LA FABRICATION DE LA DAME DE FER

Lorsque l’occasion me fut donnée hier matin de voir la vidéo où Glenda Jackson (actrice britannique doublement oscarisée et député du parti travailliste depuis 1992) s’en prenait à l’héritage de Margaret Thatcher au parlement britannique, j’ai voulu afficher cette vidéo sur le blog, sachant pertinemment cependant que le message échapperait à la plupart d’entre vous, son anglais cultivé au débit rapide étant difficile à saisir par quiconque n’a pas cette langue pour langue maternelle.

En dépit de ce que suggèrent les lazzi des parlementaires conservateurs présents dans la salle, Jackson a soigneusement respecté les convenances, ne critiquant celle que l’on qualifie de « méchante sorcière » ou de « dame de fer » selon le souvenir plus ou moins cuisant qu’on en garde, que sur ses positions politiques, lui reprochant sa brutalité ainsi que son apologie du comportement sociopathe où, comme chez Mandeville (1670 – 1733), les vertus sont présentées comme des vices et les vices, comme des vertus, vantant la cupidité et prônant le matérialisme à outrance. Jackson, fille de maçon, a rappelé l’Angleterre de son enfance : une société soucieuse de l’autre, protégée de la clochardisation que l’on observe aujourd’hui, société entièrement réglée par les femmes, les hommes étant alors mobilisés sur d’autres fronts, soulignant le rôle joué par Thatcher de femme politique à l’usage exclusif des hommes politiques. « Une femme sans doute, a-t-elle conclu, mais pas selon la définition que j’en donnerais moi ».

Il est d’autant plus intéressant de rapprocher la critique à fleurets relativement mouchetés de Glenda Jackson de la manière dont Germaine Greer avait choisi elle de critiquer Margaret Thatcher dans un article paru dans le quotidien The Guardian en avril 2009. Germaine Greer, personnage-clé de la révolution féministe, auteur en 1970 de « The Female Eunuch » : l’eunuque femelle, avait adopté un tout autre angle d’attaque, décrivant l’ancien premier ministre britannique, non pas comme une idéologue mais beaucoup plus banalement comme une personnalité corrompue, qui avait construit une image du monde favorisant ses propres intérêts immédiats et beaucoup plus souvent encore, ceux de son fils Mark Thatcher (« vérité » lisible en surface de sa mère, selon Greer), personnage à la moralité extrêmement souple qui, à une époque, fit carrière d’usurier en Afrique du Sud et fut condamné en 2004 à une amende d’un demi-million de dollars pour une tentative de coup d’État en Guinée Équatoriale.

Pour Greer, Thatcher suivait son instinct fait surtout d’ivresse du pouvoir, et la « doctrine thatchérienne » consiste en une simple réécriture en direct de ses actes sous la forme d’un scénario cohérent, par sa « plume » : l’auteur de théâtre Sir Ronald Millar (1919 – 1998), inventeur en particulier de la formule « the lady’s not for turning » : la dame n’est pas du genre à faire volte-face, description que Thatcher s’appliqua à elle-même lors d’un discours fameux en 1980. Autre personnage-clé dans la carrière de la dame de fer : le producteur de télévision Sir James Gordon Reece (1929 – 2001), qui fit lors de sa campagne victorieuse de 1979, d’une chimiste d’entreprise diplômée d’Oxford, une femme au foyer les mains plongées dans l’eau de vaisselle. Reece lui avait en effet conseillé  de viser comme électorat ceux d’entre les électeurs pour qui la politique constitue un mystère insondable.

Si Germaine Greer devait avoir raison, la thèse que j’avais défendue dans une tribune libre du Monde en 2007, où j’affirmais que l’ultralibéralisme n’est pas véritablement une construction idéologique mais plus simplement la « philosophie spontanée du monde des affaires », aurait une fois encore été validée.

 

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L’ENA HORS LES MURS, « 2012 : après la crise, la crise », décembre 2012

Le courage n’a peut-être pas entièrement disparu de nos sociétés post-modernes, mais si une chose fut claire entre toutes en 2012 : il avait en tout cas déserté le niveau de responsabilité où se décident la politique des États. Atermoiements et attentisme constituèrent la politique de ces nations dans la cordée zone euro qui n’avaient pas encore dévissé et dont la seule préoccupation était de ne pas rejoindre celles qui pendaient déjà dans le vide.

