« OÙ SONT PASSÉS LES INTELLECTUELS ? » (II) JEAN-PAUL SARTRE EST MORT EN 1980

Jean-Paul Sartre représentait en France mais également en-dehors des frontières de la France, la figure de l’intellectuel, et il n’est peut-être pas injustifié d’affirmer que les intellectuels ont disparu avec lui à sa mort en 1980.

Il y a sans doute là une exagération mais peut-être pas autant qu’il pourrait tout d’abord sembler. Sartre a représenté l’intellectuel « universel » du XXe siècle : acquis à une utopie, il s’est enthousiasmé un temps à sa mise en application, avant d’en découvrir les limites, à savoir les horreurs, pour élaborer ensuite une critique de cette utopie, de ses applications, et de son propre engagement vis-à-vis d’elle.

Voilà en effet le cycle évolutif de l’intellectuel du XXe siècle. Ils sont nombreux à être morts avant d’avoir couvert la séquence complète de ces étapes mais c’est là, je dirais, le schéma général.

Dans le rôle de l’utopie, le marxisme a bien entendu tenu la vedette. Et de ce point de vue là aussi Sartre a été archétypique : enthousiaste pour le stalinisme, puis le maoïsme, découvrant le goulag, puis le vrai visage de la révolution culturelle.

Les « nouveaux philosophes » collent également de très près à ce schéma : engagement marxiste dans la variété maoïste, suivi d’une machine arrière. À tel point d’ailleurs que dans leur cas, la machine arrière risque souvent de s’identifier à la totalité du message (*).

Chez Michel Foucault, le fourvoiement fondateur n’est pas marxiste : c’est le soutien qu’il apporte au projet de théocratie iranien. Engagement « fondateur » bien que tardif – parce qu’il éclaire rétrospectivement le parcours intellectuel antérieur. Il intervient si tard dans le cours de sa vie que le temps lui manquera pour entamer son autocritique – au cas où tel aurait été son désir.

Il est même possible de remonter le temps pour inclure parmi les intellectuels, selon cette définition un peu cruelle, Proudhon et les socialistes utopiques. Le krach de leur utopie à eux viendra très tôt, presque instantanément : c’est l’écrasement en juin 1848 de la « révolution sociale » que Proudhon qualifiera piteusement mais avec réalisme (sans en blâmer les ennemis) d’« enfant né avant terme » : « une révolution sociale dont personne n’avait le mot », dont nul n’avait « ni la clé, ni la science ».

Rien n’exige non plus que le fourvoiement fondateur soit « de gauche », il suffit qu’il y ait au départ une utopie dont la mise en application s’avère ensuite désastreuse. Voyez Francis Fukuyama dont la « fin de l’histoire » hayékienne a fait long feu, et dont les commentaires aujourd’hui à propos de ses erreurs passées sont bien plus intéressants que le discours qu’il tenait dans la phase ascendante. Voyez aussi Céline, même si chez lui manquera entièrement la remise en question de l’utopie millénariste qui avait reçu son soutien ; le cynisme opportuniste de son engagement expliquant certainement cela.

Si l’intellectuel a bel et bien disparu et s’il s’agissait toujours avec lui, dans la phase ascendante du partisan d’une utopie incapable de résister à l’épreuve de sa mise en pratique, se transformant ensuite dans la phase descendante en un commentateur de ce naufrage dans ses dimensions collective et personnelle, alors sa disparition du paysage culturel est sans doute plutôt une bonne nouvelle.

Ici aussi John Maynard Keynes nous a indiqué la voie à suivre : s’engager d’emblée dans la bonne direction pour faire l’économie des erreurs d’abord et de la pénible autocritique ensuite.

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(*) J’apporterai des précisions dans la troisième et dernière partie du feuilleton.

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