Trends-Tendances, Actualité d’Ernest Solvay, homme pour demain, le 27 juin 2019

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Une source d’inspiration pour demain

Ernest Solvay a laissé le souvenir d’un grand industriel, rapidement à la tête d’un empire toujours en place. S’il n’a pas été l’inventeur d’un procédé de fabrication de la soude caustique à partir d’ammoniaque et d’eau salée, découverte qu’il avait cru un moment être le premier à faire, il a su mobiliser son environnement familial pour devenir en quelques années le producteur de 90% d’un ingrédient essentiel à la fabrication du verre et des détergents.

On se souvient moins d’Ernest Solvay finançant la création de l’Université du Travail de Charleroi, la Centrale d’Éducation Ouvrière du Parti Ouvrier Belge, ainsi que la construction de la Maison du Peuple à Bruxelles. Et l’on a certainement oublié l’Ernest Solvay, penseur socialiste proche de Saint-Simon par son « productivisme » et apparenté à l’anarchisme de Proudhon par son « comptabilisme ».

Le mécénat de Solvay envers l’Université libre de Bruxelles quand il finança la création de l’Institut de Sociologie et de l’école de commerce, portant toujours son nom, visait à promouvoir sa pensée politique et économique qu’il n’hésitait pas à qualifier lui-même de « collectivisme ».

De quoi s’agissait-il ? Productivisme et comptabilisme combinés, génèrent en effet un collectivisme où l’État-providence essentiellement nationalisé assure à chacun l’aisance en lui procurant à la naissance une fortune personnelle, tout en réussissant la gageure d’encourager au mieux l’initiative privée qui sera pleinement récompensée dans la mesure où elle tirera le meilleur parti des ressources disponibles en biens et en travail, d’où le nom de « productivisme ». Au « à chacun selon ses besoins » de Marx, Solvay substituait un « à chacun selon sa productivité, utile au bien-être universel ».

Comment l’État disposera-t-il des ressources lui permettant d’attribuer à chacun une fortune à la naissance ? De deux manières : en prenant une participation massive, comme investisseur passif, dans toutes les entreprises commerciales prospères, et par le prélèvement d’un « impôt unique sur le patrimoine et le capital » sous la forme d’une taxation des successions, « un impôt payé à la mort », allant par étape jusqu’à atteindre les 100%. Quel est en effet pour Solvay l’ennemi fondamental du productivisme, l’usage optimal des ressources humaines et des biens ? « L’injustice fondamentale des sociétés modernes c’est, dit-il, l’inégalité du point de départ ».

Comment maximiser la productivité de chacun et de la nation dans son ensemble quand les aléas du marché du travail débouchent à l’occasion sur du chômage ? En attribuant de préférence les emplois aux plus âgés et en faisant du chômage des jeunes une opportunité pour eux d’améliorer encore leur instruction. La productivité optimale une fois atteinte, le surplus en temps serait libéré pour le repos et le loisir. Solvay était d’avis, non seulement que l’enseignement soit entièrement gratuit, mais que tout étudiant soit rémunéré.   

Ce collectivisme de Solvay pénalise-t-il l’entrepreneur et interdit-il les fortunes personnelles ? Bien au contraire, il les encourage – et c’est ici qu’intervient son « comptabilisme » – en permettant à chacun d’hypothéquer les biens qu’il aura acquis grâce à un système de compte dématérialisé ayant remplacé la monnaie, créant ce que les financiers appellent un « effet de levier », démultipliant la richesse en vue de l’investissement. Dans son esprit, ouvriraient droit à la circulation comptabiliste non seulement les actes hypothécaires mais également les bons du Trésor et les titres des fonds de participation volontaire dont il fut à l’origine en Belgique.

Que peut-on reprocher à la proposition de Solvay ? Rien de fondamental me semble-t-il : elle fait partie du trésor d’inventivité des pensées socialiste et anarchiste dans lequel il reste à puiser et de manière urgente. Que peut-on reprocher à Solvay, l’homme ? De n’avoir pas su persuader les chercheurs qu’il recrutait – socialiste comme Hector Denis, proudhonien comme Guillaume De Greef, et les autres – du bien-fondé de son système. Il n’est peut-être pas trop tard pour le ressusciter : dans la profondeur de son jugement, c’est un capital intact que nous a légué Ernest Solvay.