Tous les efforts étaient consacrés à cela. Tout le sang s’étant concentré dans les muscles, le cerveau s’en était manifestement vidé : de l’austérité au « choc de compétitivité », pas une seule des formules ayant prouvé leur inanité au fil des âges, qui n’ait été promue alors comme la panacée qui mettrait fin aux tourments de l’heure.

Une interprétation charitable du processus était qu’il s’agissait d’hystérèse : adopter pour un problème la solution qui lui convenait plusieurs dizaines d’années auparavant mais aujourd’hui surannée. En réalité, ces prétendues solutions n’en avaient jamais été : elles n’étaient rien d’autre que des a priori idéologiques, trouvant leur justification dans le meilleur de cas dans ce discours apologétique auquel les financiers recourent quand il s’agit pour eux de s’adresser aux politiques, qui a pour nom : « science » économique.

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LIBÉRATION, « Il faut pénaliser le pillage et la rapine », le 18 juillet 2012

« Il faut pénaliser le pillage et la rapine »

Pour l’économiste et anthropologue Paul Jorion, le système financier est toujours en manque de régulation.

Le scandale du LIBOR, c’était en 2008 et dans la quasi indifférence. Aujourd’hui l’indignation est totale. Pourquoi ?

C’est une situation spécifique à la Grande-Bretagne. C’est là qu’est apparu un contexte qui a permis à l’opinion publique d’avoir le sentiment d’avoir véritablement identifié les raisons de la crise. Et soudainement, au moment où l’on fait savoir publiquement qu’une banque britannique, la Barclays, a triché et qu’elle doit pour cela payer une amende d’un montant considérable, la maîtrise de la réaction que manifeste la population échappe entièrement à ceux qui ont mis en scène cette condamnation sur un mode théâtral et totalement aseptisé. Les metteurs en scène, régulateurs et gouvernants, pensaient qu’une condamnation de principe ferait l’affaire et que le règlement / liquidation du scandale passerait comme une lettre à la poste. En vain : c’est l’écœurement qui mène en réalité le bal. Le gouverneur de la banque d’Angleterre, Sir Mervyn King, le régulateur en chef, Lord Adair Turner, sont obligés de reconnaître que la réaction de l’homme de la rue a dépassé en ampleur tout ce qu’ils avaient prévu.

Pourquoi une telle réaction ?

Parce qu’il existe depuis un an exactement un climat extrêmement délétère en Angleterre. En juillet 2011, les Britanniques découvraient que la compagnie News Corporation de Rupert Murdoch avait pris un ascendant extraordinaire sur la manière dont les affaires sont menées à tous les niveaux Outre-Manche. On ne parle pas ici simplement de l’influence excessive d’un groupe de presse sur la politique d’un gouvernement, mais de la manière invraisemblable dont cette compagnie avait perverti le fonctionnement de la démocratie. News of the World, organe de presse caniveau, appartenant à l’empire Murdoch, avait piraté les téléphones de plus de 4 000 personnes en Angleterre. Et quand des plaintes étaient déposées, elles n’aboutissaient jamais parce que Murdoch corrompait les services de police qui étouffaient alors les affaires.

La population est encore sous ce choc ? 

Certainement. Alors, quand on vient lui expliquer que les grandes banques du pays communiquaient des chiffres falsifiés concernant les taux d’intérêt prévalant sur les marchés interbancaires, et ceci pour grappiller de misérables avantages financiers ici ou là, l’écœurement apparaît en surface. On dit en français : « la goutte qui fait déborder le vase », l’expression anglaise n’est pas moins parlante : « la paille en plus qui brisa le dos du chameau ».

Mais cet écœurement renvoie-t-il aussi à la manière dont a été gérée la crise des subprimes, et ce depuis près de quatre ans ?

C’est évident. On nous a répété : « la crise des subprimes est un simple dysfonctionnement dans la manière normale dont opère la finance : la panne sera rapidement réparée ! ». Mais les nouveaux scandales, en Angleterre ou ailleurs, mettent en évidence la trame de trafics à la petite semaine dont est constitué le système financier tout entier. La finance triche sur tout et partout, même pas avec panache : médiocrement. Et ceci sous le regard nonchalant d’une classe dirigeante arrogante qui trouve évident que celui qui dispose du pouvoir arrange ses affaires selon son bon plaisir.

