Archives par mot-clé : Aristote

Keynes et le mystère du taux d’intérêt (VI) Une parenthèse sur l’argent

En guise d’introduction à l’explication par Keynes du taux d’intérêt par la « préférence pour la liquidité », un bref rappel sur l’argent.

Nous partageons encore aujourd’hui la manière dont Aristote concevait l’argent. Il lui reconnaissait trois fonctions : d’être un moyen d’échange, de pouvoir constituer une réserve et de servir d’unité de compte. Nos manuels d’économie définissent encore l’argent de cette manière.

Aristote distinguait dix « catégories » auxquelles appartiennent les mots de la langue pris individuellement, « non-combinés », qui sont autant de perspectives dans lesquelles nous appréhendons les objets du monde sensible, les catégories sont, dit-il, les « genres élémentaires de l’être ». Les catégories interviennent dans la phrase en position de sujet ou de prédicat, ainsi pour le bleu qui relève de la catégorie de la « qualité », utilisé en position de sujet : « Le bleu est une couleur », et en position de prédicat : « Le ciel est bleu » (voir Jorion 2009b : 143-146).

Les trois fonctions de l’argent recensées plus haut relèvent des catégories de la « qualité » et de la « quantité ». L’argent en tant qu’unité de compte relève de la catégorie de la « quantité ». « Moyen d’échange » et « en tant que réserve » envisagent l’argent selon la « qualité ». Pour Aristote, les qualités se manifestent selon deux modes, celui de l’actualité (« in actu) et de la potentialité (« in potentia »). Dans le cas de l’argent, il est en acte dans sa fonction de moyen d’échange, et en puissance dans sa fonction de réserve (… de moyen d’échange).

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La réciprocité généralisée fonde la cité sur une base démocratique, par Dominique Temple

Billet invité. À propos de Déconstruction aristotélicienne de la malhonnêteté financière par la reconstitution de la démocratie, par Pierre Sarton du Jonchay.

Pierre Sarton du Jonchay propose une démocratisation de la gestion du crédit fondée sur la philia :

« La théorie aristotélicienne du prix suppose la démocratie formée sur la philia. la démocratie, c’est l’égalité des droits à participer par son statut économique et politique réel à la diagonalisation des prix de tout ce qui peut légalement avoir une valeur marchande ».

Il ajoute :

« Mais la démocratie est également la liberté de négocier les lois et les règlements comme valeurs négociables qu’on paie par un prix si l’on est personnellement d’accord et qu’on vend si l’on n’est pas d’accord ni donc engagé ».

Cette alternative serait celle de la réciprocité mutuellement consentie et de la non-réciprocité organisée dans l’intérêt du plus habile.

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Déconstruction aristotélicienne de la malhonnêteté financière par la reconstitution de la démocratie, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité.

Dans sa théorie fondatrice de l’économie véritable, de la science économique, du calcul des prix et de la monnaie, Aristote pose une éthique de l’acteur économique en le définissant comme citoyen de la démocratie. L’échange n’a de matérialité qu’à l’intérieur d’une société politique constituée, où les acteurs puissent se reconnaître comme parties intéressées à des choses communes qui puissent circuler au fil du temps. L’intérêt du citoyen est de reconnaître ses alter-ego dans la cité afin d’échanger avec eux ce qu’il ne peut pas produire tout seul.

La monnaie est selon Aristote comme pour nous encore, ce qui matérialise le calcul économique. Le prix est la loi d’égalité matérielle entre ce que deux citoyens achètent et vendent pour eux-mêmes dans une même transaction conclue publiquement dans la démocratie. La démocratie est à la fois la condition d’existence de la chose publique qui s’échange et la raison de comparabilité des droits entre les citoyens qui transigent sur les choses et sur les prix.

La transaction détermine la monnaie qui fait le lien mathématico-logique entre les acteurs de l’échange, la matière de la chose échangée et la réalisation de la loi qui forme l’économie de l’échange. Dans sa description de l’échange économique toujours en vigueur depuis 24 siècles, Aristote constate à la marge et à la racine du prix en monnaie, une réalité nécessaire mais parfaitement immatérielle qui est la philia. Les deux notions contemporaines forment la philia aristotélicienne sont l’amitié et la fraternité.

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LE SEUIL, par Dominique Temple

Billet invité.

