Emile Meyerson, De l'explication dans les sciences, Corpus des oeuvres de philosophie en langue française; Paris : Fayard, 1995; 979 pp., 1ère édition : Payot, 1921
Paul Jorion
Référence officielle: L'Homme, 139, 1996: 146-150
Quelle est la part de l’explication scientifique qui relève d’un enchaînement logique de propositions et quelle est la part qui relève de raisonnements d’ordre mathé matique ? Telle est la manière dont Emile Meyerson résumait en 1921 la question de l’explication dans les sciences. Comment, s’interrogeait-il ensuite, les différents courants épistémologiques se sont-ils situés par rapport à cette problématique ? Parmi ceux-ci Meyerson distinguait alors trois grandes tendances : l’idéalisme mathématique, héritier d’une tradition inaugurée par Pythagore et poursuivie par Platon, la philosophie de la nature telle que l’exposèrent Schelling et Hegel et le positivisme de Comte, Sophie Germain et Mach.
Pour ce qui touche à la représentativité de ces courants parmi les praticiens contemporains, Meyerson constatait que pour la quasi-totalité d’entre eux, la "philosophie spontanée des savants" - selon les termes d’Althusser - se confond avec l’idéalisme mathématique, une poignée se déclarent positivistes, tandis que plus personne ne s’affirme "philosophe de la nature" (Meyerson écrivait en 1921 et n’a pas connu, bien entendu, l’oeuvre de René Thom).
En dépit de leur grand nombre, les tenants de l’idéalisme mathématique ne retiennent que très peu l’attention de Meyerson : il n’a aucune peine à mettre en évidence, comme l’avait fait avant lui Pierre Duhem - dans une perspective strictement positiviste lui -, que l’idéalisme mathématique se confond avec la simple naïveté épistémologique : la voie qu’emprunte spontanément le sens commun lorsqu’il se complexifie sans s’interroger sur ce qui constitue ses fondements. En bon kantien, Meyerson n’a que peu de respect pour toute pensée qui se révèle non-critique, sa position est radicale en ce qu’elle disqualifie la quasi-totalité des savants en tant que juges de la signification épistémologique de leur propre démarche.
Restent alors en présence, à ses yeux, le positivisme et la philosophie de la nature, que l’on peut brièvement caractériser comme tenant, respectivement, que l’explication dans les sciences relève essentiellement de la modélisation mathématique complétée de la confirmation expérimentale, ou que l’explication dans les sciences relève essentiellement de l’enchaînement logique des propositions. Le talent de Meyerson consiste à mettre en évidence que les deux positions épistémologiques fortes que sont le positivisme et la philosophie de la nature se situent sur le même axe dont elles constituent les pôles, et à prôner pour l’explication dans les sciences une position médiane entre Hegel et Auguste Comte. Il aura au passage pu étayer sa critique de l’idéalisme mathématique en mettant en évidence la validité des arguments avancés par Hegel et par Comte lorsqu’ils soulignent les dangers qui accompagnent une confiance excessive accordée aux pouvoirs de la modélisation mathématique.
Le premier pas consiste à observer que positivistes et philosophes de la nature sont également convaincus que l’explication scientifique se compose à la fois et nécessairement, d’un apport de nature logique et d’un apport de nature mathématique. Le second pas consiste à observer que philosophes de la nature comme positivistes attribuent les mêmes "maladies infantiles" á la déduction logique et à la déduction mathématique : la logique tend à masquer les présupposés métaphysiques (ontologiques) qu’elle véhicule, c’est-à-dire les paris qu’elle fait quant à la nature ultime des choses, tandis que la mathématique tend toujours à suggérer que sa capacité à l’explication transcende le domaine légitime de la modélisation, qui se limite en fait à la représentation quantifiée des choses observées et des rapports que ces choses observées entretiennent entre elles. La différence fondamentale entre positivistes et philosophes de la nature se situe ici : le danger que représentent les "passagers clandestins" ontologiques, danger inhérent à la déduction logique, apparaît plus réel aux yeux des positivistes que celui du "débordement" intempestif de l’explication lors du recours à la modélisation mathématique ; il en va à l’inverse pour les philosophes de la nature, convaincus de savoir comment tenir la métaphysique en respect en n’exerçant l’enchaînement logique des propositions qu’à partir de termes préalablement passés au filtre de l’examen critique, à partir de termes appréhendés uniquement, selon les termes de Hegel, "au niveau du concept".
