Archives par mot-clé : Karl Marx

L’ULTRALIBERALISME TENTE DE RESSUSCITER UNE ARISTOCRATIE

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

J’ai modifié le titre de ce billet qui était initialement : « Ressusciter une aristocratie » en « L’ultralibéralisme tente de ressusciter une aristocratie ». J’ai également explicité une phrase. La raison en est que certains lecteurs semblent se contenter de lire le titre et se font à partir de là une opinion de ce dont parle le billet. Ainsi sur le blog de Jacques Attali, JPJM écrit que « Paul Jorion appelle de ses vœux une nouvelle aristocratie au sens élevé du terme ». Rien n’est plus éloigné de mes vœux, ce que j’écris ci-dessous, c’est ceci : « Si le libéralisme est le moyen qui a permis historiquement à une bourgeoisie d’abattre une aristocratie, l’ultralibéralisme est alors le moyen qu’utilise une bourgeoisie – continuant de prôner les mêmes principes une fois sa victoire achevée –, de se reconstituer elle-même en cette aristocratie qu’elle a précédemment évincée. »

Autrement dit – et pour lever toute équivoque – je dénonce les visées de l’ultralibéralisme de reconstituer un système aristocratique. Aucun rapport avec le fait d’« appeler de mes vœux une nouvelle aristocratie au sens élevé du terme ».

L’ultralibéralisme tente de ressusciter une aristocratie

Si le libéralisme est le moyen qui a permis historiquement à une bourgeoisie d’abattre une aristocratie, l’ultralibéralisme est alors le moyen qu’utilise une bourgeoisie – continuant de prôner les mêmes principes une fois sa victoire achevée –, de se reconstituer elle-même en cette aristocratie qu’elle a précédemment évincée. La manière dont ceci est possible est la suivante : réclamer un plus grand progrès de la liberté dans un cadre aristocratique fondé sur les droits acquis initialement par la force, c’est offrir à l’argent le moyen de détrôner la force dans son rôle de vecteur de la puissance. Et ceci parce que l’argent, en permettant d’acheter un service, exerce un pouvoir de « commandement » identique à celui de la force (1). Une fois la bourgeoisie en charge des affaires, continuer de réclamer un plus grand progrès de la liberté dans le cadre d’une société bourgeoise, c’est offrir au nouvel ordre qui s’est constitué, le moyen de se renforcer, autrement dit de permettre à cette bourgeoise triomphante de recréer un système semblable à l’ancien mais où ce serait elle qui assumerait cette fois le rôle d’une aristocratie. L’exercice de la liberté est en effet différentiel : ce que la liberté autorise n’est pas le même dans le cas du riche et celui du pauvre. En effet, le riche utilise comme une chose qui va de soi le pouvoir de commandement qu’autorise sa richesse. La liberté du pauvre se limite aux rêves de grandeur qu’il peut entretenir en imaginant que l’on devient riche par un simple effet de la liberté, par le simple effet de le vouloir. Cette illusion est possible parce que du point de vue auquel on a accès quand on est pauvre, l’effet de levier nécessaire pour progresser dans l’ordre bourgeois est invisible.

On oublie que si Marx affirme qu’une dictature du prolétariat sera nécessaire pour créer une société sans classe, c’est parce que la bourgeoisie arrivant au pouvoir ne partage pas elle cette ambition : le pouvoir auquel elle accède, il lui semble qu’elle l’a mérité, et les privilèges de l’aristocratie qui la révoltaient autrefois n’étaient pas répréhensibles à ses yeux pour leur qualité en soi mais seulement parce qu’ils n’étaient pas les siens.

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(1) Sur ce qu’en a dit Adam Smith, voir « L’argent, mode d’emploi » (2009) : 70 et « Le prix » (2010) : 36.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Le temps qu’il fait, le 29 octobre 2010

La psychanalyse
Principes des systèmes intelligents (Masson 1990)
Le mystère de la chambre chinoise

Le prix (Le Croquant 2010)
• Le mécanisme de la formation des prix
• Les interactions entre classes sociales et les interactions à l’intérieur d’une classe sociale
• Karl Marx

Les systèmes de retraites
• Répartition et capitalisation
• Comment il faudrait repenser la question

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Le prix, demain en librairie

Mon livre « Le prix » (Éditions du Croquant) sort en librairie demain. Il s’agit, comme Comment la vérité et la réalité furent inventées (Gallimard 2009), d’un livre de longue haleine : il contient mes observations sur la formation de prix récoltées sur une période de trente-six ans dans les criées bretonnes, sur les marchés improvisés des plages africaines, dans les salles de marché des banques européennes et américaines. C’est donc un livre d’anthropologue. J’ai l’habitude de dire : « Je ne suis pas économiste », ici, j’ai dépassé cette perspective négative : je suis allé sur le terrain des économistes et j’ai dit : « La théorie des prix qui vous manque : la voici ! ». Il y a un an exactement, à Arc et Senans, un économiste assez agacé s’est précipité au tableau noir, a tracé deux courbes se croisant et a dit, se tournant vers la salle : « La formation des prix, c’est pourtant simple : là où l’offre et la demande se rencontrent ! » C’est si simple, que ce n’est pas comme ça que ça marche. J’ai hésité à lui dire : « Vous êtes sûr ? Vous avez jamais vérifié cela sur des chiffres ? » Je ne l’ai pas fait pour deux raisons. La première, c’est qu’il s’agissait du genre d’économiste qui m’aurait simplement pris pour un fou. La seconde, c’est que je connaissais la réponse : j’avais essayé de vérifier cela sur des chiffres et le verdict était simple lui aussi : ça ne marchait pas.