Un ou deux principes de l’économie ? S’il y en a deux, l’un est masqué par l’autre à moins qu’il ne soit disqualifié ! La société capitaliste en effet ne reconnaît que le principe de l’échange, et lorsque le second est évoqué, la réciprocité, notamment par l’anthropologie, il est aussitôt interprété comme une forme archaïque de l’échange.

Le défi est pourtant de taille : s’il n’existe qu’un principe, il n’y a pas d’autre avenir que d’en explorer toutes les possibilités, et de parer à celles qui mettent en danger l’avenir de la planète en se référant aux raisons éthiques qui nous seront imposées par la nécessité. Le problème est tout autre s’il existe deux principes, mais cette alternative soulève une forte réticence. Pourquoi ?

Lorsque Aristote définit l’homme comme animal politique, c’est bien entendu dans le politique qu’il inscrit sa manifestation d’homme, mais il entend bien que l’esprit (le politique) requiert la vie (l’animal). Et personne, à part les mystiques, n’a remis en cause cet a priori au point que les termes de croissance, développement, progrès sont des substantifs qui se passent de complément. Celui-ci est sous-entendu : la vie. La réticence devant une alternative témoigne de cette crainte que la vie ne soit plus le dynamisme de l’activité humaine alors que tout manifeste qu’elle est son moteur naturel.

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Deux économies ou une seule économie ? Un principe ou deux principes ?, par Dominique Temple

Billet invité

L’économie de réciprocité est une économie naturelle comme l’économie d’échange.

Les hommes comme le rappelle Aristote partout se sont réunis pour s’entraider mais ils ont observé ce phénomène singulier que l’entraide leur apportait un sentiment commun qu’ils ignoraient dans leur solitude et qu’ils apprécièrent d’autant plus qu’il s’accompagnait d’une raison qui lui donnait une forme : l’éthique. Celle-ci leur permettait de s’accomplir dans un autre domaine que celui de la vie, le domaine de l’esprit. L’éthique leur parut alors la motivation principale du vivre ensemble.

De l’actualisation de cette nouvelle puissance sont nés les sciences et les arts, et les biens d’un autre ordre que ceux pour lesquels les hommes s’étaient initialement secourus.

Les biens créés au nom de l’éthique s’ajoutèrent aux biens nécessaires à la vie. Les biens sont donc de deux sortes : ceux qui satisfont les besoins et qui sont créés dans le cadre de la réciprocité, et les biens créés à partir du sujet humain qui résulte de la réciprocité – le sujet non plus biologique mais la conscience qui se substitue au sujet biologique et qui semble par rapport à lui libre, souverain – autrement dit les biens qui correspondent au désir du bonheur (eudemonia).

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PROJET D’ARTICLE POUR « L’ENCYCLOPÉDIE AU XXIème SIÈCLE » – PHILIA (aristotélicienne), par Bertrand Rouziès-Léonardi

Billet invité.

PHILIA (aristotélicienne) – Amour de soi pour autrui fondé sur la réciprocité et attesté par des actes. Ce sentiment n’est pas traduisible directement par « amitié ». 

Ce que nous nommons par commodité le « Traité de l’amitié » occupe les livres VIII et IX de l’Éthique à Nicomaque, dont il constitue le bloc le plus développé[1]. C’est le premier grand texte de la littérature occidentale qui aborde le sujet en profondeur, quoique sous un angle presque exclusivement anthropologique. L’idée que nous nous faisons de l’amitié et de son rôle social est encore tributaire, pour une part, de la réflexion aristotélicienne sur la philia. Nous traduirons parfois dans la suite philia par amitié, mais cette amitié sera peu à peu enrichie de ce qu’Aristote y met en plus et que nous avons tendance à perdre de vue dans notre pratique. 

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LE RÔLE DE LA VERTU DANS LE CHANGEMENT, par Pierre-Yves Dambrine

Billet invité, en réaction au billet d’Un Belge

Il me semble qu’il n’est pas inutile ici d’introduire une notion très ancienne, et quelque peu galvaudée, celle de l’exemplarité. Aristote évoquait la vertu sans laquelle aucune politique digne de ce nom n’aboutit. Il notait d’ailleurs à propos de la philia que la personne dont le statut social est élevé pouvait avoir pour ami un homme de condition inférieure, mais à la condition que le premier ait une vertu supérieure au second. On reconnaît là bien sûr le principe de proportionnalité présent dans toute l’oeuvre du stagyrite (Ethique à Nicomaque, VIII,15). Il faut préciser que la vertu pour Aristote s’incarne au plus haut point chez celui qui est capable de raisonner, c’est-à-dire d’atteindre l’universel, j’ajouterais, de proposer un nouvel odre des raisons dans ce cadre de l’universalité, si bien que l’amitié « des hommes vertueux et qui sont semblables en vertu » est plus parfaite que celle fondée sur le plaisir ou l’utilité (Ethique à Nicomaque, VIII, 4, 8).

