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SOCIAL-DEMOCRATIE : LE RAPPORT DU MEDECIN-LEGISTE

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Quand le système financier international s’effondra à l’automne 2008, entraînant l’économie à sa suite, on s’attendit à un retour en force de la social-démocratie. Voilà tant d’années qu’elle attendait son tour et nombreux étaient ceux qui espéraient sa venue. Le communisme – dont les conservateurs de tout poil avaient toujours prétendu qu’il constituait son abominable vérité cachée – était mort, le capitalisme était désormais moribond : le moment était venu. Un grand vent d’enthousiasme social-démocrate se levait aux États-Unis : un candidat du parti démocrate au profil neuf était apparu, le pays appelait de ses vœux un second Franklin D. Roosevelt pour appliquer lui aussi un New Deal qui remettrait le pays sur ses rails, qui lui permettrait de renouer avec l’une de ses valeurs originelles : un pays sans aristocratie, une grande classe moyenne libérée des luttes de classes ancestrales.

Le désappointement fut à la mesure de l’espoir qui était né. Wall Street qui avait trahi l’idéal d’une société sans classes avait vacillé, une administration républicaine déboussolée glissait de jour en jour davantage – faute d’alternative – vers la social-démocratie. Enfin Obama vint, il rétablit Wall Street sur ses pieds et lui rendit les rênes du pouvoir qui avaient manqué lui échapper de très peu. Les électeurs d’Obama en sont encore sonnés. Il ne restait qu’un seul endroit pour une opposition déterminée à la restauration qui avait eu lieu : le populisme libertarien du Tea Party.

Le peuple de la social-démocratie est celui de la citoyenneté, de la triade Liberté-Egalité-Fraternité ; le peuple du populisme, c’est l’éternel vaincu, réduit à l’aigreur et au ressentiment, toujours trop bête pour comprendre les multiples manières dont il est sans cesse berné et du coup, toujours prêt à se précipiter sur les chiffons rouges agités devant lui pour l’égarer et s’amuser en haut-lieu de sa stupidité intrinsèque.

En Europe aussi, le silence de la social-démocratie fut assourdissant. Des partis socialistes dont on attendait un sursaut n’émergèrent que des querelles entre candidats interchangeables, faute d’un quelconque programme. La raison en était simple : on attendait du corps endormi de la social-démocratie qu’il se réveille enfin mais quand rien ne se passa, il fallut bien constater que s’il avait cessé de bouger, c’était parce qu’il était mort : l’âme de la social-démocratie avait déserté les partis dits « socialistes » depuis trente ans déjà, sans pour autant aller se fixer ailleurs.

Le projet de la social-démocratie est-il pour autant à jamais perdu ? Peut-être pas. Depuis trois ou quatre ans, nous avons pris l’habitude en Occident d’attendre, pareils à des enfants geignards, que nos parents résolvent tous les problèmes pour nous. « La Chine, dit-on d’un air entendu, rachètera bien toutes nos entreprises en difficulté ! ». Ce qui est vrai : c’est en train de se passer à côté de chez vous. Elle soutient le dollar à bout de bras, et pour faire bonne mesure, l’euro aussi. Elle a déjà sauvé la Grèce, elle aide activement aujourd’hui le Portugal et l’Espagne, et sauvera bien tout le monde, le moment venu. « C’est son intérêt bien compris ! », ajoute-t-on du même air entendu. Vous aimez la social-démocratie ? C’est très simple : un peu de patience, un jour ou l’autre, la Chine finira bien par l’inventer pour nous.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction sur un support numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Le temps qu’il fait, le 23 juillet 2010


Paul Jorion – Le temps qu'il fait le 23 juillet 2010
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Le « financial overhaul » aux États-Unis – ce qu’il en reste

* La campagne contre Elizabeth Warren
* Le retour des subprimes !

La Hongrie contre le FMI : la taxe sur les établissements financiers

* Le populisme contre l’affairisme
* Errare humanum est… sed perseverare diabolicum !

Mr. Trichet et les « processus non-linéaires »

* Tests de stress, villages Potemkine et le retour de la confiance
* Confiance et vérité

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La démocratie aujourd’hui

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L’événement le plus significatif – sinon le plus important – des jours derniers, c’est cet appel à la création d’un « contre-lobby » financier émanant de l’euro-député Vert, Pascal Canfin, initiative justifiée par la puissance démesurée des intérêts particuliers dans les décisions que prend le Parlement européen et, comme il est dit dans l’appel, par « un contexte de forte proximité des élites politiques et financières ».

Le même message grave peut être entendu à Washington, communiqué non pas par un parlementaire, comme dans le cas de l’appel de Bruxelles, mais par le Président américain lui-même, affirmant dans son allocution télévisée hebdomadaire du 1er mai, que le pouvoir qui lui est institutionnellement garanti n’est pas de taille vis-à-vis de celui dont disposent les lobbys financiers, soulignant en outre qu’une décision récente de la Cour Suprême américaine a rendu ce pouvoir illimité en déplafonnant les sommes que les entreprises peuvent injecter dans les campagnes électorales.