Merci à Jan Bruegel d’avoir peint un splendide marché aux poissons qui fait une non moins splendide couverture. Merci à Alain Oriot d’avoir fait de tout cela, un très beau livre.

P.S. : Vous me rappelez que vous aimeriez bien l’acheter. Vous pouvez en effet le faire ici.

J’ai reproduit ici, pour vous mettre en appétit, l’introduction de « Le prix » :

La vérité et le prix

J’ai consacré un livre à Comment la vérité et la réalité furent inventées (Gallimard 2009). Cet autre ouvrage relève de l’épistémologie ou philosophie des sciences. Celui qui débute ici relève de l’économie politique ou de l’anthropologie économique. Les deux livres ne sont cependant pas sans rapport du fait que j’y applique essentiellement la même méthode. Ce qui m’autorise à le faire, c’est que les deux phénomènes, de la vérité et du prix présentent une structure identique ; la seule différence entre eux, c’est que la vérité s’exprime sur le mode du mot et le prix sur le mode du nombre. Si l’on parle de la vérité on parle du fait même de quelque chose qui fonctionne comme un prix et si l’on parle du prix on parle du fait même de quelque chose qui fonctionne comme la vérité. Il est permis de dire que le prix est la vérité des choses humaines exprimée en nombres et la vérité, le prix des choses humaines exprimé en mots.

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Marianne, « Renverser la loi de la jungle », le 21 août 2010

Un entretien que j’ai accordé à Hervé Nathan et Alexis Lacroix. On le trouve en facsimilé ici.

MARIANNE.- Deux ans après le début de la « grande crise » et trois mois après la crise grecque, c’est la question qui agite tous les acteurs politiques et économiques européens. Peut-on encore « moraliser » le capitalisme, c’est-à-dire concilier la morale et le capitalisme ?

Paul JORION. – Je ne le crois pas. Car, à partir du moment où l’éthique est introduite dans le capitalisme, on obtient un autre système que le capitalisme. Depuis que le capitalisme existe, de nombreuses crises auraient dû constituer des occasions de tout remettre à plat. Mais manifestement, l’animal résiste à toutes les tentatives d’instaurer de l’éthique. La logique sous-jacente au capitalisme échappe à ce que l’anthropologue Johann Friedrich Blumenbach a appelé le processus d’auto-domestication de l’espèce. Avec, comme conséquence, une disparition partielle de l’agressivité, par l’invention d’institutions nous permettant de domestiquer nos pulsions les plus dangereuses. L’élaboration de la notion de démocratie depuis l’antiquité grecque, par moments successifs, avec, entre autres, la Révolution anglaise et la Déclaration d’indépendance américaine, fut l’occasion d’un apaisement progressif de l’agressivité par l’auto-domestication de l’espèce.


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La transition (III) – La propriété inanalysée

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Dans ma communication avant-hier au Banquet de Lagrasse, j’ai repris un certain nombre d’idées déjà exprimées ici dans des billets à propos du citoyen et du bourgeois, et en particulier l’idée hégélienne d’une origine distincte des deux fonctions, la première, fondée sur la logique aristocratique de la lutte à mort, la seconde sur l’éthique du travail née parmi les descendants d’esclaves.

Pour Hegel, dans le cadre de la société civile, la simple collection d’individus – et en attendant l’avènement d’un État conçu selon son souhait – la coïncidence des deux fonctions est irréalisable. De même, on a pu le voir dans le billet que j’ai récemment consacré à Freud et le bonheur, la question du bonheur de l’être humain achoppe pour lui sur la propriété privée, même si – comme il le souligne – l’inégalité sexuelle apparaîtrait soudain en pleine lumière si l’inégalité vis-à-vis de la propriété était résolue. Durant la Révolution, Saint-Just considère dans De la nature la possession comme un donné brut de l’humain et seul Robespierre propose pour la propriété un système original, à deux vitesses : propriété commune pour l’indispensable, propriété privée réservée au superflu. Ceci dit, même la Constitution de 1793, celle qui ne sera jamais appliquée parce que son application était suspendue au retour de la paix, et en dépit de sa radicalité (elle affirme le droit de chacun au bonheur, à la subsistance dans le malheur, et le droit du peuple à l’insurrection), ne se préoccupe de la propriété que de manière « classique » et affirme dans ses deux premiers articles : « Le but de la société est le bonheur commun. – Le gouvernement est institué pour garantir à l’homme la puissance de ses droits naturels et imprescriptibles. Ces droits sont l’égalité, la liberté, la sûreté, la propriété. »

Bien sûr, les juristes ont au fil des siècles traité de toutes les subtilités possibles de la propriété et la question de l’accès à la propriété a été réglée en différents lieux et à différentes époques de différentes manières. Il m’apparaît pourtant que, de Rousseau qui y voit la source de l’inégalité entre les hommes, jusqu’à Hegel qui y voit l’expression de la volonté pure, l’on s’est jusqu’ici contenté de traiter la possession et la propriété sur le mode de l’évidence intuitive.