La transmissibilité de la compréhension de nos actions à un niveau supérieur, à d’autres, au plus grand nombre, autrement dit le travail sur les représentations indispensable pour changer de cadre, trouve une sérieuse limite lorsque ceux qui prônent le changement, surtout ceux qui ont un statut social supérieur, ne mettent pas leur comportements au jour le jour et visibles de tous, en adéquation. Nous avons tous en tête des exemples d’hommes politiques et d’intellectuels qui prônent de nouvelles pratiques et agissent en contradiction avec celles-ci, compromettant alors sérieusement leur crédibilité.

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LE MÉCANISME DE LA FORMATION DU TAUX D’IMPOSITION

En 1990, je publiais dans la Revue du MAUSS, un article en deux parties intitulé : « Déterminants sociaux de la formation des prix de marché, l’exemple de la pêche artisanale » (N° 9, pp. 71-106, N ° 10, pp. 49-64 ; repris dans Le prix, Le Croquant 2010).

J’y montrais que le prix est déterminé par le rapport de force entre le vendeur et l’acheteur, l’offre et la demande en présence n’étant que l’un des éléments constitutifs de ce rapport de force.

J’en acquérais pour une vingtaine d’années la réputation peu flatteuse de « l’homme qui ne comprend rien à l’économie », la preuve en étant qu’« il ne comprend même pas la ‘loi de l’offre et de la demande’ ».

Depuis, l’idée a fait son chemin. Deux chapitres de Repenser l’économie (Eyrolles 2012) de Philippe Herlin : « La théorie de la proportion diagonale » (pp. 171-194) et « Une nouvelle compréhension du couple rendement/risque » (pp. 195-203), sont consacrés à ma théorie de la formation des prix, inspirée de celle d’Aristote.

Lorsque le 21 mai, Tim Cook, le P-DG de Apple, se voit poser par une commission sénatoriale américaine la question suivante : « Quel taux d’imposition vous semblerait-il approprié d’appliquer à une compagnie comme la vôtre ? », il répond : « Un nombre à un seul chiffre ! », ce qu’il est sans doute permis d’interpréter comme la proposition d’un taux inférieur à 10%.

Lorsqu’hier soir, dans le feu de l’action de l’émission télévisée Mots croisés, Henri Guaino s’entend dire par Laurent Mauduit : « Pourquoi est-ce que vous ne dites pas […] : ‘Si Claude Guéant a effacé les impôts de Bernard Tapie, ce n’est pas conforme à ma conception de l’égalité des citoyens devant l’impôt’ ? », il répond : « Toutes les fortunes de France négocient leurs impôts, vous le savez parfaitement », pour ajouter un peu plus tard : « Mais c’est vrai ! »

Deux hypothèses sont alors envisageables :

1° Le taux d’imposition du contribuable est déterminé par le rapport de force entre lui et l’État.

2° Je ne comprends rien à l’économie, la preuve en étant que je ne comprends même pas que tous les citoyens sont égaux devant l’impôt.

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VUB, Chaire « Stewardship of Finance », huitième leçon, le 20 décembre 2012

La huitième leçon, consacrée à la théorie de la formation des prix d’Aristote et à sa chrématistique, consacrée au rôle joué par l’argent dans la société.

Précédée par un bref rappel de la leçon précédente consacrée à la distinction faite par Lord Adair Turner entre « activités financières utiles » et « inutiles ».

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PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), chapitre 6 (I), réédition en librairie le 23 novembre

Je poursuis la publication des chapitres de Principes des systèmes intelligents. On passe ici aux choses sérieuses : à la manière dont des penseurs importants se sont représentés le mécanisme selon lequel nous enchaînons les « idées ». Je suggère que si nous comprenons comment les « idées » s’enchaînent, nous sommes automatiquement très proches de comprendre comment les mots s’enchaînent dans le discours.

