CONTROVERSE : « L’Allemagne et nous ! », Pierre Sarton du Jonchay / Michel Leis

Le débat EST TERMINÉ, et ça se passait ICI.

Billets invités. Une controverse est née à propos de l’Allemagne et nous entre deux contributeurs de billets sur Le blog de Paul Jorion. Je n’ai pas voulu, comme il aurait été commode, la mettre entre parenthèses, j’ai préféré la laisser apparaître au grand jour et lui permettre de se résoudre dans une discussion publique sur la page Les débats, le mardi 22 avril de 16h à 18h.

Pierre Sarton du Jonchay :

Capitalisme libéral et nazisme : deux expressions idéologiques d’une même réalité économique

Commençons par rappeler ce qu’est le nazisme historique. Le nazisme est un phénomène idéologique et économique apparu en Allemagne comme développement du pan-germanisme prussien puis du deuxième Reich. L’Allemagne vaincue dans la première guerre mondiale par la coalition franco-anglo-étatsunienne des capitalistes libéraux fut sommée par le traité de Versailles de verser les bénéfices de guerre qui permettraient l’apurement de l’endettement astronomique de l’Europe anéantie par ses guerres impériales.

Les réparations de guerre dues par l’Allemagne vaincue avaient été calculées par les nationaux-capitalistes européo-étatsuniens pour que les dettes inscrites au bilan des banques et des États nationaux ne puissent pas être déclarées non-remboursables comme le suggérait l’anéantissement visible de l’économie réelle européenne à la fin de l’année 1918. En observateur réaliste des processus financiers de l’économie, Keynes avait immédiatement dénoncé la folie idéologique des capitalistes franco-anglo-étatsuniens : en aucun cas l’Europe ne pouvait se reconstruire en réduisant l’Allemagne à l’esclavage financier et les travailleurs du monde entier à la portion congrue de la rente financière du capitalisme mondial.

Ce que Keynes avait annoncé arriva mécaniquement. Le pillage économique de l’Allemagne provoqua l’hyper-inflation. La France et le Royaume-Uni se contentèrent de reconstruire leur appareil de production pour exporter aux États-Unis de quoi rembourser une fraction de leurs dettes. Et les États-Unis s’effondrèrent dans le krach de 1929 à cause de la pyramide de créances non-remboursables accumulées sur l’économie européenne.

L’effondrement financier des États-Unis dans les années trente fut la première crise mondiale des subprimes. Par construction idéologique libérale, il n’est pas dans les attributions des États fédérés et fédéral de réguler le crédit bancaire aux États-Unis. Le système bancaire étatsunien avait donc librement émis de la liquidité monétaire en dollar adossée au collatéral fictif accumulé sur l’Europe pendant la première guerre mondiale. La liquidité bancaire issue du crédit en dollar a été massivement utilisée à la spéculation sur les titres financiers et marginalement à l’investissement dans l’économie réelle. Le niveau de vie de l’ensemble de la société étatsunienne n’a pas progressé au rythme de l’épargne accumulée par les plus riches.

Le krach de 1929 a été provoqué par quelques banquiers de Wall Street formés à la banque européenne : sachant que la masse monétaire en dollar était trop massivement gagée par de la dette européenne non remboursable, ils vendirent des titres en dollar pour réduire leur passif afin de survivre à la crise inévitable qui allait survenir. La grande crise et l’actuelle crise des subprimes obéissent à la même mécanique de la spéculation financière libre. L’équivalence entre la production réelle et son prix nominal à l’échelle des zones monétaires n’est déterminée que par une poignée de banquiers.

Ni dans les années trente, ni aujourd’hui, l’appréciation de la réalité par la société réelle ne coïncide avec la spéculation des banquiers. Le prix nominal de la production anticipé par la finance ne peut s’ajuster à la réalité économique que par des krachs : les bulles sont mécaniquement gonflées par la spéculation bancaire jusqu’au moment où un spéculateur mieux informé déclenche le retour au réel. Face à l’instabilité systémique du capitalisme libéral, la réaction de l’Allemagne est aujourd’hui comme hier nationaliste et xénophobe, inexorablement retranchée dans une idéalité germanique.