Pourtant, il n’a jamais été autant question de régulation…

Qui pourrait croire qu’une régulation de la finance a été adoptée et serait sur le point d’être mise en œuvre ? On se paie de mots. Aux États-Unis, la tentative de régulation que constitue le Dodd-Frank Act reste lettre morte, ses adversaires ont fait en sorte que les fonds permettant de recruter les équipes qui devraient le mettre en application, ne soient jamais réunis. Au contraire, le rouleau compresseur de la dérégulation financière poursuit sa progression inexorable, et en Europe plus particulièrement.

C’est-à-dire ? 

Que propose la Troïka constituée de la BCE, du FMI et de l’UE lorsqu’elle va imposer ses diktats en Grèce ? Que se poursuive ce mouvement de dérégulation financière. La finance dirige le monde depuis plus de trente ans. Le moyen qui lui a permis de prendre chacun en otage, c’est l’explosion du crédit que la concentration de la richesse nécessite puisqu’il ne reste aucun pouvoir d’achat aux salariés. Le seul moyen de lui faire rendre gorge est de pénaliser le pillage et la rapine : ramener la rémunération des avances que sont les dividendes à un niveau décent et le salaire des dirigeants des grandes entreprises dont le comportement nous fait trop souvent honte au niveau de leur réelle compétence – niveau très éloigné de l’opinion qu’ils s’en font personnellement.

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AUDITION DE PAUL TUCKER, VICE-GOUVERNEUR DE LA BANQUE D’ANGLETERRE, DEVANT UNE COMMISSION PARLEMENTAIRE BRITANNIQUE

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Paul Tucker, Vice-Gouverneur de la Banque d’Angleterre, a fait cet après-midi une déposition devant une commission parlementaire britannique. La raison de sa présence aujourd’hui était que dans la déposition faite le 4 juillet devant la même commission par Bob Diamond, qui était jusqu’il y a quelques jours P-DG de la banque Barclays, ce dernier avait laissé entendre que Tucker avait fait pression sur lui pour que la banque qu’il dirigeait alors mentionne pour les taux réclamés d’elle par d’autres banques pour ses emprunts, des chiffres moins élevés que ceux qu’elle soumettait. Les chiffres en question étant alors utilisés par la British Bankers’ Association pour calculer les taux d’intérêt appelés LIBOR (London interbank offered rate) : « taux interbancaire [en dollar] valant à Londres ». Lors d’une conversation entre Tucker et Diamond, le premier aurait dit au second qu’« il n’y aurait pas de mal » si la Barclays soumettait des chiffres moins élevés qu’elle ne le faisait. Tucker aurait affirmé qu’il subissait lui-même des pressions en ce sens, en provenance de membres du gouvernement de haut rang.

Si l’interprétation par Diamond de ses conversations avec Tucker était correcte, l’une des personnes à la tête de la Banque d’Angleterre enjoignait à l’un des dirigeants de la deuxième banque commerciale du pays de manipuler le LIBOR, un taux de référence faisant foi pour l’ensemble du système financier international.

Mon sentiment après avoir regardé cette audition de bout en bout est que M. Paul Tucker, candidat pressenti au remplacement de M. Mervyn King à la tête de la Banque d’Angleterre, a perdu aujourd’hui toutes ses chances. Mais bon, je suis par ailleurs quelqu’un qui imaginait que le procès de Jérôme Kerviel (le premier épisode : pas le récent procès en appel) déboucherait nécessairement sur un non-lieu.

L’explication que Tucker a offerte des événements est qu’il y avait malentendu quant au sens des conversations qu’il a eues avec Diamond. La Barclays avait à cette époque refusé une aide du gouvernement sous la forme d’une injection massive de capital parce qu’elle craignait qu’une acceptation de ces sommes aurait signifié sa nationalisation. La Barclays serait tirée d’affaire un peu plus tard grâce à un apport en capital en provenance du fonds souverain du Qatar. Le sens des propos de Tucker à l’époque étaient – selon lui hier – de s’enquérir de la bonne santé de la Barclays : les taux plus élevés que ceux de ses consoeurs qu’elle soumettait signifiaient-ils que la banque était en difficulté ?

M. Paul Tucker n’est certainement pas un grand comédien : il se verse machinalement de l’eau et se met à boire aussitôt qu’il est mis en difficulté. Il lui arrive aussi de prendre un air complétement affolé alors que l’un de ses interlocuteurs formule une question, manifestement très inquiet d’où elle pourrait mener. Il manque également d’assurance sur la question de savoir ce qui a conduit à ce qu’il soit là : alors que le président de séance souligne que la commission s’est réunie à sa demande, il commente mi-figue mi raisin que « Vous m’avez demandé de venir de mon plein gré… », ce qui conduira le président à déclarer ironiquement au moment de conclure : « Vous êtes venu à votre propre demande, dans une très large mesure ».

