Archives par mot-clé : bancor

Argent : on a perdu le mode d’emploi, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité

Nature juridique de l’argent

Paul Jorion rétablit dans L’argent, mode d’emploi la distinction entre argent et reconnaissance de dette, fondamentale pour comprendre la crise. Argent et dette sont conceptuellement différents mais matériellement liés. Schématiquement : Pierre prête un objet de valeur à Paul contre sa promesse non pas de lui rendre mais de lui rembourser la mesure, le prix. Pierre et Paul sont en confiance, se reconnaissent réciproquement comme dignes de confiance et sont d’accord sur la mesure d’équivalence entre ce que l’un prête et l’autre remboursera. A ce stade il y a dette mais pas d’argent. La relation entre Pierre et Paul n’a aucune utilité directe pour la société et le marché.

Ils conviennent maintenant de prendre un tiers à témoin et s’adressent à une banque pour enregistrer leur contrat. La banque s’interpose entre eux par des écritures. Elle enregistre Paul comme emprunteur et Pierre comme déposant pour la quantité convenue entre eux. Dès lors que les compères font clairement savoir à la banque qu’ils sont d’accord sur la chose, le prix et l’échéance, la banque n’a même pas besoin de connaître visuellement ou intellectuellement l’objet et la mesure de l’échange. Elle se contente de témoigner de l’accord indépendamment de son objet en inscrivant la même mesure à son actif et à son passif. L’objet de l’échange et la mesure de son prix qui étaient entre Pierre et Paul une seule et même réalité sont désormais dissociés par l’intermédiation bancaire qui ne connaît qu’un prix et les droits réciproques entre des personnes. L’intérêt de cette intermédiation est que la banque peut affirmer qu’elle dispose de la mesure d’une valeur réelle à terme, celle que Paul a promise et que Pierre a acceptée. Pierre peut en tirer un bénéfice dans l’utilisation immédiate de son dépôt comme moyen de règlement. La banque a actualisé une créance de valeur future en mesure présente de la valeur immédiatement utilisable.

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La première guerre de spéculation mondiale, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité

LA PREMIERE GUERRE DE SPECULATION MONDIALE

Le jeu infini de la guerre

Une guerre est une confrontation collective d’intérêts humains où les parties ne discutent pas et ne cherchent pas à se comprendre. Le gagnant impose son point de vue. Le perdant renonce à choisir. La Première Guerre mondiale était survenue sur une accumulation de désaccords à une époque où les États et les nations concevaient de régler leurs différends par les armes. Les destructions infligées à l’ennemi devaient faire émerger la loi du plus fort. Après la Deuxième Guerre, la destruction physique des souverainetés étrangères est devenue un mode accidentel de résolution des conflits. Les motifs de conflit entre lois différentes sont demeurés mais les guerres ont été circonscrites. La rationalisation des conflits a primé sur la confrontation physique.

L’idée d’imposer un jugement à l’autre contre sa liberté est néanmoins demeurée active. Confinée au terrain de l’économie, la guerre est devenue un jeu non létal. Le triomphe du capitalisme après la chute de l’idéologie communiste s’est interprétée comme l’institution mondiale de la guerre par le marché. Le jeu a été d’imposer sa loi par le contrôle du marché indépendamment de l’offre ou de la demande. L’autre n’est pas détruit mais simplement soumis par la négociation dialectique hors d’un équilibre objectif des libertés. Les intérêts sont matériellement conciliés dans un prix d’échange ; mais une partie impose son raisonnement de la valeur qui reste inaccessible à l’autre. Ce qui est bien pour l’un doit l’être moins pour l’autre afin de dégager un bénéfice. Sans définition commune a priori des critères de la valeur, l’état de guerre s’impose dans la délimitation du terrain de négociation. La spéculation de marché travaille l’asymétrie d’information pour déséquilibrer le prix au profit de celui qui a la maîtrise des termes de négociation dissociés de l’objet.