La propriété étant d’une manière très générale la pierre d’achoppement de nos réflexions sur la transition vers un nouveau monde, je voudrais analyser son concept, non pas comme expression de la volonté humaine, comme chez Hegel, mais dans la perspective exactement inverse : comme celle du pouvoir que les choses exercent sur les hommes, comme on l’entend dire chez Marx quand il écrit : « Le bénéficiaire du majorat, le fils premier-né, appartient à la terre. Elle en hérite », observation que Pierre Bourdieu remit à l’honneur.

(… à suivre)

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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L’actualité de la crise: le mirage aux alouettes de l’ajustement du yuan, par François Leclerc

Billet invité.

LE MIRAGE AUX ALOUETTES DE L’AJUSTEMENT DU YUAN

Que peut-on voir dans l’annonce par la banque centrale chinoise de son ajustement prochain du taux de change du yuan ? Un geste politique symbolique, à la vieille du G20 de Toronto de la semaine prochaine, devant la montée de la pression exercée en faveur d’une telle décision ? Le début d’un réel ajustement favorisant, comme il est espéré par ceux qui le réclament le plus fort, la croissance américaine  ?

Cette décision est présentée comme pouvant réparer la panne dans laquelle se trouve l’économie occidentale, en réduisant le déséquilibre global caractérisé de manière superficielle comme commercial. Voulant tenter, dans les faits, de corriger les effets de la mondialisation telle que le capitalisme financier l’a brutalement dessinée. Qui a abouti à une désindustrialisation rapide des pays développés, et au processus inverse dans les pays émergents. Non sans provoquer d’important dégâts. Sociaux des deux côtés, lourdement environnementaux dans les seconds.

De ce point de vue, une convergence a pu être décelée, des deux côtés, dans l’aggravation des inégalités sociales, cachées dans les pays émergents par l’amélioration des conditions de vie de classes intermédiaires qui s’y développent, bénéficiant des retombées de la croissance du produit intérieur brut (PIB). Au contraire encore dissimulée dans les pays développés, en raison de l’importance de celles-ci, en dépit de la détérioration du statut de leurs couches inférieures.

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Désaliéner l’État : une stratégie offensive et défensive, par Xénophon

Billet invité.

Le système du Crédit Public, c’est-à-dire des dettes publiques, dont Venise et Gênes avaient, au moyen âge, posé les premiers jalons, envahit l’Europe définitivement pendant l’époque manufacturière. Le régime colonial, avec son commerce maritime et ses guerres commerciales, lui servant de serre chaude, il s’installa d’abord en Hollande. La dette publique, en d’autres termes l’aliénation de l’État, qu’il soit despotique, constitutionnel ou républicain, marque de son empreinte l’ère capitaliste. La seule partie de la soi-disant richesse nationale qui entre réellement dans la possession collective des peuples modernes, c’est leur dette publique. Il n’y a donc pas à s’étonner de la doctrine moderne que plus un peuple s’endette, plus il s’enrichit. Le crédit public, voilà le credo du capital. Aussi le manque de foi en la dette publique vient-il, dès l’incubation de celle-ci, prendre la place du péché contre le Saint-Esprit, jadis le seul impardonnables.
La dette publique opère comme un des agents les plus énergiques de l’accumulation primitive. Par un coup de baguette, elle doue l’argent improductif de la vertu reproductive et le convertit ainsi en capital, sans qu’il ait pour cela à subir les risques, les troubles inséparables de son emploi industriel et même de l’usure privée. Les créditeurs publics, à vrai dire, ne donnent rien, car leur principal, métamorphosé en effets publics d’un transfert facile, continue à fonctionner entre leurs mains comme autant de numéraire. Mais, à part la classe de rentiers oisifs ainsi créée, à part la fortune improvisée des financiers intermédiaires entre le gouvernement et la nation – de même que celle des traitants, marchands, manufacturiers particuliers, auxquels une bonne partie de tout emprunt rend le service d’un capital tombé du ciel – la dette publique a donné le branle aux sociétés par actions, au commerce de toute sorte de papiers négociables, aux opérations aléatoires, à l’agiotage, en somme, aux jeux de bourse et à la bancocratie moderne.

Karl Marx, Le capital, Livre 1, Huitième section

Comme nous avons eu peur de supprimer ce qui existait, nous avons augmenté le déficit et, aujourd’hui, la ville [de Francfort] a 8 milliards de dettes. On ne peut pas faire une telle politique. Pour combler un déficit, on emprunte à tous ceux qui ont de l’argent, mais tout le monde doit rembourser la dette avec ses impôts. L’endettement public, ce n’est rien d’autre qu’un processus pour enrichir les banques avec l’argent des citoyens.

Daniel Cohn-Bendit, Une envie de politique, Entretiens avec Lucas Delattre et Guy Herzlich, Paris, La Découverte, 1999.

