DEUXIEME
PARTIE : la formation des prix DE MARCHE SUR LES MARCHES DE
PRODUCTEURS : L'exemple de la petite pêche
CHAPITRE
5
LA
VENTE DE GRE A GRE
La
vente du produit de sa pêche se révèle
vite dans les conversations comme l'événement qui
résume l'ensemble de la vie économique aux yeux d’un
pêcheur, et ceci parce qu’il la conçoit comme son
moment central. Selon lui, la vente rétroagit sur l'ensemble
des autres actes qu'il pose, et leur donne rétrospectivement
leur sens. Il sait que c'est dans sa capacité à obtenir
lors de la vente ce qui lui semble un prix « juste »
en rémunération de l'effort que lui et ses coéquipiers
ont consenti, que sera jugée par autrui sa qualité de
« bon pêcheur » ou au contraire, de
« pêcheur malchanceux » (cf. Jorion
1983a : 72-85). Il sait aussi que c'est par rapport à la
vente que sera jugée par les autorités administratives
qui réglementent son métier sa compréhension
des processus économiques.
Les
modélisations partielles et incomplètes dont dispose le
pêcheur pour ce qui touche au domaine économique
présentent certaines caractéristiques qui reflètent
la familiarité du praticien qui connaît les choses « de
l'intérieur » et non comme un analyste extérieur.
Ainsi, sur ces questions, il apparaît comme l'opposé
exact de l'économiste des pêches « classique »
dont la familiarité avec les processus économiques est,
au contraire, tout entière analytique et extérieure. La
conceptualisation spontanée du processus économique par
le pêcheur présente des qualités et des défauts
inverses de ceux que l'on découvre dans l'analyse scientifique
de l'économiste des pêches : si le premier a
tendance, par exemple, à souligner l'importance du facteur
subjectif, le second aura tendance à le gommer au sein d'un
discours tout entier fondé sur cette objectivation dont
j'ai relevé l'existence au premier et au troisième
chapitres.
Je
vais maintenant décrire la vente du produit de la pêche
en tant que moment de la formation des prix sur des marchés de
producteurs. J'utilise pour ce faire, deux types de matériaux :
historique et ethnographique, le premier recueilli au cours
d'entretiens, le second par l'observation-participante sur le
terrain.
N'apparaissent
pas ici les formes de ventes qui ont lieu en l'absence du vendeur,
bien que celles-ci aient pris une ampleur considérable
aujourd'hui à la petite pêche. Ceci est délibéré
et se justifie par deux types de raisons, premièrement parce
que le pêcheur étant exclu des opérations, il ne
dispose d'aucune information sur le mécanisme à
l'oeuvre, et pressé d'exprimer une opinion sur le sujet, il se
contente de laisser libre cours à son immense frustration :
« A Concarneau, tu exposes ta pêche, et puis tu dois
partir. Tu sais jamais ce que t'as vendu : tu le vois après
[la vente], sur ta fiche », deuxièmement, parce que
le pêcheur considère que lorsque la vente a lieu en son
absence, il y a tout simplement spoliation, hypothèse
qui - comme on le verra - apparaît éminemment plausible.
Les
quatre cas rapportés sont les suivants :
1°
la pêche à la sardine au Croisic (Loire-Atlantique) dans
les années 1920 à 1930 (entretiens menés de 1981
à 1982),
2°
la pêche à la sardine à Lorient (Morbihan) dans
les années 1950 à 1960 (entretiens menés de 1987
à 1988),
3°
la pêche à la langoustine à Lorient en 1987 et
1988 (enquête de terrain),
4°
la pêche « tout venant » au Bénin
(ex-Dahomey, Afrique occidentale) en 1984, 1985 et 1986 (enquête
de terrain).
La
pêche à la sardine au Croisic (1920-30)
Dans
les années 1920, la saison de la sardine des pêcheurs
croisicais s'échelonnait de mai à octobre, débutant
exceptionnellement dans les premiers jours d'avril pour s'achever
exceptionnellement à la fin novembre. Leurs zones de pêche
se situaient entre deux et trois heures de route : de l'Ile
d'Yeu à Belle-Ile. Selon la distance à parcourir
(connue d'un jour sur l'autre), le départ avait lieu entre une
et trois heures du matin, le retour avait lieu entre dix et quinze
heures.
« Il
fallait pas rentrer trop tard, sinon il n'y avait plus de prix
quand on rentrait, alors on comptait un quart d'heure de bénef
[marge] par heure de route, des fois qu'il y aurait eu une encalmie
au retour [les bateaux étaient des chaloupes gréées
au tiers] ».
