L’actualité de la crise : TRANCHE DE MAUVAISE VIE, par François Leclerc

Billet invité.

La vie des banques est passionnante, la suivre ne l’est pas moins.

Aux Etats-Unis, on apprenait ainsi que deux cadres supérieurs de Goldman Sachs étaient en train de réunir des fonds afin de constituer un nouvel hedge fund, présenté comme indépendant de la banque et qui sera basé à Londres. Plus précisément, ce sont les responsables de Goldman Sachs Principal Strategy desk (GSPS), la plus lucrative des divisions internes, qui ont trouvé – pour commencer – 300 millions de dollars auprès d’un important hedge fund suédois, Brummers & Partners. Celui-ci va également prendre une participation dans la nouvelle structure, dont le nom n’a pas encore été rendu public.

Cette opération succède à d’autres de même nature, effectuées au fils des ans par d’autres cadres de GSPS, mettant cette fois-ci un point final à l’activité spéculative sur fonds propres de Goldman Sachs, désormais interdite par la loi Dodd-Frank. Sans que l’on puisse clairement établir de liens financiers entre ces hedge funds et l’ancien employeur de leurs managers, tout en enregistrant la confirmation que, comme annoncé, l’interdiction des activités sur fonds propres (proprietary trading) allait inévitablement renforcer ce qui est appelé aux Etats-Unis le shadow banking, la banque de l’ombre.

Morgan Stanley, pour ne pas être en reste, vient d’annoncer qu’elle a signé un accord avec les salariés de sa division en charge de la même activité, pour la leur vendre.

La même mégabanque, ainsi que JP Morgan Chase, viennent d’obtenir de la Commission chinoise de régulation des opérations en bourse l’autorisation de créer des co-entreprises avec des maisons de courtage chinoises. Elles rejoindront Goldman Sachs, Deutsche Bank et le Crédit Suisse, qui les ont précédés. Les mégabanques du monde entier se précipitent toutes sur le marché chinois, afin de participer au développement des marchés d’actions et d’obligations, ainsi qu’aux expérimentations de produits plus sophistiqués. Il ne faut pas être en retard pour prospecter ce nouvel Eldorado, où l’on apprends à jouer dangereusement avec les allumettes.

A chacun son paradis artificiel. La Société Générale va dans cet esprit installer à New York une filiale de Société Générale Private Banking. Comme son nom l’indique, cette structure sera dédiée à la gestion de fortune, plus discrètement appelée gestion de patrimoine, pour rester entre gens biens et de biens. Il est dans les ambitions de la Société Générale – qui a d’ailleurs intitulé son plan de développement Ambition 2015 – de doubler son chiffre d’affaires dans cette activité, anticipant d’audacieuses prévisions selon lesquelles les riches allaient devenir plus riches.

Chaque pays a ses traditions bancaires et ses points forts. C’est ainsi que vient de réapparaître à Moscou un célèbre russe, élu à la Douma puis pensionnaire d’un établissement pénitencier pendant quatre petites années, pour fraude fiscale. Son patronyme est Sergueï Mavrodi, célébré pour être l’auteur d’une gigantesque pyramide de Ponzi en 1994, qui s’est brutalement effondrée. Un bâtisseur émérite qui avait négligé quelques petits défauts structurels de construction, dont ont pâti des centaines de milliers de russes. Ayant payé sa dette à la société, et non pas à ses victimes, il vient d’annoncer la création d’un nouveau « réseau financier » … jurant qu’il ne toucherait pas à l’argent « d’un seul doigt », reconnaissant ainsi qu’il l’avait auparavant fait par poignées. Comment dit-on pigeon en Russe ?

D’autres activités bancaires menacent elles aussi de s’écrouler sous le poids d’un système pyramidal toujours en cours d’effondrement. Le secteur des banques régionales a déjà connu des centaines de faillites, mais il est à la recherche de nouveaux moyens pour tenter de consolider des centaines de milliards de dollars de prêts commerciaux hypothécaires proches de faire défaut. On a paré jusqu’à maintenant au plus pressé, en repoussant l’échéance des prêts, mais cela ne va plus être possible, car 1.500 milliards de dollars d’en-cours vont arriver à maturité dans les 4 prochaines années. Les 100 plus importantes banques régionales en taille de bilan ont 25% de ce type d’actifs en portefeuille, selon les spécialistes. Le marché est grand ouvert : on va voir se multiplier les acquisitions de banques, aboutissant à une nouvelle concentration, les acquéreurs achetant à la fois ces actifs douteux et les activités de dépôt sur lesquels ils lorgnent.

