Tirer les conclusions qui s’imposent

Le texte qui suit a paru comme tribune libre dans La Tribune, le 20 mars.

On entend répéter que la finance est un système auto–régulé et la chose est considérée comme allant de soi durant ces périodes fastes où tout fonctionne pour le mieux et où chacun – ou à peu près – s’enrichit. C’est pourquoi le moment présent est bien choisi pour reposer la question. Je ne préjugerai pas de la réponse. Il est vrai que l’on voit aujourd’hui se fermer d’eux–mêmes, sans intervention extérieure, les secteurs qui ont cessé d’être rentables. Et je ne doute pas qu’ils se rouvriront aussitôt leur rentabilité rétablie. Mais le spectacle actuel de l’appareil financier s’effondrant par pans entiers constitue–t–il bien ce que l’on entendait couvrir du terme d’« auto–régulation » ? Ou bien faut–il admettre que la promptitude à l’emballement de ses diverses parties, associée à la manifestation répétée de l’« effet domino » dans son ensemble, nous forcent de reconnaître qu’il n’est en réalité pas auto–régulé et à en tirer les conclusions qui s’imposent.

Bien sûr de nouvelles réglementations sont instituées chaque fois qu’une crise éclate mais ces mêmes règles sont levées aussitôt que le souvenir des événements fâcheux qui les avait nécessitées s’estompe dans les mémoires. C’est cette particularité qui m’avait conduit à réclamer pour l’économie l’équivalent d’une constitution. Les articles d’une constitution sont bien entendu eux aussi révisables mais le texte, du fait de sa cohérence globale, est moins sujet à l’amnésie, et la révision d’un article réclame a minima l’exercice salutaire consistant à consulter les attendus du débat qui conduisit initialement à sa rédaction ou ultérieurement à ses révisions successives.

La question de savoir si la finance est auto–adaptative est plus facilement résolue : elle ne l’est manifestement pas. A chaque fois que le système renaît de ses cendres, une nouvelle occasion lui est offerte de répéter les erreurs qui furent les siennes dans ses avatars précédents. Pourquoi s’intéresse–t–on tant aujourd’hui aux causes de la crise de 1929 ? Parce que son contexte social de disparité croissante dans la répartition du patrimoine, la bulle de l’immobilier qui la précéda, ainsi que l’invention toujours plus ingénieuse de procédés de démultiplication de l’effet de levier, résonnent d’un ton familier à nos oreilles. A quoi s’ajoute la complexification qu’autorisent les développements technologiques intervenant entre deux crises, contribuant à accroître la fragilité du système à chacune de ses résurrections. Contrairement en effet à ce que l’on pourrait espérer, du fait de l’intrication croissante de ses différents secteurs et des effets de contagion que celle–ci autorise, la finance gagne à chaque fois, non pas en robustesse mais en fragilité.

Alors que faire ? Le nœud du problème réside dans l’impossibilité pratique de mesures préventives : le système récompense en effet si généreusement tous ceux qui y participent dans ses époques fastes, qu’il s’avère impossible d’entraver aujourd’hui et quelle qu’en soit l’inéluctabilité, les effets désastreux qui apparaîtront demain. Il faut ainsi attendre à chaque reprise que l’écoeurement intervienne pour que les mesures qui s’imposaient pourtant soient enfin envisagées post festum.

Les ressorts de la tendance à l’emballement et de l’« effet domino » sont connus : les prix spéculatifs qui décollent de la valeur de leurs fondamentaux, l’effet de levier qu’autorise l’emprunt, ainsi que les produits dérivés qui encouragent les paris directionnels sur l’évolution des marchés financiers. Est–ce à dire qu’il faille fixer les prix ? La mesure serait certainement excessive. Mais cela signifie–t–il pour autant qu’il ne faille en fixer aucun ? Prohiber l’emprunt serait excessif. Mais interdire certains usages des sommes empruntées ne le serait peut–être pas, en particulier si l’usage envisagé était précisément de spéculer sur les prix. Prohiber les produits dérivés serait excessif et même malvenu puisqu’ils favorisent les stratégies de couverture qui réduisent les risques accompagnant les variations de prix. Mais faut–il pour autant autoriser les positions « nues » sur les dérivés qui créent artificiellement du risque là où il n’y en avait pas ?

La crise de 1929 aura pu apparaître comme un « incident isolé », sa répétition devrait au contraire exclure la thèse de l’accident. Il faudra alors s’asseoir à la table et rédiger ensemble une constitution qui règle les rapports entre la finance, alors en figure d’accusée, et l’économie, sa victime. La tâche sera ardue car le saut qu’il s’agira d‘accomplir aura la même signification et la même importance cruciale que celui qui nous a fait passer dans le domaine politique, des régimes arbitraires et autoritaires à la démocratie. Il est regrettable qu’il faille attendre pour cela que le stade de l’écoeurement soit tout d’abord atteint : l’écoeurement est le symptôme du long cortège de misères qui finit par l’engendrer.

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La valeur et le prix sur France Inter

J’étais l’invité de Didier Adès et Dominique Dambert ce matin dans Rue des Entrepreneurs sur France Inter, dans le cadre de l’émission Les prix : l’ère du soupçon. Ils m’ont interrogé sur le rapport entre la valeur et le prix et je ne leur ai épargné aucune des mauvaises nouvelles que le tarissement du crédit entraîne dans son sillage de ce point de vue.

J’interviens aux environs de la 25ème minute mais n’hésitez pas à écouter l’émission dans son entièreté : vous apprendrez comme moi, plein de choses.

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Wall Street en régime de crise

Wall Street est entré ce matin en régime de crise. La Federal Reserve de New York est intervenue, comme elle l’avait fait en 1998, quand elle avait coordonné les efforts d’un certain nombre d’établissements financiers pour sauver le fonds d’investissement spéculatif Long–Term Capital Management. La Fed de New York a orchestré aujourd’hui l’aide que la banque commerciale JP Morgan apportera, avec son soutien, à Bear Stearns, la cinquième banque d’investissement sur la place de Wall Street, en panne sèche de liquidités.

Différence notable : cette fois les fonds de la Fed de New York seront directement exposés. L’opération implique pour JP Morgan de prêter à Bear Stearns des fonds qu’elle aura elle–même empruntés à la Fed. A la suite de nouvelles dispositions prises mardi, la banque d’investissement aurait pu s’adresser directement à la Fed – sans passer par l’intermédiaire d’une banque commerciale – à partir du 27 de ce mois. Il n’a apparemment pas été possible de patienter aussi longtemps. Le PDG de Bear Stearns, Alan Schwartz, déclarait ce matin à la presse : « Nos positions en liquidité se sont significativement détériorées au cours des dernières vingt–quatre heures ». L’action de la firme, qui s’était déjà dépréciée de 63 % depuis le début de l’année, perdait aussitôt 27 dollars, soit 47 % de sa valeur.