Sur
les zones de pêche, les embarcations « suivaient les
oiseaux [qui repèrent le poisson] ». Le
pêcheur savait qu'en allant plus au large, il prendrait
davantage de poisson, c'est pourquoi il existait un équilibre
délicat à établir entre deux stratégies
possibles : rentrer plus tôt et obtenir un meilleur prix
pour moins de poisson, ou rentrer plus tard et obtenir un moins bon
prix pour des captures plus nombreuses. « Si on était
allé loin, on faisait les régates [la course] pour
rentrer : le train qui emmenait les sardines [fraîches]
emballées à Nantes partait à quatre heures et
demie. Alors, si tu rentrais après le train, tu pouvais tout
foutre à l'eau : le lendemain, ta sardine, elle était
pourrie... On manquait le train bien trente fois dans l'année :
parfois, c'était un jour sur deux. Alors le patron prenait
moins de frais
pour que l'équipage ait quelque chose [sur sa part de
rémunération]. On reportait les frais à
la semaine suivante ».
La
question du calibre des sardines ne se posa qu'avec l'apparition des
conserveries : « Comme au début il n'y avait
pas d'usine, on pouvait aussi vendre la grosse [sardine].
Après il y en a eu une : Philippe et Canot, et après
la guerre de quarante, trois autres : Le Bayon, Chacun et
Lefèvre. »
Puis
il s'agissait de vendre la pêche : « Quand on
en avait pêché vingt-cinq milles, et qu'il y
avait plusieurs bateaux de rentrés, on rentrait aussi. La
patron disait à son matelot : "T'as qu'à te
démerder à vendre". Mais il y avait que cinq ou
six marchands [mareyeurs] ».
Il
existait cependant aussi à cette époque pour les
pêcheurs croisicais la possibilité de vendre à la
conserverie Gicquel à la Turballe, et le carnet des ventes
pour 1924 du bateau de mon informateur révèle que
celle-ci fut son principal acheteur avec 22,7 % du chiffre des
ventes, pour 18 % à Philippe et Canot au Croisic (43,8 % pour
les mareyeurs - dont huit principaux - et 6,9 % pour les petits
vendeurs ambulants à bicyclette). Le Croisic était à
cette époque essentiellement, un « port de la
fraîche », tandis que La Turballe était un
port de la sardine en boîte, comptant jusqu'à huit
conserveries alors qu'il n'y en avait qu'une au Croisic. Mais ce
dernier port jouissait de l'avantage d'être « tête
de ligne » pour Nantes : la ligne de chemin de fer
Nantes - Saint-Nazaire se prolongeant jusqu'au Croisic, d'où
la possibilité de distribuer la sardine fraîche et
emballée à Nantes tous les jours ouvrables. « Après,
ça n'a plus été pareil : quand sont venus
les camions, tous les ports sont devenus "tête de
ligne" ».
En
ce qui concernait le mareyeur, sa politique d'achat était la
suivante : il fallait que les ordres (ses commandes)
puissent être mis au train qui quittait Le Croisic pour Nantes
à 16:30 h. Les femmes, au magasin, devaient nettoyer,
emballer, conditionner la pêche du jour pour qu'elle puisse
être mise au train. Il fallait donc, autant que possible, que
le mareyeur étale ses achats judicieusement entre 10:00 h,
heure de rentrée des premiers bateaux, et 16:30 h, heure du
train. Il était donc de son intérêt de faire
débuter ses achats le plus tôt possible dans la journée
(la fraîcheur du poisson devait également jouer un rôle,
comme on le verra dans la section suivante : Lorient
1950-60). Et afin d'encourager certains bateaux à rentrer
tôt, le mareyeur offrait un meilleur prix à la vente
pour la sardine débarquée par les premiers rentrés
(les chiffres obtenus pour 1924 révèlent que le montant
offert dans la matinée pouvait représenter jusqu'à
175 % des prix offerts dans l'après-midi).
Les
premiers bateaux rentrés ne vendaient cependant pas toute leur
pêche à un seul mareyeur mais à plusieurs. Chacun
de ceux-ci achetait par exemple cinq milles à la fois.
Le mareyeur savait en effet que, d'ici que les femmes aient traité
les premiers poissons achetés, d'autres bateaux seraient
rentrés qui, ayant pêché davantage que les
premiers, se satisferaient d'un prix unitaire plus bas, le pêcheur
raisonnant toujours par rapport à une somme escomptée .
Le
mareyeur fractionnait donc ses achats, ce qui impliquait aussi qu'il
diversifiât le nombre des patrons-pêcheurs avec qui il
traitait. Il arrivait également que les mareyeurs croisicais
échouent dans leurs tactiques sophistiquées d’étalement
et manquent le départ du train. Dans ce cas, et s'ils étaient
sûrs de leurs ordres, ils chargeaient une charrette
rapide qui s'efforçait de prendre le train de vitesse en gare
de Saint-Nazaire, à 26 kilomètres de là.
