BFM Radio, lundi 22 février 2010 à 10h46

Le fossé qui se creuse

Un fossé inquiétant est en train de se creuser. J’ai vu la semaine dernière des chiffres très alarmants. Des chiffres économiques effrayants, on en voit tous les jours, mais là, il s’agissait d’autre chose : il s’agissait des chiffres d’un sondage américain de l’Agence Rasmussen. Les chiffres les plus récents confirment une tendance de plus en plus marquée au fil des mois : une défiance de la population envers ceux qui la représentent et la gouvernent. À peine un peu plus d’un Américain sur cinq (21 %) considère aujourd’hui que la classe politique représente les citoyens ordinaires. Plus inquiétant encore – si l’on peut dire – est le fait que la classe politique n’en est absolument pas consciente : quand on interroge ses membres, près des deux tiers d’entre eux (63 %) considèrent qu’ils représentent le peuple de manière satisfaisante.

Plus intéressant encore est le fait que les anciens clivages politiques ont cessé de jouer : les électeurs qui se sont enregistrés comme démocrate ou républicain (c’est la manière dont on procède aux États-Unis) sont très proches les uns des autres sous ce rapport. Le « populisme » dirigé contre les politiciens est devenu en Amérique le courant massivement majoritaire, regroupant entre les deux tiers et les trois quarts de la population. Au point que l’institut de sondage Rasmussen l’a débaptisé de « populiste » pour l’appeler désormais : « mainstream », autrement dit : « courant dominant ».

Quelles sont les causes de cette perte de confiance massive ? Le sentiment qu’il existe une collusion entre la classe politique et le monde financier. La crise a été perçue par le public comme une faillite retentissante de l’establishment financier, qui en sort décrédibilisé. Or la classe politique semble avoir pris fait et cause pour le monde de la finance. Quand on demande aux Américains si la classe politique constitue un groupe d’intérêt poursuivant ses propres objectifs, 71 % répondent désormais que oui.

Observe-t-on quelque chose de similaire en Europe ? C’est difficile à dire : je n’ai pas vu d’enquête d’opinion à ce sujet. Un sondage IFOP – Le Monde publié le 19 janvier, mené en parallèle en France et en Grande-Bretagne, faisait apparaître, comme aux Etats-Unis, une désaffection massive – et du même ordre de grandeur dans les deux pays – envers le monde de la finance et de la politique aujourd’hui confondus.

Quels enseignements peut-on en tirer ? Ils sont de deux types. Il faut tout d’abord constater que la désaffection de la population envers la classe politique a atteint la cote d’alerte. On a connu des périodes où le fossé s’était creusé de cette manière et ce furent des périodes de très grande instabilité. Scott Rasmussen, le directeur de l’agence, observe à propos de ce sondage que le rejet de leurs gouvernants par les Américains atteint sans doute le niveau qu’il avait lors de leur guerre d’indépendance au XVIIIe siècle. La deuxième remarque est plus positive : les majorités qui sont en train d’émerger dans des pays occidentaux très différents les uns des autres, comme les Etats-Unis, la France ou la Grande-Bretagne, exigent que la finance – et peut-être même l’argent – joue dans notre monde un rôle plus limité que celui qu’on lui a vu jouer dans les années récentes. Ce sont des majorités de l’ordre de 70 %, voire même de 80 %, et qui frôlent donc maintenant l’unanimité.

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153 réflexions sur « BFM Radio, lundi 22 février 2010 à 10h46 »

  1. Claude Roche écrit ceci pour me contrer: “Votre chiffre de 40 % (du PIB comme rente du capital) est totalement fantaisiste”
    , mais voici quelques éléments pour confirmer mon affirmation. Libre à vous de produire des chiffres plus proches de la réalité, pour que nous puissions débattre plus sérieusement.

