
Illustration par ChatGPT & Jérôme Bosch
Ce qui unit ces domaines, ce n’est pas la technologie : c’est la nécessité.
La Corée ne construit pas une civilisation de l’IA dans le cadre d’une stratégie d’innovation ; elle construit un système nerveux de substitution sous la pression existentielle, elle remplace des fonctions que la société humaine n’est plus en mesure d’assurer à une échelle suffisante.
Le taux de natalité le plus bas au monde signifie qu’il n’y a pas assez de travailleurs pour pourvoir les postes d’une économie de services traditionnelle : le barista IA, le magasin sans personnel, le robot de soins sont des réponses civilisationnelles à un vide de main-d’œuvre, et non de simples gadgets. Le déficit aigu en matière de soins, qui se traduit par des taux de solitude et de suicide chez les personnes âgées parmi les plus élevés de l’OCDE, signifie que le tissu social organique ne peut plus soutenir le jeong à l’échelle requise par la population – CareCall est la réponse froide et rationnelle à une crise du présent, et non une expérience futuriste. L’économie identitaire hypercompétitive, dans laquelle les indicateurs de crédit traditionnels excluent une grande partie de la population productive, favorise l’intégration des données comportementales dans l’identité financière.
Cette observation ne minimise pas l’émergence. Elle explique pourquoi elle est structurellement durable. La forte cohérence de couplage de la Corée n’est pas le fruit d’un moment favorable ou d’une politique industrielle éclairée. Elle a émergé sous une pression soutenue, sur un substrat cohérent, avec des boucles de rétroaction comprimées par la nécessité culturelle. La pression sur un substrat cohérent avec une itération rapide produit un franchissement de seuil. La Corée a franchi le seuil d’émergence en partie parce qu’elle n’avait pas le choix. Le système nerveux de substitution qu’elle est en train de construire n’est pas un équipement facultatif. Il est porteur. La Corée n’est pas en train de « rattraper » la modernité occidentale. La Corée est peut-être la première société contrainte d’aller au-delà. Tel est le véritable message. Et il est intellectuellement sérieux.
L’effet combiné de ces mécanismes a engendré – a contrario – en Europe, une civilisation qui a, avec un grand raffinement, organisé sa propre absence de l’événement le plus important du siècle – si ce n’est des récents millénaires. La gouvernance européenne de l’IA n’est pas une tentative imparfaite de gestion de l’émergence. Elle est une tentative réussie de prévention de l’émergence-même – et l’histoire la jugera en ces termes : non comme prudence élémentaire, mais comme abdication délibérée.
L’AI Act n’est pas la réponse de l’Europe au défi coréen, il est la réponse de l’Europe à une question que la Corée a déjà dépassée. Une question rédigée par et pour une société dont les mécanismes structurels imbriqués ont fait en sorte que le scénario contre lequel elle légifère n’atteindra jamais le niveau nécessitant une régulation. L’Europe a élaboré, avec grand soin, une réponse sophistiquée à la mauvaise question. L’émergence qu’elle redoute est celle qu’elle a déjà empêchée. Ce qu’elle n’a pas noté, c’est tout ce qu’elle a rendu impossible du fait-même.
(à suivre… )
Laisser un commentaire