Quinzaines – Orwell Socialiste malgré lui, le 15 mars 2021

Quinzaines me fait l’honneur de titrer sur mon Orwell Socialiste malgré lui.

Orwell publiait en 1946 un article intitulé « Politics and the English Language », la politique et la langue anglaise, une dénonciation de la manière dont les intellectuels britanniques écrivent leur langue, qui se terminait par une liste de recommandations visant à éviter leurs travers.

L’année suivante, en 1947, « loin de la foule déchaînée » sur l’Île de Jura en Écosse, Orwell entreprendrait la rédaction de Nineteen Eighty-Four (1984), qui paraîtrait en juin 1949.

La fameuse dystopie est complétée d’un appendice intitulé « The principles of newspeak », les principes de la novlangue, cette forme abâtardie et corrompue de l’anglais qu’un régime totalitaire a su imposer en Oceania avec pour objectif l’élimination du crimemental (« thoughtcrime »).

Or, très curieusement, les ressemblances sont frappantes entre la langue « élaguée » qu’Orwell prône pour rétablir la rectitude du parler politique dans la Grande-Bretagne de 1946, et celle qu’utilise un pouvoir totalitaire pour empêcher les Britanniques de penser en 1984.

Voici les six recommandations d’Orwell qui permettraient, si elles étaient suivies, de mettre fin au « chaos politique présent lié à la décadence de la langue ». Ces directives eurent une belle descendance : je les entendis répétées à longueur de temps durant les dix années que je passai à Cambridge. Ce qui, comme nous allons le voir, est paradoxal.

  1. « Ne recourez jamais à la métaphore, l’analogie ou toute autre figure de style que l’on voit communément imprimées.
  2. N’utilisez jamais de mot long là où un mot court ferait l’affaire.
  3. S’il est possible de retirer un mot, retirez-le sans hésiter.
  4. N’utilisez jamais la voix passive s’il est possible d’utiliser la voix active.
  5. N’utilisez jamais d’expression étrangère, de mot scientifique ou de jargon s’il existe un équivalent dans l’anglais de tous les jours.
  6. Ignorez l’une quelconque de ces règles plutôt que dire quoi que ce soit de barbare. »    

Ce qu’Orwell décrit là, cet anglais restauré, guéri, par ses soins, c’est celui dont je disposais le jour de janvier 1975 où je suis devenu étudiant thésard à l’Université de Cambridge. Quelques semaines plus tard, alors que je faisais un premier exposé devant mes pairs, l’audience s’est petit à petit clairsemée. Lorsque j’eus terminé, une jeune enseignante m’a gentiment abordé. Son sourire un peu embarrassé me fit comprendre que ma langue ne faisait pas l’affaire. Il était clair que si je persistais dans l’usage de l’anglais recommandé par Orwell, je serais aimablement mais fermement poussé vers la sortie.

Le message n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. J’ai appris l’usage de la métaphore et des figures de style anglaises. Je me suis familiarisé avec les mots longs et l’ensemble des manières imaginables d’allonger la phrase. J’ai appris à l’embellir de mots futiles, pour la beauté du geste seulement. J’ai appris à composer la phrase de propositions au passif, sauf impossibilité absolue. J’ai appris à émailler tous mes propos d’une citation de Shakespeare, de Fielding,  de William Blake, de Thackeray ou de Dickens – ce qui ne coule pas de source si votre enfance et votre adolescence à vous n’ont pas été bercées de citations du Barde et des autres. 

Orwell, Eric Blair de son vrai nom, grandit en Inde, dont il apprit à haïr le système à castes. Il n’apprécia pas davantage sa variété anglaise dont Oxford et Cambridge sont l’emblème. Or, je n’ai quant à moi regretté à aucun moment d’être devenu, par l’effort, un « Cambridge Man ». Oui, cela m’a permis un soir, au retour de Londres, de faire taire de turbulents étudiants qui importunaient les autres voyageurs par leurs éclats de voix tout empreints d’arrogance de classe, alors qu’avec l’anglais recommandé par Orwell, jamais cela ne m’aurait été possible. Mais plus profond, plus viscéral à cet esprit « Oxbridge » qu’Orwell exécrait, est ce qu’il doit à son passé monacal. On oublie parfois que les premières grandes universités médiévales étaient des monastères d’un genre particulier où l’on apprenait essentiellement à devenir « frères en Dieu » par l’apprentissage des Écritures et du système d’Aristote. C’est ce dernier qui prit le dessus, et Oxford et Cambridge forment toujours aujourd’hui des « frères et sœurs en savoir ». On imagine mal de l’extérieur la somme faramineuse d’heures qu’on y consacre, ou le degré de passion et de détermination mobilisées.

Simon Leys écrit dans son Orwell ou l’horreur de la politique (1984) : « Les stratifications de classes, avec leurs barrières invisibles, mais omniprésentes et infranchissables, empoisonnent la société anglaise à un degré inconnu du reste de l’Europe. […] Sur ce point, la fureur [d’Orwell] ne désarma jamais. À l’hôpital, durant sa maladie finale, peu de temps avant de mourir, il entendit un jour les voix de visiteurs aristocratiques dans une chambre voisine, et il trouva aussitôt l’énergie furieuse de noter dans le carnet qui ne quittait pas son chevet : “Quelles voix ! On devine des gens trop bien nourris, stupidement satisfaits d’eux-mêmes avec cette constante façon de ricaner hé-hé-hé à propos de rien du tout. Et par-dessus tout, il y a cette espèce de lourdeur et de richesse, combinées avec une fondamentale mauvaise grâce, des gens qui, on le sent instinctivement sans même avoir besoin de les voir, sont les ennemis spontanés de tout ce qui est intelligent, ou sensible, ou beau. Pas étonnant que tout le monde nous déteste tant” » (22-23).

Mais les commentateurs l’ont noté dans un bel ensemble, l’engagement politique justifiant de telles vues ne lui vint que sur le tard. Leys écrirait ainsi : « … il ne trouva sa voie qu’après de longs tâtonnements. Il avait eu depuis toujours la certitude qu’il serait écrivain, mais ses premières tentatives sérieuses dans le domaine de la création littéraire se soldèrent par des échecs consternants : non seulement il ne savait pas comment écrire, mais il ne savait même pas quoi écrire […] Presque par accident, en 1936, un éditeur de gauche eut l’idée de lui commander au pied levé une sorte d’enquête sur la condition ouvrière dans le nord industriel de l’Angleterre … » (9, 11).

Eric Blair est collégien à Eton, au premier rang des pépinières d’Oxbridge, dont la voie lui est fermée vu la médiocrité de ses résultats scolaires. Il incriminera de son côté comme obstacle à son accession à l’une de ces deux universités prestigieuses le manque de fortune de sa famille, mais peut-on le prendre au sérieux quand il se décrit à juste titre comme « de la strate inférieure de la moyenne haute bourgeoisie » (Orwell 1937). Il se forme alors au métier de policier colonial, davantage à la portée d’un cancre, qu’il exercera en Birmanie.