    Le Calcul de la rente du capital:

    Si nous évaluons l’épargne globale des ménages pour la France à 15 000 Milliards d’Euros environ et si nous appliquons un taux d’intérêt moyen à 3% annuels, nous obtenons un revenu d’épargne annuel à 450 milliards d’euros versés par les banques aux épargnants.
    En appliquant, ensuite, 4% aux intérêts que les banques appliquent aux crédits accordés, nous obtenons, en partant de l’idée que les banques prêtent évidemment ces mêmes 15 000 Milliards à leurs emprunteurs, nous obtenons que les banques reçoivent 600 milliards annuels de ces mêmes emprunteurs, à savoir les pouvoirs publics, les entreprises et les ménages.
    Les banques appliquent une marge d’1% (150 milliards d’euros) pour financer leur fonctionnement et pour faire des profits commerciaux.
    Actuellement, selon les données mêmes des banques centrales, les banques perçoivent tous les ans plus de 600 milliards d’euros en intérêts de la part des emprunteurs.
    Cela revient à dire que, pour un PIB de 2 046,899 milliards d’Euros annuels (en 2007) en France, qu’au moins 450 Milliards d’euros, soit près de 22%, sont versés aux épargnants et constituent la rente du capital, rien que pour l’épargne bancaire.
    En ajoutant à ces sommes les autres revenus du capital, les dividendes et les placements via les assurances vie par exemple, on peut sans doute doubler les revenus annuels réels du capital. De ce fait, ce ne sont pas les 5% annuels d’un emprunt qui sont ruineux, mais la prise en compte de l’ensemble des frais financiers occasionnés par les placements capitalistes.
    Un chiffre de 40% (800 milliards sur 2000 milliards) n’est que provisoire, il augmente tous les ans selon une courbe exponentielle, car les intérêts du capital s’ajoutent tous les ans aux capitaux placés et font que les revenus du capital augmentent selon un mode exponentiel quand le PIB n’augmente pas ou, au mieux (comme dans le passé) de 3% par an.
    Cela signifie que le PIB augmenterait, au mieux et en cas de croissance à 3%, de 60 milliards par an. La rente du capital représente près de 800 milliards, et elle augmente, bien sûr, aussi de 3% annuels, quelle que soit l’évolution du PIB. Et la rente du capital augmente même quand le PIB baisse. On peut donc dire, qu’avec une croissance de 3%, nous aurions une redistribution de revenus du travail dans la population à peu près stable d’une année sur l’autre. Mais, dès que la croissance fléchit, la rente du capital augmentant selon le même rythme qu’auparavant, la part du PIB redistribuée comme revenu du travail diminue plus ou moins sensiblement.
    D’autre part, les revenus du capital impliquent que ces revenus se replacent sous forme de crédits, et il s’ensuit que la dette en face augmente d’autant, entretenant et accentuant le versement des revenus en faveur du capital et au détriment du revenu du travail.
    Jusqu’où ? Jusqu’au moment où les débiteurs seront mis hors d’état de « servir » les prêteurs (capitalistes), c’est-à-dire que nous y sommes ! Il est certain, dans ces conditions, qu’en l’absence de toute croissance économique ou d’une baisse du PIB comme en 2008 et en 2009, le poids de cette rente retentit très fortement sur le revenu du travail disponible et redistribué. Une sensible baisse de la demande solvable et ensuite du PIB est tout aussi inéluctable qu’une augmentation du taux d’épargne des ménages les plus aisés. Cela n’est pas un hasard mais parfaitement corrélatif, car il faut compléter cette remarque sur le taux d’épargne des ménages aisés par celle concernant l’endettement des moins aisés et des pouvoirs publics, car l’épargne d’un côté et la dette de l’autre sont parfaitement jumelles.
    Sans les injections massives de liquidités par la banque centrale, nous assisterions déjà à une baisse marquée et déflationniste des prix, car une part croissante de l’épargne ne trouve plus d’emprunteurs solvables susceptibles d’acheter les biens et services produits dans sensiblement le même volume que l’année précédente en cas de croissance nulle ou dans un volume faiblement plus élevé en cas de croissance positive ou un peu moins en cas de baisse du PIB. En toute rigueur, on peut donc même affirmer que l’épargne ne pourrait plus augmenter sans les injections massives de liquidités, car l’insolvabilité massive des débiteurs dégraderait violemment l’épargne. Les injections massives de liquidités sont bien une tentative, vaine sans doute, de protéger l’épargne en proposant de la monnaie liquide, des SMD (signes monétaires durables) liquides en lieu et place d’un remboursement de créances « toxiques ».
    Malgré ces efforts de l’autorité monétaire, le climat est presque déflationniste pour les biens et services, car, comme nous l’observons, l’essentiel des injections liquides nourrit des bulles spéculatives des actifs financiers et des matières premières dont les prix ont fortement augmenté sur un mode très inflationniste et spéculatif dans ces secteurs, accentuant encore la pression déflationniste sur les biens et services de la consommation courante. Il est cependant prévisible que ces bulles éclateront de temps en temps, et cela conduira ensuite à des repositionnements liquides assez spectaculaires de la part des investisseurs. Et les crédits distribués à l’économie continueront à baisser.
    Si, en 2009, la baisse de la demande a ainsi pu être limitée par la substitution de la demande publique (via un endettement massif et forcé) à la demande des ménages, il est évident que c’était un coup de fusil « à un coup ».
    En attendant, la rente capitaliste continue à présenter sa note. Il faut donc bien prendre conscience que, pour chaque euro dépensé, au moins 40 centimes représentent la rente du capital !