Capitalisme libéral et néo-paganisme

Le parti nazi énergiquement pris en main par Hitler a prospéré grâce aux éléments de langage qui convenaient à la société allemande effarée par l’ineptie libérale. Les nazis ont juste transformé l’idéologie du capitalisme libéral mondialiste en matérialisme pan-germaniste raciste et antisémite. Le nazisme et le capitalisme libéral reposent sur le même darwinisme social et politique de sélection naturelle par le capital. La seule différence idéologique est que les nazis sont pan-germanistes alors que les sociaux-libéraux sont anti-nationaux.

Sur le plan de la réalité économique, nazisme, social-libéralisme et capitalisme messianique anglo-saxon reposent sur le même dualisme racial entre la minorité éclairée des humains appelée à diriger le monde et la majorité qui vocifère, travaille, consomme et paie la rente capitaliste à ses maîtres. Ce dualisme racial est un radicalisme antisémite : il consiste à nier la spécificité de l’humain dans le règne animal. Autrement dit, le darwinisme antisémite pose l’homme comme un animal qui parle mais sans aucune capacité politique ni économique à s’élever au-dessus de sa nature.

Le nazisme germaniste divise l’humanité en races et place la race allemande au-dessus de tout pour justifier que les capitalistes allemands puissent tout diriger. Le social-libéralisme divise l’humanité en société des travailleurs et en caste dirigeante des capitalistes : les travailleurs ne savent pas ce qu’ils font et doivent donc acheter à la race dirigeante la différenciation économique entre ce qui est bien à produire et coût à économiser. La monnaie libérale est la matérialisation privée du capital par quoi les capitalistes éclairés attribuent la liquidité du crédit selon leur hiérarchie gnostique des vraies valeurs inintelligibles par le peuple.

L’économiste jésuite Gaël Giraud explique par l’illusion financière le détournement eschatologique de l’histoire dans le capitalo-racisme libéral. La sortie d’Egypte relatée dans la bible est la première formation d’une société proprement humaine qui soit distincte du socialisme animal représenté par l’empire des pharaons. Les Hébreux sont la première communauté humaine à s’extraire du capitalisme primitif où le peuple des esclaves est voué à travailler à la gloire du pharaon humanoïde. En fuyant l’Egypte sous la conduite de Moïse, le peuple élu s’engendre d’une nouvelle définition de l’humanité non plus par rapport au dieu animal de Pharaon mais par rapport à une divinité transcendante qui soit verbe incarné dans la personne humaine.

Le nominalisme financier en substitut de la recherche d’humanité

Fabriquer l’humain entre des personnes associées dans une solidarité de transcendance surhumaine est évidemment une épreuve radicale pour le Peuple Élu ; pour ce nouveau genre d’animalité, le devoir de s’auto-définir dans une parole individuelle et collective incarnée est un changement d’univers et de paradigme. En se constituant en société humaine hors du capitalisme égyptien, le peuple hébreu doit délibérer sa nature personnelle au-dessus de l’animalité pulsionnelle dirigée par Pharaon. Dans le désert du Sinaï, les Hébreux ne pourront survivre face à la question de leur humanité nouvelle que par l’idolâtrie financière du veau d’or.

Le veau d’or raconté dans la Torah est la première expérience humaine de titrisation financière sous la prime d’humanité. La nouvelle société libérée du matérialisme de Pharaon ne sait pas comment travailler à son humanisation dans l’histoire qui est devenue sienne. Perdus dans le désert d’une humanité à inventer, les Hébreux se fabriquent une idole matérielle sensible à qui offrir leur travail dont ils ne reconnaissent pas la finalité. Le veau d’or sera ultérieurement représenté par le temple de Wall Street.

Le capitalisme moderne issu de l’Europe des Lumières agnostiques ne sais pas reconnaître la finalité humaine du travail. Le travail n’est pas dans le capitalisme libéral le prix désirable de l’humanisation par le vivre ensemble, mais le coût non désirable défalqué de la production de la rente due au peuple élu des capitalistes. Dans la construction de la réalité à penser, Pharaon a simplement été remplacé par les capitalistes. L’individuation de l’humain inaugurée par la sortie d’Egypte ne débouche pas sur la société des personnes humaines en travail les unes pour les autres.