D’où un soupçon : le rejet de l’arrogance de classe et des maniérismes d’Oxbridge est-il venu spontanément au jeune Eric Blair ou résulte-t-il d’un dépit s’apparentant davantage à un certain « Ils sont trop verts, et bons pour des goujats » ? D’où une nouvelle question, que soulève la médiocrité de ses résultats scolaires : ces manières sophistiquées d’écrire l’anglais, qu’Orwell dénonce avec rage, s’il les rejette, n’est-ce pas parce qu’elles excèdent ses propres capacités ? Qu’est-ce qui se cache derrière cette affirmation que les phrases qu’il cite pour les dénoncer (de l’Oxford man, Harold Laski, et du Cambridge man, Lancelot Hogben, tous deux figures de proue du mouvement travailliste, notons-le en passant), contenant des métaphores, contenant plusieurs négations, sont « vagues » ? Excessivement précises peut-être, sans réelle nécessité. Mais certainement pas vagues ! Jean-Claude Michéa, dans son Orwell Anarchiste Tory (1995) rapporte que « la méfiance à l’égard des discours abstraits l’amena un jour à écrire que “la philosophie devrait être interdite par la loi” » (13).

Pourquoi les résultats d’Eric Blair à Eton – sinon, conduit souterrain quasi-automatique vers Oxford ou Cambridge – étaient-ils d’ailleurs médiocres ? Il faut lire ici ceux qui l’ont bien connu et qui, sans vouloir le charger, laissent pourtant entrevoir de sérieux troubles d’ordre psychologique. Son biographe Bernard Crick écrit dans George Orwell : A Life (1980) : « Cette part “Orwell” de lui-même était pour Blair une image idéale qu’il devait essayer d’atteindre » (Crick 1980 : xxii). Blair, l’homme des lacunes, et Orwell alors, son Moi-idéal ?

Leys rapporte que : « Sa première femme [Eileen O’Shaugnessy], une personnalité admirable qui, littéralement, mourut du cancer sous ses yeux sans qu’il s’en aperçut, tout occupé qu’il était par le souci que lui causaient les souffrances du genre humain » (6).

Vraiment ? La chose est-elle même possible ? Une distraction portée à ce niveau paroxystique relève-t-elle encore du normal, ou faut-il alors parler sans avoir peur des mots, de pathologique ?

Un pensionnaire de 8 à 13 ans en perdition à St Cyprian School dit Tosco Fyvel, qui deviendrait son ami et soulignerait que quand Orwell décrit l’univers concentrationnaire de 1984, il recycle des pages préalablement rédigées sur sa vie au pensionnat. D’où une conclusion inévitable : un portrait du communisme soviétique calqué sur les misérables années d’un jeune en difficulté entre les âges de 8 et 13 ans. Fyvel écrit : « Orwell me dit que […] les souffrances d’un enfant inadapté dans un internat sont peut-être le seul équivalent qu’on puisse trouver en Angleterre de l’isolement qu’éprouve un individu dissident dans une société totalitaire » (1982 : 200).

« Enfant inadapté », un terme que l’on n’applique pas à soi-même sans de sérieux motifs. Mais nous n’en savons pas plus.

Crick, biographe d’Orwell rapporte qu’il avait précisément interdit par testament que l’on en sache davantage sur l’homme Eric Blair : « Toute vie, vue de l’intérieur, ne saurait consister qu’en une série de défaites trop humiliantes et trop consternantes pour qu’on puisse seulement les contempler » (Crick 1980 : xxix). Un verdict amer qui ne vaut pas, Dieu merci, pour « toute vie », mais qui apporte un nouvel élément, convergeant comme les autres pour suggérer le diagnostic de syndrome d’Asperger : atonie de la dynamique d’affect barrant l’accès au langage figuré parce que chaque expression est décomposée par le sujet en ses différents mots, pris chacun littéralement, insensibilité à l’ironie aussi, difficulté à manipuler les mots abstraits, soit la liste complète de ces éléments dont Orwell recommande que l’on purge la langue anglaise ou ce à quoi il fait misérablement allusion quand il recommande que la philosophie soit « interdite par la loi ».

Le « socialisme » auquel l’image d’Orwell s’identifiera n’émergera chez lui que par élimination, comme l’aboutissement d’un très long processus : il ne restera que lui, tout le reste ayant été passé par-dessus bord dans un délestage des options l’une après l’autre.

Rejet pour commencer du système de castes latent à la société anglaise, rejet de la haute culture d’Oxford et Cambridge, dans cet ordre ou dans l’ordre inversé : « Je suis convaincu que la plupart des Indiens, comme du reste la plupart des Anglais, sont des merdes » (cité par Leys 1984 : 11). Mais Orwell ne s’arrête pas en si bonne voie : il professe aussi son mépris pour « … tous les buveurs-de-jus-de-fruit, les nudistes, les illuminés en sandales, les pervers sexuels [il était « homophobe » dans le vocabulaire d’aujourd’hui], les Quakers, les charlatans homéopathes, les pacifistes et les féministes d’Angleterre » (1937 : 152-153). George Orwell, ou l’art de se faire des amis …

Non, le choix du socialisme comme grande cause à défendre ne lui est pas venu naturellement, c’est le moins qu’on puisse dire. Jugeons-en sur pièce :

« Mais, voyez-vous, j’étais à moitié terrifié par la classe ouvrière […] je me les figurais comme une espèce étrangère et dangereuse ; franchir la porte de ce dortoir me parut comme de m’enfoncer dans quelque souterrain affreux – un égout plein de rats par exemple. J’étais convaincu que j’allais devoir me battre : les gens allaient certainement détecter que je n’étais pas l’un des leurs, et déduire aussitôt que j’étais venu les espionner ; ce qui les amènerait à me rosser et à m’éjecter […] c’était un samedi soir, et il y avait là un jeune débardeur bâti en force, qui était ivre et titubait à travers la salle. Il se tourna, m’aperçut, et roula vers moi, avec sa grosse figure rouge en avant et un éclair louche et dangereux dans le regard. Je me raidis. Ça y était donc, la bagarre allait déjà commencer ! La seconde d’après, le débardeur s’effondra contre ma poitrine en m’entourant le cou de ses bras : “Prends une bonne tasse de thé, mon pote, cria-t-il, larmoyant, prends une bonne tasse de thé” » (Orwell 1937 : 133).

Il faudra attendre, comme l’observe Leys, que Blair soit blessé par une balle fasciste, et découvre que les Staliniens en veulent en réalité davantage à sa peau d’anarchiste à sa façon, pour qu’il découvre sa vocation politique authentique de socialiste dénonciateur implacable du communisme soviétique (35). La générosité spontanée des Espagnols et leur dignité fière en toute circonstance, firent basculer Orwell du côté du bien. La chose n’allait pas de soi : un autre choix possible en cette époque troublée était celui de l’abjection d’un Louis-Ferdinand Destouches, Céline en lettres.

Quant au socialisme en question, voici un avant-goût de la manière dont Orwell envisage sa venue : « [La révolution] fusillera les traîtres, mais elle leur accordera pour commencer un procès solennel et, si cela se trouve, saura même en acquitter certains. Elle écrasera toute révolte ouverte, promptement et sans faire de quartier, mais elle n’interviendra que très peu en matière d’opinion orale écrite » (Essays II 1968 : 102). Voilà qui est fait pour nous rassurer…

Quant au contenu : « Le capitalisme aboutit au chômage, à la compétition féroce pour les marchés et à la guerre. Le collectivisme mène aux camps de concentration, au culte du chef de guerre. Il n’y a pas moyen d’échapper à ce processus, à moins qu’une économie planifiée puisse être combinée avec une liberté intellectuelle, ce qui ne deviendra possible que si l’on réussit à rétablir le concept de bien et de mal en politique » (Essays III 1971 : 119). Considération à compléter par : « On pensait d’ordinaire que le socialisme était une sorte de libéralisme augmenté d’une morale. L’État allait prendre votre vie économique en charge et vous libérerait de la crainte de la pauvreté, du chômage, etc., mais il n’aurait nul besoin de s’immiscer dans votre vie intellectuelle privée. Maintenant, la preuve a été faite que ces vues étaient fausses » (Essays II 1968 : 135). Le socialisme est donc impossible. C.q.f.d.

