L’ENA HORS LES MURS, « 2012 : après la crise, la crise », décembre 2012

Le courage n’a peut-être pas entièrement disparu de nos sociétés post-modernes, mais si une chose fut claire entre toutes en 2012 : il avait en tout cas déserté le niveau de responsabilité où se décident la politique des États. Atermoiements et attentisme constituèrent la politique de ces nations dans la cordée zone euro qui n’avaient pas encore dévissé et dont la seule préoccupation était de ne pas rejoindre celles qui pendaient déjà dans le vide.

Tous les efforts étaient consacrés à cela. Tout le sang s’étant concentré dans les muscles, le cerveau s’en était manifestement vidé : de l’austérité au « choc de compétitivité », pas une seule des formules ayant prouvé leur inanité au fil des âges, qui n’ait été promue alors comme la panacée qui mettrait fin aux tourments de l’heure.

Une interprétation charitable du processus était qu’il s’agissait d’hystérèse : adopter pour un problème la solution qui lui convenait plusieurs dizaines d’années auparavant mais aujourd’hui surannée. En réalité, ces prétendues solutions n’en avaient jamais été : elles n’étaient rien d’autre que des a priori idéologiques, trouvant leur justification dans le meilleur de cas dans ce discours apologétique auquel les financiers recourent quand il s’agit pour eux de s’adresser aux politiques, qui a pour nom : « science » économique.

Quant aux nations de la zone euro qui pendaient elles déjà dans le vide, leur préoccupation n’était plus que de sauver la face, les mesures qui leur étaient imposées par la Troïka (Union européenne, Banque centrale européenne, Fonds Monétaire International), faisaient partie de l’arsenal classique du FMI et de la Banque mondiale, mesures ayant eu le triste privilège de faire reculer le niveau d’éducation et de faire baisser l’espérance de vie dans les pays où elles furent mises en application.

On eut ainsi l’occasion d’apprécier dans un rôle de commedia dell’arte, Mariano Rajoy, premier ministre espagnol :

– Les nations encore en forme de la zone euro : « Nous allons t’aider ! Mais à notre manière – tu vas voir ! »

– Mariano Rajoy : « Non ! Non ! pas encore ! » (il recule et fait semblant de tituber. Il adresse au passage moult clins d’œil à la salle).

Que de théâtre ! de ceux qui n’arrêtent pas de prendre la salle a témoin parce qu’ils sont déjà morts plus qu’à moitié, à ceux qui s’efforcent du survivre jusqu’à la fin de leur mandat pour pouvoir passer, comme une délivrance, la patate chaude à l’opposition. Toute rodomontade passée sur le monde de la finance comme étant le véritable adversaire, fut ainsi rapidement remisée au magasin des accessoires.

Si l’Europe sembla bénéficier d’un sursis en 2012 – sursis qui fut bien entendu interprété comme une sortie de la crise par ceux à qui la logique des choses financières échappe entièrement – ce fut essentiellement pour deux raisons : la restructuration de la dette grecque et l’opération LTRO de la Banque Centrale Européenne pour des instruments de dette à trois ans.

La Grèce restructura en février la partie de sa dette que détenait le secteur privé. Curieusement, ce fut le syndicat des plus grosses banques à l’échelle du globe : le IIF (Institute of International Finance) qui prit l’initiative d’une PSI (private sector involvement), une restructuration dont la décote s’élevait à 53,5 %, et dont le coût total, en raison d’un rééchelonnement concomitant, équivalait à une décote globale de 75%. Pour la première fois depuis le début de la crise en 2007, un défaut venait sanctionner une dévalorisation de fait de la dette et les créanciers se voyaient pénalisés. Jusque-là, les primes de risque (au montant le plus souvent spéculatif car déterminé par le marché des positions « nues » sur Credit-Default Swaps) incorporées par le marché des capitaux dans le coupon exigé des pays emprunteurs en difficulté, n’étaient pas traitées en tant que telles, à savoir comme primes de risque, mais comme une simple aubaine pour les prêteurs. La zone euro elle-même avait auparavant pratiqué ce sport-là, exigeant par exemple de la Grèce qu’elle verse des intérêts dont le niveau contenait la prime de risque – alors même que la zone euro se portait garante de ces prêts – mais aussi la part spéculative reflétant l’impact des positions nues sur Credit-Default Swaps.