Un tel rapide tour du monde bancaire occidental serait totalement incomplet s’il n’était fait une escale à Londres. Une audition sur la question des bonus devant une commission des Communes de Bob Diamond, le nouveau patron de Barclays, allant y laisser quelques traces. Soumis à un feu roulant de questions de parlementaires de tous bords, celui-ci n’avait voulu promettre plus – devant tant de véhémence – que de faire « tout son possible pour encourager à la retenue » sur la question des bonus, se déclarant « sensible à l’opinion publique ». Sans toutefois aller jusqu’à remettre en cause son propre bonus, estimé selon la presse à 9,6 millions d’euros.

Les bonus distribués par les banques britanniques devraient cette année atteindre 8,4 milliards d’euros au total. Une somme justifiée, selon un argument désormais classique et employé par Bob Diamond, puisqu’il s’agit ni plus ni moins que « d’attirer et retenir les meilleurs talents » à la City. David Cameron, le premier ministre, a été sensible a l’argument, puisqu’il a remisé les projets d’impôt spécial sur les bonus, que les travaillistes avaient mis en place à titre provisoire et que les LibDem auraient aimé voir réintroduits. Selon le Times, il aurait donné « à contre-coeur » son feu vert aux bonus des banquiers, c’était bien le moins.

Il ne faudrait pas tirer de leçons prématurées de ces informations glanées au fil de l’actualité ces derniers jours. Mais simplement noter le tour que prennent les choses, dans ce monde éthéré de la finance…

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99 réflexions sur « L’actualité de la crise : TRANCHE DE MAUVAISE VIE, par François Leclerc »

  1. oups …. erreur de manip M. le modo – je reprends

    Rien ne remplace la littérature !

    Le peuple, l’argent, les banques : je lis dans César Birotteau paru en 1837 ceci : « Aussi, quand il n’y a plus , non pas d e religion, mais de croyance chez un peuple, quand l’éducation première y a relâché tous les liens conservateurs en habituant l’enfant à une impitoyable analyse, une nation est-elle dissoute car elle ne fait plus corps que par les ignobles soudures de l’intérêt matériel, par les commandements du culte que créé l’Egoïsme bien entendu”.

    Pour les banques dans la littérature, il faut absolument lire La fortune de Sila de Fabrice Humbert paru aux éditions Le Passage (18€)

  2. nicolas doze de bfm a regardé fr 2 hier soir.
    il n’ a pas aimé l’état d’ esprit
    si on commence à faire de vrais débats contradictoires, ou va t’ on !

    1. Sur France-Inter :

      “Le grand bond en arrière
      Le mercredi 12 janvier 2011”
      http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2083
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      “Au lendemain de la diffusion de “Fric, krach et gueule de bois : le roman de la crise”, hier sur France 2, retour sur une explication de la crise par Serge Halimi autour de son livre “Le grand bond en arrière”. Comment est-on passé à un nouveau capitalisme orienté par les seuls verdicts de la finance ?
      Première diffusion le 2 juillet 2004″
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      le lien pour “Voir ou revoir le Roman de la crise”
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      “Le grand bond en arrière.” sous-titre “Comment l’ordre libéral s’est imposé au monde”, de Serge Halimi (Fayard – janvier 2006)”

    2. Merci Cécile,

      Serge Halimi est peu souvent cité, pourtant cela fait déjà de nombreuses années qu’il analyse et commente la politique US dont c’est un fin connaisseur. (Il est d’ailleurs docteur en sciences politiques de l’Université de Berkeley.)

      Dommage aussi que Le grand bond en arrière (allusion ironique au grand bond en avant décrété par Mao T’sé Toung en 1957), son livre paru en 2004 ne soit pas paru depuis lors en édition poche, ce qui lui aurait donné une plus large audience. C’est il me semble un des premiers livres en français qui traite de la conquête idéologique du néo-libéralisme dans le monde occidental.

      Le livre est parfois un peu brouillon, mais l’accumulation des données et des analyses concordantes parvient à restituer un tableau d’ensemble qui dresse un constat accablant aussi bien pour la droite que pour la gauche à partir des années 80. S’agissant de la politique française les méthodes électorales d’un Sarkozy — qui n’a rien inventé — sont préfigurées dans l’analyse de la politique US, ainsi de celle qui est observée dès les années 60 quand le discours sur l’Etat providence n’est plus assumé politiquement tandis que le sentiment ethnique est exploité à des fins électorales, notamment en opposant “petits blancs” pauvres et noirs profiteurs vivant des allocations …

    3. “n’est plus assumé politiquement tandis que le sentiment ethnique est exploité à des fins électorales, notamment en opposant « petits blancs » pauvres et noirs profiteurs vivant des allocations …”

      oui, notre sous-vers-rien a bien tété la mamelle de deubleyou, sur bien des sujets ….