Le socialisme d’Orwell, dans sa nature profonde, Jean-Claude Michéa s’est longuement attaché à l’extraire de sa gangue, prenant le problème par ce qui est sans doute le bon bout : celui des libertés à défendre et à promouvoir dans le cadre du socialisme en question. Et pour cela, distinguer la liberté selon Orwell de celle selon Sartre caractérisée ainsi : « la liberté comme ce pouvoir métaphysique qu’aurait l’homme de “nier” toute situation constituée, de “transcender” le donné, en un mot, de “s’arracher” à tout ce qui est » (87). À cela, Orwell oppose une liberté s’inscrivant davantage dans « un code moral traditionnel », pour reprendre l’expression à laquelle il recourt comme à une « contre-valeur » quand il s’en prend au biologiste marxiste J. D. Bernal (100). 

De quoi est-il alors plutôt question chez Orwell en termes de liberté ? « C’est la liberté d’avoir une maison à soi, de faire ce que l’on veut durant ses loisirs, de pouvoir choisir ses distractions plutôt qu’elles ne vous soient dictées d’en haut » (Essays II 1968 : 78). Ou plus concrètement : « le pub, le match de football, le jardinet derrière la maison, le coin de cheminée et a nice cup of tea » (ibid.), tout cela dans The Lion and the Unicorn, un texte de 1941. Autrement dit, le confort des objets qui vous font plaisir à voir et à manipuler ; l’ivresse modérée avec l’excuse que les autres au même moment et en votre présence, font exactement pareil ; la guerre simulée entre deux équipes, dont l’une est de préférence locale ; voir pousser la végétation au printemps dans un espace à soi ; et pouvoir déglutir un liquide chaud et parfumé quand l’envie vous en prend… Ce qui ne renvoie pas, comme croit le lire Michéa à la common decency d’Orwell, mais plus simplement à la cosiness britannique, concept intraduisible renvoyant à la familiarité des personnes et des objets et à la satiété sous sa forme élémentaire  « petit-bourgeoise » : à son degré zéro, selon l’expression consacrée. Le socialisme d’Orwell, envisagé à sa racine, c’est cela : le droit d’accès pour tous aux satisfactions « petites-bourgeoises ». Un idéal qui pourrait en effet sembler manquer singulièrement d’envergure. Michéa mentionne d’ailleurs : « Cette méfiance bien connue des idéologues de la gauche pour les prolétaires empiriques, toujours suspects de reprendre à leur compte l’idéologie « petite bourgeoise… » (98). 

Notons au passage la conception personnelle très élastique qu’avait Orwell de la common decency dont il était par ailleurs le chantre : les trois demandes en mariage distinctes sur une période de quelques mois seulement (fin 1945 début 1946), époque durant laquelle il cachait soigneusement sa tuberculose, ou la liste commentée de sympathisants communistes qu’il communiqua au département secret à la propagande du ministère britannique des Affaires étrangères, ce que l’une des personnalités dénoncées, Norman Ian MacKenzie, eut le bon goût de commenter sobrement quand la liste fut divulguée en 1996 : « Les personnes atteintes de tuberculose deviennent parfois très étranges quand vient la fin ». Tuberculose, Asperger, ou quelque affection de ce genre en tout cas. Rendons grâces au Ciel qu’Orwell ait cependant su tirer le meilleur de son incapacité à vivre dans la compagnie des autres.

Qui était-il donc en résumé cet Eric Blair qui parvint à nous faire croire que George Orwell, c’était lui ? 

Quand Jean-Claude Michéa intitula un essai publié en 1995, Orwell Anarchiste Tory, il reprenait une boutade que celui-ci avait faite parlant de lui-même : anarchiste du Parti conservateur (« a Tory anarchist »), un grand écart qui n’était pas sans rappeler l’affirmation pince-sans rire de John Maynard Keynes vingt ans plus tôt, qu’il appartenait à « l’extrême-gauche » du Parti libéral, une aile dont il ne fut jamais bien entendu que l’unique représentant. Je préfère quant à moi qualifier Eric Blair d’« accidental Socialist » : Socialiste malgré lui. 

Bien qu’il ne se prévalut qu’en une seule occasion du label « socialiste » (sortant d’une réunion de cabinet du premier ministre travailliste Ramsey Macdonald et s’adressant à ceux qui attendaient là, leur disant : « Le seul socialiste dans la salle, c’était moi ! »), Keynes était quant à lui un socialiste instinctif, l’exemple type de cette aristocratie « de robe », ou plutôt « de toge » que l’on trouve à Oxbridge, mais faisant preuve du common touch : cette prédisposition à parler d’égal à égal aussi bien avec les « grands de ce monde » ou réputés tels, qu’avec les gens dans la foule. Parce que dans le « frères et sœurs en savoir » d’Oxford et de Cambridge, il n’y a pas que les connaissances, il y a aussi les « frères et sœurs ». Il y a bien sans doute quelques ratés ici ou là – il y en a toujours – mais de la même manière que l’on n’apprend pas l’intuition à un enfant, car elle vient toute seule avec les connaissances, on n’apprend pas le common touch non plus : lui aussi vient naturellement avec un certain dévouement au service du savoir. On n’imagine pas Keynes avoir le trac à l’idée qu’il s’apprête à entrer dans un asile de nuit : il y serait « chez lui » comme en tout autre endroit où l’on trouve du monde.

Eric Blair au contraire aura dû se bricoler son common touch. Il lui viendra, comme l’a noté Leys, en Catalogne : « La communion authentique et intégrale à laquelle il aspirait, ce n’est que dans la guerre civile d’Espagne qu’il la connaîtrait enfin […] il ne lui était plus nécessaire de recourir à une laborieuse mascarade prolétarienne : la vérité des armes suffisait » (42-43). La pièce manquante du puzzle que serait Orwell viendrait à Blair du coup de foudre qu’il éprouverait pour cet Italien jovial et baraqué qu’il rencontrerait « dans la caserne Lénine à Barcelone, la veille de [son] engagement » :

« Quelque chose dans son visage m’émut profondément. C’était le visage d’un homme capable de tuer, ou de risquer sa vie pour un ami – cette sorte de visage que notre imagination prêterait à un anarchiste… » (1938 : 7).

Même s’il se croit obligé d’ajouter : « il devait plus que probablement être  communiste », l’horreur absolue ! Qu’importe, il était frère. 

En découvrant la fraternité, la chenille Eric Blair s’était muée en papillon nommé « George Orwell ». Et si ce dernier, romancier, essayiste, polémiste, fut un socialiste auto-proclamé, de la variété véhémentement anti-communiste, son alter ego Eric, prêtant à George sa plume, était lui un conservateur de facture assez conventionnelle, avec inclinations populiste et antifasciste.

Que révèlent les pensées que nous aimerons retenir d’Orwell ? Guère plus  que cette conclusion de sens commun que la vie est plus aimable si l’on est civil plutôt qu’atrabilaire (on relira avec plaisir à ce sujet Le misanthrope ou l’Atrabilaire amoureux). 

Quelques perles :

« Le vrai problème est : comment rétablir une attitude de vie religieuse, tout en acceptant le fait que la mort est définitive ».

« La mort n’a rien d’effrayant quand les choses auxquelles nous tenons, nous survivront ».