Les opérations Long-Term Refinancing Operations (LTRO) de la BCE étaient déjà permises mais il n’avait jamais été envisagé que des prêts aux banques soient garantis par des instruments de dette d’une maturité aussi longue que trois ans. Ce fut là la nouveauté : les banques commerciales les plus exposées se virent offrir l’opportunité d’échanger provisoirement la dette souveraine en leur possession pour de l’argent liquide au taux d’intérêt défiant toute concurrence de 1%. L’opération LTRO, initiée en décembre 2011 pour un montant de 489,2 milliards d’euros, vit son volume doubler en février, avec une opération portant cette fois sur 529,5 milliards, pour dépasser donc au total les mille milliards d’euros. Plus de 500 banques s’alimentèrent en fonds en décembre, auxquelles vinrent s’ajouter 800 banques en février.

Les banques des nations de la zone euro ayant dévissé se montrèrent acquéreuses : Grèce, Irlande, mais pas elles seulement : celles de l’Espagne et de l’Italie aussi. Les banques qui se refinançaient de cette manière apportaient du collatéral en garantie et la question de la qualité de celui-ci se posa rapidement, même si la BCE modulait le montant prêté en fonction de cette qualité-même.

Que valait véritablement la dette grecque détenue par des banques grecques, ou la dette espagnole détenue par des banques espagnoles, désormais mises en gage auprès de la Banque Centrale Européenne ? Le choc en cas de défaut de la Grèce ou de l’Espagne ne s’était-il pas tout simplement déplacé de leurs banques vers la BCE ? Mario Draghi, à la tête de celle-ci avait assuré qu’il « ferait tout ce qu’il faudrait » pour sauver l’euro, mais avait-il été judicieux de transformer, comme il l’avait fait, la BCE en « bad bank », en banque de défaisance, à l’échelle de la zone euro ?

La zone euro ne fut pas seule en difficulté en 2012. En août 2011, les États-Unis avaient atteint le plafond légal de leur dette souveraine. Un bras de fer avait eu lieu entre républicains et démocrates. Un compromis de dernière minute avait été conclu qui permettait de relever de douze mille milliards de dollars à quatorze le plafond de la dette mais consistait essentiellement à repousser la solution des questions épineuses à plus tard. À défaut de trouver une véritablement solution d’ici-là, des coupes drastiques interviendraient automatiquement à la fin 2012 dans les budgets militaires et ceux des prestataires de service du secteur de la santé, époque à laquelle prendraient fin également les « cadeaux » fiscaux aux Américains les plus riches que leur avait octroyés George Bush. L’ensemble se voyait qualifié de « falaise fiscale » et sa résolution constituait la première épreuve qu’aurait à affronter Obama lors de son second mandat.

La Chine atteignait en 2012 le point critique de son cycle décennal de renouvellement de sa direction, quand celle-ci se voit remplacée d’un coup. Un fléchissement dans les exportations dû à la demande anémique des États-Unis et de l’Europe, vint s’ajouter au drame de la chute de Bo-Xilai, jusque-là vedette du courant des « princes rouges », les enfants des héros de la révolution communiste, en raison du meurtre par sa femme Gu Kailai d’un homme d’affaire britannique. Des hésitations nombreuses furent observées, qui aboutirent à la création d’une chimère où se trouvaient combinés les courants antagonistes du conservatisme et de l’innovation. Le discours inaugural du nouveau chef du parti/président/commandant des armées, Xi Jinping, n’était pas sans rappeler celui que Woody Allen avait un jour attribué à un doyen d’université : « Plus que jamais dans l’histoire, l’humanité se trouve aujourd’hui à un carrefour. L’une des voies conduit, au-delà du désespoir, à une désespérance absolue. L’autre à l’extinction totale. Espérons que nous saurons faire le bon choix » (« My Speech to the Graduates », dans Side Effects 1975).

