SUR LA ROUTE, par Asami Sato

Billet invité.

Même s’ils étaient bien trop souvent bourrés, même s’ils se droguaient abondamment, même si la plupart d’entre eux – et le narrateur en particulier – étaient les fils et les filles de familles bourgeoises, leurs yeux n’arrêtaient pas de briller. Parce qu’ils étaient mus par un authentique désir de vivre. Ils étaient là ! vivants ! malgré la puanteur des trop grandes villes à la fin des années quarante.

Il ne s’agissait pour eux ni de devenir célèbre, ni de gagner beaucoup d’argent. C’était un grand espoir de liberté et la souffrance qui l’accompagne inévitablement.

À la sortie de la deuxième guerre mondiale, pour ceux qui avaient vingt ans, le vide succédait à la mobilisation au combat. Ils se retrouvaient bras ballants, et le néant s’infiltrait dans les âmes.

C’est l’absence soudaine d’adversaire qui a fait se poser les questions : ‘Où sommes-nous ? où allons-nous ? qui sommes-nous ?’ Le tourbillon de la vie, c’est parfois le monde qui nous l’offre et il suffit alors de s’y laisser engouffrer. À d’autres époques, le tourbillon, il faut le créer soi-même.

Et c’est pour cela qu’ils se retrouvaient ‘sur la route’ avec un mélange détonant d’angoisse et d’audace.

Ensemble, dans une solitude partagée : nous nous partageons le mur qui nous sépare. Le mur se déplace avec nous, sans pour autant jamais disparaître.

Nous sommes aujourd’hui une fois de plus ‘sur la route’, repus mais en perdition. Nous choisirons d’en faire le paradis ou l’enfer.

Dans son film récent, Walter Salles a filmé les gestes qu’évoque le roman de Kerouac, sans parvenir à en reconstituer les sentiments. Ce qui manque est du côté des acteurs, qui n’ont pas pu se reconnaître dans les jeunes fous qui sillonnaient les routes de l’Amérique en 1947.

Ce qui manque chez Salles, je l’ai heureusement retrouvé ailleurs : dans le petit (et grand) documentaire qu’Ann Chakraverty a consacré à ‘Sur la route’, et que voici.

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ON THE ROAD

« Sur la route » de Walter Salles sort au cinéma aujourd’hui. Il faudra aller voir ça, lui qui a déjà fait de très belles choses sur une vieille dégueulasse qui se laisse rattraper par la philia parce qu’il y a un gosse qui se fera sinon dépiauter, et sur M. Ernesto Guevara.

Je ne prétendrai pas avoir lu « On the Road » à l’époque où il a été publié – je ne suis pas si vieux que ça – mais quand même dans les dix ans qui ont suivi. Il y a des bouts qu’au fil des années j’ai dû lire vingt fois et d’autres pas du tout – ça dépend du genre de défonce de ces morveux.

Et quand je suis allé vivre à San Francisco, parce que Kerouac hante les rues de la cité en pente, j’ai tout lu ou relu, dans le désordre, jusqu’à ses textes les plus bizarres, comme « Pic » en créole, ses haikus, ses notes sur le bouddhisme. Et là encore, des choses qui m’accrochent et que je peux relire sans me lasser, comme les premières pages de « Desolation Angels », qui sentent bon leur madeleine : « Those afternoons, those lazy afternoons, when I used to sit, or lie down, on Desolation Peak, sometimes on the alpine grass, hundreds of miles of snowcovered rock all around, looming Mount Hozomeen on my north, vast snowy Jack to the south, the encharmed picture of the lake below to the west and the snowy hump of Mt. Baker beyond, and to the east the rilled and ridged monstrosities humping to the Cascade Ridge, and after that first time suddenly realizing “It’s me that’s changed and done all this and come and gone and complained and hurt and joyed and yelled, not the Void,” and so that every time I thought of the void I’d be looking at Mt. Hozomeen (because chair and bed and meadowgrass pointed north) until I realized “Hozomeen is the Void—at least Hozomeen means the void to my eyes”— » et ça continue encore comme ça sur quelques pages.

Alors je suis allé regarder ce que j’ai écrit sur Jack Kerouac au fil des années. C’était apparemment tout au début, quand j’habitais encore la Californie. Ça n’avait pas l’air de vous inspirer beaucoup : 4 commentaires pour 4 billets ; faut dire que vous n’étiez pas non plus très nombreux à le lire. Mais c’est encore tout là. Prêt à reprendre la route !

 

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California Dreamin’

Quand il fait froid comme aujourd’hui, il y a toujours quelqu’un pour me demander si la Californie ne me manque pas. En gros, non : l’atmosphère était beaucoup trop sinistre quand nous sommes partis, le 30 avril de l’année dernière : une atmosphère de fin du monde. L’hiver a aussi été catastrophique là-bas, avec de nombreux glissements de terrain et des inondations, comme à Palm Springs… dans le désert.

Mais il y a des endroits qui me manquent, des endroits dont j’ai déjà parlé : la librairie « beat » City Lights à San Francisco, le quartier Haight-Ashbury, dans la même ville, Telegraph Avenue, à Berkeley, Venice Beach à Los Angeles, et Big Sur, au Sud de Monterey. Oui, je sais : des endroits qui furent les hauts-lieux de la culture hippie, après avoir été, le plus souvent, les hauts-lieux de la culture beatnik, dix ans auparavant.

Ils hantèrent ces lieux mythiques et on ne les a pas encore entendus ici, alors les voilà, « Ladies & Gentlemen : The Mamas and the Papas ! »

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