« Les hommes ne sont décents que dans la mesure où ils sont privés de pouvoir ».

Si chacun, ayant en mémoire ces quelques préceptes, se conduisait en brave homme ou en femme pleine de bonté (la common decency), la vie mériterait déjà d’être vécue. Il y a là une philosophie inattaquable, bénéficiant en sus d’être à la portée de chacun : sans recours aucun à cette philosophie d’intellectuels qui, dans les termes d’Orwell, « devrait être interdite par la loi ».

Références :

Crick, Bernard, George Orwell : A Life, Boston : Little, Brown & Co 1980

Fyvel, T. R., George Orwell : a Personal Memoir, London : Weidenfeld & Nicolson 1982

Leys, Simon, Orwell ou l’horreur de la politique, Paris : Hermann 1985

Michéa, Jean-Claude, Orwell Anarchiste Tory, [1995] Paris : Climats, Flammarion, 5e éd. 2020

Orwell, George, The Road to Wigan Pier, [1937] Harmondsworth : Penguin 1962

Orwell, George, Homage to Catalonia, [1938] Harmondsworth : Penguin 1989

Orwell, George, Collected Essays. Journalism and Letters of George Orwell, Volume 2, Harmondsworth : Penguin 1968

Orwell, George, Collected Essays. Journalism and Letters of George Orwell, Volume 3, Harmondsworth : Penguin 1971

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20 réflexions sur « Quinzaines – Orwell Socialiste malgré lui, le 15 mars 2021 »

  1. Merci, Paul, de nous faire découvrir une personnalité marquante.
    Orwell, complexe et insaisissable.
    Il n’est pas le seul.
    Sa hantise du communisme (marxiste), autoritaire dans son essence est une conviction sympathique.

    Une réflexion :
    Associer automatiquement socialisme et gauche est actuellement grosse d’ambiguïtés dangereuses. Car on sait la destination quand la droite instrumentalise son socialisme. L’abandon du socialisme par la gauche est une stratégie de défaites. Elle est aussi une fuite devant ses responsabilités internationales en ouvrant une avenue aux ‘autres’. De fait une gauche gestionnaire ayant avalée tous les poncifs du libéralisme ne se distingue plus des ‘autres’.

    Attention : je ne suis pas compétent en matière de socialisme.

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    1. Mais aussi inadapté, ignare scolaire, raciste et mysogyne, contradictoire : vous avez de drôles de sympathie, non ?

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      1. Mon dieu! mon dieu! Chabian, comment vous dire?

        D’une part, il n’est pas impossible qu’étourdi comme je suis, j’ai laissé transparaître ma vraie nature, mon être intime et irréductible. Et vous l’auriez transpercée de votre regard acéré. Un regard alimentant une réflexion toute en profondeur à qui rien n’échappe, bien entendu.

        D’autre part, je vous invite à relire mes 4 lignes posément. Cela fait, je suis sûr que vous comprendrez que votre interrogation est sans objet.

        Finalement, si vous maintenez vos assertions, je m’accorde le prix si convoité par moi de la concision. Faire court et expressif est si rare. Mon idéal est en effet Giono, ‘le français le plus rapide du monde’. Je n’introduis pas Giono par hasard. Re-lisez «le Hussard sur le toit». Très reposant après votre effort surhumain de décryptage.

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      2. @Chabian

        Autant je suis sensible à certains de vos critères (raciste, misogyne), autant les autres me semblent n’être pas moins discriminatoires…

  2. La Quinzaine a du même ponctuer en termes élogieux la dite publication.

    Le livre “Dans la dèche à Paris et à Londres” lu il y a bien longtemps m’a laissé un souvenir vivace d’écriture plate, en parfait accord avec le fond de l’histoire et cette problématique chevillée au corps que vous “déterrez” avec la précision d’un archéologue.
    Pour George Orwell ce livre révèle une expérience christique menée à bon port qui trouve ici ses explications : engagement réel, engagement artistique aussi par l’écriture, sur la langue.

    https://bookshome.club/books-fr-2019-97373#pinterest060619

  3. Merci de parler de l’intéressant cas Orwell, ce qui donne envie de s’instruire plus encore sur ce singulier bonhomme. Il y a une autre chose intéressante, c’est ce que la postérité fait de l’oeuvre d’Orwell. Vers le tournant du siècle ou un peu après, en même temps qu’une déferlante d’idéologie capitaliste, avec des termes nouveaux tels que “populisme”, etc, est arrivée une nouveauté dont je me rappelle qu’elle m’a estomaqué la première fois que je l’ai entendue: 1984 ferait référence… au communisme! Auparavant, on parlait beaucoup de ce bouquin, on le lisait beaucoup (ainsi qu’Animal Farm); on pensait qu’il faisait référence aux régimes oppressifs fasciste, nazi et, moins clairement, stalinien, et aux tendances fascisantes de partout. Il faudra que je relise 1984: je ne me rappelle aucun passage qui laisse à penser que le régime de Big Brother fût communiste. Et surtout pas “les prolétaires et les animaux sont libres”. Quant aux trois slogans “la guerre c’est la paix”, “la liberté c’est l’esclavage” et “l’ignorance c’est la force”, ils sont au contraire de nature profondément fasciste. (le cas d’Animal Farm est différent). Et quant à Orwell lui-même, on me dit qu’il était anticommuniste? Est-ce patent? Bien cordialement.

  4. Il est des cafés qu’on nomme « jus de chaussette », paraît que ça viendrait de la guerre de 1870 juste avant la Commune (Prophitez, c’est gratuit https://www.arte.tv/fr/videos/094482-000-A/les-damnes-de-la-commune/) eh bien « socialiste » c’est pareil quand on le filtre avec une chaussette, ça fait du jusnaturalisme, ce sous-jacent des théories économiques libérales, neolibéral, ultra libérales, que les gouvernements « socialistes » servent à leurs électeurs. Il y a quand même des petits malins qui se sont aperçus que les droits de l’homme naturels-universels-inaliénables sont toujours défendus par les mêmes puissances, mais à géométrie variable selon leurs propres intérêts géopolitiques et le rapport de force avec ceux qui ne boivent pas au biberon jusnaturaliste.

    « Nous autres » de Ievgueni Zamiatine interdit en URSS mais publié en 1925 en UK semble la matrice inspirante de 1984/1948 et donc si Zamiatine regrettait déjà en 1921 la tournure des évènements de 1917, c’est bien le « socialisme » version PCUS qui était visé par Orwell. La promotion du titre depuis 70 ans pour faire fuir signe l’opération politique de la fabrique du consentement.

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  5. Medellín, le 18 mars 2021

    Un probleme, sérieux, avec Animal Farm de Orwell était et reste l’emploi des animaux pour ¨caractériser¨ des etres humains. Dans ce cas spécifique de Orwell, les membres de la population russe.
    (re: e.g. pour Eliot: https://www.hmhco.com/blog/icons-inspiration-history-of-george-orwells-nineteen-eighty-four )

    Mais je ne peux pas apprécier, pas du tout, cette critique de 1944 a Orwell qui disait que la parodie, la satire élaborée dans cette ¨fable¨ ne soit pas approprié ¨parce que la population russe a tellement souffert a ¨Sankt-Peterburg¨ pendant la siege et ensuite destruction Nazi de cette ville majestueuse.

    (Sankt Peterburg suivant le referendum de 1991, ou, suivant le nom original en Néerlandais: ¨Sankt-Pieter-Burch¨.
    Re: https://www.amsterdam.nl/stadsarchief/stukken/beroemd/tsaar-peter-grote/
    Vous pouvez toujours reconnaitre le ¨schema¨ des canaux de Sankt Peterburg comme un héritage de cette époque),

    Je trouve cette critique a Orwell et son livre beaucoup trop limitée.