La guerre se gagne par une succession de batailles où le vainqueur a réussi à créer un rapport de force localement favorable. La spéculation financière mène la guerre par des positions de force locales. Les armes sont remplacées par l’information qui définit ce qui est négociable. Les munitions sont le crédit et le dommage infligé à l’adversaire est le risque qu’il prend malgré lui. Le combat consiste à prendre un avantage d’information qui crée un écart de crédit. Le crédit finance les anticipations financières entre prêteurs et emprunteurs. L’accord sur les critères de la valeur future entre un vendeur de temps et un acheteur de temps libère les ressources du premier au profit du second qui s’engage à les rembourser à l’échéance convenue. L’emprunteur qui parvient à être crédible attire les ressources qu’il investit dans l’anticipation des objets futurs de valeur.

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Un nouvel ordre mondial de vérité financière, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité

Une crise absolument systémique

Le rétablissement de la stabilité financière mondiale s’inscrit dans quatre axes de recherche : les normes de solvabilité financière à long terme, la politique de liquidité des acteurs financiers, la régulation de la création monétaire par la croissance économique réelle et l’équilibre des échanges monétaires et financiers internationaux. La crise des subprimes s’est déclenchée dans le champ de la liquidité. Elle a dévoilé une insuffisante solvabilité du système financier face à des retournements de conjoncture. Les États occidentaux ont du s’endetter pour limiter les développements de la crise dans l’économie réelle. Le sauvetage du système financier débouche sur des déséquilibres profonds de solvabilité publique et de stabilité monétaire.

Les réformes en chantier visent à prévenir par la réglementation la sur-exposition au risque. D’un côté, des fonds propres davantage calculés sur la possibilité de catastrophe, de l’autre des réserves de trésorerie absolument liquides pour encaisser les chocs totalement imprévisibles. L’hypothèse de travail est contradictoire avec l’expérience. La crise est venue d’acteurs imparfaitement couverts par les règles. Ils avaient un intérêt non localisable mais néanmoins objectif à réaliser des bénéfices d’arbitrage réglementaire. C’est la preuve administrée par les faits qu’une réglementation non totalitaire qui ne supprime pas la raison de l’arbitrage offre nécessairement des opportunités contraires à la finalité réglementaire de garantir la liquidité des engagements financiers. L’effort de réglementation est dans une impasse sémantique tant que la plus-value du risque n’est pas objectivement différentiable du crédit actuellement engagé.

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CNIR des Verts, samedi 19 – dimanche 20 juin 2010

Je suis intervenu hier au CNIR (Conseil National Interrégional) des Verts, qui se tient en ce moment à Paris. On m’avait demandé de commenter / décrire le contexte de la « Motion 6. Face à la crise : refonder le modèle européen », ce que je fis volontiers.

Aussitôt après mon intervention, on m’a proposé que la motion soit modifiée avant son vote selon mes indications. J’y ai lu un témoignage très flatteur de la sagesse qu’on m’attribue mais cela me semblait précipité. J’ai décliné, préférant dire que je m’associerais volontiers aux discussions ultérieures. Le temps gagné de cette manière m’a d’ailleurs permis de consacrer davantage de temps aux questions des intervenants qui m’interpellaient directement.

J’ai proposé d’ajouter à la motion un ensemble de mesures que je prône de longue date :

1) L’interdiction des stock-options, 1) facteur majeur dans la stagnation des salaires depuis les années 1980, 2) cause du court-termisme des entreprises focalisées désormais sur la hausse du prix de leurs actions, et 3) origine de la financiarisation généralisée du monde de la production.

2) La mise en place d’un nouveau Glass-Steagall Act (1933 – abrogé en 1999) séparant les établissements financiers en deux catégories distinctes : d’une part ceux qui se consacrent au crédit et à l’intermédiation de manière générale (banques commerciales) et d’autre part ceux qui se consacrent à des opérations sur fonds propres (banques d’investissement). Aux États-Unis, la « Volcker Rule » ou la « Section 716 » du Financial Overhaul présentée par la sénatrice Blanche Lincoln, représentent des reconstructions partielles du Glass-Steagall Act.

3) L’interdiction des paris sur les fluctuations de prix. Prohibant la spéculation pure et simple, cette interdiction cantonnerait l’action des banques d’investissement au « socialement utile », ce qui équivaudrait à réduire leur activité – à vue de nez – de 80 %, dégageant ainsi des fonds importants pour l’économie réelle dans une perspective renouvelable et durable.