JP Morgan mettra en gage auprès de la Fed un portefeuille d’obligations que Bear Stearns aura déposé auprès d’elle. Toute déperdition de valeur de ces titres – et c’est là que réside la nouveauté – sera prise en charge par la Fed de New York.

Je ne reviens pas en détail sur Bear Stearns car j’ai eu l’occasion de vous rapporter depuis un an le parcours accidenté de cette banque d’investissement (*), victime de son rôle central dans l’émission de Residential Mortgage–Backed Securities, ces obligations créées en reconditionnant sous la forme d’une obligation unique plusieurs milliers de prêts hypothécaires individuels.

Fait significatif du risque systémique qui guette aujourd’hui le système financier dans son ensemble, les mesures d’aide prises mardi par la Federal Reserve avaient contribué à précipiter la chute de Carlyle Capital, un fonds de placement appartenant au groupe Carlyle, l’un des principaux acteurs sur le marché des fusions et acquisitions. Ironie du sort, Carlyle Capital avait adopté comme stratégie celle qui avait conduit Long–Term Capital Management à sa perte. Sa longue agonie avait été le drame qui avait animé Wall Street durant la première partie de la semaine. Le facteur qui a apparemment scellé le destin du fonds dans la journée d’hier est le fait que lorsque la Federal Reserve avait libéré mardi dernier de nouveaux capitaux, en acceptant de prendre en gage des Residential Mortgage–Backed Securities, elle avait permis du même coup à celles–ci de retrouver un prix, facilitant la revente par les créanciers de Carlyle Capital des avoirs déposés chez eux en collatéral des sommes empruntées, et qu’ils avaient saisis.

(*) En particulier dans Wall Street, cette semaine et dans La métastase VI – Les patrons

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Le système financier prêt à rebondir

La crise que traverse actuellement le système financier voit un produit après l’autre, ABS adossées à des prêts subprime, CDO et CDO « au carré », s’étioler avant de disparaître, un secteur après l’autre, SIV, obligations « auction–rate », péricliter avant de se fermer. Cette crise est encore loin cependant d’avoir pris toute son ampleur.

Dans quel état le système financier se retrouvera–t–il quand le climat se sera apaisé ? il est très malaisé de le dire. On a entendu répéter aux États–Unis au cours des mois derniers et jusqu’à la nausée : « La dévaluation de l’immobilier ne pourra pas être pire qu’en 1991 ! » ou bien « Les pertes dans le secteur du prêt hypothécaire ne dépasseront jamais celles des Savings and Loans à la fin des années quatre–vingt ! », tous propos péremptoires qui ne tardèrent pas à se voir infirmer. Il convient de se méfier désormais comme de la peste de tels pronostics à l’emporte–pièce qui se révèlent rapidement comme n’ayant été guère plus que des serments d’ivrogne.

On parle d’« effet domino », de « risque systémique », et à très juste titre : la finance n’arrête pas de se complexifier, découvrant à chaque progrès les moyens de spéculer davantage, et démultipliant apparemment à l’infini l’effet de levier qui accroît sans doute la chance de gain mais aussi, et dans la même proportion, le risque de perte. Au sein des produits dérivés, ces effets se combinent de manière « non–linéaire », rendant impossible de prédire où se déroulera le prochain drame et quelle sera son ampleur.

Il serait présomptueux de dire d’un produit financier ou d’une technique financière qu’il ou elle est mort de sa belle mort : on a cru autrefois la monnaie fiduciaire ensevelie dans l’effondrement de la Banque Royale de John Law, l’achat sur marge emporté par le krach de 1929 et le « program trading » par celui de 1987. Le phénix a toujours su jusqu’ici renaître de ses cendres. La question qui se pose est celle du temps qu’il lui faudra. Une chose est sûre : il ne s’agira pas cette fois d’un an. Mais s’agira–t–il de dix, de cent ou de mille ? La nouvelle donne du problème est que nul ne saurait aujourd’hui prétendre connaître la réponse sans s’exposer au ridicule.

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Le petit robot pensant

J’ai été interrogé tout à l’heure par Richard Adhikari, journaliste à TechNewsWorld à propos d’un projet d’Intelligence Artificielle. Rien ne m’était dit de ce projet sinon ce que serait le titre de l’article : « Un programme d’Intelligence Artificielle pense comme un enfant de quatre ans ».

Le journaliste a très bien résumé mes propos :

L’anthropologue et sociologue Paul Jorion commente : « Je me méfie de ce genre de projets où il est question d’enfants. J’ai toujours le sentiment qu’il doit y avoir alors des problèmes majeurs qui n’ont pas encore été résolus ».

Jorion développa en 1989 au laboratoire d’Intelligence Artificielle des British Telecom, ANELLA, Associative Network with Emerging Logical and Learning Abilities, Réseau Associatif présentant des Propriétés Logique et d’Apprentissage Emergentes, dont l’intelligence était guidée par une dynamique d’affect, ou émotionnelle.

La plupart des tentatives en Intelligence Artificielle « ont abordé le problème de manière inutilement compliquée », affirme Jorion. La sienne au contraire était « très simple – Je dispose d’un univers de mots et il s’agit simplement de connecter ces mots d’une manière qui restitue du sens ».

Quant aux pouvoirs d’Eddie, l’enfant de quatre ans développé au Rensselaer Polytechnic Institute dans l’état de New York par une équipe dirigée par Selmer Bringsjord, l’article explique que

… pour tester le pouvoir de raisonnement d’Eddie, le groupe a créé une démo dans Second Life où l’on montre à Eddie un personnage qui place un objet à un certain endroit d’une chambre virtuelle avant de la quitter, suivi par un deuxième personnage qui déplace l’objet pour le déposer à un autre endroit de la pièce. On demande alors à Eddie où la première personne devrait chercher l’objet à son retour. La réponse d’Eddie est au premier endroit – réponse incorrecte bien sûr mais qui serait typique d’un enfant de quatre ans dans le monde réel.

Quand je vous disais !

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La bulle ou l’enfer pavé de bonnes intentions

L’orateur qui intervenait avant moi samedi à UCLA s’est adressé à la salle et a demandé qui savait ce qu’était l’« hypothèse neutre en matière de diffusion du patrimoine génétique ». Peu de gens le savaient et ce peu de savoir lui a permis de recentrer son exposé.