Cette impossibilité de transformer l’individu en personne moralement sociale, moralement politique et moralement physique est la fondation antisémite du social-libéralisme. La société n’est pas une personne libre d’elle-même mais une matière déterminée par un mécanisme de pensée abstraite. Cette ontologie essentialiste antisémite peut se nommer par analogie historiciste nazisme libéral ou financier. Par sa structuration mentale, le nazisme allemand a été l’étape historico-idéologique de la marche vers le nazisme financier.

Pour convaincre les Allemands, le capitalisme libéral nazi a substitué la race allemande au collatéral de réalité économique qui faisait défaut au Reichsmark de la République de Weimar. Dans la même logique de dépersonnalisation de l’humain, les démocraties libérales ont cyniquement oublié l’antisémitisme et la solution finale nazis afin d’éradiquer le mystère de la personnalité morale et physique de l’humain dans l’histoire.

Pour emporter l’adhésion des masses populaires dans la liberté matérielle du capital, l’antisémitisme a d’abord été la négation de l’humanité des Juifs par les camps de concentration. L’Europe nazie s’est attachée à éradiquer la personne nationale juive de l’histoire. Puis la déshumanisation de la race humanoïde dans la guerre mondiale totale a permis de promouvoir à la fin du XXème siècle l’idée d’un capital libertarien purement matériel détaché de toute responsabilité morale humaine. L’homme n’est plus systématiquement menacé dans son corps physique à la condition de renoncer à sa liberté personnelle individuelle et collective de penser par lui-même.

Avènement de l’euro mécanique totalitaire

La libéralisation matérielle du capital est intervenue en deux étapes capitales du processus d’accumulation de fausses dettes par deux guerres mondiales prolongée dans une guerre d’extermination économique froide : la dématérialisation des monnaies en août 1971 par l’abandon de la convertibilité légale du dollar en or, puis la fondation de l’euro en 1999. L’euro est la première monnaie purement et strictement rationnelle de l’histoire de l’humanité. La monnaie unique de la zone euro n’est attachée à aucune réalité humaine concrète et vivante. Les cerveaux de la banque centrale européenne décident dans leur intimité privée la quantité de monnaie qu’ils prêtent aux cerveaux des capitalistes.

Tous ces cerveaux financiers ne dépendent d’aucune société incarnée, n’obéissent à aucune loi politique concrète. Leur règle de fonctionnement unique est la maximisation comptable de la rente du capital. Les mécanismes sensoriels et cognitifs des euro-cerveaux sont parfaitement identiques à ceux des nazis du troisième Reich. La seule différence positivement significative est qu’on ne porte plus directement atteinte à la vie physique des gens. Mais la rationalité idéologique de l’euro est parfaitement nazie au sens où les masses d’individus qui ne rentrent pas dans la normalité de la race dominante sont éliminés sans états d’âme.

Les petits pays déclarés surendettés aux marches de l’empire euro d’Europe sont anéantis et leurs institutions politiques mises sous tutelle bruxelloise. Les pays plus grands de la zone euro ferment leurs services publics nationaux et réduisent leurs dépenses sociales aux seuls thuriféraires passifs ou volontaires de la compétition capitaliste libérale. Tous les travailleurs dont la rentabilité immédiate est négative à cause de salaire nominalement trop élevé, ou de formation insuffisante par rapport au prix du capital comptable qu’ils immobilisent, sont sortis du marché du travail ou réduits à la précarité.

La France, le Royaume-Uni et l’Allemagne ont la même attitude que dans l’Europe occupée par les armées nazies. Les élites françaises collaborent ; elles mettent en place, par l’application des normes bruxelloises, le Service du Travail Obligatoire pour alimenter l’industrie allemande et la spéculation financière qui tournent à plein régime dans une Europe atone. Les Britanniques ont instauré le rationnement de leur consommation intérieure pour financer leur effort de guerre : ils captent la liquidité financière que le capitalisme allemand ne peut pas drainer en euro faute de débouchés suffisant dans l’économie réelle du monde unifié par le dollar.