Les
pêcheurs acceptaient de fractionner leur vente selon les
desiderata des acheteurs : une pêche de trente milles
pouvait ainsi se vendre en six tranches de cinq milles. Si, au
contraire, l'acheteur se montrait disposé à acheter
toute la pêche d'un bateau, le patron considérait
qu'il était raisonnable qu'il obtienne un prix du mille plus
faible. Il était toutefois entendu que pour une pêche
médiocre, l'acheteur prendrait toute la pêche au même
prix ; le marchand se portait acquéreur de l'ensemble et
payait les sardines en surplus d'un compte rond en milliers au pro
rata du prix du « mille ».
Les
conserveurs aussi avaient une politique, difficile d'application,
puisqu'elle ne portait que sur un seul des « calibres »
de la sardine, celui du moule (taille de la « boîte
à sardines »), et qu'ils payaient le poisson 10 à
15 % moins cher que les mareyeurs et les petits marchands ambulants.
Nous avons vu cependant que le bateau dont j'ai pu consulter les
carnets, avait réalisé en 1924, 40,7 % de ses ventes
brutes avec deux mareyeurs seulement. « Les usines
seraient restées si les pêcheurs avaient fait un geste.
A La Turballe, ils l'ont fait. Comme on allait souvent à deux
ou trois heures de route, on revenait plus tard [qu'au Guilvinec, par
exemple, où les pêcheurs se rendaient sur des fonds qui
n'étaient qu'à une demi-heure de route], et les femmes
devaient travailler la nuit. Alors, quand les syndicats ont obligé
à payer plus cher [le travail de nuit des femmes], les
usiniers ont demandé qu'on fasse un geste : que les
premiers bateaux rentrés vendent un tiers de leur pêche
à l'usine. Mais on l'a pas fait ».
La
pêche à la sardine à Lorient (1950-60)
Dans
les années cinquante et le début des années
soixante, l'expédition des sardines fraîches était
encore une pratique courante à Lorient. On se souvient encore
aujourd'hui d'un mareyeur lorientais qui achetait avant dix heures du
matin une centaine de milliers de sardines pour ses expéditions
quotidiennes. Il les faisait mettre en caissettes par ses employés
et transporter à Lann-Bihoué (aéroport de
Lorient) d'où elles étaient envoyées sur Paris
pour être vendues le jour même. « A cette
époque-là, on ne pêchait pas les anchois, quand
on en voyait, on allait pêcher plus loin. J'ai vu au Portugal
des femmes qui préparaient les filets d'anchois. Fallait voir
ce travail ! Elles les mettaient à sécher un par un en
les alignant sur une toile ! On ne peut pas imaginer qu'on aurait
fait ça ici ! ».
La
vente du pêcheur aux mareyeurs et aux ambulants se faisait à
l'amiable (en marchandant), « au vert »,
comme l'on avait l'habitude de dire (en étant « averti »),
alors que la vente aux « usines »
(conserveries) se faisait, elle, au poids, selon un prix convenu.
Lors
de la vente « au vert », la sardine était
comptée et mise en caissettes de deux cents. Comme au Croisic
dans les années vingt, la vente aux mareyeurs et ambulants se
faisait au mille. Au début des années 1970,
coïncidant avec la fin de la pêche à la rogue
(oeufs de morue utilisés pour appâter la sardine), la
vente au poids se généralisa à l'ensemble des
acheteurs.
Les
conserveurs, eux, étaient absents du marché « au
vert », et leurs agents n'intervenaient que lorsque les
marchands (les mareyeurs) n'étaient pas acheteurs. Ce
qui se conçoit aisément lorsque l'on sait qu'entre
« usiniers » et « marchands »,
les prix pouvaient varier du simple au triple. Le poisson ramené
avant midi était « plus beau », plus
frais, en ces temps qui précédèrent la
réfrigération à bord (qui n'intervint à
Lorient qu'en 1963), et le mareyeur était disposé à
payer un meilleur prix pour ce poisson : « Il faisait
un geste en début de journée ». Les premiers
bateaux rentrés pouvaient espérer vendre la totalité
de leurs prises « au vert » : « Quand
on pouvait tout vendre aux marchands, on faisait une bonne affaire.
Il n'y avait pas d'heure pour les premiers rentrés : ça
pouvait être le matin à quatre heures comme à dix
heures ».
En
mer, les patrons se surveillaient les uns les autres, essayant
d'interpréter les mouvements du reste de la flottille
sardinière : « On voulait surtout voir si les
autres étaient en route vers un autre coin, ou bien s'ils
faisaient terre. Pendant la journée, on regardait comment ça
se présentait : on regardait s'il y avait espoir de
pêcher. On regardait comment ça se passait au tournant
d'eau (passage d'une marée haute à une marée
basse ou inversement). A un moment on se disait : "C'est
bon, on va à terre avec ce qu'on a" ».
La
consommation de sardine fraîche était considérable
à Lorient, Lanester et la région environnante, mangée
frite ou « en cotriade » (court-bouillon). « On
en mangeait beaucoup, c'était pas cher : comme le lieu
noir (colin) aujourd'hui. On en mangeait dans les industries,
dans les forges, les A.D. du port, les remorqueurs, les flics, les
ouvriers de l'arsenal ».