On ne s’étonnera de la montée du « populisme » que si un éventail de partis démocratiques permet à chaque électeur de voir sa volonté représentée dans le gouvernement réel de son pays. Mais si la « forte proximité des élites politiques et financières » implique que tout vote s’assimile désormais à une voix de plus venant conforter des élites financières détentrices du pouvoir effectif, alors la démocratie n’est pas en danger mais elle est déjà morte.

L’optimiste pense que le courant peut encore être inversé, et il n’est pas impossible que le fossé entre le peuple et ses « élites politiques et financières », aujourd’hui perçues comme intimement liées, puisse encore être comblé. Les jours sont en tout cas comptés. Surtout, dans le climat actuel de nerfs à vif, tout importe ! Aux États-Unis, le président Obama a désigné la Cour Suprême comme « ennemie du peuple », il serait gravissime que celle-ci prenne cette accusation à la légère, il faut au moins qu’elle y réponde. En Europe aussi, l’opinion est en alerte : son regard est immanquablement attiré par la moindre apparence de « proximité excessive des élites politiques et financières ». Dans le contexte actuel, les hommes et femmes politiques vers qui le regard se tourne, à tort ou à raison, auraient grand tort d’écarter la rumeur d’un simple revers de main.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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BFM Radio, lundi 22 février 2010 à 10h46

Le fossé qui se creuse

Un fossé inquiétant est en train de se creuser. J’ai vu la semaine dernière des chiffres très alarmants. Des chiffres économiques effrayants, on en voit tous les jours, mais là, il s’agissait d’autre chose : il s’agissait des chiffres d’un sondage américain de l’Agence Rasmussen. Les chiffres les plus récents confirment une tendance de plus en plus marquée au fil des mois : une défiance de la population envers ceux qui la représentent et la gouvernent. À peine un peu plus d’un Américain sur cinq (21 %) considère aujourd’hui que la classe politique représente les citoyens ordinaires. Plus inquiétant encore – si l’on peut dire – est le fait que la classe politique n’en est absolument pas consciente : quand on interroge ses membres, près des deux tiers d’entre eux (63 %) considèrent qu’ils représentent le peuple de manière satisfaisante.

Plus intéressant encore est le fait que les anciens clivages politiques ont cessé de jouer : les électeurs qui se sont enregistrés comme démocrate ou républicain (c’est la manière dont on procède aux États-Unis) sont très proches les uns des autres sous ce rapport. Le « populisme » dirigé contre les politiciens est devenu en Amérique le courant massivement majoritaire, regroupant entre les deux tiers et les trois quarts de la population. Au point que l’institut de sondage Rasmussen l’a débaptisé de « populiste » pour l’appeler désormais : « mainstream », autrement dit : « courant dominant ».

Quelles sont les causes de cette perte de confiance massive ? Le sentiment qu’il existe une collusion entre la classe politique et le monde financier. La crise a été perçue par le public comme une faillite retentissante de l’establishment financier, qui en sort décrédibilisé. Or la classe politique semble avoir pris fait et cause pour le monde de la finance. Quand on demande aux Américains si la classe politique constitue un groupe d’intérêt poursuivant ses propres objectifs, 71 % répondent désormais que oui.

Observe-t-on quelque chose de similaire en Europe ? C’est difficile à dire : je n’ai pas vu d’enquête d’opinion à ce sujet. Un sondage IFOP – Le Monde publié le 19 janvier, mené en parallèle en France et en Grande-Bretagne, faisait apparaître, comme aux Etats-Unis, une désaffection massive – et du même ordre de grandeur dans les deux pays – envers le monde de la finance et de la politique aujourd’hui confondus.

Quels enseignements peut-on en tirer ? Ils sont de deux types. Il faut tout d’abord constater que la désaffection de la population envers la classe politique a atteint la cote d’alerte. On a connu des périodes où le fossé s’était creusé de cette manière et ce furent des périodes de très grande instabilité. Scott Rasmussen, le directeur de l’agence, observe à propos de ce sondage que le rejet de leurs gouvernants par les Américains atteint sans doute le niveau qu’il avait lors de leur guerre d’indépendance au XVIIIe siècle. La deuxième remarque est plus positive : les majorités qui sont en train d’émerger dans des pays occidentaux très différents les uns des autres, comme les Etats-Unis, la France ou la Grande-Bretagne, exigent que la finance – et peut-être même l’argent – joue dans notre monde un rôle plus limité que celui qu’on lui a vu jouer dans les années récentes. Ce sont des majorités de l’ordre de 70 %, voire même de 80 %, et qui frôlent donc maintenant l’unanimité.

