Archives par mot-clé : Egypte

La complexité égyptienne, par Jeanne Favret-Saada

Billet invité.

Michel,

Entièrement d’accord avec votre texte d’hier soir, y compris avec le ton sur lequel il était écrit. Bien sûr qu’il n’y a pas de Pax Americana en Égypte, parce que les USA — Obama en particulier — ont parié sur le mauvais cheval (les Frères musulmans), parce qu’ils n’ont plus les moyens de leur politique (1,5 milliards de dollars, c’est peu pour l’armée égyptienne à côté de ce que promet l’Arabie saoudite), ni l’envie d’intervenir sur tous les théâtres. Je me garderais juste de parler d’une « naissance impossible de la démocratie » parce que l’Égypte est dans une situation très indécise. Précisément parce que ce qui s’y passe évoque (vous avez raison sur ce point) ce qui nous menace en Europe, nous devons nous imposer — me semble-t-il — un règle de méthode très ferme : ne pas prononcer de jugements définitifs sur des situations fondamentalement instables. Accepter l’idée que, pour finir, le pire devienne réel ne devrait pas nous entraîner à le voir tout de suite réalisé.

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L’impossible naissance de la démocratie en Égypte interroge aussi le futur de la démocratie, par Michel Leis

Billet invité.

Il y quelques semaines, j’écrivais dans un billet sur les printemps arabes : « une convergence généralisée vers un futur à l’Occidentale reste la représentation dominante. C’est un prisme qui tend à déformer la perception et l’analyse que nous faisons du flot d’images qui nous parviennent, donnant des points de repère aussi nombreux qu’erronés […] Il est donc demandé au Monde musulman de s’inscrire directement dans une logique qui aura quand même pris plusieurs siècles pour s’établir en Occident. »

Ce qui gêne notre bonne conscience, c’est de voir en Égypte un processus démocratique amener au pouvoir un parti dont les valeurs n’ont rien de démocratique ou d’humaniste. Pire encore, après un an d’exercice du pouvoir où comme le dit Jeanne Favret-Saada, les Frères musulmans ont « poussé pour obtenir la Constitution qui leur conviendrait, placer leurs affidés à tous les postes de responsabilité », ceux-ci n’ont pas perdu leur soutien populaire, l’ampleur des manifestations en faveur du président Morsi est là pour nous le rappeler.

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L’ÉGYPTE N’EST PAS L’ALGÉRIE, par Cédric Mas

Billet invité.

L’intuition de Paul et l’analyse de Jeanne permettent de se faire une idée complète de la situation égyptienne.

Après avoir mis fin à plusieurs décennies de dictature morbide, l’Egypte voit ainsi échouer dans le sang sa première expérience démocratique et se trouve plongée depuis le début de l’année 2013 dans une guerre civile (les événements au Caire n’étant que l’exportation d’une violence armée déjà étendue à une grande partie du territoire et notamment le Sinaï).

Les Frères musulmans (parti de la justice et de la liberté) disposaient depuis les élections présidentielles (2012) et législatives de (2011 confirmée en 2012) de la majorité relative (47 % des suffrages avec 32 % d’abstention). Ils ont gouverné (mal) et surtout ils se sont attachés à modifier la constitution provisoire établie par le Conseil supérieur des forces armées (qui exerçait le pouvoir depuis le départ de Moubarak à titre provisoire).

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L’Égypte entre théocrates et éradicateurs, par Jeanne Favret-Saada

Billet invité.

Le billet de Paul postule une fracture de l’Egypte en deux camps :

– « d’un côté, le parti vainqueur d’élections mais évincé du pouvoir, d’inspiration religieuse, représentant un mouvement, les Frères musulmans, qui attendait son heure en Égypte depuis des dizaines d’années,

– de l’autre, l’armée, la composante de la population en faveur d’un pouvoir laïc, les Coptes, d’autres composantes islamiques, opposées aux Frères musulmans, encore que celles-ci, ou du moins certaines d’entre elles, semblent retirer leur soutien à l’armée depuis les événements de ce matin. »

Or il y a certainement deux forces en conflit (les Frères musulmans et l’armée), mais la population ne veut précisément pas avoir à se répartir entre ces deux forces.