On
comptait sur Lorient cinquante à soixante « ambulantes »
qui revendaient la sardine en saison (de la fin du printemps à
la fin de l'été), et le merluchon l'hiver à
Lorient, Lanester, Hennebont et dans l'arrière-pays :
« C'étaient souvent des veuves de marins, mais il y
avait aussi des jeunes. Elles avaient de grands paniers où
elles mettaient deux ou trois mille poissons. Elles les recouvraient
de fougères pour les garder fraîches, à l'abri du
soleil. Elles les transportaient dans des brouettes et elles
faisaient trois ou quatre voyages dans la journée ».
Puis
les brouettes furent remplacées par les fourgonnettes qui
pouvaient vendre jusqu'à quinze mille sardines dans la journée
et qui venaient parfois d'aussi loin que Loudéac au centre de
la Bretagne, à la « frontière »
des Côtes d'Armor. « Quand les bateaux rentraient,
les usines faisaient aller la sirène pour que les femmes se
rendent au travail. Il n'y avait pas d'heure : elles
travaillaient la nuit, sans heures supplémentaires, tant qu'il
y en avait [du poisson qui rentrait] ... Elles ont revendiqué
pour ces heures en plus. Elles avaient raison... Les syndicats les
ont soutenues... mais ça n'a pas arrangé les
affaires... Il y avait beaucoup de représentants des usiniers
sur le port : il y avait beaucoup d'usines. Mais nous étions
nombreux aussi : tout le monde suivait le poisson [le long de la
côte, au cours de sa migration saisonnière] et on se
retrouvait tous dans les mêmes ports ».
Il
existait à cette époque un élément de
concertation dans l'industrie : chaque année au mois de
mars avait lieu au Bureau des Affaires Maritimes à
Nantes, une réunion du « Comité de la
Sardine » qui rassemblait producteurs et conserveurs pour
déterminer un prix minimum [« comme aujourd'hui le
prix-plancher »] qui vaudrait pour la saison à
venir dans toute la zone [du Golfe de] Gascogne (de Douarnenez à
Saint-Jean-de-Luz). Le prix de la sardine pourrait alors varier à
la hausse au cours de la saison, de port à port ou de
conserverie à conserverie, mais sans jamais décoller
considérablement par rapport au prix qui avait été
fixé en début de saison.
La
détermination du prix exact qui était payé pour
la pêche d'un jour par le conserveur se faisait de la manière
suivante : « En été, toutes les
sardines ont le bon moule [calibre, voir plus haut] mais on
puisait quand même une caisse [échantillon] devant le
Représentant du Port de Pêche [qui était là
pour l'évaluation de la taxe de débarquement]. On
puisait dans le "parc" [du bateau], comme ça :
on dressait la caisse [sur le poisson] puis avec les bras on la
remplissait. Puis on la déversait à l'usine sur une
table où les femmes travaillaient parfois déjà.
On [le représentant du conserveur, le représentant du
Port et le pêcheur] regardait et on fixait le prix selon la
qualité. Il y avait une balance : on prenait un kilo et
on regardait combien il y avait de poissons du kilo ; il y avait
environ trente mille sardines pour une tonne
... On trichait peu : c'est pas comme maintenant avec la
langoustine où on met la belle au-dessus et celle qui fait
comme le doigt par-dessous. Celui qui était pris à
tricher, on lui baissait son prix, et la fois suivante il était
refusé à l'usine. On pouvait faire ça une fois
mais pas deux ».
Des
conflits éclatèrent quand les conserveurs purent à
l'occasion refuser d'acheter aux pêcheurs locaux grâce
aux réserves de sardines surgelées qu'ils s'étaient
constituées : « Les Luziens [de
Saint-Jean-de-Luz au pays Basque] allaient au Maroc : ils
réfrigéraient la sardine dans des bacs, puis ils les
congelaient. Ils venaient débarquer à Lorient. Ça
a provoqué des conflits avec les Lorientais ».
La
pêche à la langoustine à Lorient (1987-88)
La
vente à l'amiable à Keroman, port de pêche de
Lorient, se tient du lundi au samedi au quai dit « Pan
Coupé » à cinq heures du matin. Il
s'agissait jusqu'en 1965 d'un lieu de vente illicite que les pêcheurs
se réservaient dans l'enceinte du port pour un type de vente
qui a leurs préférences : le marchandage autour du
produit de la pêche mettant en présence, au contraire de
l'encan en criée, vendeur et acheteur. Finalement, en 1965 les
autorités portuaires entérinèrent le fait
accompli et la vente à l'amiable au Pan Coupé fut
légalisée, c'est-à-dire inspectée et
soumise à la taxe de débarquement.
