux, mis en évidence par Adam Smith dans sa « Richesse des nations » (1776), est la division du travail, c’est-à-dire le bénéfice de la spécialisation qui permet de développer chez chacun un talent allant au-delà de ce qu’autorise une activité de « généraliste ». Un autre élément est  l’effet collectif, qu’on peut encore appeler « bénéfice de la coordination », qui fut mis en évidence par Proudhon (1809-1865) ; écoutons-le :

Le capitaliste, dit-on, a payé les journées des ouvriers ; pour être exact, il faut dire que le capitaliste a payé autant de fois une journée qu’il a employé d’ouvriers chaque jour, ce qui n’est point du tout la même chose. Car cette force immense qui résulte de l’union et de l’harmonie des travailleurs, de la convergence et de la simultanéité de leurs efforts, il ne l’a point payée. Deux cents grenadiers ont en quelques heures dressé l’obélisque de Louqsor sur sa base ; suppose-t-on qu’un seul homme en deux cents jours en serait venu à bout ? Cependant au compte du capitaliste la somme des salaires eût été la même (Propriété, 1er mémoire ; cité par Gide & Rist 1909 : 337).

D’une certaine manière, cet effet collectif ou bénéfice de la coordination, que met en évidence Proudhon, ce n’est rien d’autre qu’une nouvelle forme d’« ébullition » : de ce que le monde a à offrir du fait qu’il est de la manière dont il est. Mais tout comme la propriété privée permet à certains de mettre la main sur l’« ébullition » qui découle soit de l’existence de matières premières enfouies dans la terre, soit des énergies que produisent le soleil, la pluie et le vent, et d’en tirer une rente, l’entrepreneur, le dirigeant d’entreprise, qui intervient en tant que « chef d’orchestre » ou de « metteur en scène » de l’effet collectif sur lequel Proudhon attira l’attention, met la main lui sur le bénéfice qui en découle.

Ces différents types d’appropriation de l’ébullition, c’est ce que Proudhon appelait les « aubaines » : « Ce droit d’aubaine, qui, suivant la circonstance et l’objet, prend tour à tour les noms de rente, fermage, loyer, intérêt de l’argent, bénéfice, agio, escompte, commission, privilège, monopole, prime, cumul, sinécure, pot-de-vin » (Résumé de la question sociale ; cité par Gide & Rist 1909 : 335), et dont il réclamait l’abolition pure et simple.

(à suivre…)

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Gide, Charles & Charles Rist, Histoire des doctrines économiques depuis les physiocrates jusqu’à nos jours, Paris : Sirey 1909

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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QUESTIONS À RÉSOUDRE (I) TOUS CEUX QUI SONT RÉMUNÉRÉS LE MÉRITENT-ILS VRAIMENT ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Il existe une question qu’il faut à tout prix résoudre et les penseurs du XIXe siècle lui ont consacré d’énormes efforts de réflexion. Cette question, c’est celle-ci : entre la rente qu’obtient le propriétaire terrien et le détenteur du minerai enfoui dans la terre, l’intérêt que collecte le détenteur du capital ou capitaliste, le profit qu’obtient l’industriel ou entrepreneur, et le salaire que se voit versé le travailleur, l’une de ces rémunérations est-elle injustifiée et du coup imméritée ?

Le seul accord auquel on soit parvenu est celui-ci : celui dont la rémunération est son salaire le mérite certainement, sans aucun doute possible en tout cas pour ce qui touche à la partie de ce salaire qui assure sa subsistance. Les travailleurs travaillent et il va de soi qu’il est préférable pour eux qu’on les voie se pointer sur leur lieu de travail demain matin ; ils méritent du coup sans conteste la partie de leur salaire qui leur permet de survivre d’un jour sur l’autre. Pour ce qui touche à tous les autres types de rémunération, la question demeure malheureusement désespérément opaque.

Reprenant la question dans les mêmes termes que David Ricardo (1772-1823), Karl Marx (1818-1883) simplifia le problème de manière radicale en affirmant que la seule rémunération qui se justifie, ce sont les salaires : la valeur est créée par le travail et uniquement par le travail, et toute rémunération attribuée à d’autres parties prenantes tels que les propriétaires terriens, les « capitalistes » en tant que détenteurs du capital ou les industriels en tant qu’entrepreneurs, est imméritée. Marx qualifie de « spoliation » tout paiement versé à d’autres intervenants que les travailleurs.