Qu’en tirer ? Qu’au niveau formel, nous vivons encore aujourd’hui en Occident, en démocratie. Lors de l’audition des dirigeants de Goldman Sachs, en avril 2010, j’écrivais ici-même :

À l’heure qu’il est, j’assiste à cette audition depuis deux heures. Ce qui m’épate, c’est la robustesse de ce régime démocratique, en dépit de toutes les forces qui s’opposent à son fonctionnement, en dépit des sommes colossales qui sont déversées pour le dévoyer dans son exercice quotidien. Il me semble quasi-miraculeux que des personnes, tel le sénateur Carl Levin, conservent – en dépit de la machine à broyer de l’argent – l’intégrité qui leur permet de s’opposer comme il le fait sous mes yeux, à ce rouleau compresseur.

Mon sentiment ce soir est identique : nous vivons encore en démocratie, du moins pour ce qui touche à la qualité de l’information à laquelle j’ai accès. Cette information me permet en effet de lire avec une très grande clarté entre les lignes de ce qui est déclaré, et ceci à ma très grande satisfaction.

Pour le reste, il faudrait que je puisse m’expliquer avec une satisfaction aussi grande pourquoi tout cela demeure sans conséquences, pourquoi aucune décision n’est jamais prise ensuite dans la ligne de ce que j’ai pu entendre.

Dans le cas du premier procès Kerviel, le verdict a semblé ignorer entièrement ce qui avait été dit durant les audiences. Ou plutôt, a ignoré tout ce que j’avais pu lire entre les lignes de ce qui avait été dit. Et c’est là sans doute que se situe le point essentiel : la classe dirigeante est-elle incapable elle de lire entre les lignes ? Ou bien sait-elle le faire mais compte essentiellement sur le fait qu’elle sera à peu près seule à pouvoir le faire et que le reste du monde – et tout particulièrement l’électeur lambda – n’y arrivera jamais lui de son côté, et ne lui réclamera du coup jamais de comptes ?

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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AUDITION DE BOB DIAMOND, P-DG. DÉMISSIONNAIRE DE BARCLAYS, DEVANT UNE COMMISSION PARLEMENTAIRE BRITANNIQUE

J’ai regardé en direct l’audition de Bob Diamond, qui a démissionné hier de son poste de P.-DG de la banque britannique Barclays.

Diamond est extrêmement poli mais sa tactique dans ses réponses aux questions qui lui sont posées est très habile : plus un parlementaire britannique l’interroge brutalement, plus il souligne dans sa réponse la complicité qui les liait antérieurement, recourant abondamment aux prénoms de ses interrogateurs dans les réponses qu’il fait (jouant du fait que ceux-ci seront obligés d’excuser cette familiarité comme étant un « américanisme » pardonnable au nom des bonnes relations internationales), ou disant par exemple : « John, c’est là un sujet dont, tu le sais bien, nous avons déjà eu l’occasion de discuter dans le passé, toi et moi, en de très nombreuses occasions … », etc.

L’intention de Diamond est évidemment de sauver sa réputation et ses bonus passés (dont la responsabilité, affirme-t-il, n’est pas la sienne mais celle de la Barclays). Mais pour vous et moi, qui ne les connaissons personnellement ni lui ni les autres, le sentiment qui émane de tout cela est que tous ces braves gens, accusé comme accusateurs, sont en réalité copains comme cochons et théâtralisent pour des raisons de « com » essentiellement, une hostilité convenue, un antagonisme de pure façade.

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LE TEMPS QU’IL FAIT, LE 18 MAI 2012

France, Etats-Unis, Russie, Chine, Grande-Bretagne, Espagne et Italie, Grèce

The network of global corporate control, Stefania Vitali, James B. Glattfelder, and Stefano Battiston
La traduction française, ici sur le blog : LE RÉSEAU DE CONTRÔLE GLOBAL PAR LES GRANDES ENTREPRISES, par Stefania Vitali, James B. Glattfelder, et Stefano Battiston

Sur YouTube, c’est ici.

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L’actualité de la crise : BOUTS DE COURSES, par François Leclerc

Billet invité.