La
vente se déroule de la manière suivante : les
bateaux déchargent leurs captures à partir de quatre
heures du matin et les disposent sur un « carreau »
couvert et éclairé. Certains bateaux seront rentrés
plus tôt dans la nuit, mis à quai et l'équipage
aura pris un peu de repos en attendant la vente : « A
partir de 1965, l'ouverture de la barrière a été
fixée à cinq heures. Avant, les marchands venaient à
n'importe quelle heure : ils venaient te réveiller au
bateau à minuit ! ».
Le
poisson et les crustacés sont contenus dans de grandes caisses
de plastique appartenant au bateau et récupérées
chez l'acheteur après la vente. Le patron range sur le sol les
caisses qui lui appartiennent de manière à pouvoir se
tenir en leur centre lorsque la vente commence. Certains emplacements
sont meilleurs que d'autres : « Si t'es juste
en-dessous d'un néon, ton poisson a meilleure allure ».
Le principal produit vendu au Pan Coupé est la
langoustine mais on y trouve aussi de la sole, de la limande, du
merlu, de la lotte, des rougets, des crabes tourteaux, des calmars,
etc., tout ce qui constitue ce qu'on appelle le by-catch de la
langoustine : ce que ramène accidentellement le chalut à
langoustines en sus du crustacé qu'il vise expressément.
Face
au carreau où les pêcheurs disposent leurs prises se
trouve un bureau où vaquent des officiels du port. A droite,
une barrière derrière laquelle sont massés les
acheteurs potentiels ; il leur est interdit de la passer avant
que la sonnerie ne se déclenche sur le coup de cinq heures.
Ils se précipiteront alors vers les caisses exposées
pour jauger d'abord puis entamer de rapides négociations avec
les patrons. A quatre heures quarante-cinq, un vendeur de journaux
installe une petite table où il vend la première
édition de Ouest-France, où la « page
marine » de Roger Cougot tient le monde de la pêche
au courant de ce qui le concerne. Le vendredi, c'est aussi le jour du
Marin, l'hebdomadaire de la profession.
A
quelques mètres à droite de la barrière se
trouve une machine à café : le lieu idéal
pour quelques conciliabules entre pêcheurs et « marchands »
avant l'heure fatidique. Car les acheteurs peuvent prendre des
options sur les prises, soit en avertissant le pêcheur
le jour précédent sur les lieux de pêche mêmes
(par téléphonie), soit en donnant des ordres
discrètement du côté de la machine à
café : « On a des clients attitrés, ils
disent [quand on est près de la barrière], "Mets
de côté 100 kilos [de langoustines]", ou bien "Tu
me mets ce que t'as !". On se connaît tous : ils
savent qui a de la belle camelote. Certains bateaux ont moins de
problèmes [de vente] que d'autres : tout peut presque
être vendu avant qu'ils passent la barrière ».
Le
prix payé par le client pour les quantités prises en
option n'est établi qu'à titre provisoire, il sera
confirmé après la vente, en fonction du prix que le
patron aura obtenu par ailleurs sur un produit équivalent :
« Il dira, "Combien que tu l'as vendue ? ". Il
ne changera pas ce qu'il a pris [en option], mais il ira faire un
tour pour voir ce qu'il y a [comme qualité dans les étalages
des autres bateaux], et il en reprendra peut-être d'autres. Le
marchand [qui a pris une option] te paiera pas toujours le prix fort,
mais ce sera toujours au-dessus de la moyenne ».
Dans
les minutes qui précèdent cinq heures les acheteurs
potentiels ont tendance à déborder la barrière
et un officiel les repousse de temps à autre en s'indignant
très rituellement devant tant d'indiscipline. A cinq heures,
la sonnerie retentit et les marchands s'élancent, certains
sachant déjà où se diriger, d'autres jetant de
rapides coups d'oeil circulaires et posant de brèves
questions, « Combien ? », avant d'aller fureter
plus loin. Au bout de quelques minutes, les choses se calment, et
l'on vient marchander plus explicitement :
-
Combien ?
-
70 Fr.
-
Il est fou, çui-là !
-
Reviens voir tout à l'heure [j'aurai sans doute baissé].
ou
bien,
-
Combien ?
-
30 Fr.
-
Toi aujourd'hui tu me demandes pas cher. Il y a quelque chose !
-
Il a fait gros temps [sous-entendu : j'ai envie d'aller dormir
au plus vite].
Il
faut savoir fixer un premier prix : il faut être « dur »,
mais sans être ridicule : « On fixe le prix
qu'on demandera "au coup d'oeil" : on regarde combien
il y a d'acheteurs derrière la barrière, combien il y a
de pêcheurs quand tout est débarqué. On juge, on
se dit "Aujourd'hui, ça va être dur", ou bien,
"Aujourd'hui, y a pas de problème". On regarde selon
l'élan [à la sonnerie] : si les marchands courent
ou s'ils prennent leur temps. Il faut juger les offres par rapport
aux quantités [prises] : "Tu me fais 17 Fr [du kilo,
au lieu de 20 Fr], si je te prends 150 kilos ?". On dit "non",
mais il faut pas trop traîner. On regrette parfois, parce qu'on
a mal évalué. On voit les bateaux qui arrivent en
retard et qui obtiennent un meilleur prix. C'est parfois comme ça
avec les fêtes, on a mal évalué la demande :
les marchands veulent avoir tant et ils paieront ce que tu demandes.