    Il y a, parmi des consultants en ¨management¨ ou en gestion des personnes et des organisations qui, toujours, et ca vient et disparait en vagues, font de la promotion et de la propagande dans leurs pratiques, dans mes yeux condamnables, de l’emploi de cette meme technique: c’est a dire, de ¨caractériser¨ des personnes comme des animaux, et de les juger suivant un systeme de classification des animaux en animaux aimables, non-aimables, courageux, non-courageux, honnetes, non-honnetes et ensuite d’utiliser cette technique pour ¨juger¨ les gens.

    Sans exception, l’emploi de cette ¨méthode¨ a des conséquences desastreuses. Raison pour laquelle de tels consultant.e.s sont éjecté.e.s, et également sans exception, des organisations ou des institutions dans lesquelles on injecte une telle approche, trop souvent seulement apres le déluge desastreux qui suit, toujours, a une telle intervention des consultants.

    Une approche, d’ailleurs, bien apprécié par la grande majorité des régimes autoritaires et leurs dirigeant.e.s.
    Rappelez vous comment les Nazis emploiaient cette méthode de ¨deshumanisation¨. Rappelez vous comment de telles méthodes sont toujours utilisées, partout. Toutes les génocides commencent avec la deshumanisation.

    (Abram de Swaan: https://www.cairn.info/revue-projet-2017-1-page-90.htm )

    Vous connaissez l’actualité.

    La conclusion, inéluctable, est que M. Orwell faisait exactément la meme chose qu’il reprochait aux autres.

    ¨Ce que vous ne voulez pas qu’on vous fasse, ne le faites pas aux autres.¨

    Post-scriptum:
    En ce qui concerne des observations de J.M. Keynes (et de sa Lydia) de la situation en Russie en 1925, l’année de Zamyatin et son ¨Mi¨ de cette meme période, a (re-)lire ¨A short view of Russia¨, http://pombo.free.fr/krussia.pdf .

      1. @Ruiz

        Merci pour votre question.

        Le ¨donc¨ dans vos mots représente précisément ce que je critiquais chez Orwell.

        Veuillez écouter et voir Bram de Swaan (Université Amsterdam), en francais, n’ayez pas peur.

        Enfant, il a été caché à Beverwijk et, ainsi, a survécu 40 – 45.

        https://soin-et-compassion.fr/?s=swaan

        Il avait de la chance, parce que, comme vous vous rappelerez, presque 75 % des enfants, femmes et hommes classifié.e.s comme des ¨rats¨ par les nazis aux Pays-Bas ont été assassiné.e.s., le pourcentage le plus élevé en Europe.

        https://www.liberation.fr/planete/1995/03/10/le-souvenir-honteux-de-l-holocauste-en-hollande_127589/

        J’espere que vous entrendiez mieux que la question ¨comment c’était possible?¨ est une question qui hante chacune et chacun qui écoute son coeur et utilise ses cerveaux.

        Encore plus apres les opérations guerrieres scandaleuses du gouvernement colonial néerlandais en Indonésie (1945 – 1949) et apres, le genocide de Srebrenica de 1995.

            1. @Johan Leestemaker
              Merci pour les liens et ce rayon d’espoir venu de ces voisins du Nord, qui ne doivent pas trop craindre le réchauffement climatique.

              Les français sont en général pessimistes en particulier pour leur sort (collectif).

              Comment se fait il qu’un pays si heureux ne soit pas submergé d’immigrants ?

              La constitution ne reconnait pas le droit du sol.
              Les étrangers illégaux n’ont pas la libre circulation.

              Des mesures d’accès au vaccin suivant l’age ou les comorbidités (état de santé) seraient inconstitutionelles.

              La composition du gouvernement ne respecte pas la parité (7 hommes).

              Les alcooliques peuvent avoir une descendance qui réussit.

              Réussir dans la politique sans être politisé au départ !
              Il est manifeste que la beauté est un facteur essentiel de succès aux élections.

              Clémentine Autain et Danièle Obono ne sont plus aussi jeunes.
              Marion Maréchal est encore un peu plus jeune.

  6. Cher Paul Jorion,
    merci pour cet excellent article, loin des caricatures ou “portraits” partisans qu’on voit pulluler depuis quelques années, tout le monde (ou presque), de tous bords, s’accaparant G.O. qui, en effet, est un personnage assez complexe, qui s’est créé lui-même, tout comme il a créé sa vision politique et sa morale. La complexité de l’homme, ses contradictions, mais aussi sa richesse et son importance m’avaient été révélées – en plus du petit (mais lumineux) essai de Simon Leys – à la lecture de l’excellente anthologie en français (“Excuse my English” !) publiée par les éditions Agone en 2009 : “Ecrits politiques (1928-1949) : Sur le socialisme, les intellectuels et la démocratie”. Excellent et assez complet panorama de ses idées politiques, loin de la vulgate ou des galvaudages. A la fin, loin des utopies visant à instaurer un paradis sur terre, une vision du monde dont la justesse étonne encore, avec une “brutalité intellectuelle” revendiquée, mais mise au service de la défense d’un “sens commun” (“common decency”, “human decency”) qui devrait être, en effet, largement et profondément médité, et incarné dans les actes, vécu. Des textes salutaires, à l’opposé des intellectuels de pouvoir, qui font “un bien fou” ! pour moi autant que les essais émancipateurs de Thoreau. Des textes que les hommes politiques devraient lire – cela les rendrait moins arrogants, cyniques, moins pétris de leurs certitudes.

  7. Il est étrange que souvent un livre puisse être plus grand que son auteur; ces doubles pauvres types, je songeais au génie du “Voyage au bout de la nuit” par un vrai salopard antisémite au bord de la psychose caché sous un pseudo, Céline, ou bien Paul Morand dans son “Journal inutile” plein de fulgurances littéraires mais souillé là aussi d’un antisémitisme obsessionnel couplé à une homophobie rageuse, loin d’0rwell certes, mais la grande écriture romanesque est un démon qui transforme les primates en majesté du langage.

    1
    1. Il faut distinguer et dissocier deux facteur dans la création artistique: l’artiste peut être un salaud, un pervers, un criminel, bref tout ce que vous voulez, mais son talent n’est nullement affecté par le côté “extravagant” de sa personnalité. Il y a des exemples abondants ce concernant. Ceux qui s’imaginent qu’un créateur doit être un angel, n’y connaît rien de nature humaine.

  8. …”Quelques observations (2) qu’on aurait dû lire plus tôt : il y est sèchement établi qu’Orwell n’a jamais «donné» personne au Foreign Office (alors sous gouvernement travailliste), mais a seulement prévenu ses services, via une amie et sous le sceau du secret, de la duplicité de personnalités pouvant être sollicitées dans la propagande anti-stalinienne.” …
    https://www.liberation.fr/tribune/2003/12/04/orwell-calomnie_454188/

    1. “À ce point là de tuberculose, on ne sait plus vraiment ce qu’on fait…”, “Oui, enfin, sa liste, l’a-t-il vraiment ‘communiquée’ ? …”, etc.

      Le test : mettez-vous devant un miroir et posez-vous la question : “Aurais-je tenu à jour une liste en trois colonnes avec mentions salaces de 135 noms de crypto-communistes ?”