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Le vent de populisme qui agite l’Amérique

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le mot qui revient le plus souvent dans les articles consacrés aux États-Unis aux événements de ces derniers jours est celui de « populisme » : un vent de fronde populiste agite désormais le camp démocrate et le Président lui-même semble pris depuis jeudi d’une danse de Saint-Guy populiste.

Jusqu’à la semaine dernière, le populisme était l’apanage de l’opposition au Président et avait pris la forme originale du mouvement « Tea Party », un courant venu de nulle part mais focalisé dans son opposition à « Washington », à la machine d’État et à son ingérence réelle ou simplement imaginaire dans les affaires des familles. On disait alors que ce vent de populisme, apparu essentiellement parmi les « indépendants », s’il était certainement une épine dans le pied des démocrates, n’était pas pour autant l’allié du parti républicain qu’il pouvait tout aussi bien déchirer par le milieu.

Pour être électeur aux États-Unis, il faut prendre l’initiative de s’inscrire sur les registres électoraux et, lorsqu’on entreprend cette démarche, il faut se déclarer « démocrate », « républicain » ou « indépendant ». L’affiliation a priori dans un camp où dans l’autre vous donne le droit de participer aux élections primaires du parti dont vous vous réclamez lors des campagnes présidentielles. Ces primaires opèrent au sein d’un parti le tri parmi ceux qui envisagent une candidature à la présidence. Dans la plupart des États de l’Union, seuls les électeurs du parti en question ont le droit de prendre part aux primaires, dans certains autres, tous sont admis, encourageant les « ennemis » à voter de manière à handicaper le candidat qui leur semble le plus dangereux pour leur propre camp.

Les indépendants constituent à chaque élection une importante masse flottante et ce sont eux avant tout qu’il s’agit de séduire puisqu’on peut se désintéresser de l’électorat convaincu d’avance. Comme ils glissent selon les cas du camp démocrate au camp républicain ou inversement, on considère a priori que les indépendants sont « centristes ». Ce sont bien sûr les électeurs indépendants qui furent les premiers à lâcher un Obama incapable de concrétiser ses promesses électorales mais, phénomène plus intéressant, ils se rallièrent en masse à l’opposition populiste que représente le « Tea Party », ce mouvement informel qui s’est manifesté jusqu’ici essentiellement dans son opposition au projet d’Obama de créer aux États-Unis un régime de sécurité sociale dans le domaine de l’assurance-maladie, comme il en existe en Europe ou au Canada. Le nom « Tea Party », comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, évoque l’un des premiers épisodes de la guerre d’indépendance américaine.

Depuis deux jours, et dans le sillage de leur ex-candidat devenu Président, ce sont les démocrates qui ont cette fois repris le flambeau du « populisme » – pour reprendre le terme que leur applique la presse américaine – et en ont fait eux aussi leur cause.

Cette variété-ci du populisme, c’est l’opposition militante à une direction du pays par Wall Street et ceci oblige à se demander s’il s’agit bien du même populisme que dans le cas du « Tea Party » qui se caractérise lui avant tout par son « libertarianisme ». Le populisme, aux yeux de la presse, c’est la mise en avant par ceux qui l’incarnent des « gens ordinaires » par opposition aux élites, lesquelles tiennent les leviers du pouvoir et imposent les décisions servant leurs intérêts, tout en ignorant la volonté du « peuple ». Dans cette perspective, est automatiquement populiste celui qui dans sa rhétorique oppose le « pays réel » au monde constitué de la classe politique, dont il considère que quel que soit le segment de la société qui l’a menée au pouvoir, elle aligne ses intérêts avec ceux de l’élite dont elle fait désormais partie. La notion de « pays réel » trouve donc un de ses principes dans le fait que le pouvoir corrompt.

On assiste donc depuis deux jours aux États-Unis au phénomène paradoxal d’un populisme se manifestant à grand bruit et ignorant les clivages que tracent traditionnellement les partis : présent non seulement parmi les électeurs indépendants où il a d’abord émergé mais également au sein des partis républicain et démocrate. Ce qui réunit ceux qui incarnent ce populisme, c’est le sentiment qu’ils partagent de l’existence d’une élite coupée des « gens ordinaires » et dirigeant le pays selon ses propres intérêts, assurée de pouvoir impunément ignorer les choix faits par les électeurs lors des consultations démocratiques. Le dégoût ressenti aujourd’hui par les électeurs américains d’un bout à l’autre de leur éventail politique n’est pas sans rappeler celui qu’a connu l’Europe quand l’impératif de mise en place d’un ordre ultralibéral supranational conduisit la classe politique à ignorer purement et simplement le vote populaire qui pourtant le rejetait, infligeant aux peuples le genre de blessures qui ne se referment bien sûr jamais. Différence importante cependant entre l’Europe et les États-Unis : c’est le chef de l’État américain qui en matière de populisme donne désormais le la.

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