Positivistes et philosophes de la nature s’accordent donc sur un point essentiel, ils rejettent, les uns comme les autres, le credo central à l’idéalisme mathématique : que le monde reflète parfaitement les ent ités mathématiques ou, formulé de manière inverse, que l’univers est entièrement modélisable à l’aide de l’outil mathématique. Pour eux, unis dans leur réponse à cette question, s’il es t indéniable qu’il est possible de mesurer le monde physique - il est possible en effet de constituer ce qu’Alexandre Kojève appellera une "phénoméno-métrie" - le développement de cette quantifica tion selon la "déclinaison" que suggère l’objet mathématique de la modélisation (une "énergo-métrie") ne pourra jamais se révéler fructueux que par pure coïncidence : acciden tellement et accidentellement seulement. La meilleure illustration de cette position est sans doute proposée par Hegel quand il explique pourquoi selon lui, sur la question de l’orbite des planètes, Kepler est un génie et Newton, un c harlatan. Le premier découvre grâce à la mesure (effectuée par son prédécesseur Tycho Brahé) et par le calcul, trois lois, trois proportions significatives, parmi elles, que l’aire balayée par le rayon vecteur joignant la planète au soleil est constante pour des intervalles de temps réguliers ; le second tente d’unifier les découvertes de Kepler en un objet mathématique unique et est obligé pour ce faire d’int roduire dans la modélisation les monstres ontologiques que sont les forces centripète et centrifuge , entités "spirituelles" - car agissant à distance - que rien ne vient imposer comme faits, si ce n’est pr&eac ute;cisément la seule volonté d’établir une correspondance parfaite entre la forme d’un objet du monde sensible et la forme d’un objet mathématique.
Pour les philosophes de la nature comme pour les positivistes, l’étonnante harmonie préétablie que l’idéaliste mathématique ébloui croit observer de manière toujours renouvelée entre le monde de l a nature et le monde de la mathématique, n’est qu’illusion, fruit de sa volonté de concevoir le monde de cette façon ; en effet, poussé au-delà de sa capacité à représenter la nature "au coup pa r coup", le modèle mathématique ne connaît que des victoires à la Pyrrhus, apparentes mais fictives.
La classification par Meyerson de trois types élémentaires d’épistémologie devient ainsi parfaitement claire. L’idéalisme mathématique modélise la nature sur le mode mathématique mais se la isse toujours "déporter", succombant à la tentation d’attribuer à la nature, et par un effet "en retour", la totalité des propriétés qui n’appartiennent qu’au modèle lui-même, alor s que seules celles qui reflètent l’essence du phénomène modélisé - et qui justifièrent au départ le projet de modélisation - sont en réalité présentes.
La philosophie de la nature, elle, fait confiance, jusqu’à plus informé, à l’enchaînement logique des propositions, ne se tournant vers la modélisation mathématique de faits d’expérimentation, que pour en obtenir un "supplément d’information". A l’inverse, le positivisme bâtit sa demeure sur l’expérience contrôlée et soigneusement quantifiée, évitant, autant que faire se peut, la d&eac ute;duction logique, toujours suspectée d’implications métaphysiques mal maîtrisées. L’un et l’autre cantonnent la modélisation de la nature à sa mesure, seul mode de quantification susceptible de ne pas se laisser entraîner sur la pente d’une assimilation simpliste et hâtive de la nature aux idéalités mathématiques.
On le voit, la démonstration de Meyerson est très élégante, et sa conclusion, le voeu d’une épistémologie combinant les mérites du positivisme et de la philosophie de la nature, paraî t entièrement justifié. Elle repose cependant sur le postulat d’une différence essentielle entre les principes du raisonnement logique et ceux du raisonnement mathématique ? Sur ce point toutefois Meyerson se cont ente d’une explication toute intuitive : on ne trouve en effet dans son texte ni excursion au sein de la logique formelle, ni au sein de mathématiques d’un niveau plus élevé que la géométrie euclidienne. Dans De l’exp lication dans les sciences, Meyerson reprend la thèse centrale de son ouvrage antérieur, Identité et réalité, que "le cheminement de la pensée" (titre d’un ouvrage ultérieur) consiste d ans l’identification d’entités conçues à l’origine comme distinctes et assimilées maintenant comme identiques sous un certain rapport. Ainsi, si j’ai un et trois, ce sont deux entités distinctes : un d’un cô té et trois de l’autre. Mais sous un certain rapport, si j’ignore leur distinction initiale en les considérant cette fois ensemble, regroupés, un et trois font quatre.