Quand mon tour est venu, j’ai également posé à la cantonade une question du type « Qui ici… ? » : j’ai demandé « Qui d’entre vous lit régulièrement le Wall Street Journal ? ». Seuls trois membres de l’auditoire se trouvaient dans ce cas. Cela m’a permis d’enchaîner : « La plupart d’entre vous pourraient donc penser en m’entendant que ce que je dis ressemble à ce qu’on peut lire sur le même sujet dans la presse financière. Ceux qui lisent le Wall Street Journal sauront que ce n’est pas du tout le cas ! »

Le sort a voulu que « Vers la crise du capitalisme américain ? » paraisse en janvier 2007, trois semaines avant que la crise n’éclate véritablement. Cela a permis que la première explication offerte aux Français sur ce qui était en train de se passer en Amérique soit d’ordre sociologique : attirant l’attention sur les inégalités dans la distribution du patrimoine et mettant en évidence que ces disparités étaient à la source de ce qui deviendrait la « crise des subprimes ».

De cette crise, les Américains ne connaissent jusqu’ici que ce que la presse financière leur en dit. Ce sont en effet essentiellement ces informations que la presse nationale ou locale relaie. En France, comme vous avez pu le constater, ceux qui m’ont rejoint cantonnent en général leurs explications au domaine financier.

J’ai fait débuter mon exposé samedi par cette question : « Un mal peut–il résulter de deux biens ? » et ma première diapo disait :

« 1. C’est une bonne chose que les familles soient propriétaires de leur logement »
« 2. C’est une bonne chose que les obligations émises par l’Etat américain se vendent comme des petits pains ».

La deuxième diapo s’interrogeait :

« 1. Quelle est la proportion maximale de ménages qui puissent être propriétaires de leur logement quand 50 % de la population se partagent 2,8 % du patrimoine ? »
« 2. Quelle est la quantité maximale de Bons du Trésor qui puissent se trouver dans les coffres des banques centrales chinoise, japonaise, taiwanaise et coréenne ? »

J’ai pu constater samedi que si peu nombreux étaient mes auditeurs qui lisaient le Wall Street Journal, tout aussi peu nombreux étaient ceux qui connaissaient ce chiffre de 2,8 %. Chiffre qu’il convient toujours de compléter par celui des 32,7 % du patrimoine possédés par le 1 % de la population le plus nanti (chiffres publiés en 2001).

Le gouvernement américain subventionne l’accès à la propriété de son logement par la déductibilité d’impôt : sur les intérêts versés, sur les taxes immobilières et foncières et sur la revente d’un logement. Ces mesures ne bénéficient bien entendu pas à ceux qui, vu leurs faibles revenus, ne versent pas d’impôt et, n’étant pas progressives, profitent le plus à ceux dont les revenus sont les plus élevés.

Le taux du prêt hypothécaire américain le plus courant, le trente ans à taux fixe, est aligné sur celui des Bons de Trésor à dix ans (j’ai montré cela dans La faute à Greenspan ?) : celui parmi les taux qui est resté depuis une dizaine d’années à un niveau artificiellement bas en raison des achats massifs de Bons du Trésor par la Chine, le Japon, Taiwan et la Corée.

En mai dernier, dans La symbiose Chine – États-Unis. Nouvelles du front, je citais le Vice–Premier Ministre chinois, Madame Wu, alors en visite aux États–Unis et qui déclarait : « La Chine exporte vers l’Amérique tandis que ses investissements en titres obligataires américains aident les États-Unis à maîtriser leur inflation et leurs taux d’intérêt, encourageant ainsi chez eux une croissance accélérée et la création d’emplois ». Et leur permettant aussi de dégager du prix croissant de leur logement les sommes nécessaires à l’achat de biens de consommation produits en Extrême–Orient (les 890 milliards de dollars dont j’expliquais la provenance dans L’argent avec lequel les Américains s’achètent une nouvelle télé).

Les subsides directs en provenance du gouvernement américain, associés aux subsides indirects apportés par la Chine, le Japon, Taiwan et la Corée, créèrent les conditions favorables à l’apparition d’une bulle immobilière aux Etats-Unis. Pour que la « crise des subprimes » se développe elle, il faudrait encore l’action conjuguée d’une finance en régime permanent de surchauffe spéculative, la titrisation des dettes individuelles – viciée par une généralisation abusive de la logique de l’assurance, enfin, des modèles financiers pas tous très exacts, et ceci, de notoriété publique.

J’ai déjà évoqué en de nombreuses occasions ces divers ingrédients. Il me faudra revenir sur leur combinaison toxique.

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Exposé à UCLA sur la crise des subprimes

J’ai présenté hier, 8 mars, un exposé intitulé « The Subprime Crisis: A Human Complex Systems Phenomenon » dans le cadre du colloque « Complexity Science Conference » organisé à UCLA (University of California Los Angeles).
Complexity Science Conference UCLA

Les autres exposés de ce colloque étaient consacrés à la reconstruction des migrations de populations en Indonésie à l’aide d’analyses génétiques et linguistiques (J. Steven Lansing, University of Arizona) ; les types de configurations observées dans la diffusion d’information sur l’Internet (Michalis Faloutsos, University of California Riverside) et la modélisation de phénomènes humains à l’aide de dynamiques discrètes (William I. Newman, UCLA).

C’était là ma première tentative d’« explication totale » de la crise des subprimes. Elle fut bien accueillie. L’exposé fut filmé et j’espère trouver le moyen de rendre ce film accessible sur le blog.

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Les modèles financiers entre Charybde et Scylla

J’ai déjà eu l’occasion de parler des modèles utilisés en finance. J’ai évoqué par exemple dans Les modèles financiers “scientifiques”, et les autres, la distinction faite par la profession entre les modèles dits « scientifiques » et ceux dits de « norme sectorielle » dont les imperfections sont connues mais qui sont utilisés à défaut d’une alternative plus satisfaisante. J’ai souligné à propos de ces derniers, le risque « systémique » qui leur est attaché du fait que le mécanisme qu’ils supposent est incorrect et que leur utilisation simultanée par un grand nombre d’acteurs dispose du coup de la capacité à déclencher une catastrophe. On a ainsi pu observer récemment qu’un certain nombre de « hedge funds », ces fonds d’investissement spéculatifs, avaient connu des pertes équivalentes du fait que leurs modèles partageaient la même hypothèse injustifiée d’une absence de corrélation entre différents produits financiers que la détérioration de la finance avait précisément fait réagir à l’unisson. J’ai aussi rappelé que bien des modèles financiers accordent une confiance abusive à leur prétention de prévoir l’avenir.