La Grande-Bretagne avait perdu toute confiance dans ses élites depuis qu’à la suite du meurtre d’une jeune fille, les agissements criminels de l’empire de presse Murdoch étaient accidentellement apparus en surface en 2011 : écoutes par ses journalistes de vedettes de l’actualité ou de membres de la famille royale, mais aussi de l’entourage de soldats britanniques morts en Irak et en Afghanistan ou de victimes des attentats sanglants de Londres en 2005, corruption ensuite des policiers chargés d’enquêter sur ces méfaits et classant sans suite les plaintes déposées. L’écœurement croîtrait encore en 2012 lorsque serait révélé le comportement pédophile de certaines présentateurs-phares de la BBC, couverts au fil des années par leur direction. À l’automne 2008, au plus fort de la crise, un scandale avait éclaté, relatif à la fixation du LIBOR, le taux d’intérêt déterminé par le marché des capitaux pour les prêts interbancaires libellés en dollars en-dehors du marché domestique américain. À l’époque où il avait éclaté, le scandale n’avait fait la une que dans la presse financière, mais au moment où les premières sanctions tombèrent en 2012, l’exaspération de l’opinion publique britannique devant le comportement de ses élites donna un tel retentissement à l’affaire que les régulateurs furent pris à contre-pied. La direction de la banque Barclays fut décapitée, mais la suspicion déborda sur les régulateurs eux-mêmes : Paul Tucker, en qui l’on voyait le successeur probable de Mervyn King à la tête de la Banque d’Angleterre, se déconsidéra lors de sa déposition devant une commission d’enquête, perdant ainsi toute chance de nomination. Mervyn King lui-même n’en sortit pas indemne.

Mises à part des malversations à la petite semaine dans les salles des marchés des banques incriminées, les manipulations du LIBOR intervenues en 2008 visaient en fait à protéger le système financier contre son effondrement total. Ironiquement donc, la fameuse « main invisible » d’Adam Smith se voyait condamnée et imposée des amendes faramineuses, une des rares fois où elle avait eu l’occasion de se manifester véritablement. Signe des temps, 2012 fut fertile en paradoxes de ce genre.

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96 réflexions sur « L’ENA HORS LES MURS, « 2012 : après la crise, la crise », décembre 2012 »

  1. M. Jorion à propos de la manipulations du LIBOR en 2008 :  » Ironiquement donc, la fameuse
    « main invisible » d’Adam Smith se voyait condamnée et imposée des amendes faramineuses, une des rares fois où elle avait eu l’occasion de se manifester véritablement. »

    Hi, Hi, trop drôle !

  2. Bonsoir Monsieur Jorion. »Le système des partis est mort »,écrivez-vous dans un de vos commentaires.A l’appuis de votre propos auquel je souscris entièrement,je renvoie à l’ouvrage magistral de Pierre-Jean Denis intitulé: »histoire de la sociologie »(réédité en 2008 aux PUFs),et plus particulièrement à son exposé de la théorie du sociologue suisse Roberto Michels au sujet des dits partis politiques.En effet, Monsieur Michels a été l’auteur,voilà tout juste un siècle,d’un ouvrage consacré à la génèse et l’évolution des partis politiques ou il s’attache à montrer la différence ,pour ne pas dire le gouffre quasi-abbyssal entre simples militants de base et appareil bureaucratique du parti politique en question:tant que le parti végète dans l’opposition,les idéaux demeurent chastes et purs (si l’on peut dire!),mais dès que le parti conquiert enfin le pouvoir,le phénomène de bureaucratisation s’accentue car le parti devient un véritable vivier pour ambitions personnelles diverses et variées et les idéaux premiers passent à la trappe: les militants sont réduits à l’état d’automates voués exclusivement au collage d’affiches….et rien que cela(Michells a appliqué sa théorie aux syndicats également).En ce qui concerne les élites,Monsieur Denis nous expose la pensée de Villfredo Paretto à ce sujet: le célèbre sociologue italien a élaboré la théorie dite de la « circulation des élites »:en effet , Paretto récuse toute forme de discours à visée téléologique du style parousie du Christ chez les chrétiens à la fin des temps ou victoire inévitable de la classe ouvrière devant mener au bonheur inéffable et aux joies indiscibles de la dictature du prolétariat ,comme chacun sait…Paretto est convaincu que de tout temps,les « élites »,de part la subtile complexité des liens noués à travers le temps autour d’intérets communs dont le « vulgum peccus » est irrémédiablement exclu,parviennent toujours à se perpétuer et à maintenir leur maimmise sur les autres éléments de la société…Bref, c’est le serpent qui se mort la queue, « that’s the same old song » et en desespoir de cause …J’ai hâte d’être au 21 décembre !! D’ici là, je vous souhaite un joyeux « fiscal cliff »!!!

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