En Allemagne, le parti libéral-nazi est incarné au grand jour par la banque-industrie national-libertarienne. Bien sûr, les persécutions raciales et politiques sont dans la zone euro immorales, illégales et inutiles. Mais la réglementation libérale de l’euro préserve la rentabilité primaire du capital par le système de l’économie auto-régulée hors de la démocratie. La sûreté des déposants allemands est indéfiniment garantie par la mécanique monétaire allemande de la BCE sise à Francfort. La compétitivité de l’économie allemande dans la zone euro est structurellement assurée par l’impossibilité de dévaluer les monnaies des autres membres de la zone euro.

Protectionnisme monétaire du capital et asservissement des travailleurs

Le protectionnisme idéologico-politique par lequel les nazis historiques avaient relancé l’économie allemande d’avant-guerre a été remplacé par un protectionnisme monétaire du capital invisible aux non-initiés. L’euro, comme toute autre monnaie en économie libérale, est exclusivement adossé à des titres financiers de crédit en capital. Comme les frontières commerciales et financières n’existent plus, il est impossible de titriser le travail à l’intérieur de la titrisation financière légale.

La production réelle de biens et services originée dans le travail n’est plus assurable par les systèmes politiques nationaux de délibération et d’interprétation de la légalité. La titrisation du travail ne peut pas indexer la masse monétaire ; la liquidité de la production réelle n’est pas matérialisable dans un système juridique national identifié par des frontières monétaires. Les frontières monétaires du crédit sont exclusivement déterminées par les objectifs de rentabilité des gérants du capital.

Le nazisme financier est l’empire du capital nominal par suppression des frontières monétaires de la Loi. Les lois nationales concrètement applicables à l’économie sont rendues invisibles dans le régime de « circulation libre et non faussée du capital ». Ce régime accorde aux gérants technocrates du capital nominal, un privilège de juridiction réelle des droits du travail en fonction exclusive de la rentabilité du capital. La rémunération du travail n’est plus publiquement définissable en prix légalement vérifiables des biens et services réels. Les gouvernements des États non représentables par un titre de monnaie nationale, n’ont plus la faculté d’interpréter localement une politique sociale concrète, dont le prix soit calculable par variabilité de leur parité de change nationale face à des cultures économico-juridiques de nationalité différente.

Concrètement, l’euro dispense les capitalistes français de régler un partage de la valeur ajoutée traditionnellement plus favorable au travail qu’en Allemagne. Et la politique de l’euro fort dispense les capitalistes allemands de rémunérer le travail allemand à cause de la concurrence des salaires étrangers dévalués en euro. Dans toute la zone euro, la convertibilité non régulée de l’euro dans n’importe quelle autre monnaie par un marché exclusivement privé, permet aux capitalistes de ne payer aucun impôt en délocalisant librement le capital monétisé à Londres, ou dans les paradis fiscaux internes à la zone.

Retour à la bifurcation historique entre le capitalisme libéral et le travail humain de la réalité

La spécificité du nazisme financier libéral est d’avoir abandonné ses habits nationalistes germaniques d’origine. S’agissant d’un racisme matérialiste contre le travail, le nazisme est mondial par le dollar. Le capital étatsunien en dollar véhicule dans le monde entier le nominalisme juridico-étatique anglo-saxon. La liberté y est définie comme absence de personnalité morale de l’État, laquelle dispense la puissance publique de sa responsabilité financière véritable. Le bien commun n’a pas d’existence personnelle publique indépendante des intérêts privés. Le devoir national de protection et de solidarité des responsabilités personnelles individuelles par les personnes morales dépositaires des risques de communauté, est privé de tout cadre réel concret opératoire.

La concurrence du dollar est le principal argument des fondateurs de l’euro libéral pour empêcher la création d’un État européen capable d’appliquer une justice sociale entre le capital et le travail ; et d’assurer la stabilité financière des États nationaux qui en sont le cadre d’application. La zone euro est devenue un camp de travail géant où des administrations, économiquement et politiquement idiotes, distribuent des droits à consommer en fonction des liquidités résiduelles disponibles après règlement de la rente capitaliste. Le nazisme financier rémunère les capitalistes par la matière abstraite du capital à la place du service des personnes qui travaillent vraiment à transformer la réalité humaine.