Je ne sais pas si Daniel Cohn-Bendit, dénonçant ainsi l’endettement public dans un livre publié à l’occasion des élections européennes de 1999, se souvenait du passage précédemment cité du Capital. Les deux hommes s’accordaient en tous cas pour reconnaître qu’une politique d’endettement public, qui enrichit les banques en leur aliénant l’État, ne saurait être une politique de gauche. Notre gauche « gestionnaire » ne semble guère s’en soucier plus que cela. La droite, quant à elle, veut montrer qu’elle est décidée à prendre le taureau par les cornes. C’est ainsi que l’on peut interpréter les déclarations du Premier Ministre François Fillon sur la nécessaire austérité. Mais son empressement à donner par avance tous les gages nécessaires aux marchés financiers comme aux agences de notation suscite une certaine méfiance. La droite, oublieuse des idées du général de Gaulle qui associait la démocratie à la souveraineté nationale (conférence de presse à Londres, le 25 mai 1942), ne s’accommoderait-elle pas un peu trop facilement du pouvoir politique considérable que ces derniers détiennent de facto ? Car tel est l’enseignement politique de ces dernières semaines : il saute aux yeux désormais qu’il existe au-dessus des États une instance politique suprême constituée de ces fameux « marchés financiers » accolés aux agences de notations. Voilà quelque chose que Montesquieu n’avait pas prévu, ni dans le gouvernement républicain, ni dans le monarchique, ni dans le despotique. Et d’où cette instance tient-elle sa souveraine puissance ? Ni du peuple en corps comme dans les républiques démocratiques, ni même d’une partie du peuple comme dans les républiques aristocratiques. Non, elle tient sa puissance d’une aliénation consentie, ainsi que l’avait bien vu Marx, dans le cadre d’une accoutumance à la dette publique. On dira que c’est bien le peuple, malgré tout, qui a consenti à cette aliénation, puisque les budgets sont votés par les représentants qu’il s’est choisis et que les emprunts sont contractés par un Gouvernement qui s’autorise de la légitimité démocratique. Mais c’est oublier que le peuple ne peut pas se tenir informé de tout. Il sait bien que la dette, les impôts, l’état de l’économie, tout cela le concerne. Il sait bien qu’il est pris dans le cours des événements. Il s’informe comme il le peut, autant que possible. Pourtant, lui demander de choisir ses représentants en parfaite connaissance de cause, puis contrôler leurs décisions, et cela dans tous les domaines de la vie publique, c’est faire « peser sur ses épaules le poids d’une tâche impossible », comme l’écrivait le journaliste américain Walter Lippman en 1924. Ce qui est certain, par contre, c’est qu’aucun républicain, au sens de Montesquieu, ne saurait se satisfaire d’une telle situation, dans laquelle le sort des États repose pour une large part entre des mains qui échappent à tout contrôle démocratique. Sans aller nécessairement jusqu’à parler d’« Union sacrée », le refus d’une telle perte de souveraineté devrait faire l’objet d’un assez large consensus, par-delà les clivages partisans habituels. Mais que faire ? Comment sortir de l’aliénation ? On ne peut pas se contenter de dénoncer les marchés financiers comme tels, ni l’un ou l’autre de leurs acteurs. La stratégie, comme dans toute guerre, doit être à la fois défensive et offensive. On voit bien dans le cas européen comment les spéculateurs ont utilisés la faille dans la défense de la zone euro que représentait la dette grecque. La stratégie défensive repose donc sur une politique visant à réduire la dette. L’affirmation, je l’admets, n’est guère originale. Elle n’est guère enthousiasmante non plus. Mais c’est la condition pour désaliéner l’État. La gauche, en tous cas, encore plus que la droite, devrait se souvenir en permanence sur ce point de l’avertissement de Marx. Or on la voit trop souvent s’accrocher à une vulgate keynésienne, qui ne va guère au-delà de quelques lieux communs sur la relance par la dépense publique. Il y a sans doute mieux à faire, pourtant, des recettes fiscales au titre de l’impôt sur le revenu que d’utiliser la plus grande part pour payer la charge de la dette (la notice accompagnant le formulaire de déclaration des revenus de cette année, que nous venons de recevoir dans nos boîtes à lettres, indique que les recettes de l’impôt sur le revenu en 2010 sont estimées à 48,9 milliards d’euros sur la base du projet de loi de finances rectificatives présentée par le Gouvernement le 20 janvier, alors que la charge de la dette est estimée à 43 milliards d’euros). C’est dans le cadre de cette indispensable stratégie défensive, qui a elle seule enlève une bonne partie de leur pouvoir aux marchés financiers et fait recouvrer leur souveraineté aux États, qu’il me semble que peuvent prendre place les mesures offensives également nécessaires défendues sur ce blog à commencer par l’interdiction des paris sur les fluctuations de prix.

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Crise et sciences humaines

Cet entretien avec Mathieu Simonson, qui a eu lieu en septembre dernier, m’était sorti de la tête. Il a refait surface hier. J’y aborde des questions déjà couvertes mais d’autres aussi dont j’ai rarement l’occasion de parler. C’est une transcription, donc un peu « brut de décoffrage ».

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la finance, vous qui venez à la base de l’anthropologie et des sciences cognitives? Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser à ce secteur-là ?