4) La mise sur pied immédiate d’un authentique Bretton Woods II, pour répondre au vide que créera l’écroulement imminent de l’euro et du (dés-)ordre monétaire actuel dans son ensemble. Deux objectifs : 1) créer des zones économiques cohérentes (équilibrées quant aux importations et aux exportations) sous-tendant des monnaies régionales ; 2) réguler le commerce international (et la circulation des capitaux) à l’aide d’une Chambre de Compensation Multilatérale évaluant les opérations entre zones économiques / monétaires dans une monnaie de compte (bancor).

On a parlé de beaucoup d’autres choses encore : Où est passé l’An 2000 ? les gains de productivité ont été confisqués par les actionnaires et dirigeants d’entreprises ; Pourquoi ne peut-on pas ignorer les agences de notation ? elles déterminent le prix et donc le montant de la dette ; Et l’industrie de l’armement dans tout ça ? La crise des subprimes est le 1er épisode de la guerre sino-américaine, etc. etc.

Merci à ceux qui m’ont accueilli avec chaleur, désignant le siège vide qui m’attend si j’avais envie de me joindre. Je pense en particulier à Cécile Duflot et à Anne Souyris, merci à elles.

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Le Monde – Économie, lundi 7 – mardi 8 juin 2010

La Chine, arbitre des élégances financières

Rédigeant en 2005 un ouvrage où je décrivais les signes avant-coureurs de la crise, j’intitulais l’un des chapitres : « Les États-Unis otages de la Chine ». Ce que j’évoquais, c’était la situation qui s’était mise en place où la Chine, devenue le principal bailleur de fonds des États-Unis par des achats massifs de sa dette, aussi bien sous la forme récente de titres adossés à des crédits immobiliers que sous la forme plus traditionnelle de Bons du Trésor, était en mesure de faire la pluie et le beau temps sur le niveau des taux longs américains et, les faisant baisser considérablement, favorisait la naissance d’une bulle dans l’immobilier résidentiel de ce pays.

La situation d’otage de l’Amérique devint tout particulièrement évidente à la fin 2008, quand la débâcle financière la força de guetter au jour le jour le moindre frémissement dans la gestion par la Chine de son immense portefeuille de dette américaine. Rien ne se passa cependant. Les quelques signes de vente que l’on crut déceler se révélèrent a posteriori avoir été des erreurs dues au fait que certains achats avaient lieu sur des marchés situés en-dehors de la métropole chinoise : à Londres et à Hong-Kong en particulier. On poussa alors un ouf de soulagement.

Février 2010 : l’Europe se porte au secours de la Grèce. Une première fois, une deuxième, une troisième, … sans jamais cependant véritablement convaincre les « marchés ». Le cours de l’euro entame par rapport au dollar une baisse inexorable. Celle-ci s’interrompt le 27 mai quand la Chine précise par un communiqué de l’Administration nationale des échanges extérieurs qu’elle poursuivra la diversification de ses fonds souverains selon la formule présidant au panier de devises constituant les Droits de Tirage Spéciaux, la monnaie de compte propre au FMI. À savoir, 44 % de dollars, 34 % d’euros, et 11 % de yen et de livre sterling chacun. Le monde pousse à nouveau un immense soupir de soulagement. On feint d’ignorer que la zone euro vient d’accéder à son tour au statut peu enviable d’otage de la Chine.

On se souvient de l’hilarité des étudiants de l’Université de Pékin, en 2009, quand Mr. Geithner, Secrétaire au Trésor américain, avait déclaré devant eux que la dette américaine constituait pour la Chine un excellent placement. L’Occident n’en a donc pas fini d’avaler des couleuvres dans ses rapports avec l’Empire du Milieu.

La Chine n’ignore pas que sa révolution industrielle – en retard de cent cinquante ans sur celle de l’Occident – portera ombrage à une Amérique toujours prompte à se découvrir des ennemis et à vouloir les réduire au silence. Elle marche du coup sur des œufs. Un ordre monétaire mondial, tel celui prôné par Keynes à Bretton Woods : une chambre de compensation multilatérale, utilisant le bancor comme devise de compte et réglant dans un cadre délibérément pacifié les échanges entre nations, n’est pas de son intérêt immédiat. Elle n’est pas prête encore à passer du statut d’exportateur net massif à un équilibre de ses importations et de ses exportations, son marché intérieur n’étant pas suffisamment développé pour qu’elle puisse se le permettre. C’est pourtant la carte qu’elle joue en ce moment : une remise à l’ordre du jour du bancor a été réclamée dans un article très remarqué publié en mars 2009 par Mr. Zhou Xiaochuan, le patron de la banque centrale chinoise. La Chine raisonne sur le long terme. Dans un monde occidental où les poulets décapités courent désormais dans tous les sens, il faut sans doute en remercier les dieux.