  9. Et ceci , plus complet sur cette affaire de Orwell délateur :

    “Malheureux comme Orwell en France (III) L’affaire de la « liste noire » (6)

    13 septembre 2020
    Révolution sociale ou barbarie

    Le25 septembre 2003, dans la New York Review of Books, le politologue Tïmothy Garton Ashne livre pas seulement l’analyse la plus de précise (et la plus complète) de l’affaire de l’« Orwell’s list », mais aussi la première fondée sur la liste de noms effectivement transmise par Orwell. En voici de larges extraits :

    « La copie de la fameuse liste des “crypto-communistes” de George Orwell versée aux dossiers d’un département semi-secret du Foreign Office le 4 mai 1949 était enfin là, dans un classeur chamois, sur la table du bureau d’un archiviste. Malgré toute la controverse qui l’entourait, aucune personne non officielle n’avait été autorisée à la voir depuis qu’avait été tapée la liste originale qu’Orwell avait envoyée de son lit de malade, le 2 mai 1949, à Celia Kirwan, une amie proche. Celle-ci venait de commencer à travailler au Département de la recherche sur l’information (IRD), qui s’occupait, entre autres choses, de produire de la propagande anticommuniste. La liste contient trente-huit noms de journalistes et écrivains qui, comme Orwell l’avait écrit à Kirwan le 6 avril [1949], “étant à [s]on avis des crypto-communistes, des compagnons de route ou enclins à l’être, ils ne devraient pas être fiablescomme propagandistes”.

    » Divisée en trois colonnes intitulées “Nom”, “Fonction” et “Remarques”, la liste d’Orwell est éclectique. Charlie Chaplin, J. B. Priestley et l’acteur Michael Redgrave, sont tous marqués “?” ou “????” – ce qui laisse supposer qu’ils n’étaient pas vraiment, selon lui, des crypto-communistes ni des compagnons de route. E. H. Carr, l’historien des relations internationales et de la Russie soviétique, est rejeté comme “Simple conciliateur”. Le rédacteur en chef du New Statesman, Kingsley Martin, une bête noire d’Orwell, reçoit le commentaire superbement rétrograde “? trop malhonnête pour être carrément ‘crypto’ ou compagnon de route, mais sûrement pro-russe sur toutes les questions importantes”. À côté du correspondant du New York Times à Moscou, Walter Duranty, et de l’ancien trotskiste Isaac Deutscher, “Seulement sympathisant”, il y a de nombreux écrivains et journalistes moins connus, à commencer par un correspondant industriel du Manchester Guardian, décrit comme “probablement simple sympathisant. Bon journaliste. Stupide”.

    » Au cours des années 1990, l’“Orwell’s list” a fait l’objet de nombreux articles aux manchettes effrayantes tels que “Le Big Brother du Foreign Office”, “L’icône socialiste devenue un informateur” et “Comment la liste noire d’Orwell a aidé les services secrets”. Toutes ces dénonciations spéculatives de l’auteur de 1984était basées sur trois sources incomplètes : la publication de plusieurs entrées (mais pas toutes) du carnet strictement privé dans lequel Orwell tentait d’identifier “cryptos” et “FT” (son abréviation pour “fellow travellers [CR – compagnons de route]”), sa correspondance publiée avec Celia Kirwan et la publication partielle, en 1996, de dossiers de l’IRD, où une carte a été insérée, à côté d’une copie de la lettre d’Orwell à Kirwan du 6 avril 1949, indiquant qu’un document du dossier FO 1110/189 avait été retenu.

    » L’affaire s’était arrêtée là, le gouvernement de Sa Majesté gardant avec sollicitude l’un des derniers secrets d’Orwell jusqu’à ce que, peu après la mort de Kirwan, l’automne dernier, sa fille, Ariane Bankes, trouve une copie de la liste dans les papiers de sa mère et m’invite à écrire sur ce sujet. Après avoir publié le 21 juin 2003 la liste dans le Guardian, j’ai demandé au ministre britannique des Affaires étrangères, Jack Straw, l’autorisation de publier l’original. Il a accepté “puisque toutes les informations qu’elle contient sont maintenant dans le domaine public” et que toute personne intéressée peut désormais consulter le dossier FO 1110/189 aux British National Archives.

    » Voilà donc le texte. Quel est le contexte ? En février 1949, George Orwell était couché dans un sanatorium des Cotswolds, malade d’une tuberculose qui allait le tuer un an plus tard. Cet hiver-là, il s’était épuisé dans un dernier effort pour finir le manuscrit de 1984. Il se sentait seul, désespéré par sa mauvaise santé alors qu’il n’avait que quarante-cinq ans, et profondément pessimiste quant à l’avancée du communisme russe, dont il avait connu la cruauté et la perfidie, presque au prix de sa vie à Barcelone pendant la guerre civile espagnole. Les Soviétiques s’étaient emparés de la Tchécoslovaquie en février 1948 et ils bloquaient Berlin-Ouest, cherchant à étrangler la ville pour la soumettre.

    » Orwell pensait qu’on était en guerre, une “guerre froide”, et il craignait que les nations occidentales ne la perdent. Notamment, pensait-il, parce que l’opinion publique a été aveuglée sur la véritable nature du communisme soviétique. Cet aveuglement était pour partie le fruit d’une gratitude compréhensible pour le rôle crucial de l’Union soviétique dans la défaite du nazisme. **Cependant, cette situation aussi produit par un ensemble toxique d’admirateurs naïfs du système soviétique, de membres des partis communistes, de “crypto”-communistes et d’espions soviétiques stipendiés. Ce sont ces gens, soupçonnait Orwell, qui avaient rendu si difficile la publication de sa fable antisoviétique La Ferme des animauxà la fin de la Seconde Guerre mondiale.

    » **Cependant, il savait aussi que c’était une époque où les communistes sincères commençaient à être dégoûtés par ce qu’ils avaient vu, certains devenant les critiques les plus aigus du système soviétique, pour ne citer que The God That Failed (Le Dieu des ténèbres), écrit en 1949 par Arthur Koestler, le député travailliste Richard Crossman, Louis Fischer, André Gide, Ignazio Silone, Stephen Spender et Richard Wright. Ces auteurs étaient particulièrement importants pour les anticommunistes de gauche comme Orwell, convaincus, comme il l’écrivait lui-même, “que la destruction du mythe soviétique [est] essentielle si nous voulons relancer le mouvement socialiste”. Entre le milieu et la fin des années 1940, il avait commencé à tenir un carnet privé dans lequel il essayait de déterminer qui était quoi : membre du PC, agent, “FT”, sympathisant sentimental.