D’abord mon intérêt s’est développé pour le formation des prix. J’ai fait mon premier travail de terrain – j’étais très jeune, j’avais vingt-cinq ans – dans l’île de Houat, en Bretagne, en France. Et là, c’est un peu accidentel, c’est en regardant mes données, que je me suis aperçu que l’explication classique de la formation des prix – en particulier pour les poissons, les crustacés que ces pêcheurs vendaient – bref, que la loi de l’offre et de la demande ne fonctionnait pas, qu’elle n’expliquait pas du tout la formation des prix. Alors je me suis demandé d’où venait cette loi de l’offre et de la demande, et pourquoi elle était admise aussi universellement, puisque dans le premier cas qui se présentait à moi ça ne fonctionnait pas. Alors ça m’a intéressé. A l’époque l’anthropologie économique était essentiellement d’inspiration marxiste. L’analyse de Marx ne fonctionnait pas pour expliquer la société de Houat, et je suis allé chercher un peu partout pour voir si il y avait des explications de la formation des prix telle que je la voyais. Et l’explication que j’ai trouvée qui était la plus proche, c’était celle, très ancienne, d’Aristote. Alors je me suis intéressé à la formation des prix de manière générale. J’ai travaillé ensuite en Afrique, comme socio-économiste pour la FAO (Food and Agriculture Organization), donc pour les Nations Unies, et là, j’ai récolté beaucoup de données sur les marchés de poissons en Afrique Occidentale. Et je me suis aperçu que la théorie d’Aristote expliquait beaucoup mieux la formation des prix que toutes les théories alternatives. J’avais donc un grand intérêt pour la question du prix, avant même de m’intéresser à la finance. Le passage à la finance, lui, il s’est fait de manière assez accidentelle. Bon c’est anecdotique, je veux dire, ce n’est pas un calcul de ma part. Ce qui s’est passé c’est la chose suivante: c’est que j’ai reçu un jour un coup de téléphone de Laure Adler qui travaillait pour France Culture et qui m’a demandé justement de faire une série d’émissions sur les sociétés de pêcheurs. Mais, à l’époque, c’est-à-dire en 1988, je faisais tout à fait autre chose, je travaillais sur l’intelligence artificielle. Et elle m’a dit “Est-ce que vous pouvez faire une série d’émissions sur les pêcheurs ?”. Je lui ai dit “Non, je ne m’intéresse plus du tout à ça en ce moment”. Elle m’a dit, “Qu’est-ce que vous faites ?”. Je lui ai dit : “Eh bien je travaille sur l’intelligence artificielle”. Elle m’a dit “Bon, faites une série d’émissions là-dessus plutôt ». Donc, en 1988, j’ai fait une série d’émissions pour France Culture sur l’intelligence artificielle. Et là, un banquier français a écouté les émissions, l’été suivant, quand il y a eu une rediffusion. Il a demandé à me rencontrer parce qu’il était très enthousiaste sur ce que j’avais présenté dans ce programme, et au bout de quelques conversations, il m’a proposé de venir travailler avec lui dans la banque où il était, c’est-à-dire la Banque de l’Union Européenne. Et, bon, j’avais l’occasion à ce moment-là de tester ma théorie de la formation des prix dans un tout autre univers. J’étais passionné. Et donc j’ai commencé à faire ça… ce que j’ai fait pendant dix-huit ans.

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Pourquoi dialoguer avec Marx ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Certains d’entre vous ont immédiatement compris ce que j’essayais de faire dans le billet précédent Où se situent les salariés, d’autres pas du tout. Je précise à l’intention de ces derniers : 1) qu’il n’y a aucun rapport entre cette discussion et une interdiction des paris sur les fluctuations de prix ; 2) qu’elle s’insère plutôt dans une réflexion sur revenus et travail, et dans le cadre encore plus général déjà esquissé dans Ce qu’il advient de l’argent qu’on gagne, à savoir « Comment faire coïncider production et consommation dans un monde où le travail est devenu une denrée rare ? »

Je découvre à cette occasion qu’il y a plusieurs avantages à comparer les arguments que je développe petit à petit avec ceux de Marx : 1) je me situe comme lui dans une perspective de « critique de l’économie politique », plutôt que de « science » économique, 2) ce qu’il a dit sur ces sujets est très familier à certains d’entre vous. Du coup, toute la discussion vient se loger dans un cadre qui me semble extrêmement fécond : critiquer la pensée de Marx, non pas en l’ignorant avec un sourire gêné, comme l’a fait depuis cent cinquante ans, la « science » économique, mais en la prenant au sérieux et en découvrant éventuellement de quelle manière elle est encore prisonnière de cette perspective bourgeoise qu’elle visait pourtant à dénoncer. Comme je l’ai dit hier dans un commentaire :

… en considérant les salaires comme « frais de production », Marx reprend à son compte la représentation « bourgeoise » du processus de production.

J’avais déjà eu l’occasion il y a quelques années de lui faire un reproche similaire à propos de la formation des prix : s’il ne comprend pas l’explication d’Aristote, c’est parce qu’il préfère une représentation « bourgeoise » en termes pseudo-physiques, à celle très politique d’Aristote, en termes de rapport de force entre acheteur et vendeur : en termes de « statut réciproque ».

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Où se situent les salariés ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Vous avez dû noter – peut-être avec un malin plaisir – où la réflexion des jours derniers nous conduits : si on veut sortir de la crise sans retomber dans une logique de croissance à tout crin, il faut que nous stoppions la fuite en avant permanente qui épuise la planète et qui débouche toujours à terme sur de la surproduction. Pour cela, il faut séparer la question des revenus qui nous sont nécessaires pour acheter des biens de consommation, de la question du travail. Il faut réexaminer le travail comme une question en soi, comme l’activité humaine nécessaire pour produire marchandises et services authentiques sans qu’elle soit automatiquement celle qui nous procure les revenus qui nous permettent de consommer.