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Trends – Tendances, jeudi 20 mai 2010

L’entretien est maintenant disponible en format pdf ici.

« On ne règle pas tout en un week-end ! »

Robert van Apeldoorn : La mise en place des dispositifs de sauvetage européens entraîne une austérité assurée pour la Grèce, plus d’austérité pour l’Espagne et le Portugal. Ne craignez-vous pas que ce tour de vis sera également opéré dans toute la zone euro ?

Paul Jorion : C’est un problème idéologique. On aurait pu penser que la crise constituait une critique du programme sous-jacent du traité de Lisbonne, qui est nettement libéral. Mais on assiste à un raisonnement inverse : les difficultés encouragent plutôt les pays à tirer la conclusion qu’il faut réduire les avantages sociaux et faire progresser l’approche libérale. Les populations ne sont pas prêtes à embrayer, à faire ces sacrifices. Car, dans leur conscience, il y a l’idée que le problème est né dans le secteur bancaire, et pas chez elles. Il est donc difficile de vendre le raisonnement d’un sacrifice nécessaire, car on aurait vécu au-dessus de nos moyens. La population voit que c’est la finance qui est le problème. Cette crise est très pédagogique. A la différence des précédentes, il y a eu un grand travail d’explication, réalisé par les télévisions, les médias.

Vous y avez contribué avec vos livres…

Je ne suis pas le seul, mais les journalistes ont bien relayé les analyses. Mon blog attirait 40.000 visiteurs par mois en octobre 2008, au plus fort de la crise bancaire. Il arrive maintenant à 300.000 visiteurs. Les gens veulent comprendre.

Les mécanismes mis en place à l’échelle européenne pour aider les pays à se financer sont-ils une bonne solution ?

Disons qu’ils règlent un problème de liquidité. Comme l’a écrit récemment Paul Krugman, on confond un problème de liquidité avec un problème de solvabilité. Le premier est aisé à résoudre rapidement, mais pas celui de la solvabilité. Mais voilà : dans les sciences économiques, on utilise des tours particuliers. Lorsqu’un problème est trop compliqué, on le simplifie, en pensant ainsi l’avoir réglé. Cela me rappelle un jeu de mon enfance, où il fallait déplacer des cases de couleur. Ici, pour aider la Grèce, on demande à l’Irlande, Malte ou Chypre de prêter de l’argent, alors qu’ils n’en ont pas les moyens. Ce n’est pas en glissant les cases que l’on va trouver une solution.

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Note sur le bancor

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Keynes s’était déjà penché plusieurs fois sur la question monétaire. Son premier livre en 1913 est consacré à la devise indienne : Indian Currency and Finance. En 1930, il publie le Treatise on Money. Il se cantonne cependant jusque-là dans l’analyse, sans s’aventurer dans le domaine de l’application des conclusions auxquelles il aboutit.

Quand la Grande-Bretagne et la France déclarent la guerre à l’Allemagne en 1939, Keynes participe dans son pays à la réflexion sur la transition vers une économie de guerre. Lorsque les hostilités débutent en 1940, les Américains restent prudemment en retrait : ils n’interviennent pas lorsque le Danemark et la Norvège sont attaqués en avril, ni ne s’engagent aux côtés de la Grande-Bretagne et de la France lorsque le Benelux et la France sont envahis en mai 1940. La raison en est simple : l’opinion publique américaine ne suivrait pas Franklin D. Roosevelt. Les rangs du parti républicain comptent une minorité importante de membres d’origine allemande, demeurant favorables à leur mère-patrie, tandis que les rangs du parti démocrate comptent eux des gens de gauche aux yeux de qui la politique impériale de la Grande-Bretagne ne vaut guère mieux que le national-socialisme allemand. La vente par l’Amérique d’armements en grande quantité à la Grande-Bretagne, dont un tiers ne parviendra jamais à l’acheteur, les navires étant coulés par les U-boots, permettra à Roosevelt de préparer l’opinion. Lorsqu’intervient l’attaque sur Pearl Harbor en décembre 1941, le peuple américain tout entier est désormais prêt à l’entrée en guerre et le président américain a derrière lui pour le soutenir, une opinion publique quasi-unanime.