  3. Kierkegaard :

    l(OC X 237) : “Vraiment, si l’on peut penser parfois avec un certain soulagement que César fit brûler toute la bibliothèque d’Alexandrie, on pourrait aussi avec une réelle bonne intention souhaiter à l’humanité de se voir retirer cette surabondance de savoir pour lui apprendre ce qu’il en est de vivre en homme.” [3] Vivre en homme, pouvoir écrire et surtout dire : JE, ce qu’empêche l’époque du ON : c’est l’affirmation, banale chez Kierkegaard et réitérée jusqu’à sa mort, d’une exacerbation de la verte primitivité dont l’absence est le signe indubitable du déclin des temps modernes (…)

    La pensée de Kierkegaard doit nous aider à passer outre l’expertise à outrance, le gouvernement des experts pour voir l’essentiel. Voir son analyse de Pascal, ne pas se laisser happer par le divertissement émotionnel, – toute cette pensée tendue vers ce qui importe vraiment peut être appliquée à notre monde, à la politique au lieu de la morale ou de la religion.

    http://sergecar.perso.neuf.fr/cours/exist5.htm

    ” Le divertissement réussit un tour de passe-passe stupéfiant, il tourne l’esprit vers les petites choses et l’incite à délaisser les plus grandes. ” La sensibilité de l’homme aux petites choses et l’insensibilité pour les grandes choses, marque d’un étrange renversement ..

    En fait il n’y a que des petites choses mon cher Pascal, et seules les “détails” importent. Par exemple, la valeur de l’argent, et l’inflation. Ces deux éléments suffisent à comprendre notre système et ses limites inhérentes.

    Kierkegaard n’était pas contre le collectif, seulement contre le collectif moutonnier qui fait barrage entre l’Individu, et … Dieu. Le “verbiage” des familles était pire que la “débauche”. (3 belles émissions sur Fr C cette nuit)

    1. Soren… ce génie moral absolu, comme il y en a un par millénaire, et tout ça, tout ça, à partir d’une banale histoire de rupture de fiançailles… Soren, qui donne par avance la leçon à Nietzsche (la “suprême innocence du devenir”, “la dette, la faute et les logiques du ressentiment”, “l’éternel retour”, “Apollon et Dyonisos”, et toute sa mauvaise camelote de contrebande) et à toute la psychologie moderne, après l’avoir donnée à Hegel (ses délires sur “l’Esprit absolu”, la “dialectique du maître et du serviteur”, et le “Système historique mondial”, dont on ne sait s’il faut rire ou pleurer…), du haut de son impeccable et foudroyante ironie.
      Il n’explique pas. Il montre. Il donne à voir. Il nous repasse le film au ralenti. De sorte qu’on ne rate rien. Après Socrate, on n’a pas fait plus vrai, (et donc) plus subversif. Sa compréhension de l’intériorité et des ressorts des décisions existentielles reste, à ce jour, inégalée et il se tient, pour longtemps encore, loin, très loin devant nous.

  4. Les grandes manoeuvres commencent :
    http://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20110112trib000591145/pekin-veut-securiser-ses-avoirs-en-dollar-aux-etats-unis.html
    “”Si la partie américaine pouvait présenter une déclaration positive sur la sécurité des avoirs de la Chine aux Etats-Unis, nous nous en féliciterions, à l’évidence. C’est une question à laquelle nous prêtons attention”, a-t-il dit.”

    Une déclaration…
    Serait-ce à dire qu’il y a danger, ou…veulent-ils inciter les US à ne pas faire un QE3..??
    Car là, les gars, c’est aussi illusoire que la remontée du Yuan…

    Ce n’est même plus du tarot, c’est carrément du poker menteur.

    1. Là, Zébu, je vais te diviniser style supplice chinois. A ce tarif. 😉

      Sérieusement. Car nous recherchons ici, je pense, tous autant de vérité qu’il soit possible, aussi horrible soit-elle.
      Ne me dis pas que ce cinéma peut vraiment convaincre un humain normalement constitué sauf si celui-ci est, soit nombriliste et donc participant actif au mensonge général, soit suffisamment intoxiqué par la propagande pour être un mouton conduit à l’abattoir.