Quand je dis marchandises et services « authentiques », je veux dire ceux que nous n’achetons pas simplement sous l’influence du « consumérisme », cette idéologie qui a été inventée pour repousser artificiellement les limites de la surproduction et qui n’est en réalité qu’un effort de propagande poussant à davantage de consommation et qui, dans la mesure où il réussit à nous persuader, permet que l’on produise plus qu’en son absence.

Séparer travail et revenus permet d’envisager les choses dans la perspective de l’An 2000 tel qu’on l’imaginait encore dans les années cinquante : où le travail, devenu rare dans un monde où la productivité croît grâce à l’automation, n’est pas une malédiction mais au contraire une bénédiction.

Ma démarche est différente de celle de Marx mais elle se situe au sein de la même tradition que la sienne, et ceci pour une raison très simple : parce que je considère comme sans grand intérêt la « science » économique qui a été produite après la mort de Marx, quand s’achève la tradition des économistes de l’âge d’Or de la pensée économique : le XVIIIe siècle, dont les théories sont d’inspiration sociologique plutôt que psychologique comme ce sera le cas ensuite, et dont le dernier grand représentant est David Ricardo.

C’est pourquoi j’ai voulu examiner ce qui diffère très exactement entre ce que j’ai écrit ces deux ou trois dernières années et ce qu’on trouve chez Marx. L’une des différences porte sur sa définition du capital – j’y reviendrai ultérieurement – et l’autre sur l’identité des grands groupes sociaux impliqués dans la production et dans la distribution

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BFM Radio, le lundi 28 décembre à 10h46

Effacer son nom

S’il y a bien une question que l’on me pose souvent, c’est « Pourquoi les économistes n’ont-ils pas prévu la crise ? » Et j’ai l’habitude de bâtir ma réponse en pensant a contrario aux raisons grâce auxquelles j’ai pu personnellement la voir venir : parce que j’étais employé au cœur-même de l’industrie où cette crise avait son origine : c’est-à-dire dans l’immobilier résidentiel américain.

J’ai cependant repensé à cette question en retombant par hasard sur un débat qui avait lieu dans les années 1980 : le débat relatif à ce qu’on appelait alors la « physique qualitative ». Qu’est-ce que cela veut dire ? La physique qualitative s’oppose à la physique ordinaire, qui est elle comme on le sait, essentiellement « quantitative ». Elle lui reproche de ne pas s’intéresser aux transitions, c’est-à-dire aux changements qui ont lieu dans les systèmes. Dans le cas d’une machine à vapeur par exemple, le modèle néglige le fait qu’elle pourrait exploser. Et du coup, selon la physique « quantitative » ordinaire, il n’est pas nécessaire qu’il y a ait une valve. Et c’est le même type de situation que l’on rencontre en économie : nous avons construit des modèles où rien n’indiquait que la machine économique pouvait exploser. Le cas est-il le même que celui de la physique ? Non, pas vraiment : parce que quelqu’un avait pensé à ces transitions qui peuvent déboucher sur une catastrophe. Mais, malheureusement pour la science économique, le fait que le système puisse exploser, faisait plutôt plaisir à cet économiste. Et du coup, personne ne voulait entendre parler de ce qu’il avait à dire.

Cet économiste, c’est Karl Marx évidemment. Mais comme il se conduisait en malotru qui ne s’intéressait au capitalisme que parce qu’il lui semblait condamné à terme, la « science » économique a préféré couler une dalle de béton sur le nom de Karl Marx et sur sa proposition sacrilège que le capitalisme pouvait avoir une fin.

Et tout s’arrangeait de cette manière. On était de nouveau entre soi, entre gens de bonne compagnie, à l’abri des malpolis qui interrompent les conversations. La fin possible du capitalisme avait été, comme disent les psychanalystes : « refoulée ». Malheureusement, et comme ils le savent très très bien, le refoulé revient toujours. Et quand il le fait, ce n’est pas indolore : il trouve toujours le moyen de faire payer chèrement son absence forcée. Et pour paraphraser une expression dont il fut lui-même l’auteur : « Un spectre hante la science économique et c’est le spectre de Karl Marx ».

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La Chine a essayé le capitalisme, hélas ça ne marche pas !

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

L’information date d’il y a un peu moins d’un mois : un sondage organisé par la BBC qui demanda à 29.000 ressortissants de vingt-sept pays leur opinion sur le capitalisme. 11% des personnes interrogées seulement jugèrent que le capitalisme fonctionne de manière satisfaisante. Dans 21 des 27 pays, une majorité affirma avoir perdu confiance en lui. La France se révéla la plus critique avec 43 % des répondants considérant qu’il fallait que le capitalisme soit remplacé par un autre système économique. L’information n’est pas passée inaperçue en Chine : deux jours plus tard, le 11 novembre, le sondage de la BBC faisait la une du Huan Qiu, le principal quotidien chinois.