On peut perdre comme ça mille ou deux mille francs sur une
vente si on a mal jugé... Il y a des bons et des mauvais
vendeurs : il faut être dur, tenir si le marché est
bon. Si le marché est mou, il faut pas décourager :
celui qui est venu voir et puis qui revient, c'est qu'il veut
acheter, il a pas trouvé ailleurs, alors, il faut voir avec
lui ».
Trois
exemples de vente par le même patron :
-
le 24 décembre 1987
La
veille, la langoustine « tout venant » (non
triée, toutes les tailles résultant de la pêche)
s'est vendue 40 Fr le kilo. A cinq heures, quand commence la vente,
toute la langoustine de Jean-Yves est sous option à la suite
de quelques-uns de ses séjours du côté de la
machine à café. Comme on est veille de Noël, les
circonstances sont exceptionnelles, les marchands savent qu'ils
pourront revendre aux détaillants, ou personnellement, à
un prix beaucoup plus élevé que d'ordinaire. Ils ont
demandé à Jean-Yves quel était son prix, il a
annoncé 80 Fr, le double du jour précédent, et
ils n'ont pas bronché.
Lorsque
la vente à proprement parler débute à cinq
heures, les autres patrons obtiennent 60 ou 70 Fr du kilo. L'un
d'entre eux demande à Jean-Yves combien il s’est vu
offrir « en confiance » avant que la vente ne
débute. Celui-ci avoue les 80 Fr qu'il a exigés et
effectivement obtenus. Aussitôt l'autre fixe à 80 Fr le
prix de vente ce qu'il lui reste sur les bras, et les obtient sans
difficulté. « C'est un coup de poker menteur »,
dit Jean-Yves, content de lui.
-
le 29 janvier 1988
Jean-Yves
ne vend qu'une partie de sa langoustine « en confiance »,
il a signalé qu'il en demanderait 60 Fr du kilo. La vente
commencée, il ne trouve pas preneur à ce prix. Au bout
d'un moment; il se tourne vers un voisin qui a vendu sa pêche
et lui demande combien il a exigé lui-même : 50 Fr.
Jean-Yves fixe alors son prix à ce niveau et vend sans
difficulté ce qu'il lui reste de langoustine vivante (pêchée
le jour précédent) ; sa langoustine glacée
(morte, pêchée au cours des deux ou trois premiers jours
de la marée [sortie en mer]), il la vend 45 Fr. du
kilo.
-
le 3 août 1988
Au
moment où la vente débute, il n'y a pas d'options sur
la langoustine de Jean-Yves. Il fixe son prix à 50 Fr du kilo.
Quelqu'un lui signale que d'autres patrons demandent 40 Fr. Un
acheteur lui demande son prix, il dit 50 Fr, à quoi l'autre
répond : « Cinquante ! pourquoi pas
soixante-dix ! ». Jean-Yves accuse le coup.
Quelques
minutes plus tard, à quelqu'un qui s'enquiert du prix, il
répond 45 Fr. Une femme lui achète alors une caisse.
Puis elle se met à monter la garde devant son achat. Je
demande discrètement à Jean-Yves pourquoi elle reste
là. Il me dit, « Elle a peur que je baisse ! » :
elle craint qu'il ne diminue encore son prix, auquel cas elle aurait
payé 45 Fr alors que d'autres acheteurs payeront moins. Au
bout d'un moment, il dit à l'acheteuse : « Tu
peux aller ! », et la femme s'en va. Il m'explique
qu'il s'engage ainsi à baisser le prix pour elle aussi s'il
devait le baisser pour d'autres.
Quelqu'un
lui offre 40 Fr pour tout ce qui reste, il refuse. A cinq heures et
quart, l'homme qui s'était montré sarcastique au début
de la vente, se représente, il dit : « Yves,
c'est bientôt la fin du marché ! ».
Jean-Yves hésite à répondre mais ne dit rien ;
je vois qu'il est un peu vexé. Il abaisse maintenant son prix
à 40 Fr, mais personne ne veut de ses langoustines. Des
acheteurs stationnent près des caisses invendues mais
Jean-Yves les ignore, il leur tourne le dos pour bavarder avec moi.
Enfin
un autre client se présente, un « petit »,
un ambulant, qui propose de prendre tout le reste à 38
Fr. Jean-Yves accepte. Il est contrarié, il me dit avec une
grimace : « C'est bête, tout à l'heure
j'aurais pu tout vendre à 40 Fr. ».