    Alain V dit :
    22 février 2010 à 20:17
    « … ce système universitaire à la pensée zéro ».
    Pensez-vous vraiment ce que vous écrivez là ? Ou alors dites clairement qui vous visez. Beaucoup d’universitaires « qui pensent » lisent ce blog et y écrivent …

    JF: Oui, je le pense très sérieusement! Tantr que ce vrai problème, la concentration massive et mécanique des richesses en très peu de mains n’est pas thématisé sérieusement en s’intéressant au signe monétaire lui-même, je ne vois pas comment les universitaires aussi cultivés qu’ils puissent être, nous apportent quoi que ce soit!

  2. Rajoutez à cela l’ACTA négocié en totale opacité, les lois votées mais anticonstitutionnelles … Les élites n’aiment pas le peuple, et ça devient criant. Il parait que l’insurrection qui vient fait un carton aux USA (source: @SI).

  3. à merou:
    Oui, le fossé peut devenir tranchée, sans doute.
    En même temps, nous avons à faire avec une véritable farce.
    Comme je l’ai souvent exposé, il me semble qu’une majorité pourrait un jour se réunir en faveur d’un signe monétaire marqué par le temps (SMT) qui en finirait aussitôt avec l’ordre capitaliste. Mais pour ce faire, une révolution de la pensée économique me semble indispensable. J’appelle toujours solennellement tous les professeurs, que j’attaque si violemment par ailleurs, à un examen sérieux du signe monétaire tel qu’il est, car son caractère “réserve de valeur” et thésaurisable est vraiment “raisonnablement” intenable et incompatible avec sa circulation convenable. En finissant avec cela, on découvrirait que le capitalisme et sa monstruosité n’était “que” ça.
    Puisque l’immense majorité en tirerait un avantage immédiat sans pour autant tirer même un coup de fusil et sans déposséder violemment les plus riches, il me semble que cette solution pourrait un jour s’imposer de son évidence.
    Evidemment, la rente du capital disparaîtrait instantanément, et les grosses fortune nepourraient évidemment pas se maintenir et devraient décroître à mesure que les dettes se résorderaient. Cette sortie de l’horreur capitaliste me semble quand même plutôt “cool” et paisible!
    Mais le plus dur est effectivement: balayer tout ce faux savoir de la pseudo “science” économique qui doit, en vérité, même plus satisafaire nos économistes, car ils sont à ce point incapables de proposer une solution satisfaisante pour sortir de la crise financière!

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