Le surlendemain, le 13, Mr. Zheng Bijian, l’un des conseillers politiques du président chinois Hu Jintao, se trouvait à Taiwan, où une assurance particulière transparaissait de ses allocutions, assurance que leur conférait apparemment le sondage de la BBC. Les faits, disait-il en substance, permettent de trier entre les pratiques qui marchent et celles qui ne marchent pas. S’il est vrai que le régime de la Chine continentale doit continuer d’évoluer, concédait-il, Taiwan de son côté doit prendre conscience que sa démocratie parlementaire doit elle aussi se modifier pour échapper aux tentations de la démagogie et du populisme, défauts habituels de ce système politique. Selon Francesco Sisci, correspondant en Asie de La Stampa : « La position de Mr. Zheng n’est pas sans rencontrer d’écho dans l’île, où de nombreux hommes d’affaires et de nombreux magnats admirent désormais l’efficacité de la Chine continentale ainsi que ses succès économiques ».

Signe des temps, ce sont les entreprises d’État chinoises qui ont bénéficié essentiellement du récent plan de relance s’élevant à 390 milliards d’euros et, dans un renversement significatif de la tendance, ce sont elles qui absorbent maintenant les entreprises privées. Autre signe des temps, la nouvelle statue de Mao à Chong Qing, haute de vingt mètres, ou son buste haut de trente-deux mètres récemment érigé dans le village de Jou-Zhi-Zhou, non loin de son lieu de naissance.

Tandis qu’en France la Commission Stiglitz – Sen propose de remplacer le Produit Intérieur Brut (PIB) par d’autres indicateurs de « la performance économique et du progrès social », la Chine a introduit de son côté le concept de « PIB rouge », dont la finalité est d’évaluer « les besoins réels des masses ». Mao parlait en son temps des obstacles au communisme que constituaient les « trois grandes montagnes » qu’étaient la féodalité, le capitalisme bureaucratique et l’impérialisme. Les tenants actuels du « modèle d’étude marxiste inspirant le parti », selon l’expression consacrée aujourd’hui, ont engagé le combat contre les « trois nouvelles montagnes » : le coût exorbitant dans la Chine contemporaine des soins de santé, de l’éducation et du logement.

On se souvient du rire de bon cœur des étudiants de l’Université de Pékin qui accueillit en juin les propos de Timothy Geithner, quand il dit que l’achat de Bons du Trésor américains constituait pour la Chine un excellent placement. Dans un contexte de désolation globale, seule la Chine semble émerger aujourd’hui. Les chiffres qu’elle communique suggèrent que l’Empire du Milieu parvient à tirer son épingle du jeu. Le nouveau « New Deal » rooseveltien, que l’Amérique haletante attendait de son président fraîchement élu, c’est bien la Chine qui l’a mis en place. On s’inquiète seulement de quelques anomalies, comme le fait que l’augmentation vertigineuse des ventes de voitures en Chine semble n’avoir aucun impact sur la vente de carburant, qui demeure elle étale. Les sommets atteints par la Bourse de Shanghai forcent également de s’interroger sur la capacité des autorités chinoises à maîtriser mieux que leurs homologues occidentales, les bulles financières.

Le retour en grande pompe dans les discours officiels de Mao et de Karl Marx confirme ce dont chacun se doutait : que le capitalisme n’aura été pour la Chine qu’un instrument transitoire mobilisé aux fins de parfaire sa révolution industrielle. « Nous avons accordé sa chance au capitalisme. Hélas, ajoute-t-elle la mort dans l’âme, cela ne marche pas ! »

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Ils avaient un monde à y gagner

La Revue du MAUSS consacrera à la rentrée un numéro à l’ « actualité de Marx ». Je propose le bref texte suivant.

Dans le Manifeste du parti communiste, publié en 1848, Marx et Engels affirment que l’histoire humaine a toujours connu une lutte des classes et s’assimile à elle. La bourgeoisie apparut au Moyen Âge comme la contradiction et la rivale de l’aristocratie qui régna durant le période féodale, elle s’opposa à la puissance de celle-ci et réussit sinon à l’éliminer, du moins à lui ravir le pouvoir. Depuis, la bourgeoisie a, elle aussi, engendré sa propre contradiction sous la forme d’une nouvelle classe : celle du prolétariat, sans accès à la propriété privée et dont la seule richesse consiste en sa capacité à louer sa force de travail. Les temps contemporains sont ceux de la lutte entre ces deux classes : la bourgeoisie et le prolétariat et, de la même manière que la bourgeoisie l’emporta sur l’aristocratie, le prolétariat l’emportera à son tour sur la bourgeoise. La différence cette fois, et elle est essentielle car elle mettra fin à l’histoire en tant que devenir en constant changement, est que le prolétariat, conscient de la nature de l’histoire comme lutte des classes, abolira lui les classes une fois pour toutes.

Engels insiste dans les préfaces qu’il rédigea pour les éditions successives du Manifeste, et plus spécialement encore dans celles qui furent publiées après la mort de Marx le 13 mars 1883 (Engels évoque avec tendresse dans la préface à l’édition allemande de 1883, « la première pousse de gazon » sur la tombe de son ami au cimetière de Highgate à Londres), sur le fait que ce schéma hégélien de l’histoire humaine est dû entièrement à celui-ci, n’ayant émergé en 1845 que de façon tout à fait embryonnaire de sa propre étude consacrée à la production industrielle : The Condition of the Working Class in England in 1844. La proposition selon laquelle « l’histoire entière de l’humanité (depuis la disparition de la société tribale, chez qui la terre est possédée en commun) a été une histoire de luttes de classes, d’affrontements entre les exploiteurs et les exploités, entre les classes au pouvoir et les classes opprimées » (Engels 1888) est attribuée par Engels à Marx entièrement.

