La crise de l’immobilier américain : le rôle joué par le nouveau régime de la faillite personnelle

J’écrivais en juin 2006, au moment où je rédigeais Vers la crise du capitalisme américain ? :

« Le système juridique extrêmement libéral qui présidait à la faillite personnelle aux États-Unis jouait un rôle essentiel dans la gestion globale du crédit individuel. Sans l’existence de ce filet de rattrapage il est douteux qu’un taux d’endettement pour les ménages dépassant leurs revenus nets d’une année soit viable au sein d’une société. En fait, la législation relative à la faillite personnelle, en rattrapant de justesse ceux qui échouent au jeu dangereux de l’endettement, constituait le pilier qui permettait au système du crédit personnel à deux vitesses, celui de bonne foi [« prime »] qui s’adresse à la « classe moyenne » et celui de mauvaise foi [« sous–prime »] qui vise la « fausse classe moyenne », de subsister et de se reproduire. En l’éliminant [en avril 2005] ou, comme le dit ce juge que je citais précédemment, « en l’amochant au point que plus personne ne puisse en bénéficier », les élus américains suppriment l’un des remparts qui existaient contre le déclenchement d’une crise économique et sociale majeure due au système de crédit personnel en vigueur dans le pays » (p. 178).

Un article paru dans le Wall Street Journal il y a quelques jours (12 avril 2007) affirmait :
La mise en faillite personnelle ne permet pas toujours de sauver son logement : De nombreux emprunteurs n’éviteront pas la saisie (par Lingling Wei)

« Un nombre croissant d’emprunteurs en détresse se rendent soudain compte que leur mise en faillite personnelle n’empêchera pas nécessairement la saisie de leur logement.

Selon une étude publiée par le Groupe Crédit Suisse, les emprunteurs « sous-prime » sont toujours plus nombreux à se déclarer en faillite personnelle pour tenter d’éviter la saisie de leur logement, alors que la baisse du prix de l’immobilier rend toujours plus problématique sa revente comme un moyen permettant d’éponger les dettes.

L’étude révèle également que la proportion de ménages en faillite qui parviennent à faire face aux mensualités de leur prêt hypothécaire est elle aussi en déclin.

Le rapport affirme que la détérioration de la situation est due – au moins partiellement – au nouveau régime des faillites personnelles entré en vigueur en 2005. La nouvelle loi a rendu plus ardu l’accès au statut dit « nouveau départ » (Chapitre 7) qui permet aux individus d’effacer les dettes de carte de crédit et de dépenses médicales, pour concentrer leurs ressources sur leurs mensualités de prêt hypothécaire. L’accès aujourd’hui restreint à ce statut force de nombreux emprunteurs « sous-prime » de se déclarer en faillite selon le statut Chapitre 13, où ils sont nombreux à échouer rapidement à faire face à leurs échéances mensuelles ».

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L’énigme de la chambre chinoise

Jean–Luce Morlie s’était montré chagriné de ce que je disais de la conscience dans « Apprendre en se lisant » et il revient à la charge dans un commentaire sur mon billet suivant, « Ce que le chat de Schrödinger en pense, lui ».

Comme j’ai un jour consacré un article entier à la conscience (1), je suis allé le relire pour me remettre en mémoire ce que j’y disais exactement.

Le texte s’intitule « Le secret de la chambre chinoise » parce que je visais à y résoudre une expérience mentale, proposée par John Searle sous la forme de l’énigme de « la chambre chinoise ». Je cite le philosophe : « Imaginez que vous êtes enfermé dans une pièce, et que dans cette pièce se trouvent diverses corbeilles remplies de caractères chinois. Imaginez que vous (tout comme moi) ne compreniez pas un traître mot de chinois, mais que l’on vous a procuré un manuel en français pour manipuler ces caractères. Les règles spécifient les manipulations de signes de manière purement formelle, en termes de syntaxe et non de sémantique (…) Maintenant supposons que certains autres caractères sont passés dans la chambre et que l’on vous communique de nouvelles règles pour faire sortir des signes chinois de la chambre. Supposons, qu’à votre insu, les caractères qui entrent dans la chambre sont appelés “questions” par celui qui communique avec vous de l’extérieur, et ceux que vous faites sortir sont appelés “réponses aux questions”. Supposez (…) que vous êtes très fort à ce petit jeu de manipulations de symboles, et que très rapidement vos réponses ne puissent plus être distinguées de celles d’un locuteur chinois. (…) La morale de l’histoire est celle-ci : (…) vous vous comportez exactement comme si vous compreniez le chinois, mais quoi qu’il en soit, vous ne comprenez pas un mot de chinois » (2).