Ce qui fait alors la distinction entre l’enchaînement logique et l’enchaînement mathématique des propositions, c’est la manière dont le premier coule de source sur le mode du "si ... alors ...", tandis que le second est forcé, prend le sens à contre-courant sur le mode du "bien que... néanmoins...". En mathématiques, on ne suit pas le simple cours de la rivière, au contraire, on passe des cols qui vous conduisent su r d’autres bassins fluviaux ; on ne passe plus de l’identique à l’identique mais désormais de l’analogue à l’analogue, toujours sous le mode d’un certain rapport.
Meyerson ne dit rien de la logique, qu’il considère être connue de manière intuitive par son lecteur (un peu comme Lévy-Bruhl qui, jusqu’au revirement des Carnets, considérera que la "mentalité primi tive" est une question de logique, mais ne définira jamais pour autant ce qu’il entend par ce terme - je rappelle que dans les Carnets, il suggérera que la "mentalité primitive" renvoie sans doute à une physique différente de la nôtre), mais il présente ce qu’il conçoit comme les principes directeurs des mathématiques. Ainsi, dans la démonstration classique du théorème de Pythagore, le &q uot;forçage" auquel pense Meyerson s’observe dans le caractère absolument arbitraire des constructions qu’exige la démonstration. Hegel avant Meyerson avait attiré l’attention sur le fait que le tracé des droites qui permettront de voir l’équivalence entre les aires des carrés construits sur les côtés de l’angle rectangle et celle du carré construit sur l’hypoténuse, implique un choix que rien ne motive a priori parmi les dizaines de droites qui pourraient être construites aussi bien, et qui sont, elles, indifférentes par rapport à la preuve. Meyerson approuve ici pleinement Hegel qui considère que "la représentatio n mathématique est une représentation torturée" (Philosophie de la Nature, cité par Meyerson, page 461). Bien entendu, tout ceci est un peu court sur un sujet aussi vaste. On sait cependant que le débat se po ursuit aujourd’hui sur ce point : s’il est clair que la logique se découvre, il n’est pas certain pour autant que les mathématiques (ou toutes les mathématiques) se découvrent aussi, et si elles s’invent ent, qu’est-ce qui privilégie leur fiction par rapport à d’autres fictions moins prestigieuses ?
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Emile Meyerson est l’un des grands épistémologues français de l’entre-deux-guerres. Il publia au cours de sa vie, trois énormes ouvrages qui firent sa réputation, Identité et réalité (1908) , De l’explication dans les sciences (1921) et Le cheminement de la pensée (1931). Leur volume considérable (De l’explication dans les sciences compte près de mille pages) contribua sans doute à rendre l’oe uvre de l’épistémologue plus difficile d’accès qu’elle ne l’aurait mérité. Ceci est d’autant plus regrettable que les trois ouvrages s’aventurent souvent dans des explorations latérales comptant chacune plusieurs centaines de pages, et qui auraient pu, du coup, conduire à des développements séparés. Ainsi dans De l’explication dans les sciences, les parties consacrées à la rationalité du réel ou &agrav e; la spécificité de l’oeuvre de Schelling, auraient pu tout aussi bien constituer des ouvrages distincts.
Le nom de Meyerson est souvent associé à celui de Hegel, en raison essentiellement du fait que la troisième partie de De l’explication dans les sciences est consacrée entièrement au rôle joué par l a science dans le système de Hegel. Qu’un philosophe des sciences manifeste son intérêt pour l’épistémologie de Hegel est en effet chose suffisamment rare pour être notée ; un tel intérêt ne suff it cependant pas à faire de Meyerson un hégélien, ni même un authentique spécialiste du dialecticien. Il y a quelques années, Doz commentait peu charitablement, "l’effort honnête d’E. Meyerson dans De l’explication dans les sciences : l’étude consacrée à Hegel reste cependant un peu insuffisante sur le plan spéculatif et par suite trop négative en ses conclusions" (ouvrage cité plus haut en note, page 15).