Dans un autre billet, intitulé celui-ci Le talon d’Achille des agences de notation, j’attirais l’attention sur le fait que les méthodes utilisées par les agences de notation (telles Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch) qui évaluent le crédit des compagnies et des instruments de dette qu’elles émettent, supposent que de nombreux processus se produisent de manière purement aléatoire alors qu’ils sont en réalité pseudo–cycliques et que les phases où l’application de ces méthodes est valide alternent avec d’autres où elles ne le sont pas. J’écrivais à propos de ces agences qu’

… elles accumulent les données pour une population spécifique sur des périodes les plus longues possibles et produisent à partir de là une note individualisée qui équivaut à une probabilité de défaillance, de prépaiement, etc. Le rendement serait relativement bon s’il s’agissait de prévoir des événements rares dont l’occurrence n’est pas influencée par un climat général, par exemple le risque que vous mettiez accidentellement le feu à votre logement, mais quand il s’agit d’évaluer, comme dans le cas du crédit immobilier, votre capacité à rembourser sur trente ans un prêt de 600.000 euros consenti pour l’achat d’une maison, ça ne marche pas très bien, parce que cette capacité ne dépend pas uniquement de vous mais aussi, et de manière déterminante, de ce que sera la conjoncture économique durant ces trente années à venir. Et c’est là que se situe le talon d’Achille des agences de notation.

Une illustration empruntée au texte des auteurs qui, à ma connaissance, furent les premiers à signaler cette faiblesse, Raynes et Rutledge (1), montre très clairement la propension de cette faiblesse à se transformer en erreur flagrante lorsque le processus n’est pas purement aléatoire ou est cyclique comme dans l’exemple représenté.
Raynes & Rutledge
Comme je viens de le rappeler, les notateurs collectent les séries chronologiques les plus longues possibles et, lorsque les observations peuvent se poursuivre, ajoutent consciencieusement les nouvelles à la suite des plus anciennes pour constituer une série chronologique. Si l’on a affaire à un processus cyclique, voyons ce que le diagramme révèle : tant que l’on en est au début de l’enregistrement des données, une extrapolation à partir des premières observations permet de bien « coller » à la réalité mais plus la série s’allonge, moins la prévision est bonne. Pire, alors que la qualité de la prévision se détériore manifestement, sur un plan mathématique, son rendement semble s’améliorer par le simple allongement de la série et du fait que la probabilité est définie comme un passage à la limite des fréquences observées. Notons que des modèles de prévision des défaillances beaucoup moins sophistiqués sur le plan mathématique, comme celui de Robert C. Merton, qui se contentent d’évaluer la solvabilité d’une compagnie en comparant son passif et son actif, ne présentent pas ce défaut.

Dans un article paru avant–hier dans Les Échos et intitulé La finance est anormale, Jean-Marc Vittori rappelle que le fameux modèle de Black et Scholes utilisé pour la valorisation des options financières repose sur la supposition que le processus sous–jacent présente une distribution dite « normale » : celle qui correspond à la fameuse représentation de la « courbe en cloche ». La distribution « normale » caractérise les processus aléatoires les plus sympathiques car les plus prévisibles, ce que j’appellerais l’« aléatoire apprivoisé » où, par exemple, le « mode », le cas le plus commun et la « médiane », la valeur qui laisse la moitié (moins elle) des données à sa droite et la moitié (moins elle) à sa gauche, coïncident tous deux avec la « moyenne », et autres propriétés accommodantes qui nous facilitent la vie.

Ceci dit, le fait que le modèle de Black et Scholes suppose une distribution « normale » est un péché véniel par rapport à une anomalie beaucoup plus sérieuse et qui aurait dû faire qu’il ne soit jamais utilisé avant que celle–ci ne soit éliminée : ce qu’on appelle le « sourire » – du fait que l’anomalie apparaît sous cette forme sur un diagramme – qui reflète le fait que la volatilité du produit sous–jacent à l’option présente des valeurs différentes selon le niveau de prix auquel l’option est située par rapport au prix actuel de produit. La volatilité du produit sous–jacent, c’est–à–dire la disposition de son prix à varier, n’a bien sûr qu’une seule valeur, et le phénomène du « sourire » révèle une erreur pure et simple au sein du modèle de Black et Scholes. J’ai eu l’occasion de montrer autrefois (en 1995) que l’erreur est due au fait qu’il manque une variable au modèle : le profit du « vendeur » de l’option, et que cette dimension manquante se trouve du coup agrégée avec la variable « flottante » appelée « volatilité », avec laquelle elle n’a bien entendu rien à voir (2).

Tout ceci nous rappelle à point nommé que la finance moderne navigue périlleusement entre le Charybde des modèles que nous savons incorrects et auxquels nous recourons quand même après les avoir qualifiés de « norme sectorielle » et le Scylla des modèles que nous imaginons corrects et qui ne le sont pas !

(1) Raynes, Sylvain & Rutledge, Ann, The Analysis of Structured Securities. Precise Risk Measurement and Capital Allocation, Oxford : Oxford University Press, 2003

(2) J’ai ré–expliqué cela dans l’un de mes billets récents en anglais The smile in Black and Scholes (Le sourire dans Black et Scholes)

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L’économie réincarnée

Ces jours derniers je n’ai pas pu consacrer au blog autant de temps que je l’aurais voulu. La raison en est la communication que je ferai samedi à UCLA (University of California at Los Angeles) sur la crise des subprimes dans la perspective de la sous–discipline intitulée « systèmes humains complexes » : The subprime crisis : a human complex system phenomenon.

Ce que je m’efforcerai de faire dans mon exposé, ce sera essentiellement d’appliquer le programme que j’esquissais dans un billet du mois de décembre dernier intitulé Ce que serait une explication « totale » de la crise des subprimes, à savoir de

… combiner en une explication unique une description appropriée de l’anatomie et de la physiologie des instruments financiers qui sont au centre des différents avatars de la crise, et l’interaction des hommes et des femmes au vu du comportement de ces instruments, ainsi que leurs tentatives infructueuses aussi bien que fructueuses de corriger ce qui leur est apparu comme des comportements imprévus.

L’originalité de ce type d’approche par rapport à ce qui serait une approche de « science économique », c’est bien évidemment le fait que les phénomènes à modéliser ne sont pas des catégories platoniciennes tombées du ciel et à la rigueur toute géométrique mais résultent de l’interaction de femmes et d’hommes faits de chair et de sang.