Ma réponse était celle–ci : le prisonnier de la chambre chinoise qui parle parfaitement le chinois sans connaître la langue a entièrement reconstitué la sémantique du chinois comme une simple composante de la syntaxe de cette langue (3). J’écrivais : « Son corps parle chinois, et son âme n’en est nullement informée ».

L’argumentation qui m’avait conduit là me semble toujours valide ; je la résume en présentant les quelques thèses iconoclastes qu’elle enchaînait.

La compréhension que nous avons du sens individuel des mots (la sémantique) est consciente, celle que nous avons de leur combinaison (la syntaxe) est inconsciente.

Quand nous opposons le conscient à l’inconscient, nous avons en tête deux types de mécanismes causaux de notre comportement : la conscience prend certaines décisions, l’inconscient en prend d’autres ou introduit des distorsions dans nos décisions conscientes.

Or Benjamin Libet a prouvé expérimentalement que les actes que nous posons parviennent à la conscience une demi–seconde après avoir été posés. La conscience est par conséquent privée du pouvoir décisionnel que nous lui attribuons et nous devons revoir le sens que nous assignons à des expressions communes telles que « avoir l’intention de », « vouloir », « faire attention à », « se concentrer », etc.

Le rôle réel de la conscience est de permettre au mécanisme de la mémoire sous ses trois aspects, d’opérer correctement : 1) inscription dans la mémoire de toutes les sensations accompagnant un événement, aussi bien celles d’origine extérieure que nous procurent nos sens (y compris les messages linguistiques oraux ou écrits) que celles d’origine intérieure, sous la forme de l’affect que nous ressentons, 2) remémoration, c’est–à–dire capacité d’un événement présent à évoquer des événements semblables enregistrés dans la mémoire, semblables aussi bien par la sensation (y compris les mots employés) que par l’affect ressenti, 3) capacité de l’inscription présente dans la mémoire d’interférer dynamiquement avec la remémoration, soit ce que nous appelons le pouvoir de l’« imagination ».

Pour nous aider à nous défaire des connotations décisionnelles que nous attribuons erronément aux termes « conscience » et « inconscient », je proposais dans un premier temps, de remplacer le premier par « imagination » et le second par « corps ». Je remplaçais finalement « imagination » par « âme » et je proposais ma solution de l’énigme de la chambre chinoise : « Le corps du prisonnier parle chinois, et son âme n’en est nullement informée ».

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(1) « Le secret de la chambre chinoise », L’Homme, 150, 1999 : 177-202.

(2) Searle, John R., Minds, Brains and Science, The 1984 Reith Lectures, Londres : BBC, 1984 : 32-33.

(3) C’est sur l’impossibilité pratique de réaliser cette tâche qu’avait achoppé la linguistique transformationnelle de Chomsky.

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L’art de chiner en Chine

Lors de la visite guidée de la Cité Interdite, la guide nous avait dit : « Ne vous laissez pas avoir : si on vous dit un prix, répondez ‘Tài quélà !’, ‘C’est trop cher !’, et offrez un dixième de la somme qu’on exige de vous’ ».
Le marché aux antiquités Panjiayuan à Pékin
Au marché aux antiquités Panjiayuan à Pékin, la marchande demande 800 yuan pour quatre tasses de porcelaine jaune, Adriana suit le conseil de la guide et fixe sa première offre à 100 yuan, pas loin donc du dixième de la somme demandée. La marchande signifie qu’on souhaite sa mort en faisant le geste de se couper le cou. Elle se baisse alors et mettant la main au niveau du sol, d’un geste rapide, la remonte d’une vingtaine de centimètres pour ensuite pointer l’index vers Adriana, puis, retournant le doigt vers elle–même, elle abaisse rapidement la main, indiquant qu’elle répondra par une ristourne supplémentaire à toute meilleure offre.