* J’ai bénéficié de la lecture de l’article « Le Productivisme et le Comptabilisme d’Ernest Solvay (1838-1922) Utopie ou vision ? » par Eddy E. Felix, Université de technologie de Belfort Montbéliard, mars 2016

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11 réflexions sur « Trends-Tendances, Actualité d’Ernest Solvay, homme pour demain, le 27 juin 2019 »

  1. Je crois que le même sujet est abordé par Robin Rivaton ou Emmanuel Docklès

    cf. ceci en Mai dernier :
    https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/une-ville-pour-tous-est-elle-possible

    Quand à Solvay, Serge Audier (‘L’Age productiviste » @ La Découverte), je recopie page 60 la fin des quasi 2 pages qui lui sont consacrées (le reste étant semblable sur le fond à la partie présentation du texte de PJ):

    ‘ ‘ « Etre productiviste, c’est reconnaitre que la vraie marche à suivre pour assurer le bien-être des hommes est de développer, par tous les moyens, la production de choses matérielles ou immatérielles qu’ils désirent et désireront sans cesse davantage^{121]. » L’impératif catégorique de la nouvelle société, propsère et méritocratique, est clair, « Créer, multiplier les capacités productives à tous les degrés, tel doit être le but primordial de toute la politique sociale^{122} ‘ ‘
    Les références 121 et 22 sont respectivement de 1898 et 1904, je ne les reproduis pas in extenso.
    Bref, fort social, Ernest, mais « no limit » est encore dans la carte mentale à un niveau assez élevé.

  2. « L’injustice fondamentale des sociétés modernes c’est, dit-il, l’inégalité du point de départ ».

    Assez proche d’un John Rawls, me semble-t’il.

    Pas nécessaire de se débarrasser de la monnaie pour autant, ni de mettre à contribution pour laisser les jeunes glander (je caricature…). Mais les débats sur l’éducation et son financement ou sa rémunération sont de nos jours criants de pauvreté intellectuelle.

    Obstacle: trop subtil pour que la masse des gens comprenne cela. Entre les esprits engoncés dans une vision étriqué de la responsabilité morale ou individuelle, et ceux pour qui ce n’est pas assez marxiste, j’ai assez peu d’espoir que ce type de réflexion prenne pied.

    Mais il serait bien, à mon avis, que les gens différencient deux concepts: 1. Le type de société vers laquelle on souhaite aller. 2. Le chemin, inévitablement progressif, qui peut nous y mener.

    Ces deux items peuvent faire l’objet d’une réflexion rationnelle. De mon point de vue l’étape vers un modèle Solvay qui me semblerait la plus accessible serait de contraindre les Etats les plus laxistes en termes d’impôt payés à la mort par les grandes fortunes à graduellement les implémenter. Par presque tous les moyens possibles.

    Simple suggestion.

  3. Très intéressant. Ne reste plus qu’à y intégrer la préservation de l’environnement…le compte dématérialisé ne pourrait-il pas servir à la fois à investir en hypothéquant, et à taxer progressivement la consommation, pour en éviter les excès ?

  4. En effet, ayant habité longtemps près de l’UT, appris à nager dans le beau bassin Solvay de Couillet, ayant étudié et travaillé (brièvement) dans son Institut, je sais qu’Ernest Solvay agissait localement en apportant les conditions de l’accroissement des facultés productives des travailleurs, par une plus grande connaissance des métiers, plus de sécurité d’existence, plus de bien -être. Cette « Solvay way » est toujours l’esprit du groupe Solvay pour l‘organisation du travail de ses employés et les relations de ses entreprises à leur environnement immédiat.

    Toutefois l’esprit ingénieur d’Ernest Solvay voyait plus large encore : il concevait la nécessité de repenser le cadre conceptuel de circulation de la valeur économique. Trop en avance, le comptabilisme ne fut guère écouté. Un siècle a passé et nous nous trouvons devant le même défi : avoir à changer le cadre du rapport de l’économie à l’équilibre social global. Il y va, chacun le sait, de la pérennité de notre espèce.