    » Le carnet d’Orwell, que j’ai pu consulter sans restriction aux archives de l’University College de Londres, montre qu’il s’est soucié de cette liste. Elle contient des entrées au stylo et au crayon, avec des astérisques en rouge et en bleu pour certains noms. Il y a 135 noms au total, dont dix ont été biffés, soit parce que la personne était décédée – comme Fiorello La Guardia, l’ancien maire de New York –, soit parce qu’Orwell avait décidé qu’il ne s’agissait ni de crypto-communistes ni de compagnons de route. Ainsi, par exemple, le nom de l’historien A. J .P. Taylor est biffé et accompagné d’une remarque fortement soulignée d’Orwell, “A pris la ligne anti-PC à la conférence de Wroclaw” ; et celui du romancier américain Upton Sinclair, où Orwell rejetteson évaluation antérieure et commente : “Non. A dénoncé le coup d’État tchèque et la conférence de Wroclaw.” Stephen Spender (“Sympathisant sentimental… Tendance à l’homosexualité”) et Richard Crossman (“Trop malhonnête pour être carrément FT”) ne sont pas encore rayés ; mais c’était avant l’apparition de The God That Failed. La façon dont Orwell s’est tourmenté avec ses évaluations individuelles se voit particulièrement dans l’entrée J. B. Priestley : barré d’un astérisque rouge, barré d’une croix noire hachurée puis entouré et complété d’un point d’interrogation bleu. […]

    » Le 29 mars 1945, Kirwan rend visite à Orwell dans le Gloucestershire. Mais elle est aussi venue avec une mission. Car elle vient d’être recrutée par un nouveau département du Foreign Office destiné à contrer la propagande communiste émanant du Kominform récemment fondé par Staline. Pourrait-il nous aider ? Comme Kirwan l’a noté dans le mémorandum officiel de leur rencontre, Orwell a ”exprimé son approbation enthousiaste et sans réserve de nos objectifs”. Il ne pouvait rien écrire pour l’IRD lui-même, a-t-il dit, parce qu’il était trop malade et qu’il n’aimait pas écrire “sur commande”, mais il a suggéré plusieurs personnes qui le pourraient. Le 6 avril, il lui écrit une lettre, d’une écriture soignée et délicate, suggérant quelques noms supplémentaires et offrant sa liste de ceux ”à qui il ne faut pas faire confiance en tant que propagandistes. Mais pour cela, je vais devoir faire venir un carnet que j’ai chez moi, et si je vous donne une telle liste, elle est strictement confidentielle, car j’imagine qu’il est diffamatoire de décrire quelqu’un comme un compagnon de route”.

    » Celia Kirwan transmet la lettre à son supérieur, Adam Watson, qui fait quelques commentaires puis ajoute : ”PS. Mrs Kirwan devrait certainement demander à Mr Orwell la liste des crypto-communistes. Elle la “traiterait en toute confiance” et la renverrait après un ou deux jours. J’espère que la liste donne des raisons dans chaque cas.”

    » Mrs Kirwan a fait ce qu’on lui a demandé, en écrivant, de “Foreign Office, 17 Carlton House Terrace”, le 30 avril : “Cher George, merci beaucoup pour vos suggestions utiles. Mon ministère a été très intéressé de les voir. […] Ils m’ont demandé de vous dire qu’ils vous seraient très reconnaissants si vous pouviez nous laisser consulter votre liste de compagnons de route et de journalistes cryptos,que nous traiterons avec la plus grande discrétion.” […]

    » Entre-temps, Orwell demande à son vieil ami Richard Rees de lui envoyer le carnet de notes depuis sa maison isolée sur l’île écossaise de Jura où il avait écrit 1984. En le remerciant le 17 avril, il écrit : “Cole [l’historien G. D. H. Cole] je pense qu’il ne devrait probablement pas être sur la liste, mais je serais moins sûr de lui que de [Harold] Laski [1] en cas de guerre.”

    » Il faut donc imaginer Orwell allongé dans son lit de sanatorium, décharné et malheureux, parcourant le cahier, ajoutant peut-être un point d’interrogation bleu à l’astérisque rouge et à la croix noire à hachures sur Priestley, se demandant comment Cole ou Laski, Crossman ou Spender se comporteraient en cas de guerre réelle et meurtrière avec l’Union soviétique, et lequel des 135 noms transmettre à Kirwan.

    » Sur réception de sa note, il lui répondit aussitôt en joignant sa liste de trente-huit noms : “Ce n’est pas sensationnel et je suppose qu’elle ne dira rien à vos amis qu’ils ne sachent pas.” (Notez la référence à “vos amis” ; Orwell n’avait aucune illusion que cela ne lui était pas réservé.)

    » “En même temps, ce n’est pas une mauvaise idée d’inscrire les personnes qui ne sont probablement pas fiables. Si cela avait été fait plus tôt, cela aurait empêché des gens comme Peter Smollett [2] de se frayer un chemin vers d’importants postes de propagande où ils auraient probablement pu nous faire beaucoup de mal. Même en l’état, j’imagine que cette liste est très diffamatoire, ou calomnieuse, quel qu’en soit le terme, par conséquent je vous prie de veiller à ce qu’elle me soit retournée sans faute.” […]

    » Le même jour, il écrit de nouveau à Richard Rees : “Supposons par exemple que Laski possédait un secret militaire important. Le livrerait-il aux services de renseignements militaires russes ? Je ne crois pas, parce qu’il ne s’est pas vraiment décidé à être un traître, et la nature de ce qu’il ferait dans ce cas serait très claire. Mais un vrai communiste livrerait bien sûr le secret sans aucun sentiment de culpabilité, tout comme un vrai crypto, tel que [le député, ex-travailliste D. N.] Pritt. Toute la difficulté est de décider de la position de chacun, et il faut traiter chaque cas individuellement.”

    » À ce stade, il est très agaçant de voir la trace écrite refroidir. Nous savons que Kirwan devait aller voir Orwell le dimanche suivant et qu’il l’a remerciée le 13 mai pour la bouteille de brandy qu’elle lui avait envoyée. Lui a-t-elle rendu la liste lors d’une nouvelle visite après l’avoir faite dactylographier par le ministère pour le dossier FO 1110/189 ? Que se sont-ils dit lors de cette rencontre, si elle a eu lieu ? Que s’est-il passé ensuite ? Ces noms ont-ils été transmis à d’autres services ?

    » Le fichier lui-même n’indique aucune mesure prise à l’égard des noms énumérés. Dans la lettre qu’il m’a adressée, où il annonce la publication de l’original, le ministre des Affaires étrangères précise : “Une vérification de nos dossiers confirme que la liste est le seul document sur les contacts d’Orwell avec l’IRD qui a été retenu.” Mais bien d’autres dossiers de l’IRD ont été retenus, et des parties de documents divulgués ont été occultées au motif qu’ils contiennent des informations liées au renseignement et donc protégés par ce que les archivistes du Foreign Office appellent “la couverture”. Quoi qu’il en soit, seule une partie de la vérité est contenue dans les dossiers.

    » Une réponse sérieuse à ces questions nécessite un jugement sur la nature de l’IRD. [Au terme de son enquête, l’auteur conclut que ce “département semi-secret” était composé d’un groupe disparate de personnes initialement engagées dans la guerre contre le fascisme avant de passer dans la défense des intérêts britanniques pendant la guerre froide. Après avoir centralisé des informations sur le monde soviétique à destination des journalistes, politiciens et syndicalistes bien disposés, l’IRD a soutenu la parution de publications anticommunistes, dont les livres de Bertrand Russell tels que Why Communism Must Fail, What Is Freedom ? et What Is Democracy ; ou les éditions birmanes, chinoises et arabes d’Animal Farm. Puis le département a combattu, par des moyens certainement de plus en plus douteux, tout ce qu’il tenait pour une infiltration communiste des syndicats, de la BBC et autres organisations. Enfin, « avec l’intensification de la guerre froide, la propagande blanche des premières années semble avoir été de plus en plus complétée par le gris et le noir ».]

    » Tous les survivants [de l’IRD] insistent sur le fait qu’il est très peu probable que les noms fournis par Orwell en 1949 aient été transmis à qui que ce soit d’autre, et surtout pas au MI5, le service britannique de sécurité intérieure, ou au MI6, chargé du renseignement étranger. “En toute honnêteté, m’a dit Adam Watson, je ne me souviens d’aucun cas où nous ayons dit [au MI5 ou au MI6] : “Avez-vous réalisé que X considère tel ou tel comme un crypto-communiste ?” Cependant, comme Mr Watson lui-même me l’a avoué, “les vieux oublient”. De toute évidence, personne ne peut savoir exactement ce que, disons, le chef du service, Ralph Murray, aurait pu murmurer à un ami du MI6 autour d’un cognac au Travellers’ Club, tout à côté de la terrasse du Carlton House.