La position des Britanniques durant la période qui s’étend de mai 1940 à décembre 1941, est que la Grande-Bretagne constitue le front avancé d’une alliance antifasciste implicite. Durant ces dix-neuf mois, la Grande-Bretagne considère comme inéluctable l’intervention à terme des États-Unis à ses côtés et, dans cette optique, se voit comme son poste avancé. Elle suppose que cette conception est partagée par le voisin américain et attend de celui-ci des avances financières à son effort de guerre. Keynes en particulier considérera toujours une telle solidarité comme allant de soi. Cette conviction inébranlable, associée à sa légendaire confiance en lui-même, explique le culot dont il fera preuve durant les négociations avec les Américains.

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L’argent destructeur

Voici la traduction de mon entretien originellement en allemand avec le Dr. Stefan Fuchs qui a été diffusé de 9h30 à 10h00 sur Deutschlandfunk le 9 mai. Les germanophones peuvent toujours écouter le podcast ici

J’accueille toujours avec reconnaissance les entretiens longs parce qu’ils permettent de développer, sans devoir tronquer une partie des arguments, une véritable démonstration.

Traduction française : j’ai pris comme base essentiellement la traduction de Johannes Finckh, la plus proche des mes propos originels en français. Merci à lui, merci aussi à Timiota et Fleurbleue qui avaient unis leurs efforts dans une traduction parallèle.

L’exemple que j’avais donné de trois personnes se prêtant mutuellement de l’argent n’a manifestement pas été compris par le traducteur allemand, qui m’a « corrigé » en parlant d’un triplement de la somme au lieu d’un doublement. J’ai réexpliqué l’exemple, en lui rendant sa cohérence, et du coup, sa rigueur.

L’argent destructeur

Enseignements de l’hypercrise, deuxième partie : Entretien avec le chroniqueur économique Paul Jorion

Par Stefan Fuchs

La crise financière culmine depuis l’automne 2008 dans une crise du capitalisme global. Car la libéralisation débridée des marchés et l’expansion de la division internationale du travail n’ont pas pu tenir les promesses gigantesques de croissance et de prospérité.

Dans la deuxième partie de la série d’entretiens « « Enseignements de l’hypercrise », Stefan Fuchs a eu un entretien avec Paul Jorion sur l’effet destructeur de l’argent. Jorion est chroniqueur économique du journal français « Le Monde ». Economiste structuraliste, il critique la mise sur le même plan de l’argent et du crédit comme une pure idéologie. Le capitalisme actuel serait selon lui à l’agonie.

Stefan Fuchs: Monsieur Jorion, vous étiez parmi les premiers à avoir prédit la crise américaine de « subprimes ». Vous-même travailliez aux États-Unis dans le secteur du crédit, et vous prédisiez dès 2004 une grave crise de ce capitalisme financier américain. L’élément déclenchant de l’hypercrise est selon votre analyse un mécanisme interne de l’économie globale telle qu’elle se développait dans le dernier tiers du 20ème siècle et qui a eu pour effet une concentration de plus en plus forte de l’argent en peu de mains. Comment décrivez-vous ce mécanisme qui conduisit presque à un tarissement de la circulation monétaire et qui déclencha cette crise extrême qui saisit ensuite aussi l’économie réelle ?