Continuer d’épingler comme des papillons dans une boîte les déclarations contradictoires à propos de la restructuration de la dette de la Grèce n’a pas de sens. Comprendre en quoi ce serait « une recette pour la catastrophe » que certains annoncent (Jürgen Stark de la BCE) ou un sujet qu’il n’est « pas question de mettre sur la table » (Christine Lagarde) pourrait être plus instructif, sauf que les raisons données en restent vagues, une fois insisté avec des larmes de crocodile sur les lourdes conséquences qui en résulteraient pour la Grèce elle-même.

Une telle véhémence doit pourtant bien avoir sa justification ! Mais il ne faut pas en chercher l’origine du côté des banques françaises, qui ont toutes déclaré qu’elles pourraient soutenir l’épreuve. On croit donc comprendre qu’il est difficile, après avoir tant claironné que les banques n’avaient plus de souci, d’admettre qu’elles pourraient être déstabilisées par les effets domino potentiels d’une telle mesure honnie.

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L’actualité de la crise : PAS DE SACRE DU PRINTEMPS, par François Leclerc

Billet invité

Il va être plus difficile que prévu de présenter le prochain sommet comme un véritable sacre, comme José Manuel Barroso, président de la Commission de Bruxelles, s’est imprudemment aventuré à l’espérer, en déclarant : « L’Union européenne fait actuellement un énorme pas en avant, qui aurait été inimaginable il y a un an ».

Non seulement le Portugal, désormais au centre de la zone des tempêtes, va devoir se résoudre à rejoindre la Grèce et l’Irlande dans le camp des condamnés – même si pour éviter une fâcheuse simultanéité avec le sommet, un petit répit va lui être accordé – mais parce que l’accord acquis lors de la réunion des ministres européens des finances ne tient plus, remis en cause par Angela Merkel sous la pression des parlementaires de sa majorité. Le financement de l’actuel fonds de stabilisation financière (EFSF) et de son successeur, le MES, est en question.

Il en résulte une double conséquence : l’Espagne est désormais en première ligne, et les moyens de financement pour l’aider, si nécessaire, ne répondent pas à l’appel dans l’immédiat. La fin du mois de juin prochain a été fixée comme date butoir pour parvenir à un accord financier, mais la partie s’annonce délicate en raison de l’évolution de la situation politique allemande, d’autant que de nouvelles défaites aux élections régionales menacent la majorité au Bundesrat, la seconde chambre.

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L’actualité de la crise : LEUR POLITIQUE DU PIRE, par François Leclerc

Billet invité.

Régulièrement, un responsable de haut niveau abandonne pour un bref instant ses postures les plus convenues et se permet de lâcher publiquement une vérité. Au début du mois, Mervyn King, gouverneur de la Banque d’Angleterre, avait déjà défrayé la chronique de ce petit monde en s’étonnant que « le niveau de colère ne soit effectivement pas plus élevé qu’il ne l’est ».

Jean-Claude Junker, chef de file de l’Eurogroup, n’y a pas davantage été de main morte le 18 mars, en déclarant à l’occasion d’une conférence où il défendait l’instauration d’une taxe européenne sur les transactions financières  : « Il faut que les responsables du marasme de ces dernières années passent à la caisse ». Expliquant sans fard qu’« il n’est pas possible que l’économie financière, elle, continue à distribuer des bonus comme s’il ne s’était rien passé. Les gens ne l’accepteront pas, tout cela ne peut que finir avec une remise en cause du système économique et politique ».

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LA GRANDE BRETAGNE A L’ENCAN ?, par Emmanuel Quilgars

Billet invité

Quand on n’a plus d’argent pour payer ses dettes, on vent les bijoux de famille, n’est-ce pas ? Pourquoi alors l’Etat britannique ne ferait-il pas ce que les particuliers font d’eux-mêmes quand ils sont endettés ? C’est cette idée simple que, le lundi 7 mars, la chaîne publique Channel 4 a voulu expérimenter avec ses téléspectateurs, dans le cadre de l’émission Dispatches : « Selling off Britain » (littéralement : « vendre/liquider la Grande-Bretagne »).

Rappelons le contexte : au mois de février dernier, le gouvernement Cameron a été contraint de renoncer à son projet de vendre au moins la moitié des 258 000 hectares de forêts du pays. Un projet mal ficelé (il est apparu que l’opération ne serait pas rentable pour le Trésor, rien de garantissait l’accès du public aux forêts privatisées, etc.), une mobilisation citoyenne massive (une pétition de plus de 500 000 signatures, des manifestations ponctuelles) et une opinion largement hostile à la vente du domaine forestier (84 % selon un sondage) ont eu raison de cette « folie » (selon le mot d’Ed Miliband, le leader travailliste).