6. Remémoration, pensée, raisonnement et discours (1e partie)

Les traces mnésiques

Rien ne permet de supposer a priori que la manière dont les traces mnésiques sont stockées et organisées dans le cerveau humain est nécessairement optimale. Les travaux des biologistes nous ont habitués à l’idée que l’anatomie des organes et leur fonctionnement résultent souvent de reprises bricolées de solutions dépassées, et que celle qu’offre la nature est en réalité fort éloignée de ce qu’aurait pu être une solution optimale découverte sans a priori. Dans le cas des systèmes intelligents, on observe cependant que les solutions proposées par les chercheurs sont en général manifestement moins économiques (en nombre d’opérations) et moins productives (en termes de complexité) que celles que démontre la neurophysiologie du cerveau humain. On a donc affaire ici à une situation où il est clair qu’une meilleure compréhension de la solution naturelle serait payante dans la perspective de sa simulation artificielle.

Les éléments de discours dont un système intelligent dispose et qu’il combine pour produire ses réponses, correspondent chez l’homme à des traces mnésiques stockées d’une certaine manière (localisée ou distribuée) dans le cerveau humain. Quelle que soit la forme de stockage, elle contraint nécessairement la manière dont un parcours pourra être établi entre ces traces mnésiques pour la réalisation d’une tâche particulière. Même si la tâche qui retient ici notre attention est la production de réponses à l’utilisateur en sortie, d’autres tâches intermédiaires doivent être aussi nécessairement accomplies, et l’optimisation les concerne donc également. Parmi celles-ci, la remémoration, le raisonnement et le monologue intérieur qu’on appelle la pensée – pour autant que celle-ci se distingue de la production du discours en général, ce qui n’est pas certain. Autrement dit, chez l’être humain, l’organisation des traces mnésiques représentant des éléments de discours, doit être optimale dans une perspective multitâche de remémoration, de raisonnement et de génération du discours.

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Remettre l’intelligence de la personne au service de la réalité politique de l’économie du vivre ensemble, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité. Certains d’entre vous seront tentés de dire « inintelligible » – peut-être par simple réflexe. À ceux-là, je n’ai qu’un conseil à donner : « Reprenez votre lecture jusqu’à ce que le sens vous apparaisse : c’est de la préhistoire de la manière dont nous pensons aujourd’hui qu’il est question. C’est essentiel. Quand vous aurez assimilé ce qui est écrit ici, vous aurez compris tout ce qui nous a été volé depuis ».

Ce texte est une interprétation libre de la scolastique en langage d’aujourd’hui. Il est construit sur le billet de Paul Jorion Crise financière et logique de la prédisposition.

La réalité dans le temps

Crise financière et logique de la prédisposition nous conduit à trois conclusions scientifiquement fortes. Première conclusion : la « science économique », par quoi il est convenu d’analyser l’actuelle crise économique exposée à notre entendement, n’est pas une science. La crise est économique au sens où aucun des cadres effectivement scientifiques dont nous disposions ne permet de l’analyser et de la comprendre scientifiquement. Ce que nous appelons « science économique » est une histoire que nous nous laissons raconter afin de consommer distraitement la matière sans économiser la vie. Cette « science » est apparue dans la deuxième moitié du XIXème siècle pour suspendre la faculté politique de jugement à vouloir ce qui est possible dans la réalité vraie.

Jusqu’au renversement aujourd’hui achevé de l’économie politique en « science économique », le débat de la politique est la discussion collective et universelle de séparation du vrai et du faux dans la réalité positive et négative. La réalité négative matérialisée par les dettes qui submergent l’humanité actuelle n’est pas en vérité la spéculation qu’elle est devenue. Une dette vraie ne peut pas se constater sur ce qui ne peut pas exister physiquement ni au présent ni au futur. La dette ne peut être qu’un discernement sur ce que l’individu dans la société doit véritablement rendre à la réalité du présent vers le futur. La réalité n’est pas la seule matière physique qui se compte en quantité mais la matière informée par l’esprit. L’esprit qualifie l’être dans le temps éternel ; il donne le prix de l’existence dans et par la vie sociale d’intelligence de la relation dans le temps.
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CRISE FINANCIÈRE ET LOGIQUE DE LA PRÉDISPOSITION

Ce texte a été présenté le 5 septembre 2009 au colloque « Parier sur l’incertitude », organisé à Bruxelles par Dominique Deprins.