    » Dans les années 1990, la liste a fait l’objet despéculations fébriles. L’historien marxiste Christopher Hill affirmer avoir “toujours su qu’il [Orwell] était un faux-jeton [he was two-faced]”. Dans l’Evening Standard, le député travailliste Gerald Kaufman a écrit : “Orwell lui aussi était un Big Brother.” MaisKirwan a toujours fortement défendu la contribution d’Orwell aux travaux de l’IRD : “Je pense que George a eu raison de le faire. […] Bien entendu, tout le monde pensait que ces gens allaient se faire tirer dessus à l’aube. La seule chose qui allait leur arriver, c’est qu’on ne leur demanderait pas d’écrire pour l’IRD.” […]

    » Considérons certaines des personnes sur la liste et ce qui leur est arrivé. Peter Smollett a fait l’objet d’une mention spéciale de la part d’Orwell dans sa lettre d’accompagnement à Kirwan. Dans la rubrique “Remarques”, il a noté que Smollett “donne une forte impression d’être une sorte d’agent russe. Une personne très visqueuse”. Né à Vienne sous le nom de Peter Smolka, il a dirigé la section soviétique du ministère britannique de l’Information pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais nous savons maintenant deux autres choses à son sujet. Tout d’abord, selon les archives Mitrokhin du KGB, Smollett-Smolka était un agent soviétique recruté par Kim Philby sous le nom de code “ABO”. Ensuite, il a très certainement été le fonctionnaire qui a conseillé à l’éditeur Jonathan Cape de rejeter Animal Farm comme un texte antisoviétique malsain. Comment l’État britannique a-t-il donc poursuivi ou persécuté cet agent soviétique ? En le nommant officier de l’Empire britannique (OBE). Et par la suite, il fut correspondant du London Times en Europe centrale. […]

    » Toujours suivant les archives Mitrokhin du KGB, Le député travailliste Tom Driberg – “Habituellement qualifié de “crypto”, mais à mon avis PAS de manière fiable pro-PC”, selon Orwell – a été recruté en 1956 comme un agent soviétique sans doute très peu fiable (nom de code “LEPAGE”), après une rencontre homosexuelle compromettante avec un agent de la deuxième direction générale du KGB dans des toilettes sous l’hôtel Métropole à Moscou. Néanmoins, il a terminé sa vie comme un écrivain célèbre et en recevant le titre de “Lord Bradwell of Bradwell juxta mare”. Isaac Deutscher, E. H. Carr, la romancière Naomi Mitchison (une “sympathisante idiote”) et J. B. Priestley ont tous poursuivi des carrières très fructueuses sans, à notre connaissance, subir la moindre opposition de la part du gouvernement britannique. Ironiquement, Michael Redgrave ajoué en 1956 le rôle d’O’Brien dans un film inspiré de 1984. […]

    » S’il s’agit d’accuser Orwell d’avoir été un guerrier du froid, la réponse est clairement oui. Il l’était avant même le début de la guerre froide, mettant en garde contre le danger du totalitarisme soviétique dans Animal Farm alors que la plupart des gens célébraient encore notre héroïque allié soviétique. Il apparaît dans l’Oxford English Dictionary comme le premier écrivain à utiliser le terme “guerre froide” en anglais. Il s’est battu avec un fusil contre le fascisme en Espagne et a reçu une balle dans la gorge. Il a combattu le communisme avec sa machine à écrire et s’est tué à la tâche.

    » S’il s’agit d’accuser Orwell d’avoir été un informateur de la police secrète, la réponse est clairement non. L’IRD était une curieuse troupe de guerre froide mais n’avait rien d’une police de la pensée. Et contrairement à ce terrible génie qu’était Bertolt Brecht, Orwell n’a jamais pensé quela fin justifiait les moyens. À maintes reprises, il insiste auprès de Richard Rees pour que chaque cas soit traité individuellement. Orwell s’est opposé à l’interdiction du parti communiste en Grande-Bretagne. Le Freedom Defence Committee, dont il était vice-président, estimait que le contrôle politique des fonctionnaires était un mal nécessaire mais insistait pour que la personne concernée soit représentée par un syndicat, que des preuves sérieuses soient produites et que l’accusé soit autorisé à contre-interroger ceux qui déposaient contre lui. Pas vraiment les méthodes du KGB – ou, en fait, du MI5 ou du FBI pendant la guerre froide. Orwell a déclaréà Kirwan qu’il approuvait les objectifs de l’IRD ; mais cela ne veut pas dire qu’il aurait approuvé ses méthodes. […]

    » La publication tant attendue de la liste de l’IRD souligne également la distinction cruciale, si souvent floue, entre le carnet privé d’Orwell et la liste qu’il a envoyée à Kirwan pour le Foreign Office. Les lecteurs peuvent, selon leur goût, être plus choqués ou amusés par les entrées de son carnet de notes, qui tiennent du vieux policier impérial, avec un soupçon d’espionnage et une bonne dose de son humour noir et bourru. (Il inclut dans sa liste quelqu’un du “Département de l’impôt sur le revenu” : quels satanés communistes, ces inspecteurs des impôts !) Et puis tous les écrivains sont des espions, qui […] écrivent secrètement des choses dans des cahiers.

    » Un aspect du cahier qui choque aujourd’hui notre sensibilité est son étiquetage ethnique des gens, en particulier les huit variations de “Juif ?” (Charlie Chaplin), “Juif polonais”, “Juif anglais” ou “Juive”. Toute sa vie Orwell a lutté pour surmonter les préjugés de sa classe et de sa génération ; il semble n’en avoir jamais complètement surmonté une.

    » Ce qui reste le plus troublant dans la liste qu’Orwell a effectivement fournie, c’est qu’un écrivain dont le nom est devenu synonyme d’indépendance politique et d’honnêteté journalistique ait été amené à collaborer avec un département bureaucratique de propagande, peu importe que la collaboration soit marginale, que la propagande soit “blanche”, et que la cause soit bonne [3]. »

    Timothy Garton Ash

    Extrait d’« Orwell’s List », The New York Review of Books, 25 septembre 2003 Traduit de l’anglais par Thierry Discepolo

    Sixième annexe à l’article« Qui veut tuer son maître l’accuse de la rage »

    Notes de la rédaction :
    Notes

    1.Théoricien marxiste, universitaire et journaliste, Harold Laski (1893-1950) fut l’un des intellectuels les plus en vue de la gauche anglaise des années 1930-1940. Professeur de sciences politiques à l’université de Londres à partir de 1926, il a été membre du comité exécutif du parti travailliste de 1936 à 1949.
    2.L’auteur revient plus loin sur cet « agent soviétique recruté par Kim Philby ».
    3.Au fil de son texte, et en particulier dans la conclusion, l’auteur analyse la relation entre George Orwell et Celia Kirwan comme l’une des raisons pour lesquelles la liste en question, bien que destinée à l’IRD, fut livrée (et à personne d’autre) ; cette interprétation, que Timothy Garton Ash estime lui-même « des plus délicates et spéculatives », ne nous a donc pas semblé déterminante pour qui veut juger l’affaire d’un point de vue politique.”
    https://agone.org/blog/malheureux-iii-6

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