Le premier rabais est de100 yuan et Adriana augmentera alors à chaque étape du marchandage la somme qu’elle offre de 10 yuan.

Il y a quelques jours, dans la même situation, je m’étais dit que payer la moitié de ce qui vous est demandé ne peut en aucun cas être une mauvaise affaire et j’avais offert initialement environ 40 % de la somme demandée. Le marché s’était bien entendu rapidement conclu pas loin de la moitié.

Dans le cas des quatre tasses jaunes, après forces mimiques de part et d’autre, départs feints d’Adriana, poursuivie alors par la marchande qui frappe véhémentement du doigt sa calculatrice où est indiqué le montant nouvellement réduit, le prix de l’offre et celui de la demande se rencontrèrent inéluctablement au bout de six échanges aux alentours de 200 yuan, 180 précisément, soit 22,5% de la somme exigée initialement. La rencontre s’était faite bien entendu par la seule vertu de l’arithmétique.

Un gars arrive, il désigne un objet et demande à la femme, « Combien ? », elle répond 200. Il en sort 30 de sa poche, qu’il lui glisse dans le creux de l’aisselle et s’en va. Elle ne dit mot et donc consent. Soit 15 % de la somme exigée, Adriana s’est fait avoir.

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Un cheval blanc (chinois) n’est pas un cheval

Notre pensée occidentale est fondée sur le principe que l’identité est ancrée à une substance. Bien que la forme ait changé au fil des années, la continuité de la substance garantit que ce bébé sur la photo, c’est déjà moi ! Héraclite a dénoncé notre manque de rigueur sur ce plan : nous croyons nous attacher à la substance, alors que nous n’avons d’yeux que pour la forme : on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, nous lui conservons son nom en fonction de sa forme alors que sa substance n’en finit pas de se précipite vers la mer.

Dans la pensée traditionnelle chinoise, la chose – dont le caractère qui la représente dans la langue est l’un des attributs – est un principe qui existe indépendamment des substances et des formes sous lesquelles il se manifeste. Ainsi le même principe apparaît comme rat des champs en hiver et comme alouette dès que revient le printemps. Nous, Occidentaux, lisons dans le changement de forme d’un même principe (1), une métamorphose cyclique : Van der Meersch observe à propos de la divination chinoise :

« Cependant, alors que le sept était considéré comme le principe mâle jeune, ne pouvant que se développer jusqu’à neuf, neuf était considéré comme le principe mâle vieilli, prêt à se muer dans le principe femelle huit. De même, huit était considéré comme le principe femelle jeune, ne pouvant que se concentrer jusqu’à six, alors que six était considéré comme le principe femelle vieilli, prêt à se muer dans le principe mâle sept ». (2)

Su Tung-po (dynastie Sung, correspondant à notre Haut Moyen Age) écrivait

« Montagne, rocher, bambou, arbre, rides sur l’eau, brumes et nuages, toutes ces choses de la nature n’ont pas de forme fixe ; en revanche, elles ont chacune une ligne interne constante. C’est cela qui doit guider l’esprit du peintre » (3).

Quand nous voulons exprimer les choses selon la conception chinoise nous devons recourir au partitif (4): « Il y a du printemps dans l’air », disons–nous, alors que le calendrier n’affiche encore que le 12 mars mais que le principe de la « printanéité » s’est manifesté prématurément.

Voie sacrée (XVIème siècle) au nord-est de Pékin
Les principes peuvent se combiner : quand « du cheval » rencontre « du blanc », nous avons « du cheval blanc ». Quand « du cheval » rencontre « du bœuf », nous avons « de l’animal de trait ». Le fameux philosophe Koung–soun Loung (il naît quelques années avant la mort d’Aristote) avait proposé le paradoxe « Un cheval blanc n’est pas un cheval », plus évident sous la forme du chinois archaïque : « du cheval du blanc n’est pas du cheval ». Ce qui va de soi puisque deux principes sont nécessairement davantage qu’un seul.