      Donc, au boulot, vieux.
      Analyses-moi ça.
      Si tu le peux et/ou l’ose, bien sûr.
      Je ne voudrais pas te forcer ni te manipuler, c’est déjà fait.
      Mais à mon avis, tu cours moins vite que le lion capitaliste.
      Ce n’est pas un défi. Juste une discussion entre vieux complices du blog.
      Tu n’oses pas..??
      Lâches-toi.
      Sans oublier que tout le monde même sarko te surveille.
      Tu as peur..??
      Je te comprends.
      Moi aussi j’aurais peur, mais tu as peut-être plus de valeur et de courage que moi.
      Hhmm..
      En effet, ne dis rien.
      C’est plus sûr.

    2. 🙂
      Yvan, ceux qui t’emploie ont intérêt de l’allonger, le tarif …
      Même pas fini de lever le doigt d’ “Enter” que tu es déjà en train d’analyser le pourquoi du comment.

      Très honnêtement, j’en suis bien incapable. Cela dépasse, et de beaucoup, mes faibles compétences wikipédiesques.
      Surtout si tu veux que j’analyse la partie chinoise : je ne m’y risquerais pas.

      La seule chose qui me ‘surprend’, c’est le ton employé.
      Inhabituel, très, pour des diplomates, asiatiques, de surcroît.
      Disons, ‘comminatoire’ (pour rester dans les ‘oire’, après ‘divinatoire’ ; ‘boire’ aussi, ça marche).

      On ‘sent’ juste que le rapport de force est suffisamment en la faveur des chinois, qui ont poussé leurs pions sur le damier du jeu de go, pour dire ‘go’ : ‘I want my money back !’ (brrrrr, rien que de penser à Margaret, j’ai froid dans le dos).
      Et surtout cette petite allusion à la Corée du Nord …

      Bref, le temps des ‘négociations’ est annoncé : les chinois savent bien que les américains n’ont pas les garanties qu’ils demandent, de sorte que ces derniers devront soit renoncer à la suprématie du dollar pour un système monétaire ‘multilatéral’, soit ils en paieront le prix.
      Et leur prix est proportionnellement inverse au prix des garanties quant à leurs propres avoirs.

      En quelque sorte, en lieu et place de lire ‘avez-vous des garanties pour nos avoirs ?’, il faudrait plutôt lire ‘avez-vous des garanties quant à vos avoirs ?’.
      Et tout ça (visite vice-premier ministre en Espagne, prise en charge d’obligations irlande + grèce + espagne, déclaration) avant le G20, cela laisse à penser que les chinois ont décidé de ‘passer à l’action’ face au dollar, bien qu’il le fasse depuis plusieurs mois déjà, en achetant par milliards les obligations libellées en euro :
      http://www.presseurop.eu/fr/content/article/449781-un-ami-qui-nous-veut-du-bien
      J’avais signalé d’ailleurs à BA qu’en la matière, la Chine pourrait bien acheter l’émission de dette des trois pays les plus importants en termes de refinancement cette année de l’UE (plusieurs centaines de milliards d’euro) qu’il ne ferait que renforcer la diversification de leurs réserves de devises. Et contribuer à faire baisser le cours de l’euro, avec coup double : concurrence à l’Allemagne et réévaluation ‘naturelle’, sans passer par la case réévaluation du yuan. Et surtout triple, en contribuant à faire encore plus baisser le dollar en l’échangeant d’avec des obligations libellées en euro.

      L’Euro, c’est un peu la mère de toutes les batailles.
      Et les chinois ont montré qu’ils ne laisseront pas faire.
      Je serais les anglo-saxons, je serais inquiet : revanchards comme sont les chinois, il leur ferait la guerre de l’euro comme la monnaie de la pièce pour les guerres de l’opium …
      http://www.herodote.net/histoire/evenement.php?jour=18420829

      Enfin, je dis ça, je dis rien.
      Personne, en fait, ne peut vraiment savoir.
      A part les chinois.
      Et encore.
      🙂

  5. Bonjour.
    Soyons logique et conséquent on ne peut plus laisser à une poignée d’individus(les banques et leurs actionnaires) le contrôle parasitaire de nos vies.
    Une réforme totale des systèmes bancaires, financiers et d’assurances. La nationalisation et /ou la saisie des banques http://blog.mondediplo.net/-La-pompe-a-phynance- par Frédéric Lordon est la voie à privilégié.
    Cette réforme, devra inclure spécifiquement des mesures visant à éliminer tout marché spéculatif où transaction qui n’est pas d’économie réel c.à.d. qui ne constitue pas un échange entre un producteur et un transformateur distributeur ou directement un consommateur. Tout échange sans intervention physique réel sur un produit deviendra illégal.

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