Paul Jorion: En comparant la crise de 1929 qui avait débuté aux États-Unis pour devenir alors une crise économique mondiale et la crise à laquelle nous avons affaire depuis 2007, on observe une parenté stupéfiante : la concentration de la richesse économique entre les mains d’une minuscule minorité. En vertu d’un mécanisme économique très simple. Lorsque l’argent n’est pas là où il est nécessaire, soit pour produire dans une entreprise soit dans les ménages pour acquérir des biens durables, ou bien encore parce que le salaire est insuffisant pour vivre du fait que les salaires réels stagnent ou sont même en recul, il faut alors se le procurer par le crédit. C’est une loi aussi implacable que logique : la concentration de la richesse est un processus qui s’autoalimente. Lorsque l’argent est réparti inégalement dans un système économique, cette répartition inégale s’accentuera avec le temps toujours davantage. C’est ce que nous vivons. L’argent n’est pratiquement jamais là où il est nécessaire, ni dans la production industrielle, ni dans la consommation. On doit toujours se le procurer via le crédit. L’argent et son prix ont aujourd’hui un rôle prédominant et qui va se renforçant continuellement. Le système financier dispose d’une omniprésence quasi-divine qui ponctionne un profit sur chaque transaction. Du coup, une part croissante d’intérêts est contenue dans le prix de tous les produits et de tous les services.

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Deutschlandfunk, dimanche 9 mai de 9h30 à 10h00

Pour ceux qui comprennent l’allemand. Mon entretien avec le Dr. Stefan Fuchs passe de 9h30 à 10h00 sur Deutschlandfunk. Vous pouvez écouter le podcast ici

Zerstörerisches Geld

Lehren aus der Hyperkrise, Teil 2: Gespräch mit dem Wirtschaftskolumnisten Paul Jorion

Von Stefan Fuchs

Die seit Herbst 2008 andauernde Finanzkrise hat sich auch zu einer Krise des globalisierten Kapitalismus zugespitzt. Denn eine ungehemmte Liberalisierung der Märkte und die Ausdehnung der internationalen Arbeitsteilung haben die gigantischen Wachstums- und Wohlstandsversprechen nicht einlösen können.

Im zweiten Teil der Gesprächsserie « Lehren aus der Hyperkrise » unterhält sich Stefan Fuchs mit Paul Jorion über die zerstörerische Wirkung des Geldes. Jorion ist Wirtschaftskolumnist der französischen Tageszeitung « Le Monde ». Als strukturalistischer Ökonom kritisiert er die Gleichsetzung von Geld und Kredit als blanke Ideologie. Der hiesige Kapitalismus befinde sich in einem Todeskampf.

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Le bancor, solution thermodynamique à la crise (suite), par Zébu

Billet invité

Dans un premier billet et de manière très allusive et approximative, je suggérais l’hypothèse que le bancor pouvait être une solution à la crise et ce de manière thermodynamique. L’analogie entre les lois de la thermodynamique et la crise financière actuelle a pu sembler étrange. Et cette réaction n’est pas infondée, tant il semble de plus en plus vérifié que le fonctionnement du système financier actuel n’était qu’un vulgaire village Potemkine depuis presque 40 ans.

En effet, s’il est apparu étrange qu’une telle comparaison puisse être effectuée, ou plutôt que de telles lois physiques puissent être appliquées à un champ aussi inhabituel que l’économie, c’est bien parce que le système financier a quelque part réussi à justifier et légitimer sa sortie de la réalité, qu’on avait fini presque par oublier. Et les lois de la physique de le lui et de nous le rappeler depuis 2006 avec les subprimes. Dura Lex, Sed Lex.

En physique, un système est soumis aux lois de la thermodynamique, dont la plus fondamentale (principe zéro) est la thermométrie, basée sur la mesure de stabilité d’un système et son équivalence à d’autres systèmes, produisant ainsi un étalonnage des systèmes au travers d’un référentiel universel : un thermomètre. Or, tout le projet du système financier a été de pouvoir s’extraire des règles communes aux activités économiques, afin de s’autonomiser, produire ses propres lois puis de les imposer à tous, par le biais d’une globalisation rapide et irréversible. Ceci implique dès lors pour ce système, afin de s’extraire des lois de thermodynamique, de … supprimer l’étalonnage, le thermomètre.

Ce fut fait en 1971, avec la suppression par Nixon de la parité or/dollar, l’or ayant été à de multiples occasions dans l’Histoire le seul étalon monétaire universellement reconnu (la livre sterling abandonna elle aussi définitivement en 1931 sa parité d’avec l’or). D’autres mesures suivirent, comme le Décret Giscard de 1973 sur l’interdiction à la Banque de France de financer le Trésor, interdiction que l’on retrouve dans le traité de Maastricht pour la BCE. Le système financier n’ayant plus de système d’étalonnage, il put ainsi prétendre à son autonomie, c’est-à-dire à la soumission à ses seules lois, créés par lui et pour lui.