Ses adversaires faisaient prévaloir une distinction que Koung–soun Loung ignorait : celle qui sépare les principes pénétrables et impénétrables : quand un « pénétrable » comme la blancheur rencontre un « impénétrable » comme l’équinité, affirmaient–ils on n’obtient pas davantage, contrairement à ce qui s’observe lorsque les deux principes sont impénétrables, comme avec cheval–bœuf. Ils se trompaient bien entendu : le principe de l’animal de trait ne combine pas l’équinité et la bovinité selon leur union comme s’exprime la théorie des ensembles, additionnant l’ensemble des chevaux à celui des bœufs, mais selon leur intersection : là où la blancheur intersecte l’équinité, nous avons « du cheval blanc », là où l’équinité rencontre la bovinité, nous trouvons le principe de l’animal de trait.

Koung–soun Loung avait raison : « Le cheval blanc (chinois) n’est pas un cheval », il combine effectivement deux principes et est donc davantage que le simple cheval – le fait que les chevaux blancs soient moins nombreux que les chevaux est une considération d’un autre ordre : une question d’extension, ce n’est pas une considération de principes.

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(1) J’en parle plus longuement dans « Typologie des savoirs et transmission informatique », in D. Chevallier (ed.), Savoir faire et pouvoir transmettre, Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 1991: 169-187 ; également sur ma page Internet.

(2) van der Meersch, L., « De la tortue à l’achillée », in Divination et Rationalité, Le Seuil, Paris, 1974 : 29-51

(3) Cheng, F., Vide et plein, le langage pictural chinois, Le Seuil, Paris, 1979 : 44-45

(4) Cette découverte essentielle est due à Chad Hansen, voir Language and Logic in Ancient China, Ann Arbor : The University of Michigan Press, 1983

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La grande muraille de Chine

Armel m’avait dit à propos de la grande muraille de Chine, « C’est raide ! » et j’avais répondu « Oui ». Il avait ajouté, suspectant que je ne l’avais pas réellement entendu : « C’est très raide ! » et j’avais dit « Oui, oui ! ». Mais il avait raison : je n’avais pas enregistré. Sans quoi je n’aurais pas été sidéré en découvrant ce mur d’enceinte long de six mille kilomètres, suivant avec une détermination inébranlable la ligne de crête d’un massif montagneux. Quand la roche devient falaise, la muraille plonge à sa suite sans tergiverser.

Il existe deux versions de la genèse de la grande muraille de Chine. Selon l’une, Qin Shi Huang réunifia les sept royaumes combattants et connecta entre elles, sur la frontière septentrionale, plusieurs enceintes préexistantes. Dans la deuxième version, il y a bien plus longtemps, Xuandi avait été un jour averti par le devin impérial qu’un enfant était né à l’extérieur de l’empire, qui l’évincerait ; Xuandi avait aussitôt ordonné la construction de la muraille.

La seconde version me semble bien plus vraisemblable : les peurs fantasmatiques des hommes ont joué un rôle plus décisif dans leur histoire que leur évaluation objective des dangers qui les menaçaient réellement.
Pratique du tai–chi sur la muraille par un blogueur étranger

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Le rôle de l’individu et des masses dans la régulation du trafic en Chine populaire

Lorsque les feux sont rouges mais que les piétons en attente constituent une masse suffisante, ils entreprennent soudain de traverser, jugeant que l’amoncellement des cadavres finirait bien par stopper l’automobile ou le bus qui s’aviserait d’exercer son bon droit.

Inversement, le piéton isolé qui traverse lorsque le signal est vert pour lui et refuserait de laisser passe le véhicule qui annonce sa détermination inébranlable en klaxonnant abondamment, serait immédiatement massacré.