D’autres auteurs du XIXe siècle, essentiellement socialistes et anarchistes, tels Sismondi (1773-1842) ou Proudhon (1809-1865), marchant sur les traces des économistes du XVIIIe siècle comme Richard Cantillon (168?-1734), François Quesnay (1694-1774) ou Adam Smith (1723-1790), voyaient les choses autrement. Selon eux, différents ingrédients se trouvent combinés dans le processus de production et chacun d’eux mérite sa récompense en termes de parts dans la richesse nouvellement créée (*). Ainsi, la rente qui découle du droit de propriété récompenserait, selon certains auteurs, un travail qui a été investi antérieurement – il y a parfois plusieurs siècles – par quelque ancêtre du bénéficiaire actuel ; le profit de l’entrepreneur récompense sa direction et sa supervision du processus de production ; enfin les intérêts et les dividendes du capitaliste le compensent du fait qu’il ne reverra que plus tard les avances qu’il consent en ce moment-même.

La solution d’un tel casse-tête est très loin d’être évidente : la richesse nouvellement créée résulte manifestement de la combinaison d’un certain nombre d’éléments mais comment évaluer la véritable contribution de chacun d’eux ? La seule chose qui soit sûre, c’est qu’en l’absence d’une réponse sans ambiguïté à cette question, au fil des âges et jusqu’à nos jours, seul le rapport de force entre les parties en présence a déterminé qui reçoit combien.

(à suivre…)

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(*) Voir, par exemple, ce que je dis sur la ventilation des « parts » dans le cas d’une pirogue à la pêche maritime africaine dans Le prix 2010 : 145-149

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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BFM Radio, lundi 25 janvier à 10h46

Une fois n’est pas coutume : je vais évoquer aujourd’hui l’actualité « chaude » de la Bourse. Je prépare généralement mon billet le samedi ou le dimanche et j’évoque alors le plus souvent un sujet qui m’est suggéré par l’actualité de la semaine écoulée, ou bien un sujet beaucoup plus général, qui provient d’une rumination personnelle, mais il y a des moments où même un « chroniqueur qui prend de l’altitude » a envie de parler de l’actualité qui se déroule sous ses yeux, en direct. Et les rebondissements de la semaine passée aux États-Unis : « À ma gauche, la finance américaine, à ma droite le Président des États-Unis » font qu’il se passe nécessairement des choses sur les marchés boursiers le lundi matin et qu’il faut que je sois là, moi aussi, sur la brèche, au charbon, monté au front, comme mes petits camarades qui ne peuvent pas se permettre eux de « prendre de l’altitude » !

Alors, la Bourse ? Eh bien, on avait l’habitude de voir dans la Bourse le baromètre de l’économie, mais là, l’année 2009 nous a obligés à voir les choses autrement : en 2009, la Bourse n’a pas été le baromètre de l’économie. Vous vous souvenez de Corneille et de Racine – là, je reprends un tout petit peu d’altitude – « Corneille représente les choses comme elles sont, Racine, comme on les voudrait être ». Eh bien en 2009, la Bourse a représenté l’économie comme on voudrait qu’elle soit.

Ceci étant dit, la Bourse est quand même un baromètre, mais de quoi exactement ? Proudhon, le penseur anarchiste ou socialiste, c’est comme on veut, a écrit en 1857, dans son Manuel du spéculateur à la Bourse, à propos de la Bourse justement : « C’est là que les réformateurs modernes devraient aller s’instruire, et apprendre leur métier de révolutionnaires ». Parce qu’elle constitue, selon lui, le baromètre de l’histoire. À propos de Waterloo, Proudhon écrivait : « Certes, ce n’est pas la Bourse de Paris qui a fait perdre la bataille de Waterloo ; mais on peut dire qu’elle a donné cœur à l’ennemi. C’est elle qui lui a révélé que si le soldat, l’ouvrier, le fonctionnaire étaient pour l’empereur – le capital, l’industrie, le commerce, la propriété, la spéculation, la bourgeoisie étaient contre lui ». Et Proudhon a raison : la Bourse est la caisse de résonance de l’histoire en marche. Voyez vendredi : Mr. Obama vient de perdre sa majorité qualifiée au Sénat et il dit au monde de la finance : « Je suis fâché pour de bon ! » Eh bien la Bourse baisse : il est devenu comme Napoléon : « le capital, l’industrie, le commerce » ont cessé de l’aimer.

Et par rapport à la Bourse ce matin ? Tokyo a clôturé en baisse de 0,7%, et le CAC 40 ne connaît en ce moment qu’une petite baisse de 0,3 %. Ce n’est pas bon mais c’est minime : la Bourse ne donne à Mr. Obama qu’une petite chance de l’emporter sur Wall Street : on s’achemine vers une victoire aux points.

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