Je suis tombé sur un passage qui va tout à fait dans ce sens dans l’ouvrage que John Kenneth Galbraith, le grand Keynésien américain, a consacré au krach de 1929 :

Personne n’est responsable du grand krach de Wall Street. Personne n’orchestra la spéculation qui le précéda. Ils furent tous deux le produit du libre choix et de la libre décision de centaines de milliers d’individus. Aucun d’entre eux ne fut mené à l’abattoir. Ce qui les incita, ce fut cette folie très répandue et qui s’est toujours emparée de ces personnes à qui la tête tourne à l’idée qu’ils pourraient devenir un jour très riches. (*)

Mis en exergue de mon exposé, ce passage fera, j’en suis sûr, très bien.

(*) John Kenneth Galbraith, The Great Crash, 1929, Boston : Houghton Mifflin, 1961 [1954], p. 4.

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Le « moment keynésien »

Les années 1981 à 2006 auront été la période faste des économistes qui considèrent le capitalisme comme une machine parfaitement réglée et qui fonctionne au mieux de sa forme si l’on se contente de la regarder en s’abstenant surtout d’y toucher. Cette opinion fut tout particulièrement défendue par l’école dite de Chicago, dont la tradition remonte à von Hayek et dont Milton Friedman fut le plus fameux représentant. L’année 2007 marqua à ce point de vue un tournant puisque l’on s’intéresse à nouveau – et pour des raisons évidentes – aux économistes qui considèrent au contraire que le capitalisme est essentiellement une mule qui tire à hue et à dia et qu’on ne parvient à maintenir sur le droit chemin qu’à condition de la rosser copieusement.

C’est pourquoi l’on reparle énormément en ce moment de John Maynard Keynes (1883 – 1946), économiste, homme politique anglais, personnage clé de la Deuxième Guerre Mondiale et de l’immédiat après–guerre, ami intime du cercle littéraire de Bloomsbury et, je tiens à l’ajouter, économe de King’s College à Cambridge qui, par ses efforts et à l’aide de ses propres deniers, sauva de la poubelle les manuscrits alchimiques d’Isaac Newton.

Keynes est l’auteur de la fameuse General Theory of Employment, Interest and Money (1936). Qui pourrait douter aujourd’hui de la pertinence du passage suivant, emprunté à ce livre illustre ?

Il est rare, entend–on dire, qu’un Américain place son argent « pour le revenu » ; et c’est à contre-coeur qu’il effectuera un placement s’il n’entretient pas l’espoir d’une plus–value du titre. C’est là tout simplement une autre manière de dire que, lorsqu’il investit, l’américain attache ses espoirs, non tant au rendement futur de son placement, qu’à un changement en sa faveur de la base conventionnelle de son évaluation ; il est autrement dit, et au sens que j’ai proposé pour ce terme, un spéculateur. Les spéculateurs sont inoffensifs tant qu’ils ne sont qu’autant de bulles à la surface du flot régulier de l’esprit d’entreprise. La situation devient cependant grave quand c’est l’esprit d’entreprise qui se transforme en une simple bulle à la surface d’un tourbillon spéculatif. Quand la fructification du capital d’une nation se transforme en sous–produit de l’activité d’un casino, le travail est rarement bien fait.

On reparle aussi aujourd’hui de l’un des principaux Keynésiens américains : Hyman Minsky (1919 – 1996). Minsky défendit l’idée que les crises du capitalisme ne sont nullement causées par des événements qui lui sont extérieurs mais résultent de sa propre dynamique ; seules des interventions de l’Etat permettent alors selon lui de remettre le système sur ses rails, ce qui explique pourquoi il fut aussi un adversaire farouche de la dérégulation entreprise à partir de 1981 par le Président Reagan.

Dans un article datant de 1993 et intitulé The Financial Instability Hypothesis, Minsky distingue trois régimes auxquels un emprunteur, particulier ou entreprise, peut fonctionner. Le premier, qu’il qualifie de régime de « couverture », est celui où le revenu de la somme empruntée permet d’assurer aussi bien le remboursement du principal que le versement des intérêts. Le second régime, qu’il qualifie de « spéculatif », est celui où le revenu suffit à verser les intérêts mais est insuffisant à assurer le remboursement du principal ; l’emprunteur dans une telle situation se voit alors forcé de reconduire sa dette d’échéance en échéance. Avec le troisième régime, dit de « cavalerie » ou de « pyramide », le revenu de la somme empruntée est même insuffisant à couvrir les seuls intérêts dus et l’emprunteur est forcé pour s’acquitter de ceux–ci, soit d’emprunter davantage, soit d’y consacrer le produit de la vente de certains de ses biens.

Ce que j’appellerai le « principe de Minsky » est qu’il existe chez tout emprunteur une tendance optimiste qui le conduit à glisser imperceptiblement du régime « de couverture » au régime « de cavalerie », en passant par le régime « spéculatif ». Je cite Minsky :

… au cours d’une période de vaches grasses, les économies capitalistes tendent à glisser d’une structure dominée par des unités économiques en régime de couverture vers une structure dans laquelle il existe un grand nombre d’unités engagées dans une activité financière spéculative voire dans un processus de cavalerie. De plus si, au sein d’une économie, un grand nombre d’unités se trouvent dans un régime soit spéculatif, soit de cavalerie, et que les autorités s’avisent d’exorciser une menace d’inflation par des mesures monétaires, alors les unités spéculatives transiteront vers le régime de cavalerie tandis que les avoirs de celles qui sont déjà dans un tel régime s’évaporeront rapidement. A la suite de cela, celles parmi ces unités qui sont en panne de trésorerie seront forcées de se refaire en vendant leurs avoirs, ce qui ne manquera pas alors de déboucher sur un effondrement du prix de ceux-ci.

Depuis que le crédit commença de s’assécher au cours de l’été dernier, l’expression « moment Minsky » a été abondamment utilisée. Elle avait été créée lors de la crise de la dette russe en 1998, par Paul McCulley, un économiste du fonds PIMCO (du groupe Allianz et auquel appartient aussi Bill Gross dont j’ai déjà parlé à plusieurs reprises [*]), pour désigner le moment où une entreprise entrée en régime de cavalerie, et pressée par ses créanciers, se voit forcée de revendre en priorité ses avoirs de la meilleure qualité, poussant ainsi leur prix à la baisse.

Pour ce qui touche aux théories économiques, c’est heureusement de celles de la pire qualité que l’on commença à se délester en 2007. Je propose d’appeler par analogie un tel tournant, un « moment keynésien ».