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L’actualité de la crise : IMPROBABLE GOUVERNANCE A DAVOS, par François Leclerc

Billet invité

Pour peu que l’on farfouille un peu, le Forum de Davos peut décidément receler des perles. Le soulèvement égyptien en a largement occulté le retentissement, mais n’a rien enlevé de l’intérêt aux événements où l’on n’accède que muni du précieux sésame qu’est le White badge, où le off the record est de rigueur.

Que retiendra-t-on de cette édition ? Ce ne sera ni l’ode à l’euro entonnée à la tribune par ceux-là mêmes qui ne disent pas comment ils vont le défendre, ni les exposés de politique économique diamétralement opposés de David Cameron et Tim Geithner, l’un en faveur de la rigueur budgétaire, l’autre soucieux de ne pas entraver la croissance. Car ces numéros étaient trop convenus.

Non, ce seront les propos restés confidentiels, tenus lors d’une réunion strictement privée organisée par les représentants des mégabanques, sous la présidence de Jamie Dimon (JP Morgan Chase), avec la participation présumée de Peter Sands (Standard Chartered), Brady Dougan (Crédit Suisse) et Bob Diamond (Barclays).

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L’actualité de la crise : PLÉTHORE DE DILEMMES, par François Leclerc

Billet invité

La politique est l’art du possible prétendent certains, d’autres préfèrent considérer que c’est au contraire celui de repousser ses limites. Les dirigeants occidentaux sont partisans de la première conception, mais ils se heurtent en conséquence à des choix qui ne présentent que de mauvaises solutions.

Que ce soit aux Etats-Unis ou en Europe – de manière plus aiguë dans ce dernier cas, tout du moins pour l’instant – ils sont confrontés à un même dilemme d’ordre général : comment en même temps réduire le déficit public et favoriser la croissance, ce qui y contribuera par la suite ? L’impasse étant faite sur la seconde option , un sacré pari sur l’avenir est tenté.

En Europe, un autre dilemme reste entier : si une restructuration de la dette souveraine des Etats entrés dans la zone des tempêtes est inévitable, comment en protéger les banques dont il est depuis le début de la crise attendu une solution qui ne vient pas ? Nous sommes là dans une application du principe des vases communicants particulièrement pernicieuse.

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L’actualité de la crise : DÉRISOIRE THÉÂTRE D’OMBRES, par François Leclerc

Billet invité.

Dans les transports collectifs, gain de cause est donné à ceux qui veulent que les fenêtres soient fermées. C’est à peu de choses près ce qui est en train de se passer en Europe, à une autre dimension. Afin de maintenir la cohésion ébranlée de leur coalition, les Allemands viennent d’obtenir que le minimum possible soit décidé à propos du fonds de stabilité financière (EFSF), dont l’augmentation des moyens était réclamée par beaucoup, dont la commission européenne.

Afin de pouvoir faire état de leur fermeté – politiquement payante, pense le gouvernement Allemand – il est dorénavant uniquement envisagé d’aménager l’enveloppe du fonds afin de pouvoir en utiliser plus que les 250 milliards d’euros effectivement disponibles pour des sauvetages, en raison de la nécessité de sur-garantir les emprunts du fonds afin d’obtenir la note AAA et le meilleur taux possible. C’était et cela reste pas suffisant, vu ce qui peut intervenir.

Tout le reste, l’augmentation de l’enveloppe du fonds, la possibilité pour lui d’acheter des obligations à la place de la BCE, ou la diminution des taux des aides financières… tout est renvoyé au mieux à plus tard, peut-être aux 23 et 24 mars, lors du prochain Conseil européen.

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L’actualité de la crise : TRANCHE DE MAUVAISE VIE, par François Leclerc

Billet invité.

La vie des banques est passionnante, la suivre ne l’est pas moins.

Aux Etats-Unis, on apprenait ainsi que deux cadres supérieurs de Goldman Sachs étaient en train de réunir des fonds afin de constituer un nouvel hedge fund, présenté comme indépendant de la banque et qui sera basé à Londres. Plus précisément, ce sont les responsables de Goldman Sachs Principal Strategy desk (GSPS), la plus lucrative des divisions internes, qui ont trouvé – pour commencer – 300 millions de dollars auprès d’un important hedge fund suédois, Brummers & Partners. Celui-ci va également prendre une participation dans la nouvelle structure, dont le nom n’a pas encore été rendu public.