Ce
qui caractérise ce marché à l'amiable du Pan
Coupé par rapport à la criée, c'est que,
même si l'on peut rater son coup, comme ce fut le cas pour
Jean-Yves le 3 août, le pêcheur a le sentiment qu'il peut
y défendre sa marchandise, d'« homme à
homme », dans une enchère descendante qui autorise
le marchandage. Ainsi, dans les termes d'un autre pêcheur :
« On connaît tout le monde : il y a toujours
une petite conversation. C'est un bon marché : on peut
défendre sa marchandise ».
Par
ailleurs, ce type de marché satisfait de manière égale
l'ensemble des parties prenantes : « Chacun y trouve
son compte : le prix est meilleur qu'en criée. C'est pas
la même clientèle : l'ambulant achètera par
dix kilos et pour avoir la caisse dont il a besoin, il paiera le
prix. Sinon [si ce marché à l'amiable n'existait pas],
les petits seraient obligés de passer par un intermédiaire :
un gros mareyeur, enfin ce qu'on appelle comme ça, il n'est
pas nécessairement plus gros que l'ambulant ».
Tout
n'est pas rose pour autant : si en général la
relation entre pêcheurs et clients est qualifiée de
bonne : « Au bout d'un moment, la relation avec un
marchand devient de la camaraderie, ça cesse d'être
"commerce-commerce" », chacun souligne cependant
à quel point l'équilibre délicat de la bonne
volonté réciproque entre les parties est sensible aux
tensions mêmes du marché : « Les
rapports avec les mareyeurs ont changé : il y a eu des
problèmes. Des bons clients et des copains ont été
perdus », ou bien, « Ils ne tiennent pas compte
du mauvais temps, et du mal qu'on a parfois à ramener quelque
chose. Quand on est obligé de vendre cher, ils disent "T'es
content, hein ? Tu veux nous baiser !". Quand on demande
cher, ils considèrent que c'est pour les emmerder. Enfin,
c'est normal : chacun essaie de tirer la couverture à
lui ».
La
pêche « tout venant » au Bénin
(1984-86)
La
description qui suit, vaut pour la partie de la côte du Bénin
(autrefois appelé Dahomey) qui s'étend à l'Ouest
de la capitale Cotonou jusqu'à la frontière du Togo,
soit environ 80 kilomètres de plages ; les données
principales ont été recueillies en 1984 et 1985, et
complétées ensuite en 1986 (missions F.A.O.).
Les prix sont exprimés en francs CFA, soit, à l'époque
50 francs CFA pour un franc français (aujourd'hui 100 francs
CFA pour un franc français). La référence au
« tout venant », signifie que, mise à
part la pêche qui ne vise que les bancs de sardinelle ou
d'ethmaloses (clupéides, c'est-à-dire,
apparentés à la sardine), les autres types de pêche
ramènent toujours un éventail très large
d'espèces qui sont alors toutes représentées
dans la vente (quand seuls quelques individus d'une espèce
particulière ont été capturés, ceux-ci
sont alors réservés aux « cadeaux »,
aux redistributions d'autosubsistance).
Lorsqu'un
bateau revient de la pêche et s'échoue sur la plage
après avoir passé la « barre »
(il n'y a pas de port abrité sur la côte), des haleurs
sont indispensables pour le remonter de l'estran - la partie de la
plage comprise entre les marées basse et haute, ici toujours à
la pente abrupte - sur le replat, où la pirogue sera en
sécurité. Le retour des bateaux peut avoir lieu à
n'importe quel moment du jour ; le matin pour la pêche qui
s'opère de nuit (sovi, petit filet maillant),
l'après-midi, pour la pêche qui s'opère de jour
(pêche à la senne de plage : l'aguéné ;
pêche à la sardinelle au filet maillant, appelé
mahoundo ; pêche à la senne tournante :
le watcha ou witchi).
Le
halage s'opère sur la partie très inclinée de la
plage en roulant la pirogue sur des rondins, les uns tirant à
l'avant avec des cordes, les autres poussant simplement en s'appuyant
sur les bordés. Une dizaine d'hommes se consacrent à
cette tâche en sus de l'équipage qui compte, en moyenne,
une douzaine d'hommes. Une fois l'embarcation parvenue sur son lieu
de garage, il est exigé des haleurs qui bénéficieront
de la distribution de poisson récompensant ultérieurement
les aides, qu'ils débarrassent le filet de son poisson et le
nettoient des algues et autres débris emprisonnés dans
ses mailles, puis qu'ils le ramènent au camp pour le mettre à
l'abri. Une douzaine d'hommes, disposés de mètre en
mètre, portent le filet roulé en boudin sur la tête,
constituant ainsi une longue « chenille » qui
se dirige vers le campement. La vente ne commence qu'une fois
l'équipage et les haleurs de retour sur la plage.