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Vers de vraies solutions !

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Il est clair désormais (voir graphiques) que l’approche des pays membres de la zone euro n’était pas la bonne : la solution est à trouver ailleurs. Heureusement que la proposition bancor avance : il semblerait que mon entretien avec Patrick Bonazza dans Le Point ait lancé une dynamique, comme en témoigne l’article de Franck Nouchi dans Le Monde : Le temps du bancor et chez nous (nous en sommes très fiers !) : Le bancor : une solution thermodynamique à la crise, par Zébu.

Ce qu’il faut maintenant, c’est une réflexion synthétique sur le bancor (ça tombe bien, c’était mon prochain projet, mais comme je suis un peu patraque, « Don’t hold your breath ! », comme on dit en anglais). Avec le bancor, on retombe sur des unités économiques plus petites, il y a un côté « décroissance », retour à la communauté, qui plaira et il faudra sans doute aussi interdire les paris sur les fluctuations de prix mais ça, il fallait le faire de toute manière !

Taux grec 2 ans

© Bloomberg

Taux portugais 2 ans

© Bloomberg

Taux espagnol 2 ans

© Bloomberg

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Le bancor : une solution thermodynamique à la crise, par Zébu

Billet invité.

C’est étrange …

On se croirait dans le monde de la physique et des lois de la thermodynamique.

Soient des systèmes financiers ‘en équilibre’, certes instables mais ‘en équilibre’. Principe 0.

Dans le système financier américain, l’énergie financière se trouve de plus en plus transformée en crédit immobilier dont la masse se trouve à être reportée dans le temps et concentrée de telle manière qu’elle engendre un effondrement par son propre poids : Subprimes. Loi I. Transformation de l’énergie.

De l’effondrement des subprimes nait l’investissement public du déficit ainsi créé, qui se transforme ainsi en désordre, de manière irréversible. Loi II. Entropie. Car le système financier américain n’étant pas isolé, l’énergie ainsi transformée s’échange avec les autres systèmes. C’est d’ailleurs la seule solution viable pour un système en entropie car s’il était isolé, l’énergie ainsi produite par la transformation serait croissante jusqu’à qu’elle ce soit diffusée à l’ensemble du système, pour demeurer ensuite constante, le risque étant l’auto-combustion.

Les systèmes qui ‘absorbent’ l’énergie transmise par l’entropie doivent pouvoir faire de même. Or le formatage de la construction européenne, notamment de la BCE (à l’inverse de la Fed), n’a pas permis à l’UE et particulièrement à la zone euro de transformer l’énergie reçu par entropie ou de la transmettre à d’autres systèmes. La transformation étant irréversible mais s’appliquant cette fois dans un système financier clos, l’entropie ne peut qu’augmenter, le risque d’auto-combustion s’enclenchant. Dès lors, la seule solution pour cette zone (qui n’a pas l’avantage du dollar et ne peut pas réaliser de Quantitative Easing comme la Fed = absorption de la chaleur) est de transférer cette énergie vers les systèmes sociaux, afin que l’entropie puisse reprendre son cours et que l’énergie financière se dissipe, plutôt qu’elle ne se transmette au système bancaire ou au système monétaire.

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Le Point, le 29 avril – « L’Europe n’a pas droit à l’erreur »

Je vous ai présenté il y a quelques jours les photos de Jean-Claude Moschetti à l’Île de Houat. Vous apprécierez, j’en suis sûr (hmm…) le contrepoint entre la photo de Georges Papandréou allumant un cierge à la page 84 du Point et la mienne à la page 85 (qu’il m’autorise aimablement à reproduire), tirant parti (à mon insu) d’un tableau au mur de mon bureau.

Interview Paul Jorion : « L’Europe n’a pas droit à l’erreur », pp. 85-86

Patrick Bonazza : La Grèce vient officiellement d’appeler à l’aide. La première fois que nous nous sommes vus, il y a quinze jours vous disiez que c’était inéluctable.

Depuis mars, après chaque réunion européenne, on nous disait que le problème était réglé. Mais on constatait quand même que lorsque la Grèce retournait sur les marchés pour emprunter elle payait toujours plus cher que les autres pays. Même avec derrière elle le prétendu soutien de toute l’Europe la Grèce est restée pénalisée. Elle ne pouvait pas échapper à la sanction des marchés. D’où son appel au secours.