Meyerson était parfaitement conscient du caractère limité de sa familiarité avec Hegel puisqu’il fait remarquer dans le cours de l’ouvrage que "L’auteur du présent travail n’a lui-même connu ces efforts de Hegel que tout récemment, ayant été amené, pour ainsi dire par hasard, par les citations de M. Ward sur l’explication de l’esprit dans l’histoire empruntée à Hegel, à étudier de plus prè ;s les oeuvres du philosophe" (en note, à la page 820). Les renvois à l’oeuvre de Hegel se font d’ailleurs souvent chez Meyerson par le truchement des hégéliens britanniques de la fin du XIXè siècle : MacTagg art, Wallace ou Caird. Meyerson note à propos de ceux-ci qu’ "on sait d’ailleurs qu’en général les néo-hégéliens de langue anglaise se réclament presque autant de Kant que de l’auteur de la Ph&eacut e;noménologie et que, de ce chef, on les désigne parfois comme des néo-kantiens" (en note, à la page 583). C’est dire assez que la representation de l’épistémologie hégélienne que l’on trouv e chez Meyerson est toute teintée d’une critique néo-kantienne de celui qui fut historiquement l’authentique successeur de Kant.
Il ne faudrait pas imaginer pour autant que l’auteur de De l’explication dans les sciences comprenne mal la théorie du savoir de Hegel : il la connaît sans doute insuffisamment, mais d’une certaine manière, comme on l’ a vu, il la comprend aussi trop bien, soulignant souvent l’inconfort que suscite en lui une oeuvre qu’il n’ose cautionner entièrement bien qu’étant incapable d’exprimer en quoi exactement elle pèche, "une oeuvre&quo t;, écrit-il d’une manière révélatrice de son malaise, "qu’on [...] dirait tombée d’une autre planète" (page 612).
La raison qui explique la republication de De l’explication dans les sciences, soixante-quinze ans après sa première publication ne réside sans doute pas dans le rapport que Meyerson entretient avec l’oeuvre de Hegel mais da ns le rôle de précurseur qu’a joué son auteur par rapport à l’épistémologie contemporaine. Si ses trois ouvrages majeurs avaient été traduits en leur temps en anglais je n’aurais sans doute pas aujour d’hui le devoir de souligner que
1º la distinction posée entre logique de la découverte et logique de la preuve - à laquelle se trouvent aujourd’hui associés les noms de Karl Popper et de Imre Lakatos, se trouve déjà dans le text e de Meyerson publié en 1921 : "une confusion entre la vue que suit le savant au moment où il cherche à faire avancer la science et la manière dont il expose sa découverte une fois faite" (page 772, renvoyant & agrave; Claude Bernard),
2º il en va de même pour la représentation par Thomas Kuhn, de la succession des paradigmes en histoire des sciences: "Jamais une théorie ne meurt, si l’on ose utiliser ce terme, de sa belle mort, par suite de sa faibles se constitutionnelle, ou de vieillesse, c’est-à-dire uniquement parce qu’on a découvert, dans la suite, des faits qui cadrent mal avec ses suppositions fondamentales : toujours il faut qu’elle soit assassinée, comme le prêtre de Nemi, par celle qui lui succédera. On ne la détrône que s’il y en a une autre, prête à en hériter, et tant que cette héritière ne se présente pas, on s’accommode de tous les échecs, on s ’arrange de toutes les difficultés" (pages 111 et 112),
3º enfin, la perte qu’entraîne, selon Paul Feyerabend, le remplacement d’un paradigme par un autre, se trouve elle aussi mentionnée : "La théorie que nous considérons périmée avait ses mérites ; du fait même que la science l’avait adoptée, on peut hardiment conclure qu’elle devait contenir une parcelle de vérité. Et d’autre part la conception qui l’a remplacée, pour être plus vraie, n’est cependan t pas vraie tout simplement, et elle peut présenter des difficultés, des inconvénients qu’ignorait la théorie vaincue " (pages 845 et 846).
Paul Jorion, Strawberry Hill, 27-28 juillet 1995