Alors que je menaçais du poing le taxi qui venait ainsi de tenter de me renverser, une bonne dame s’adresse à moi en mauvais anglais et me dit : « Si vous voulez un taxi, ce n’est pas la bonne manière : il faut vous rendre à la station ! ». Je lui réponds « Non, non, vous ne m’avez pas compris : je me contentais de le maudire ! »

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Le prix de l’immobilier résidentiel américain : la plongée

Pour la première fois depuis 1996, l’indice S&P/Case-Schiller, qui prend le pouls de l’immobilier résidentiel américain s’est retrouvé hier en territoire négatif. L’indice évalue pour les vingt principales métropoles américaines le renchérissement des maisons au cours de l’année écoulée. A titre de comparaison, l’année dernière à la même époque, l’indice était de 14,7 %, hier il affichait –0,2 %. Le chiffre n’est pas en soi catastrophique mais comme le montre le diagramme, la plongée est brutale et l’angle adopté par la chute rend tout à fait improbable un retournement de situation dans les prochains mois.
L’indice Case-Schiller
Ben Bernanke, la Gouverneur de la Fed a réaffirmé aujourd’hui qu’il est improbable que le problème qui affecte le secteur immobilier « sous–prime » fasse tâche d’huile. Mais comme mes lecteurs avisés le savent très bien, il n’y a pas de « problème sous–prime », il n’y a que les conséquences de l’éclatement de la bulle immobilière résidentielle et le fait qu’un nombre incalculable de rouages du système financier américain dépendent pour leur mouvement bien huilé d’un prix de l’immobilier en croissance constante.
Voici un exemple que je n’ai pas encore mentionné. L’économie américaine dépend de manière essentielle, et ceci depuis plusieurs siècles, de la mobilité de sa main–d’oeuvre. Le pays s’enorgueillit par ailleurs des 60 % de la population propriétaires de leur logement. Les deux ne sont pas inconciliables du moment qu’existe un marché immobilier actif où – comme ce fut le cas jusqu’à récemment – l’on revend sa maison en quelques semaines, tout en réalisant une plus–value considérable par rapport à son prix d’achat (ce que la bulle assurait). Aujourd’hui, les ventes languissent (la durée d’écoulement du stock des logements neufs dépasse désormais les huit mois), et les prix sont à la baisse. L’investissement systématique des ménages américains dans des logements trop vastes par rapport à leurs besoins – qui permettait de multiplier l’effet de levier sur la dette contractée à l’aide d’un prêt hypothécaire – a cessé de jouer son rôle de substitut à l’épargne. Le demandeur d’emploi qui reçoit une offre dans une autre région du pays renâcle désormais à revendre son logement, ce qui, dans le climat actuel, l’obligerait à encaisser une décote considérable – sinon par rapport à la somme qu’il a déboursée, du moins par rapport à celle qu’il escomptait – et préfère rester chômeur « chez lui », rêvant au retour providentiel de la bulle. Le plafond de sa carte de crédit – dont on dit qu’elle remplace ici les allocations chômage – le rappellera rapidement à la réalité.

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Lacan

J’ai connu le Docteur Jacques Lacan. Il avait soixante–dix ans, j’en avais vingt–cinq. Je ne l’ai pas bien connu : je n’ai été ni son analysand, ni son ami. Mais il savait qui j’étais. J’ai mieux connu Judith Miller, née Lacan, qui m’a confié une chronique dans « L’Âne » ; c’est pour elle que j’ai écrit « Ce que l’Intelligence Artificielle devra à Freud ». Et Jacques–Alain Miller, l’héritier, qui eut la gentillesse de me confier un enseignement au Département de Psychanalyse de Paris VIII.

Lacan était cultivé, lucide et généreux. Quand il parlait, il me faisait comprendre ce que cela avait dû être d’écouter Socrate.

Je ne l’ai pas toujours ménagé. À un autre moment de la conversation qui suit, je l’ai profondément agacé et il m’a servi du « mon cher ».

JORION – Vous avez dit : « Quittez l’université », en 69, à Vincennes.