    Depuis plus de dix ans l’intelligence collective de ce bloque a mis en évidence quelques leviers essentiels permettant de construire le cadre économique qui nous est, par la force de l’histoire, impérieusement nécessaire. La Belgique dispose toujours d’une formidable capacité d’entreprendre. Pour ses capitaines d’industrie il s’agit, aujourd’hui de reprendre, rationnellement et radicalement, comme le pensait Solvay, la question de l’encastrement des mécanismes économiques dans l’organisation sociale du futur de l’humanité : d’assurer bien au-delà de la survie, une large la couverture des besoins de nécessaires à ce que chacun développe son humanité, et que ces conditions de sécurité d’existence concourent, par la participation autonome de chacun, au bien être commun, à la justice sociale et à la liberté individuelle.

    Au moment ou la Belgique semble éclater en particularisme, les Flamands et Wallons soutiendront d’un commun accord, la construction d’une organisation sociale qui enraiera la paupérisation mondialiste et répondra à la même aspiration populaire d’émancipation, laquelle à la même vigueur dans les deux langues. Il est nécessaire, pour la Belgique et pour l’Europe, que les capitaines industriels et politiques de ce petit pays assument ce que nous sommes, et qui prend racine dans le fait d’avoir été à moment de l’Histoire, l’avant-garde mondiale l’industrie. Parmi ces décideurs et décideuses, il en est aujourd’hui qui conduiront l’industrie des Belges à l’avant-garde des réponses à la question sociale mondiale, l’Histoire à l’ironie subtile.

  5. Il y eut bien une bifurcation dans l’histoire du socialisme et du mouvement ouvrier (« victoire » des marxistes) et en effet un homme comme Ernest Solvay doit nous inciter à « à puiser et de manière urgente » dans ce trésor, car nous vivons dans la mauvaise branche. Il me semble intéressant de rappeler ce que peut signifier l’air du temps à une époque donnée, et de voir comment des pensées nouvelles irriguent tous les domaines, y compris artistique ─ un domaine essentiel.
    Au tournant du XIXe et XXe siècle naquit l’Art nouveau. Bruxelles fut une des capitales de ce mouvement qui avait initialement une composante nettement sociale puis socialiste ; cette thèse est démontrée dans le livre passionnant de Roger-Henri Guerrand, L’Art nouveau en Europe, [Tempus Perrin, 2019].

    En Angleterre, parmi les initiateurs du mouvement il y eut William Morris (1834-1896), et il adhéra au socialisme en 1882 ; il prônait « goût du luxe plutôt que le goût de la richesse » et il déclarait « On verra bientôt naître cet art nouveau qui sera l’expression du plaisir de la vie et sera fondé sur le bien-être du peuple ».

    J’en arrive à Bruxelles, ville-phare en Europe avec ses grands acteurs de l’Art nouveau, également animés de cet esprit-là. R.-H. Guerrand dit par exemple que Henry Van de Velde était un socialiste « instinctif » comme Morris. Inutile de recopier le chapitre du livre consacré à la Belgique mais je voudrais boucler avec l’immense Victor Horta : il construisit pour le Parti ouvrier belge la Maison du Peuple, financée par Ernest Solvay ainsi que le mentionne Paul dans son article. Des hommes de bien.
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Maison_du_Peuple_(Bruxelles)
    Il fut lié à la famille Solvay et construisit l’hôtel Solvay. Je mets le lien sur Horta pour le plaisir de voir (ou revoir) ces chefs-d’œuvre :
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Victor_Horta

    Selon moi, il est éclairant d’insister sur cette notion de « l’air du temps ». La Maison du Peuple fut détruite en 1965. En France nous vivions les années Pompidou (dont Paul a mis un terrible discours filmé). L’arrivée de ces nouveaux barbares s’accompagnait logiquement de destructions… (pensons aux Halles de Baltard à Paris sous Giscard). Leur modernité hideuse était en accord profond avec leurs idées funestes, anti-sociales. Les temps s’enlaidissaient (cf. Annie Le Brun), dans tous les domaines donc.
    Oui, la rencontre entre des Horta et des Solvay semble impossible en ce début de XXIe siècle : ce serait pourtant un vrai espoir !