(*) Pour un nouveau New Deal et Un spectre hante la finance

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Expliquer réellement ce qui se passe en ce moment

Philippe Barbrel de Contre Info me demande ce que je pense de son article intitulé Une accumulation de capital absurdement inutile et dangereuse et je lui réponds que je l’ai déjà lu et qu’au moment où je le lisais j’éprouvais le sentiment curieux que ce texte était à ce point ce que j’aurais écrit moi–même sur ce sujet, que je me suis un peu inquiété durant ma lecture et ai cherché la signature et que n’en trouvant aucune, sinon « Contre Info », je m’étais encore inquiété davantage. Voici à quoi exactement j’ai alors pensé : à cette merveilleuse bande dessinée de Floc’h et Rivière qui s’appelle Le rendez–vous de Sevenoaks (Dargaud 1977). Pour ceux qui ne l’auraient pas lue, en voici le thème : au début des années cinquante, George Croft, un auteur de romans policiers, s’inquiète de découvrir que des livres très semblables à ceux qu’il écrit ont été publiés dans les années vingt. Il part à la recherche de leur auteur, Basil Sedbuk, et après de nombreuses péripéties, finit par découvrir sa maison à Sevenoaks, dans le sud de l’Angleterre. Au moment où Croft pénètre dans la villa délabrée et condamnée, il se retrouve soudain transporté trente ans plus tôt, alors que la radio annonce l’étrange disparition d’Agatha Christie. Sedbuk est là, qui l’attend, mais c’est pour lui apprendre une terrifiante nouvelle : il n’est en réalité lui, George Croft, que l’un de personnages d’un roman que le vieil auteur écrivit autrefois.

J’ai commencé à écrire à propos de ce qui deviendrait « la crise des subprimes », en 2005. En 2007, d’autres analystes m’on rejoint sur le sujet mais si vous relisez les textes que j’ai alors rédigés et ceux qu’eux écrivaient, vous verrez que nos analyses ont en fait très peu en commun. La raison en est sans doute que la plupart de ces auteurs sont économistes et que je ne le suis pas. Je suis, comme vous le savez, anthropologue et sociologue de formation, à quoi se sont ajoutées les dix–huit années les plus récentes durant lesquelles j’ai appris la finance sur le tas. L’avantage, c’est que cela m’évite les œillères qu’une formation d’économiste m’aurait peut–être apportées.

Parce que j’entends aller au fond des choses sur cette question de la création de monnaie par les banques, je lis en ce moment un certain nombre d’ouvrages. Parmi ceux–ci, un livre très intéressant intitulé Every Man A Speculator. A History of Wall Street in American Life par Steve Fraser (HarperCollins 2005). A la page 200, Fraser écrit ceci :

La science économique moderne se présente elle-même comme libre de tout jugement de valeur, et à la limite, comme une science purement mathématique. Ses catégories sont censées être à l’abri de toute contamination politique ou morale. Que ceci soit vrai ou faux, une approche de ce type s’interdit de comprendre la quasi–totalité de ce qui constitua la pensée économique au XIXè siècle.

J’ajouterai en toute confiance à la liste de Steve Fraser le XXè et, de la manière dont se présentent les choses, le XXIè siècle également.

Je n’ai pas pensé à le préciser mais, dans ma bouche, dire d’un texte que « j’aurais pu l’écrire moi–même » est un compliment. J’étais satisfait de mes analyses en 2007 mais cela ne m’empêchait pas de me sentir bien seul. Bonne nouvelle, ce n’est plus le cas : si vous aimez ce que j’écris, ne manquez pas de lire aussi Une accumulation de capital absurdement inutile et dangereuse.

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Ce que les contribuables aiment s’entendre dire

L’attitude du gouvernement travailliste dans l’affaire du sauvetage de Northern Rock (voir Northern Rock : le retour de l’Etat) est intéressante pour ce qu’elle augure de la manière dont la crise financière sera gérée en Grande–Bretagne. Gordon Brown, le premier ministre, a semblé dire : « Oui, Londres est bien aujourd’hui la capitale financière du monde. Non, cela ne signifie pas que le capitalisme fonctionne sans anicroche. Qu’on ne se voile pas la face : en cas de pépin l’Etat sera toujours appelé à reprendre les rênes. Jusqu’à ce que les choses s’arrangent bien sûr et qu’on redonne carte blanche aux pirates… pour un tour ! »

Henry Paulson, le ministre américain des finances ne l’entend pas de cette oreille, il a déclaré hier qu’il n’y aurait pas aux États–Unis de solution gouvernementale à la crise. Il fait les gros yeux aux entreprises et leur dit : « C’est vous qui nous avez mis dans ce pétrin et c’est vous qui nous en sortirez ! L’État ne vous viendra pas en aide : vous vous êtes gorgées au temps des vaches grasses, régurgitez maintenant ! »

Quand on explique les bénéfices de la titrisation des prêts hypothécaires américains, « prime » aussi bien que « subprime » – c’est–à–dire le fait de les reconditionner, plusieurs milliers à la fois, sous une forme qui mime celle d’une obligation classique –, on a l’habitude de dire que cette titrisation permet de 1) réduire le taux d’intérêt dont doivent s’acquitter les emprunteurs, 2) assurer un marché liquide à ce type de prêts. Sur le premier point, Wayne Passmore, un collaborateur d’Alan Greenspan à la Fed, a mis en évidence que l’économie due à la titrisation bénéficie en réalité à 82 % aux actionnaires et aux dirigeants des firmes prêteuses, et à concurrence seulement des 18 % restants, aux emprunteurs. Quant au deuxième point, assurer un marché liquide : très bien, mais dans quel but précis ?

Les bénéfices de la titrisation sont en réalité ailleurs : elle minimise l’impact fiscal, minimise les réserves obligatoires des banques – permettant aux sommes ainsi libérées d’être placées de manière lucrative –, elle maximise enfin le chiffre des recettes sur la feuille de bilan. Un impact fiscal moindre et des réserves obligatoires moins élevées accroissent la marge bénéficiaire des entreprises ; quant aux recettes en hausse, elles font grimper le prix de l’action. La partie du profit qui n’est pas réinjectée dans la firme ou dans le rachat par celle–ci de ses propres actions (ce qui fait monter leur prix) est distribuée aux actionnaires sous forme de dividendes et aux dirigeants de la firme sous forme de salaires élevés, de primes et de privilèges. Le prix de l’action en hausse bénéficie aux actionnaires en tant que plus–value et aux dirigeants des entreprises par le biais des stock options qui leur sont accordées.

Dividendes et plus–value des actions s’égaillent dans la nature. De même pour les salaires élevés, primes et privilèges des dirigeants. Qu’est–ce qui reste alors à régurgiter par une entreprise quand vient le temps des vaches maigres ? Sa croissance sans doute, lorsque celle–ci a eu lieu : ses placements en dur comme l’immeuble de son siège social ou le salaire des employés qu’on s’apprête à licencier. Mais quid des situations – je ne citerai pas de noms, par reconnaissance pour ceux qui m’ont fait vivre – où quasiment tout est passé en salaires élevés, primes et privilèges ?