LACAN – Ah oui, j’ai dit ça ? D’une manière si impérative ? Cela fait partie du discours du maître. S’il y a quelque chose qu’explique bien mon petit quadripode, c’est ceci. C’est que contrairement à ce qu’on croit, la structure offre toujours quelque part un trou, comme ça passivement. Dans quelque discours que ce soit, c’est justement ce en quoi il est lié à la structure. Alors il est bien possible que, à Vincennes, un jour, j’ai dit : « Quittez l’université ! ». Ce n’était certainement pas un commandement ; c’était pour faire remarquer ceci : c’est que chacun de ces discours, si vous y regardez de près, je le souligne comme ça, n’est pas quelque chose dont on soit tout à fait prisonnier. C’est fait comme une nasse. Alors, sortir d’une nasse, chacun sait que ce n’est pas facile, parce que sans ça on n’aurait pas besoin de la construire, n’est-ce pas. ! En fait, quand on est dans la nasse, il faut un peu d’astuce pour en sortir, il faut même beaucoup d’astuce, mais lorsque j’ai dit : « Quittez l’université ! », c’était peut-être en rétorsion à je ne sais quoi, j’étais interpellé, enfin, cela voulait dire, rien ne vous retient après tout ; c’était évidemment une sorte de défi, parce que, au contraire, tout vous retient, non seulement tout vous retient, mais je ne suis pas sûr même que tous ceux qui restent d’une façon comme ça, pataugeante, c’est bien le cas de le dire, vous l’avez vu exemplifié hier soir [un étudiant était monté sur le podium – Lacan avait refusé l’intervention du service d’ordre, avait engagé le dialogue avec l’intrus et l’avait convaincu de s’en aller], je ne suis pas du tout sûr que, pour l’appeler par le nom par lequel je l’ai épinglé, le fameux « émoi de mai », eut été en fin de compte autre chose, parce que cela s’est démontré depuis, cela ne s’est que trop démontré depuis, que… ce qu’on désirait, c’était que la nasse soit mieux faite, qu’on puisse y être confortablement installé. D’ailleurs combien de ces contestataires se sont vus introduits enfin, et se trouvent dans des places fort confortables… (*)

Lacan m’a fait découvrir la pensée scolastique, il m’a conduit à lire Kojève. Surtout, il m’a appris l’iconoclasme.

Le Docteur Jacques Lacan, mon Maître.

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(*) Séance extraordinaire de l’École belge de psychanalyse, le 14 octobre 1972. Paru dans Quarto (supplément belge à La lettre mensuelle de l’École de la cause freudienne), 1981, n° 5, pp. 4-22,

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Ce que le chat de Schrödinger en pense, lui

Dans son commentaire sur mon billet d’hier « Apprendre en se lisant », Jean-Luce Morlie croit lire dans le fait que je puisse apprendre quelque chose en relisant plusieurs années plus tard l’un de mes propres textes, « un effet de l’âge ». Je ne crois pas : je constate le même phénomène depuis que j’écris… et que je me relis à l’occasion.

En fait ce qui est à l’oeuvre dans le cas particulier dont j’ai parlé hier, est une conséquence de la différence entre l’esprit dans lequel j’ai écrit l’article et celui dans lequel quelqu’un d’autre l’a lu. J’ai écrit « Pourquoi nous avons neuf vies comme le chats » (*), comme un divertissement, comme un exercice de style philosophique : je parle dans le texte, à propos de mon argument, de « sa plausibilité quasiment nulle » ; j’offre à un endroit, comme un théorème « La roulette russe est une activité sans risque et qui peut rapporter gros » et il doit être clair pour le lecteur que je n’envisage pas là lui offrir la solution d’un problème philosophique essentiel posé par la mécanique quantique, mais que je me propose tout simplement de le faire rire.

Ceci dit, quand l’auteur anonyme d’un article dans Wikipédia mentionne mon texte comme digne de foi sur la question du rapport entre la conscience et la nature physique du monde, je me vois obligé de le relire, à l’instar de tout un chacun, comme étant dépositaire d’un certain savoir sur la question. C’est là l’effet de la reconnaissance !