L’avenir du totalitarisme capitaliste libéral est déjà écrit par l’histoire du XXème siècle : c’est la guerre d’extermination. Mais le génocide ne sera pas limité aux seuls Sémites qui affirment l’existence personnelle subjective individuelle et collective de l’humain. La planète toute entière va être détruite par la dissolution des liens sociaux, des responsabilités collectives et la pollution irréversible du milieu naturel. La guerre de tous contre tous pour capter les dernières liquidités du matérialisme libéral dissuadera le moindre effort de préservation d’un espace naturel vivable.

L’eschatologie est la science des finalités humaines du monde sensible. Le dollar et l’euro ont été posés dans un monde sans frontières pour empêcher l’intelligence humaine de saisir l’eschatologie du vivre ensemble par les solidarités multinationales. La rationalité économique libérale pense l’inhumain par la cupidité monétaire. Au lieu d’assurer le travail, le capital divise le réel entre la multitude inconciliable des intérêts particuliers. La seule barrière réellement opposable à la cupidité financière, est le contrôle public des parités de change et de la circulation du capital par la titrisation monétaire du travail des nations.

L’Europe peut immédiatement titriser le travail des citoyens libres des démocraties en euro par la chambre de compensation multi-monnaies proposée par Keynes en 1944 à Bretton Woods. Il suffit qu’elle restaure la responsabilité des États nationaux par une fédération européenne des personnes publiques. Les humains qui habitent l’Europe ont encore une possibilité de changer la trajectoire de l’euro et de la finance mondiale aux élections de mai 2014… La civilisation humaine va-t-elle choisir de vivre ?

* * *

Michel Leis :

La finance n’est pas ma spécialité et j’avoue être parfois dépassé par les développements sophistiqués de Pierre sur la monnaie. Cependant, le titre provocateur de ce billet m’a interpellé et après une lecture attentive, je pense que ce texte comporte de nombreux biais dans le raisonnement.

Tout d’abord, il considère que le résultat reflète pour l’essentiel les intentions initiales des acteurs. C’est le cas par exemple dans cette phrase : « Les réparations de guerre dues par l’Allemagne vaincue avaient été calculées par les nationaux-capitalistes européo-étatsuniens pour que les dettes inscrites au bilan des banques et des États nationaux ne puissent pas être déclarées non-remboursables ». Au mieux, c’est un raccourci historique, au pire, c’est projeter sur les négociateurs de l’époque des intentions que tous n’avaient pas et c’est entretenir l’idée d’une unanimité des points de vue. Il faut rappeler que les dommages de guerre par exemple font partie des clauses habituelles des traités de paix au 19e siècle et malheur au vaincu ! La France a déjà payé par deux fois en 1815 et 1870. Si elle a facilement payé en 1870 les 5 milliards de francs or à l’Allemagne, cela reste une humiliation qui s’ajoute à la perte de l’Alsace Lorraine. C’est donc la France et Clémenceau en particulier (qui a vécu la guerre de 1870) qui porte les demandes exorbitantes de la France en matière de dommages de guerre avec l’intention avouée de mettre l’Allemagne à genoux. Le président américain Woodrow Wilson a une analyse exactement inverse, il ne veut pas d’une Allemagne humiliée et il considère que les principales causes de la Grande Guerre sont les aspirations des peuples à se gouverner eux-mêmes. Le mauvais arbitrage qui est fait à Versailles est d’abord la balance entre ces objectifs contradictoires. D’un côté, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes aboutira à la naissance de quelques États mal découpés sur les vestiges de l’empire austro-hongrois. De l’autre, le versement de dommages de guerre trop élevés par rapport aux capacités réelles de l’Allemagne qui, à défaut d’avoir souffert sur son sol, a perdu une partie de ses forces productives dans la boue des tranchées. L’esprit de revanche marquera l’Allemagne de l’après-guerre, comme l’avait fort bien prédit John Maynard Keynes dans son petit livre sur « Les conséquences économiques de la paix » publié en 1919. Il n’est pas écrit dans ce livre que « les travailleurs du monde entier doivent être réduits à la portion congrue de la rente financière du capitalisme mondialiste ». Cette dernière phrase reflète plutôt le rapport de force existant entre le travail et le capital qui, paradoxalement, va légèrement s’améliorer (pour des raisons diverses) dans l’entre-deux guerres, du moins pour les États restés démocratiques.