Je suis sûr que le contribuable préfère de loin entendre le discours d’Henry Paulson plutôt que celui de Gordon Brown. Je suis tout aussi certain que si j’avais de l’argent à placer je préfèrerais le voir en livres sterling plutôt qu’en dollars américains. Ne me demandez pas pourquoi : juste un sentiment intuitif !

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Un an déjà

Un an de blog, et plus de 300 billets : 262 en français et 42 en anglais. Sur ce blog-ci, 410 commentaires, chacun faisant souvent plusieurs pages. J’ai donné le meilleur de moi-même et vous aussi. Entre janvier et février, le nombre d’accès a plus que doublé : passant de 5.586 à 11.506. Plusieurs raisons à cela : notre discussion sur la création (ou non) de monnaie par les banques, le débat sur une constitution pour l’économie ainsi que l’affaire Kerviel.

La raison de ce blog au départ, ce fut mon désir de pouvoir ajouter des codicilles à « Vers la crise du capitalisme américain ? ». Le livre avait paru fin janvier 2007 et les membres du MAUSS (Mouvement Anti–Utilitariste dans les Sciences Sociales) qui l’avaient publié dans leur collection à La Découverte, s’intéressaient à la suite. Jacques Attali me posait aussi régulièrement des questions sur ce qui se passait aux États–Unis ; au bout de quelques semaines, la formule du blog qu’il avait lui–même adoptée s’imposa à moi de la même manière.

Après, j’ai découvert la liberté de l’Internet : la sérénité d’écrire et de publier sans être obligé de lire ce qu’un lecteur unique et le plus souvent incompétent invente – plusieurs mois plus tard – pour vous expliquer pourquoi il ne publiera pas votre texte dans sa revue confidentielle. D’accord, je charge un peu : il vient heureusement dans une carrière de chercheur / penseur, un moment où la plupart des textes que vous écrivez vous ont en réalité été commandités, ce qui signifie aussi la garantie qu’ils seront publiés. La deuxième vertu de l’Internet, c’est bien sûr l’instantanéité : j’écris quelque chose et dans la minute qui suit, c’est posté et visible par vous. La troisième, c’est le nombre de personnes qui vous lisent. A l’époque des revues imprimées, le texte était publié – dans le meilleur des cas – un an plus tard, et devait être consulté en bibliothèque. Combien de gens avaient alors l’occasion de vous lire ? Le chiffre était inconnaissable mais devait être, vu l’inaccessibilité, en général très faible. Quand j’affiche un billet sur mon blog, de 200 à 700 personnes le lisent dans la journée et quand Philippe Barbrel le reprend aussitôt – comme il a la gentillesse de le faire souvent ces jours–ci – sur Contre Info, ce sont 5.000 lecteurs garantis.

Sur le blog en anglais, j’ai un objectif précis : je m’efforce de définir un nouveau paradigme pour l’explication des phénomènes humains, le cadre m’en est offert par la discipline dite « human complex systems », du nom du centre auquel je suis affilié en tant que chercheur indépendant à UCLA. Sur le blog en français je continuerai d’écrire tout ce qui me passe par la tête et je m’efforcerai de rester disponible pour réagir à l’actualité financière qui a la mauvaise habitude d’être parfois très complexe et où ma « valeur ajoutée » est – je l’espère – de pouvoir l’expliquer en termes relativement simples. C’est ce que j’ai tenté de faire dans « Vers la crise du capitalisme américain ? » ainsi que dans le manuscrit de « La crise des subprimes en 2007 » sur lequel les éditeurs sont aujourd’hui penchés et dont les billets que j’ai écrits en 2007 ont constitué le matériau de base. De la manière dont les choses se présentent en 2008, il y aura sans doute un troisième volume et les chapitres vous en seront présentés ici en avant–première.

J’ai enseigné pendant sept ans : de 1977 à 1984. Depuis, et à part quelques brèves invitations en 1986 et 1997, l’enseignement n’a pas voulu de moi. Le fait que mes idées aient été privées de l’épreuve du débat qu’offre le contact avec un auditoire, m’a beaucoup manqué durant cette période. Le blog m’a rendu un espace où elles doivent se défendre et survivre à leur confrontation avec des opinions adverses. Ceci leur permet de se bâtir sur une base plus sûre et plus durable. Comme quelqu’un l’avait dit avant moi : « vous m’obligez à rester intelligent ». De ceci, je vous suis redevable : merci pour une année entière où j’ai bénéficié de vos leçons.

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La crise financière s’installe dans le long terme

Plusieurs nouvelles aujourd’hui indiquant que les autorités ont conscience que la crise financière née l’année dernière est en train de s’installer dans le long terme.

Tout d’abord, l’examen par Bruxelles de la nationalisation de la banque Northern Rock qui, exsangue, avait dû être sauvée in extremis en août dernier par le gouvernement britannique. La Commission européenne a tenu à faire savoir qu’elle n’était pas contre : « Nous sommes totalement neutres » aurait déclaré le porte-parole de la commissaire chargée de la concurrence. On joue donc la prudence à Bruxelles, au cas sans doute où le problème se représentait un jour.

Aux États–Unis, la FDIC (Federal Deposit Insurance Corporation) qui garantit à concurrence de 100.000 dollars les dépôts dans les banques, a ré–embauché vingt–cinq de ses dirigeants aujourd’hui à la retraite, tous experts dans la gestion d’établissements financiers insolvables. L’agence recrute dans ce secteur et a lancé dimanche dernier un appel d’offres à l’intention de firmes spécialisées dans la gestion d’urgence de banques en faillite. La FDIC publie à intervalle régulier une liste d’établissements financiers qui lui semblent en difficulté. La liste actuelle n’est pas bien longue mais une version révisée devrait être divulguée dans la journée d’aujourd’hui. On s’attend à ce qu’au cours des deux années à venir une centaine de banques américaines déposent leur bilan.

Des discussions ont lieu par ailleurs aux États–Unis entre représentants du ministère des finances et deux des fonds souverains qui ont récemment investi dans des établissements financiers ayant subi de lourdes pertes : celui d’Abou Dhabi (qui dispose de 900 milliards de dollars à placer) et de Singapour (300 milliards de dollars), tous deux parmi les plus discrets quant à leur stratégie : le site–toile du fonds souverain d’Abou Dhabi, par exemple, mentionne une adresse, un numéro de téléphone et un numéro de fax – la page a été révisée pour la dernière fois en 2001. Il ne s’agit pas d’influer sur ces fonds, précise–t–on en haut lieu, mais plus simplement de leur proposer un code de bonne conduite, sans toutefois chercher à les décourager. Cela va sans dire.