D’une part, au contraire de ce que dit Paul, si les Frères musulmans ont été légitimement élus, ils ont été évincés à cause de ce qu’ils étaient en train de faire du pouvoir : pousser pour obtenir la Constitution qui leur conviendrait, placer leurs affidés à tous les postes de responsabilité, etc. Ils sont donc légitimement élus mais, en monopolisant le pouvoir, ils se sont montrés indignes de la confiance que leur faisaient les citoyens non-Frères.

D’autre part, ils ont été évincés par l’armée parce que c’était la seule force capable de le faire — les autres « forces » ayant essayé en vain différents procédés démocratiques. La population ne veut pas l’armée au pouvoir, d’abord parce qu’elle a déjà démontré son incapacité après la chute de Moubarak, ensuite parce qu’elle n’est plus articulée sur la population comme l’étaient, par exemple, les Officiers libres de Nasser.

Il me semble que ce qui est en jeu, c’est la possibilité ou non, pour l’Égypte, de constituer un espace politique qui ne serait pas (exclusivement) appuyé sur la force brute. Mais cela supposerait que, comme après nos guerres de religion il y a longtemps, chacun accepte de ne pas monopoliser le pouvoir pour longtemps. Faute de quoi l’Égypte oscillera entre théocrates et éradicateurs, deux solutions qu’aujourd’hui en tout cas, la majorité de la population réprouve. Il se peut bien sûr qu’on ne lui demande pas son avis.

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La République des consciences, par Bertrand Rouziès-Leonardi

Billet invité.

Le regain révolutionnaire en Égypte provoque un grand embarras chez nos dirigeants démocratiquement élus et chez les commentateurs condescendants qui voient dans les printemps arabes une forme larvaire de la démocratie dont nos états occidentaux représenteraient l’imago, la forme achevée. Coup d’État, pas coup d’État ? L’armée est dans le coup, certes, mais il semble qu’elle se rappelle assez son impéritie durant l’intérim Tantaoui pour s’en tenir cette fois, sous réserve d’une manœuvre machiavélique, au rôle de simple adjuvant d’une contestation populaire qui aura sans doute mis dans la rue plus de gens que le candidat Mohamed Morsi n’avait rassemblé d’électeurs sous sa bannière. Ne pourrait-on pas considérer plutôt, à voir les chancelleries hésiter sur la qualification de l’événement, que la société égyptienne a plusieurs trains d’avance sur la nôtre ? La légitimité, en démocratie, serait-elle hermétiquement scellée par les urnes jusqu’au prochain scrutin ? Une victoire électorale aurait-elle valeur de blanc-seing, pour le ou les représentant(s) qu’elle désigne, de permis de régner en maître(s) sans être comptable de rien ? Pour cela, il faudrait que les élus fussent aussi volontaires que volontaristes, infaillibles dans leur action au service du bien commun, désintéressés dans leur gestion du bien public, il faudrait, en un mot, qu’ils ne fussent pas des hommes. Des millions d’Égyptiens, tous partis confondus (moins celui des Frères Musulmans, dont l’ex-président Morsi était la créature), se sont soulevés, se sont élevés – car le gain en dignité est considérable – contre les injustices et cette dénonciation des injustices fonde et assure pour l’avenir la légitimité de leur révolte, quelle qu’en soit la fin.

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LES REVOLTES DU MONDE ARABE, par Guillaume Lapeyre

Billet invité

L’objectif est de proposer une analyse qui évite de spéculer sur ce que souhaiteront et réaliseront les peuples arabes.

L’essentiel de cet article traite des lectures dominantes que nous avons de ces événements et cherche à faire remarquer que les commentaires qui sont les nôtres en disent finalement plus long sur nous-mêmes que sur les pays concernés.

Il est inutile de spéculer sur l’avenir mais il est possible de prendre en compte le fait que le sens de l’Histoire, son inertie pousse dans certaines directions qu’il est intéressant de relever.