Le point de départ, c’est l’expérience mentale du chat de Schrödinger dont la physique veut que si sa vie ou sa mort dépend du bris déterminé par un effet quantique d’une ampoule de gaz empoisonné, il se retrouvera simultanément mort et vivant. Ma contribution, c’est de m’intéresser à la conscience du chat, et de montrer qu’il ne s’y passera rien de particulier puisque de ses deux corps, celui qui meurt sera du fait même privé de conscience alors que celui qui reste en vie conservera tout simplement la sienne. Et il en va de même pour nous : nos morts probabilistes nous sont indifférentes du moment qu’il demeure un monde où nous sommes en vie – puisque c’est au sein de celui–là que nous aurons le sentiment de nous trouver.

Quand je montre ensuite qu’une conséquence de la « découverte » est qu’il est possible de concilier les philosophies de Descartes (le cogito), celle de Leibniz (les com–possibles au sein du meilleur des mondes possibles) et celle de Hegel (le rôle de la raison dans l’histoire), je présente cette confluence étourdissante comme une curiosité et non, comme je l’aurais pu, comme une confirmation décisive, sur le mode déductif, de l’hypothèse des mondes multiples (parallèles) en mécanique quantique.

Maintenant j’hésite, et je dirai la chose suivante à Jean–Luce Morlie : « Voilà où intervient l’âge : dans le fait que je me prenne aujourd’hui au sérieux parce qu’un article d’encyclopédie m’a renvoyé à l’un de mes propres textes ».

(*) Papiers du Collège International de Philosophie, Nº 51, 2000, Reconstitutions, 69-80 : également sur ma page internet.

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Apprendre en se lisant

J’ignore si d’autres qui écrivent ont partagé cette expérience qui fut souvent la mienne : avoir le sentiment d’apprendre quelque chose alors que l’on lit un texte que l’on a soi-même rédigé.

Il y a plusieurs explications possibles, l’une, banale, serait que l’on en a oublié le contenu. Fervent de la psychanalyse, je ne pense pas personnellement que l’on oublie ce que l’on a su un jour. Il me paraît plus probable que l’on change, que l’on évolue, et qu’ayant cessé d’être la même exacte personne, on puisse apprendre en se lisant soi–même.

J’ai eu l’occasion hier de raffiner cette explication. Je cherchais la réponse à une question. De fil en aiguille je me suis retrouvé sur Wikipédia, où j’ai découvert la référence à l’un de mes propres textes écrit il y a huit ans. Je suis allé le relire, et j’y ai découvert la réponse à ma question.

Et c’est là que j’ai pu raffiner mon hypothèse initiale : la question que je me posais hier n’était pas celle à laquelle je m’efforçais de répondre au moment où je rédigeais mon texte. Cependant, oui, bien que ce n’ait pas été alors mon but, je répondais bien à ma seconde question.

J’ignore si cette autre expérience est elle aussi partagée : je me demande quelle heure il est et au moment où je regarde ma montre et constate l’heure, je me souviens aussitôt que j’ai déjà consulté ma montre il y a moins d’une minute. L’explication de cet étonnant oubli est que les deux motifs qui m’ont conduit à m’interroger sur l’heure étaient entièrement indépendants : par exemple, minuter le temps qu’il me faut pour rédiger une tâche et ne pas rater un rendez–vous important. Comme si les deux tâches étant distinctes requéraient chacune, en parallèle, de savoir l’heure qu’il est, sans qu’il existe de communication entre les deux informations, et sans que ma mémoire n’enregistre le fait en soi :« Il est telle heure ».

Ah oui, la référence ! La voici : « À chaque instant l’évolution emprunte simultanément toutes les possibilités prévues par la mécanique quantique, et on peut alors légitimement se poser la question de savoir ce qu’il advient de la conscience individuelle. Notre conscience se divise-t-elle aussi pour coexister simultanément dans des mondes parallèles ? Paul Jorion répond négativement à cette question. Selon lui, la conscience emprunterait le chemin d’évolution qui est le plus favorable pour elle (voir « Pourquoi nous avons neuf vies comme les chats », Papiers du Collège International de Philosophie, Nº 51, 2000, Reconstitutions, 69-80).

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