Autre biais de raisonnement, attribuer une finalité qu’elle n’a pas à une idéologie et ensuite inverser l’ordre des causalités. La phrase « Le nazisme germaniste divise l’humanité en races et place la race allemande au-dessus de tout pour justifier que les capitalistes allemands puissent tout diriger » laisse croire que les capitalistes allemands sont derrière les décisions prises par le parti nazi. En réalité, ils sont au service d’un régime et bénéficient largement (comme c’est souvent le cas dans une économie de guerre) de la manne des commandes publiques et militaires. Ont-ils à un moment influencé directement les délires des nazis et de Hitler ? Rien ne le prouve formellement. Seules, quelques entreprises seront démantelées en raison de leur implication directe dans la solution finale ou dans l’effort de guerre, c’est ce qui facilitera un processus de dénazification très imparfait à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la faute individuelle prévaut sur la faute de l’organisation et des individus qui la composent.       

Ce texte attribue aussi des comportements transcendants à des groupes d’individus, comme si ces comportements reflétaient la nature profonde de ce groupe. Il néglige les composantes historiques qui sont à l’origine de ces comportements. Écrire « la réaction de l’Allemagne est immuablement nationaliste et xénophobe, inexorablement retranchée dans une idéalité germanique », c’est faire fi des spécificités du nationalisme allemand qui est historiquement venu d’en bas (le rôle de Luther et de sa bible en allemand n’est pas négligeable). Si l’antisémitisme apparaît déjà dans les écrits de Luther, la xénophobie et le nationalisme exacerbé sont des ajouts tardifs et largement instrumentalisés par la Prusse pour construire la grande Allemagne. La guerre aura servi de creuset tardif à la création de l’idée d’une nation allemande.    

Si le libéralisme, l’extrême-droite populiste et le nazisme partagent l’idée d’une hiérarchie des individus, le « story telling » et la mythologie qui justifient cette hiérarchie ne sont pas de même nature, ce n’est pas seulement un détail. Assimiler le libéralisme et le nazisme est un amalgame qui fonctionne d’autant moins bien que ce ne sont pas forcément des idéologies de même nature.

Dans le « story telling » libéral,  l’individu occupe une place centrale, les rapports de forces découlent de qualités spécifiques (pour résumer, l’esprit d’entreprise, le goût du risque et la capacité de travail) propres aux individus et qui sont le fondement d’une hiérarchie sociale « naturelle ». L’État est là pour garantir le respect de cette hiérarchie sociale, mais sa présence doit être réduite au minimum pour ne pas entraver la bonne marche de l’économie, seule créatrice de richesse. Quand l’État est démocratique, il est nécessaire d’obtenir le consentement toujours renouvelé des individus au partage inégalitaire de la richesse. Ce n’est pas chose facile, les qualités supposées des individus censées justifier cette différence ne sont pas toujours présentes dans la réalité, la différence de statut entre individus est énorme, il existe un rapport de force extrêmement défavorable aux individus, on ne passe pas facilement de l’autre côté de la barrière. À certain moment, la mythologie libérale a glorifié l’exception, c’est-à-dire l’élévation sociale d’un individu, à d’autres moments, elle arrive à simuler à grande échelle cette élévation de statut au travers de la création d’une hiérarchie (justifiée par des organisations de plus en plus complexes) et une consommation permettant à chacun de se donner l’illusion d’un changement de statut. En tant que tel, le libéralisme est avant tout une idéologie économique qui a une vision restreinte du pouvoir. Il fait peu de cas de l’État et il s’accommode de n’importe quelle organisation du pouvoir, pouvoir que la hiérarchie sociale soit respectée. Un régime ordo-libéral, social-démocrate (pas au sens où je l’entends) ou un régime autoritaire conviennent tout aussi bien à l’idéologie libérale.