J’écrivais le 20 décembre dernier dans La journée des précisions supplémentaires :

L’annonce (d’une prise de participation d’un montant d’un milliard de dollars par Citic Securities, une banque contrôlée par le gouvernement chinois, dans Bear Stearns) intervient dans le contexte de l’investissement récent de 7,5 milliards de dollars dans CitiGroup, la deuxième banque commerciale américaine, par un fonds souverain d’Abou Dhabi et des 9,2 milliards de dollars investis par Singapour dans l’Union de Banques Suisses. La plupart de ces participations ne sont pas de type courant, les conditions d’allocation étant le plus souvent très favorables aux participants et trahissant du coup une réelle détresse chez les bénéficiaires. Il s’agit bien sûr jusqu’ici de participations qui restent en–dessous du « seuil de visibilité » des 10 % et ne sont pas automatiquement accompagnées de l’obtention de sièges au conseil d’administration de ces établissements financiers, mais des charges de montants équivalents seront sans aucun doute comptabilisées en 2008, voire en 2009. Une question se posera alors sur le plan stratégique : quelle sera la participation maximale tolérable de la Chine et de ces autres nations dans les principales banques commerciales et d’investissement américaines ? La question sera douloureuse car l’argent frais sera indispensable pour maintenir la solvabilité de certaines d’entre elles, parmi les toutes premières.

Je ne suis donc pas seul à y avoir pensé.

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Monnaie – intérêt – croissance

Ben on avance ! Du moins, c’est mon sentiment. Il y a cependant encore un certain nombre d’aspects sur lesquels l’indignation de certains d’entre vous m’échappe. Je vais donc faire deux choses : je vais prendre un exemple simple et puis je vous poserai quelques questions.

Je pose les termes dans une perspective que j’ai déjà traitée : on trouve tout ça dans le manuscrit « Le prix » qui est sur mon site Internet et qui reprend des articles que j’ai publiés durant la décennie 1990 –2000. Je repars de la vieille notion de métayage (en anglais « sharecropping »). Au départ j’ai un rapport de force : j’ai deux acteurs, l’un qui dispose de ressources qu’il peut avancer : de la terre, des outils, etc. et l’autre qui ne dispose que de sa force de travail. Ils concluent un contrat : le propriétaire met ses ressources à la disposition du métayer et, un an plus tard, celui–ci lui retourne une part de ce qu’il a pu produire ; disons une part sur 10 de sa récolte. Ce système de métayage est traditionnel à la petite pêche, il est représenté dans le monde entier : on l’appelle alors « système à la part » (en anglais « share system »).

A la fin de l’année le propriétaire récupère sa terre, son matériel, etc. je simplifie ici, je ne parlerai pas de dépréciation, d’amortissement, etc. plus sa part sur 10, tandis que le métayer garde ses 9 parts, moins la graine dont il aura besoin l’année suivante, etc. Au début de l’année on avait terre + outils, à la fin, on a terre + outils + récolte (qui se redistribue en 1 part pour le propriétaire et 9 parts pour le métayer). Il y a surplus et le surplus c’est la récolte.

D’où vient la moisson ? Les physiocrates le savaient et Bataille a repris l’idée dans « La part maudite » (1949) : de l’action combinée des avances du propriétaire, du travail du métayer, de la pluie et du soleil, Bataille appelait cela « ébullition du monde ». La moisson c’est donc en gros : avances + travail + soleil.

La croissance si je ne me trompe, c’est ce que j’ai appelé « surplus » : ce qu’on a obtenu à l’arrivée moins les avances, donc : travail + soleil. Le propriétaire reçoit sa part : (travail + soleil) / 10.

Deuxième temps. Le propriétaire dit au métayer : « Ecoutez je n’ai pas de place chez moi pour tout ce foin. Allez vendre ça au marché et vous me donnerez 10 % de ce que ça vous aura rapporté ». Le métayer vend sa récolte et revient avec un paquet de billets dans sa poche : il a transformé sa récolte en monnaie : le paquet dans sa poche représente toujours – comme la moisson qu’il a vendue – travail + soleil.

Troisième temps. Le propriétaire dit au métayer : « Ecoutez je n’ai pas le temps de m’occuper de vérifier ce que vous gagnez à la fin de l’année. Je reçois parfois plus et parfois moins, en fonction de votre récolte. J’aimerais mieux qu’on regarde ce que vous m’avez versé, disons au cours des cinq dernières années, qu’on fasse la moyenne et que vous me versiez cela désormais comme un fixe ! » Le système a désormais changé : on est passé d’une logique de métayage à une logique de location. Du point de vue de la récolte, le propriétaire recevra parfois (travail + soleil) / 11, parfois (travail + soleil) / 9, etc.

Dans le cas de la location, où le loyer est cette fois un fixe, il est alors plus simple d’utiliser comme étalon la valeur des avances plutôt que celle du surplus. On dira alors que le loyer est, disons, (avances) / 20. Soit, traduit en termes de taux d’intérêt : 5 % par an. Inversement, si l’on voulait exprimer l’ancienne « part » par rapport aux avances, selon la récolte, la part serait parfois de 6 %, parfois de 4 %, etc. Ce qui n’aurait pas changé, ce serait le fait que ces 6 %, ces 4 %, sont toujours ponctionnés de la même manière sur travail + soleil.

Quatrième temps : intermédiation. Le propriétaire demande à un intermédiaire de collecter le loyer du métayer. Celui–ci verse les intérêts à cet intermédiaire, que j’appellerai pour la commodité « banquier ». La source des versements, c’est toujours travail + soleil. Le banquier se rémunère au passage : le métayer lui verse 5,5 % et il reverse 4,5 % au propriétaire, conservant 1 % pour lui.

Bon, une remarque : oui, pour que cela fonctionne comme un système « généralisé », il faudrait que de la masse monétaire soit créée pour refléter la création du surplus – encore appelé « croissance » – et éliminée pour refléter sa destruction par l’usure, etc. Il y aurait « décroissance » quand le bilan entre création et destruction est négatif.

Ma question : y a–t–il « scandale » dans mon illustration ? Si oui, réside–t–il entièrement dans le rapport de force inégal au départ entre le propriétaire et le métayer (qu’on pourrait alors appeler « prolétaire » pour emprunter à un vocabulaire connu) ? Si la réponse à cette question est oui, le problème peut être entièrement reformulé dans les termes de Jean–Jacques Rousseau :

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire « Ceci est à moi », et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : « Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne » ».

S’il y a scandale, et s’il est ailleurs, il faudrait m’expliquer où.

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