C’est ce que cette analyse essaie de montrer dans un deuxième temps. Cette crise risque de rencontrer dans son déroulement à venir certains des déterminismes qui sont ceux d’une réalité globale et historique à laquelle le monde arabe ne pourra pas échapper. En effet, de profondes influences auront tendance à pousser sur le devant de la scène des logiques qui peuvent être autant de limites aux luttes entamées.

Le premier point intéressant à considérer est le regard que porte l’Occident sur la situation. Nous lisons les événements à travers deux grilles de lecture majeures ; deux lectures qui sont liées à notre propre situation, qui est celle d’une civilisation traversant une situation de crise. Cette crise est pour certains passagère et inévitable dans la globalisation, pour d’autres elle nécessite de profondes réorientations.

Ainsi quand les seconds verront dans ces événements au Maghreb et au Proche-Orient la naissance d’une contestation dont l’Occident devrait s’inspirer, les premiers y verront la preuve que les valeurs absolues qui régissent nos sociétés restent plus que jamais d’actualité. Dans les deux cas, ces approches s’inscrivent dans une tentative pour l’Occident de se rassurer sur sa destinée. Se rassurer en espérant y trouver une source d’inspiration pour réformer notre civilisation ou au contraire en y voyant l’affirmation et la preuve de la pérennité de notre modernité et de l’adhésion qu’elle entraine.

Ces deux lectures ne s’opposent pas que du point de vue des conclusions, elles s’opposent plus globalement par les idéologies qui les sous-tendent.

Dans un cas, il s’agit de la pensée révolutionnaire internationaliste néo-marxiste qui part du principe que la révolution contre le capitalisme ne se fera pas en Occident – où il n’existe plus de prolétaires révolutionnaires, seulement des « exclus » de la prospérité – et que le prolétariat potentiellement révolutionnaire se trouve ailleurs. Il se situe dans les ateliers sud-asiatiques, en Afrique, dans les « pays en développement » subissant le capitalisme impérialiste dans toute sa barbarie. D’où l’espoir que ces pays s’unissent dans une contestation globale qui mettrait un terme au capitalisme, et qu’ils exportent leur contestation vers les pays dits développés.

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LE TEMPS QU’IL FAIT, LE 25 FEVRIER 2011

Un monde sans argent
Un monde sans mort nécessaire
Les hyperdiffusionnistes anglais : Grafton Elliott-Smith, William Perry, A. Maurice Hocart, W.H.R. Rivers
Par quoi remplacer le monde qui s’effondre ?
Marx, l’objection de croissance
Les blogs, les « clubs »
* L’argent mode d’emploi,
* Le capitalisme à l’agonie,
* La guerre civile numérique,
* Comment on devient l’« anthropologue de la crise »,
* Le prix

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LE TEMPS QU’IL FAIT, LE 18 FEVRIER 2011

Les quatre postures de Jean-Maxence Granier
Le choix de nos dirigeants : la pire des politiques et la politique du pire
Le Proche-Orient
Les métastases dans d’autres pays
Les militaires au pouvoir

Difficultés techniques ce matin : l’enregistrement de la vidéo s’interrompait tout le temps. Dans la version que vous trouverez ici, il ne manque que deux ou trois phrases à la fin, en particulier : « A la semaine prochaine ! »

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POURQUOI LES PROGRESSISTES EGYPTIENS MARQUENT DES POINTS, par Paul Amar *

Billet invité. Traduction par Jeanne, avec l’aide de l’auteur.