Cette opération succède à d’autres de même nature, effectuées au fils des ans par d’autres cadres de GSPS, mettant cette fois-ci un point final à l’activité spéculative sur fonds propres de Goldman Sachs, désormais interdite par la loi Dodd-Frank. Sans que l’on puisse clairement établir de liens financiers entre ces hedge funds et l’ancien employeur de leurs managers, tout en enregistrant la confirmation que, comme annoncé, l’interdiction des activités sur fonds propres (proprietary trading) allait inévitablement renforcer ce qui est appelé aux Etats-Unis le shadow banking, la banque de l’ombre.

Morgan Stanley, pour ne pas être en reste, vient d’annoncer qu’elle a signé un accord avec les salariés de sa division en charge de la même activité, pour la leur vendre.

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L’actualité de la crise : THE CITY, FOR EVER !, par François Leclerc

Billet invité.

Pas de conte pour Noël et pas de bonnes résolutions pour le Nouvel An ! Tout au plus aurait-il pu être fait appel à Dickens et à son personnage détestable de Mr Scrooge, dans A Chrismas Carol, pour dépeindre la vision du monde des milieux financiers, mais Martin Wolf a déjà utilisé le procédé dans sa dernière et féroce chronique du Financial Times.

Abandonner la fiction et redescendre sur terre s’impose, d’autant plus que l’actualité – comme nous nous y sommes accoutumés au fil des ans – fournit une ample et édifiante matière à commentaire. La City de Londres est ainsi le théâtre d’une histoire exemplaire, ses représentants du haut du panier feraillant avec acharnement contre les projets de la coalition gouvernementale formée par les Tories et les LibDem, ce qui est tout de même un peu surprenant, indeed ! Faut-il que la période soit pleine d’imprévus…

L’affaire s’est mal engagée à propos des bonus, thème choisi pour faire passer la pilule, en raison de sa forte portée symbolique en ces temps d’austérité non partagée. Puis elle s’est poursuivie sur un sujet moins grand public, mais à plus forte répercussion : l’éventualité d’une séparation entre les activités risquées et traditionnelles des banques. Une commission ayant été mise en place par le gouvernement pour l’étudier, ce qui semble déjà être en soi intolérable pour ces messieurs.

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L’actualité de la crise : MANQUE DE RESSOURCES, par François Leclerc

Billet invité

Le silence peut parfois être plus inquiétant qu’autre chose. C’est le cas en Europe, où nous sommes loin d’en avoir fini. La fin de l’année est une occasion choisie par les médias pour faire le point, amenant son lot de rétrospectives.

Revenant sur la fameuse promenade d’Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy sur les planches de Deauville, le 18 octobre dernier, les journalistes du Wall Street Journal viennent de mettre en perspective l’épisode irlandais de la crise européenne et la mise en scène pour les médias de leurs pas de deux. Ils relatent la tentative très politique et maladroite des deux dirigeants européens de maîtriser des événements qui leur échappent des doigts et les poussent à agir. Sous la forme de ce qu’ils savent faire le mieux : passer un compromis. Sans voir plus loin, convaincus une fois de plus que le pouvoir qu’ils expriment sera suffisant.

De quoi est alors fait ce deal, que l’on leur reprochera d’avoir passé à la sauvette et imposé aux autres ? D’un nouveau montage destiné à financer les pays touchés par la tempête, qui prévoit de renouveler et rendre permanent un dispositif de stabilisation financière initialement prévu comme provisoire. De soulager un peu la pression sur les Etats, afin qu’ils réduisent la voilure de leurs déficits, en faisant passer à la trappe l’automaticité des sanctions frappant les réfractaires, mesure souhaitée par les Allemands. Et de faire passer à la caisse les banques européennes, principales créancières des Etats.

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L’actualité de la crise : DES FRACTURES QUI NE SE RÉDUISENT PAS, par François Leclerc

Billet invité.

Il n’y a pas que nos sociétés qui soient à deux vitesses, l’Europe aussi en a pris le chemin. Etrange et frappante similitude, qui veut que les inégalités s’accroissent, aussi bien entre pays qu’au sein de chacun d’entre eux. Persévérant ainsi dans ce qui a été considéré – par les plus éclairés – comme cause majeure de la crise dans laquelle nous restons plongés : la distribution inégale de la richesse. Faut-il s’en étonner ?