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BFM Radio, lundi 12 avril à 10h46 – Pourquoi la Grèce peut sauver le monde

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Vous vous souvenez peut-être que durant les querelles de chiffonniers des semaines passées à propos de la Grèce et de sa dette, Madame Lagarde a dit à un moment donné que la faute n’était peut-être pas seulement du côté des pays qui importent beaucoup plus qu’ils n’exportent mais aussi du côté de ceux qui exportent beaucoup plus qu’ils n’importent. Le pays dont elle parlait c’était – suivez mon regard – celui qui montait sur ses plus grands chevaux dès qu’il était question de donner un coup de main à la Grèce, dont on découvrait alors la prodigalité : dans quelle mesure elle avait vécu au-dessus de ses moyens.

L’argument de Mme Lagarde, je soupçonne qu’elle l’ait trouvé dans une tribune libre du Financial Times signée Martin Wolf, qui se montrait très insolent envers l’Allemagne en réfutant son argumentation en citant celui qu’elle considère peut-être comme son plus grand philosophe : Emmanuel Kant. Il écrivait le 9 mars, je le cite : « Malheureusement, le débat qui a lieu en Allemagne suppose, à tort, que la solution, c’est pour chaque membre de la zone euro de devenir comme l’Allemagne elle-même. Mais si l’Allemagne peut être l’Allemagne, c’est-à-dire une économie disciplinée sur le plan fiscal, une demande intérieure faible et un surplus colossal à l’exportation, c’est seulement parce que les autres ne le peuvent pas. Son modèle économique viole le principe d’universalité du plus grand philosophe allemand Emmanuel Kant » (1).

Kant avait dit en effet qu’une règle ne peut être érigée en principe moral que si elle est généralisable : si elle peut être suivie par tous. Or tous les pays ne peuvent pas être simultanément exportateurs nets : ce serait comme à Lake Wobegon où Garrison Keilor nous assure que « tous les enfants ont des résultats au-dessus de la moyenne » (2).

On aura d’ailleurs reconnu au passage un discours que les États-Unis ont tenu à la Chine au cours des années récentes : « Bien sûr, nous avons jeté l’argent par les fenêtres, mais c’est de l’argent que vous nous aviez prêté, parce que vous en aviez en trop ! »

L’argument vaut ce qu’il vaut mais il rappelle une chose que l’on ferait bien de garder à l’esprit : il vaudrait mieux pour tout le monde qu’à une monnaie – « à une devise » faudrait-il dire – corresponde une zone économique telle que ses importations et ses exportations s’équilibrent, ce qui éviterait qu’ensuite – à intervalles réguliers – on n’aie à parler de protectionnisme et de tarifs douaniers. On n’a pas l’impression que ceux qui ont créé l’euro, et ont décidé ensuite quels pays appartiendraient à la zone euro, y ont beaucoup réfléchi. On a plutôt l’impression qu’ils se sont dit : « Allons-y et advienne que pourra ! ».

Il aurait fallu y réfléchir avant mais, mieux vaut tard que jamais. D’autant que la solution existe et – comme d’habitude – elle fut envisagée à une époque, avant d’être rejetée. Elle s’appelle le « bancor », et elle fut proposée par Keynes à Bretton Woods en 1944. Avec le bancor, les échanges internationaux passeraient par une chambre de compensation et les pays qui importeraient trop seraient pénalisés, mais également ceux qui exporteraient trop. On rééquilibrerait si nécessaire en dévaluant ou en réévaluant les devises.

L’année dernière, Monsieur Zhou Xiaochuan, le Directeur de la banque centrale chinoise, a dit qu’il faudrait repenser au bancor. On n’a pas assez prêté attention à ce qu’il disait mais j’ai l’impression que cela va changer – en tout cas en Europe : la Grèce nous oblige à repenser le rapport qui existe entre une devise et une économie, et du coup, à repenser au bancor.

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(1) Martin Wolf, « Germany’s eurozone crisis nightmare », Financial Times, le 9 mars 2010

(2) Garrison Keilor, Lake Wobegon Days, 1985

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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