Suleiman a tenté de s’allier les Frères musulmans pour casser la dynamique révolutionnaire mais les groupes organisés des femmes et des jeunes égyptiens ne pouvaient plus être arrêtés

Le 6 février 2011, Omar Suleiman, vice-président égyptien désigné à la hâte, a invité la vieille garde, ou ce qu’on pourrait appeler le « courant des businessmen » des Frères musulmans, à une réunion au sommet, dans le cabinet au décor de bois de rose du palais présidentiel de Moubarak. Le but de leur rendez-vous secret était de discuter d’un accord qui mettrait fin au soulèvement national et rétablirait la «normalité». Quand la nouvelle de ce rendez-vous éclata, la blogosphère fut parcourue d’expressions de joie et de terreur. Le scénario cauchemardesque des partis politiques de gauche comme de droite était-il sur le point de se réaliser? Suleiman, interlocuteur agréé par les Etats-Unis et Israël, allait-il faire fusionner son appareil militaire et policier avec la branche la plus conservatrice du vieux mouvement « social » islamiste? En entendant la nouvelle, le chef suprême de l’Iran adressa ses félicitations aux Egyptiens. Et aux États-Unis, Glenn Beck et John McCain se mirent à fantasmer sur une prochaine guerre mondiale et l’apparition inévitable d’un califat cosmique.

Le même jour, un officiel anonyme de la Maison Blanche déclarait à l’agence Associated Press que tout universitaire qui ne concentrait pas son analyse sur les Frères musulmans et ne les considérait pas comme un acteur principal de la situation « déconnait ». La Maison Blanche semblait croire que Suleiman, chef des services secrets égyptiens, était le genre d’esprit pénétrant sur lequel les Etats-Unis pourraient compter. On put se rendre compte du genre d’«intelligence»  que produisait Suleiman lors d’une interview le 3 février, où il attribuait la cause du soulèvement de l’Egypte à un complot qui pourrait avoir été coordonné par un front uni réunissant Israël, le Hamas, Al-Qaïda et Anderson Cooper de CNN. Après tout, peut-être que Suleiman a aussi un dossier sur le rôle sinistre joué dans le soulèvement par un personnage des « Simpsons », C. Montgomery Burns.

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UNE HISTOIRE DE DOMINOS (EGYPTIENS), par Zébu

Billet invité

Mianne a récemment évoqué dans un post la possibilité d’un parallèle entre la situation actuelle de l’Egypte pour les USA et celle de la Pologne en 1989 pour l’URSS : une situation vitale. Car pour ces deux puissances militaires, « l’extérieur », qu’il soit proche ou lointain, a toujours eu de forts liens d’interdépendance avec l’ensemble du système.

Ce dont on oublie aussi de parler sur ce sujet, si l’on parle « d’extérieur », c’est l’analogie possible avec l’URSS sur un autre front : celui de l’Afghanistan, un des fronts de « l’extérieur lointain » (pour peu que l’on suive la thèse de De Defensa) pour les USA. On pourra arguer que l’Afghanistan était un « extérieur proche » de par sa situation limitrophe, mais cela ne constituait néanmoins pas le cœur du système soviétique, à l’inverse de la Pologne dans les années 80, de la Hongrie dans les années 50 ou de la Tchécoslovaquie dans les années 60.

Si la Pologne a fortement contribué à son effondrement en 1989, l’URSS est déjà en guerre en Afghanistan depuis plus d’un an quand le syndicat Solidarnosc naît en 1980. Et quand le 15 février 1989 les dernières troupes soviétiques sont évacuées du pays, il ne reste plus que quelque mois avant la chute du mur de Berlin qui verra deux mois plus tard, la légalisation du syndicat Solidarnosc et sa participation aux élections. L’empire soviétique aura été saigné à blanc par cette guerre : plusieurs dizaines de milliers de morts et de blessés au combat, des centaines de milliers de malades, 900 000 soldats ayant servis, pour un coût au final de 2 milliards de dollars par an (soit environ 6 milliards en dollars constants).

Si on prend, au regard du nombre de soldats ayant servi, le nombre de morts pendant les neuf années de conflit (14 000 morts pour 900 000 soldats), on obtient un pourcentage de tombés au combat faible (1,56 % du total), a fortiori si l’on prend le nombre total de soldats dans l’armée de l’URSS. Pour autant, l’impact fut très important psychologiquement, avec les dizaines de milliers de soldats blessés au combat revenant au pays et surtout la première défaite de l’armée rouge sur le terrain depuis la seconde guerre mondiale.

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