Tandis que les agences de notation continuent de dégrader à tour de bras la note de l’Europe d’en-bas, l’écart s’est désormais creusé sur le marché obligataire avec celle d’en-haut. L’accès au marché financier est devenu hors de prix pour les pays dans le besoin et en comparaison presque donné pour les riches. Déroutante constatation : l’argent n’a pas le même prix pour tout le monde.

Entrés à reculons dans des dispositifs infernaux de sauvetage, la Grèce et l’Irlande se préparent à devoir repousser toujours plus loin toute perspective de sortir de ceux-ci et de recouvrir leur autonomie financière, en attendant que d’autres les rejoignent dans leur calvaire. Car il semble qu’une fois la pente descendue, elle ne puisse plus être remontée. Comme si l’ascenseur social – dont on sait qu’il ne fonctionne plus – avait trouvé à une autre échelle son équivalent.

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L’actualité de la crise : DEUX POIDS, DEUX MESURES, par François Leclerc

Billet invité

Réunis jeudi et vendredi prochains en Conseil européen, les chefs d’Etat et de gouvernement vont ramasser les copies pour adopter à l’unanimité un communiqué final avec pour objectif de stopper la cacophonie de ces derniers jours. Un projet de texte a déjà fuité auprès de la BBC, qui s’en tenait au minimum décent, mais les débats se sont depuis élargis à un nouveau sujet, une augmentation de capital de la BCE ayant entretemps été posée sur le tapis.

Rien toutefois ne présage – on s’en doute un peu – que les réponses qui vont être apportées en fin de semaine vont changer la face de l’Europe.

La crise part pourtant dans tous les sens. La nouveauté réside dans le développement de la protestation dans plusieurs pays : après le Portugal, la Grèce, l’Irlande, ce sont le Royaume-Uni et l’Italie qui connaissent leurs premières grandes manifestations, emmenées par les étudiants qui jouent leur traditionnel rôle d’éclaireurs. Si elles ont en commun de ne pas avoir de débouché politique revendiqué, la situation générale devrait être considérée comme inquiétante par ceux qui sont au pouvoir ou aspirent à y accéder.

En ce sens, la crise n’est pas devenue uniquement sociale, elle est également profondément politique, car mettant en évidence l’absence de répondant pouvant la canaliser. Les bonnes âmes parleront de montée du populisme et du danger des extrémismes, mais elles n’offriront pas pour autant d’alternatives, cloîtrées dans le cadre étroit de la rigueur – dont elles ne savent ni ne veulent sortir – avec des mots creux et des programmes timorés pour seule vaine promesse.

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L’actualité de la crise: LE GRAND JEU ET LES PETITS GARÇONS, par François Leclerc

Billet invité.

Les projecteurs sont braqués sur l’Europe, et plus particulièrement sur la zone euro, depuis que le grand jeu s’y est déplacé et installé. Ce qui ne devrait pas faire oublier le reste du monde, en particulier les pays développés. Où en sont donc les Etats-Unis, le Japon et le Royaume Uni ? Sont-ils dans la même impasse que la zone euro, qui s’enferre dans sa propre crise ?

Aux Etats-Unis, c’est la Fed qui joue le rôle du sauveur. Bien qu’elle ne semble pas trop assurée de son affaire et ne cesse d’expliquer que l’Etat fédéral doit également jouer le sien afin de conjointement relancer l’économie. A ce point que son président, Ben Bernanke, laissait dernièrement entendre qu’après le QE 2, un QE 3 serait envisageable. En termes moins elliptiques, qu’un nouveau round de quantitative easing (assouplissement quantitatif) serait si nécessaire engagé, se traduisant par un nouveau programme d’achats d’obligations américaines.

De son côté, l’administration Obama s’adapte à la situation politique créée par la victoire des républicains à la Chambre des représentants, où ils vont être majoritaires dès la nouvelle législature. Faisant face à de très virulentes offensives, elle concède des compromis peu glorieux. Ils n’augurent pas dans l’immédiat d’une réduction du déficit budgétaire, tant en raison de la prolongation pour deux ans de la détaxe dont bénéficiaient les revenus les plus élevés que des délicates discussions au sein de la commission ad hoc chargée d’étudier entre parlementaires des deux bords des mesures de réduction de celui-ci.

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