Il n’y a là rien de surprenant : des deux, malgré la familiarité du jeune Engels avec celui-ci, l’élève de Hegel le plus consciencieux, c’est bien Marx, qui lit dans l’histoire humaine l’affrontement de la thèse et de l’antithèse qui sont dans un premier temps l’aristocratie et la bourgeoise, et dans un deuxième temps, respectivement cette dernière et le prolétariat. Lequel opérera enfin la synthèse d’une société sans classe, marquant ainsi la fin de l’histoire, car privant celle-ci du moteur qui la constitua : l’affrontement toujours renouvelé de deux classes antagonistes.

Engels, bien que familier lui aussi de l’hégélianisme, n’aurait selon lui pas pu déceler un tel schéma simplificateur dans le déroulement du processus historique. Nul doute que quand il insiste pour attribuer la paternité de la lutte manichéenne des classes à Marx seul il s’agit pour lui d’un hommage sincère à son ami défunt. Le fait demeure que par ces déclarations il apparaît aujourd’hui comme exempt de la simplification hâtive implicite chez Marx, et sans doute exonéré de la responsabilité de ce qui n’évolua pas comme prévu dans la futurologie comprise dans Le Manifeste.

Dans Le Capital, Marx appelle « capitalistes », à la fois, les investisseurs détenteurs de capital et les chefs d’entreprise, et c’est ce qui lui permet d’opposer deux classes seulement dans le processus de la lutte des classes. Faisant cela, il rompt avec la tradition de l’économie politique jusqu’à lui, qui a distingué soigneusement les « rentiers », les « capitalistes » proprement dits car pourvoyeurs de capital, des « entrepreneurs », chefs d’entreprises et des travailleurs. C’est à cette confusion sous un seul titre des rentiers et des entrepreneurs que doivent être attribuées presqu’entièrement les erreurs existant dans les prévisions faites dans Le Manifeste.

Cette confusion n’était pas inéluctable puisque dans les notes disparates de Marx publiées par Engels en 1894 sous le nom de volume III du Capital, Marx distingue très justement en tant qu’« intérêts » et « profit » les parts du surplus obtenus respectivement par les rentiers, les « capitalistes » proprement dit et par les entrepreneurs – quitte pour ceux-ci de partager ce « profit » en salaires des travailleurs et en profit (« résiduaire ») qui leur revient à eux, entrepreneurs. Le fait que le rapport dans lequel cette redistribution du surplus entre rentiers et entrepreneurs n’est pas préétabli et se résout en un taux d’intérêt spécifique que les entrepreneurs devront consentir aux rentiers comme prix de la location du capital, taux constituant la mesure exacte de leur rapport de force, aurait dû attirer l’attention de Marx sur le fait que l’antagonisme entre rentiers et entrepreneurs est premier et que celui qui oppose ensuite entrepreneurs et salariés selon le rapport de force entre eux cette fois, est lui second, et ceci aurait dû le dissuader de recourir au schéma simplificateur des deux classes pour reconnaître les trois qui sont réellement en présence, à savoir rentiers, entrepreneurs et travailleurs, ce dont ses prédécesseurs de l’économie politique étaient eux pleinement conscients.

Le prolétariat changea bien sûr de forme durant la période qui s’étend de 1848 à nos jours. Salariés, les prolétaires cessèrent de travailler essentiellement en usine, et alors que c’était leur condition de salarié seule qui faisait d’eux des prolétaires, ils se convainquirent rapidement que le fait de travailler dans des bureaux faisait d’eux désormais des « bourgeois » plutôt que des prolétaires. Leur aliénation – que Marx avait justement dénoncée – était telle, qu’ils n’y virent que du feu.

Or la lutte des classes se réduisant à l’affrontement de deux classes au lieu de trois, n’aurait lieu que plus de cent-vingt ans plus tard. C’est en effet vers 1975 que McKinsey and Cy., une firme de conseil à l’intention des dirigeants d’entreprise devrait mettre au point la « stock option », un instrument financier visant à aligner une fois pour toutes les intérêts des rentiers et des entrepreneurs. Le plan réussit par-delà leurs rêves les plus fous : la classe des salariés subit dans un premier temps une défaite cinglante, qui devait s’avérer dans un deuxième temps une victoire à la Pyrrhus pour ceux que Marx appelait conjointement les « capitalistes » puisque le système tout entier qui consacrait leur triomphe entreprit de s’effondrer entièrement un peu plus de trente années plus tard, et ceci sans que le nouveau prolétariat, la classe des salariés, ait seulement levé le petit doigt, aliénée entièrement, parfaitement convaincue – en Chine aussi bien qu’en Occident – d’avoir rejoint les rangs de la bourgeoisie et sans avoir même remarqué que tout ce qu’elle prétendait posséder lui était seulement prêté par la banque, à charge pour elle de l’entretenir soigneusement, sous peine de saisie.

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