Pour le nazisme ou le fascisme, le consentement de la population est tout au plus un élément qui facilite l’accès au pouvoir, mais il n’est absolument pas une nécessité. La supériorité d’une race ou d’un peuple justifie les revendications territoriales partout où cette race est présente, mais aussi celles sur les territoires voisins qui doivent être asservis. Elle justifie l’élimination des races considérées comme inférieures qui n’ont pas leur place dans la mère patrie ou dans les pays asservis. Au sein de cette race existe une élite qui s’arroge le pouvoir, le tout sous la conduite d’un guide suprême, Führer ou autre dictateur. Toute autre hiérarchie n’a pas sa place, y compris une hiérarchie fondée sur d’autres « qualités naturelles », comme elles peuvent être définies dans l’idéologie libérale. L’élimination et la confiscation des biens des Juifs dans le régime nazi montrent que ces deux idéologies ne sont pas de même nature. Cela ne veut pas dire que l’élite économique et financière d’un pays ne sait pas s’accommoder d’une telle forme de pouvoir, ces élites sont avant tout pragmatiques. La spoliation d’une catégorie de la population est une opportunité de s’enrichir, au même titre que la mise en place d’une économie de guerre qui accompagne inévitablement l’accession au pouvoir d’un tel parti. L’instinct de survie fera le reste et permettra de sauver les meubles lors de l’inévitable effondrement.

Reste le cas de l’extrême-droite populiste. Au libéralisme, elle emprunte l’idée d’une hiérarchie individuelle et naturelle fondée sur le « travail » et les capacités supposées de l’individu. Elle ne peut cacher ses racines, on y retrouve donc l’idée de nation. Celle-ci s’exprime sous la forme de préférence nationale qui vient se superposer à la hiérarchie libérale, mais elle évite soigneusement (du moins au niveau de ses dirigeants) les dérapages racistes (qui ne sont pourtant jamais bien loin). À l’élimination, elle préfère l’idée de l’exclusion des éléments « indésirables », son programme politique sera par nature le maintien de l’ordre, y compris de l’ordre social, la politique sociale affichée ne doit pas faire illusion. La seule contradiction apparente avec le libéralisme est la préférence accordée à la nation qui semble s’opposer à la dynamique de libre-échange. En réalité, il s’est opéré une fracture entre la frange la plus avancée du grand capital et un tissu économique qui doit s’accommoder des conséquences les plus néfastes de cette dynamique.  Quelque part, l’extrême-droite impose une correction au sein de l’élite économique, mais on peut être sûr que le grand capital finira par s’y adapter tandis que le reste de la population n’aura que quelques miettes. Elle est beaucoup plus proche du libéralisme que son discours officiel veut bien le laisser paraître. Idéologie de pouvoir, elle est la dimension manquante au libéralisme en temps de crise, elle impose une forme là où le consentement s’épuise. Si le fascisme menace, ce n’est pas dans ce programme en tant que tel, c’est dans son échec. Les discours de préférence nationale préparent le terrain à d’autres discours, la rivalité entre nations n’est jamais une bonne chose pour une paix durable.     

Ce texte marque une dérive, en utilisant des biais de fonctionnement, en pratiquant l’amalgame, il se rapproche dangereusement des dérives de nos adversaires. Il laisse à penser que la situation actuelle est le résultat délibéré de l’action d’un nombre limité d’individus alors qu’il s’agit avant tout de l’expression de rapports de forces, il suggère une forme de théorie du complot et néglige sous une forme brillante la complexité du monde. En pratiquant l’amalgame, en banalisant le nazisme en tant qu’idéologie, il devient facilement critiquable. En laissant croire que le comment est nécessairement induit par le pourquoi, il se trompe lourdement. Si le pourquoi est de l’ordre de la croyance, de la mythologie et de la psychanalyse, les « comment » ne sont pas équivalents dans la justification et la défense des intérêts d’une hiérarchie, quelle qu’elle soit. Ils ne se combattent pas de la même manière, le nazisme se combat les armes à la main, est-ce bien là le sens du texte de Pierre Sarton du Jonchay ?

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