  6. J’ai fait une grande partie de mes études à l’UTPP, cette Université du Travail forme des ouvriers spécialistes jusqu’aux ingénieurs, du moins était-ce ainsi à l’époque lointaine de ma jeunesse.
    La France ferait bien de s’inspirer de ce genre d’école de formations et ne pas se contenter de tenter de former l’ensemble des jeunes pour réussir à obtenir le ‘bac’, lequel ne mène pas à grand-chose, hormis poursuivre des études supérieures pour les plus doués !

  7. Dans les « années 68 », ma mère nous disait, avec une forme d’humour discret : « …. mais j’ai bien connu Chou-en-Lai ; j’étais petite fille, il habitait près de chez nous (Marchiennes-au-Pont) ; c’était un très beau garçon, très poli, très élégant », je l’appelais Monsieur Tchou , il me donnait des bonbons ». À l’époque, sceptique, je me disais, « c’est comme pour les éléphants, tous les Chinois se ressemblent… ». Dans mon souvenir, ma mère associait son « beau Monsieur Tchou » à L’Université du Travail Paul Pastur. En y repensant aujourd’hui, je viens de faire mécaniquement une recherche sur Google :

    « … c’est dans ce cadre que le révolutionnaire Chou-en-Lai est venu à Charleroi rencontrer ses compatriotes en exil, et notamment celui qui allait devenir le père de la bombe A. Arrivé en Belgique en 1921, Nie Jong Tchen a suivi des cours grâce à une bourse offerte par le parti ouvrier belge, ancêtre du PS. On trouve trace de son passage à l’école spéciale d’ingénieurs techniciens de Charleroi sous le matricule 321 bis pour l’année scolaire 1921- 1922 ».

    1. Il s’esbaudissent de satisfaction en détroussant les précaires, alors que leurs résultats sont nuls. Cette nullité d’analyse des députés LREM est stupéfiante. Lorsque l’esprit critique déserte à ce point les cerveaux, ça s’appelle comment ? : du fanatisme.

      L’ennui, c’est que ce fanatisme LREM se pare des atours de la démocratie, alors qu’il nous dirige vers l’asservissement économique du plus grand nombre. Tous ces députés LREM qui applaudissent Mme Pénicaud s’imaginent résister au nationalisme en « libérant » le capitalisme, alors qu’évidemment, ils y travaillent. Leur échec prévisible sur le chômage, signera la fin de l’UE, lorsque les français précaires, qui n’auront plus rien à perdre, voteront pour un partisan du Frexit, tel que Asselineau.

      Le beau travail de résistance qu’ils auront fait là…

  8. Qu’un industriel de la fin du 19ème siècle, au beau milieu de la seconde révolution (industrielle) puisse considérer que le productivisme soit une chose souhaitable, rien de très surprenant. Son intérêt personnel n’y est d’ailleurs probablement pas étranger. En revanche, qu’un intellectuel du 21ème siècle plaide encore pour quelque chose de ce type en pleine crise écologique, c’est inconcevable: Le monde n’est pas en train de crever de la pénurie de productivité des sociétés mais bien de leur excès. Ne serait-ce que de ce point de vue, cette pensée est à mon sens périmée.

    Je m’interroge par ailleurs sur la formulation : « A chacun selon sa productivité, utile au bien-être universel ». Est-ce à dire que les personnes ne produisant rien « d’utile » n’auraient rien? N’est-ce pas un formidable générateur d’inégalités tels qu’on n’en observe que dans les pays les plus dramatiquement libéraux? Et qui définit ce qui est « utile »? Dans le même ordre d’idée, qu’entend-on par « fortune personnelle à la naissance »?

    Je reste enfin interloqué qu’on ose associer l’anarchisme à une pensée considérant l’État jacobin comme l’alpha et l’omega de l’organisation sociale, particulièrement dans la période actuelle qui nous montre de multiples façon qu’un tel État est essentiellement l’allié du Capital contre la population. Si on en croit la thèse de Lordon dans Imperium, toute société se pourvoit d’une manière où d’une autre d’une forme d’État, mais je ne vois pas de quelle manière un système à ce point centralisateur, hiérarchisé et inégalitaire pourrait être qualifié à quelque moment que ce soit d’État anarchiste (ou anarchique). C’en est à peu près l’opposé.

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