La représentation de l’incertitude en finance a joué un rôle essentiel dans le déclenchement-même de la crise qui débuta en 2007 et dont les différentes phases ne cessent d’évoluer, chacune apportant son nouveau lot de mauvaises surprises. Contrairement à ce qui a pu se passer lors de crises précédentes, et en particulier dans le cas de la chute de la compagnie Enron, spécialisée dans le commerce de l’énergie, et qui fut l’un des épisodes les plus hauts en couleur de la crise des startups, la fraude n’a pas joué cette fois-ci un rôle majeur dans l’origine de la crise. Il en va tout autrement de la modélisation des produits financiers et de la qualité des modèles économiques, qui ont elles joué un rôle déterminant, tout particulièrement pour ce qui touche à leur prétention importune à parler de l’avenir avec certitude.

Avant d’aller plus loin, je voudrais situer plus précisément ma propre implication dans les faits dont je vais parler : je ne suis ni mathématicien ni économiste de formation, mais anthropologue et sociologue, j’ai appris la finance sur le tas au cours des dix-huit années d’une carrière d’ingénieur financier menée d’abord en Europe, puis aux États-Unis, durant laquelle j’ai créé des modèles financiers utilisés pour la plupart dans l’industrie du crédit ; à la fin de ma carrière, j’étais un spécialiste reconnu de la validation des modèles financiers.

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CE QUI FONCTIONNE ET CE QUI NE FONCTIONNE PAS :
« COMMENT LA VÉRITÉ ET LA RÉALITÉ FURENT INVENTÉES » DE PAUL JORION
, par Vincent Eggericx

Billet invité. Ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas : « Comment la vérité et la réalité furent inventées » de Paul Jorion a été publié originellement sur le blog de Vincent Eggericx.

Louis Couturat, brillant philosophe écrasé par une voiture allant porter des ordres de mobilisation au moment du déclenchement de la première Guerre mondiale, disait dans sa Logique de Leibniz (1) que la philosophie était un cri. Le livre de Paul Jorion, Comment la vérité et la réalité furent inventées, s’inscrit dans cette lignée d’une philosophie-cri qui répond à l’appel du monde et le fait ressurgir sous les miroirs des fantasmagories logiques derrière lesquels danse, telle Salomé devant Hérode, cette antique passion humaine pour la démesure et pour la domination, l’hubris.

Livre passionnant que ce Comment la vérité et la réalité furent inventées, livre frondeur, fouineur, convoquant tous les fantômes qui ont participé à la création des artifices où se reflète le monde dans lequel nous vivons et qui l’organisent en retour ou lui font signe avec des mythes et des mystères, interpellant ces spectres, les questionnant, leur ouvrant la porte des cachots (Quine, Gödel, Cantor, Hilbert), les cantonnant au purgatoire (Platon, Kepler, Newton, Turing malgré tout), ou les élevant avec de solides arguments sur un trône (Aristote, Hegel, Kojève, les Aborigènes ou les Bunaq de Timor). En fonction de ses connaissances et, dirait Jorion, de ses « affects », le lecteur se passionnera pour tel ou tel point, lira certaines pages plus distraitement – les observateurs de Platon ne s’attarderont pas forcément sur les passages où Jorion parle de l’inventeur du mythe d’Er et auteur du Phèdre, du Timée, du Parménide (2) au prisme d’Aristote et de Kojève, ceux de La Partie et le tout, d’Heisenberg, auront une impression saisissante de déjà vu lorsque Jorion évoque les fameuses relations d’incertitude (3) mais seront souvent passionnés comme je l’ai été entre autres par la distinction qu’opère Jorion entre pensée symétrique (de connexion simple, sur le mode primitif, qui serait aussi celui, autre coïncidence, de la pensée orientale (4) et rappelle le fonctionnement du blog de Jorion où Bruce Springsteen côtoie Guillaume d’Ockham, Keynes, le gouverneur de la banque d’Angleterre, Kerouac, monsieur Dupont et Aristote), et antisymétrique (d’inclusion, de causalité, germe d’une hiérarchisation et d’une mathématisation du monde), par la manière dont il met en perspective la philosophie d’Aristote et des scolastiques, ou restitue dans son contexte la naissance du fameux théorème de Gödel (captivant !), dans ce grand mouvement de la fin du XIXème siècle qui voit s’élaborer sur le cadavre iconique du Dieu chrétien les géométries non euclidiennes et la théorie des ensembles de Cantor.

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, par Vincent Eggericx

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