Dans
toute cette région, il existe des différences ethniques
entre pêcheurs maritimes migrants ou en déplacement
saisonnier (cf. Jorion 1988), habitant sur la plage, et autochtones,
vivant sur les bords de la lagune côtière et se
consacrant plutôt à l'horticulture et à la pêche
lagunaire. De manière générale donc les haleurs,
ici en position subordonnée, appartiennent aux groupes
dominants, détenteurs de la terre, alors que les pêcheurs,
distributeurs de poisson, appartiennent aux groupes dominés,
locataires d'une terre qui ne leur appartient pas .
Il existe donc une dialectique subtile autour de l'aide au
débarquement donnant droit aux distributions
d'autosubsistance, articulée sur une synergie des communautés
(cf. Jorion 1985a : 3-4).
Il
s'écoule vingt à trente minutes entre le moment où
la pirogue est rangée et le moment où la vente peut
commencer. Dans le cas de la senne de plage, le cul du filet où
le poisson s'est accumulé durant la pêche est délié
des ailes, et seules ces dernières sont tout d'abord nettoyées
puis rangées. Ce délai permet au poisson de mourir
d'asphyxie, condition nécessaire à son empilement en
tas équivalents pour la vente ; il permet aussi d'obliger
les aides occasionnels de participer à toutes les opérations
de rangement.
Le
poids du bateau qu'ils déplacent et les remarques échangées
entre les membres d'équipage permettent aux haleurs de deviner
assez rapidement la quantité de poisson débarquée
(celui-ci est protégé du soleil au fond de la pirogue,
sous les filets) et indirectement la part qui sera distribuée ;
si le produit de la pêche paraît faible, on verra parfois
des haleurs s'éclipser, voire, si d'autres bateaux rentrent au
même moment, se joindre rapidement à une autre équipe.
C'est au maître d'équipage (bozoun, vient d'un
mot anglais : déformation de boatswain) de prendre
les devants en promettant à un groupe de haleurs
potentiellement défaillants une bouteille d'alcool de palme
(sodabi) en sus du poisson, ou plus agressivement, en le
menaçant de se passer désormais de ses services.
Dans
le cas de la senne de plage, le volume exact des prises est visible
dès que le cul du filet s'échoue sur la plage ;
ici les haleurs remontent non une pirogue mais un filet et ceci après
l'avoir tracté durant plusieurs heures : lorsque le
poisson devient visible il est dès lors trop tard pour eux de
diminuer leur effort ou d'abandonner l'équipe. Il arrive aussi
que les haleurs manquent et ce sont alors les femmes rassemblées
autour de la pirogue au titre de futures acheteuses de la pêche
qui donnent un coup de main ; elles seront récompensées
en conséquence.
Les
clients potentiels, femmes et très rarement hommes, assistent
sur la plage aux débarquements. Les femmes des pêcheurs
des campements littoraux achètent un ou deux paniers de
poisson en vue de le fumer ; cette quantité correspond à
la fois à leur volant financier, à la capacité
de leur équipement de fumage et au temps dont elles disposent
pour ces opérations. Les femmes venant des villages lagunaires
se contentent, elles, d'achats de poisson pour l'autoconsommation des
ménages, poisson qui sera consommé frais (Jorion
1985b). Elles profitent de cette occasion de contact avec les
habitantes des campements de pêcheurs pour leur vendre des
produits de « petit commerce » : conserves
de purée de tomate (échappés aux stocks de
l'armée italienne), lait condensé, morceaux de sucre
vendus à la pièce, plats cuisinés contenus dans
de grandes casseroles émaillées, akassa :
gâteaux de gelée de maïs légèrement
fermentée emballés dans des feuilles.
En
pleine saison, assistent aussi aux débarquements les plus
prometteurs (senne de plage et filet tournant) des mama venues
de Cotonou ou de Lomé ; elles auront pris un taxi ayant
emprunté les pistes défoncées qui longent la
côte et qui reste en faction pour le voyage du retour. Ce qui
les intéresse, elles, c'est essentiellement le poisson frais
destiné à la consommation d'une clientèle
fortunée, européenne et autochtone (hôtels et
villas) : thon, maquereau, barracuda, capitaine, bar, etc. Les
mama ont une capacité financière sans rapport
avec celle des villageoises : elles achètent à
elles seules jusqu'à 80 % de la pêche d'un bateau, ce
qui conduit à d'amères récriminations de la part
des villageoises qui ne peuvent payer le prix fort réclamé
dans ce cas avec opportunisme par le « maître des
ventes ». Hors saison, quand le poisson frais se fait rare
en ville, les mama se rendent dans les campements à la
recherche de poisson fumé. Les femmes de pêcheurs
affirment que ces acheteuses acquièrent dans l'ensemble la
moitié du poisson fumé par elles ; l'autre moitié
du poisson fumé est vendue au détail sur les petits
marchés par elles-mêmes, leurs filles ou leurs nièces.
L'attitude
vis-à-vis des acheteurs potentiels varie d'équipage à
équipage. Ainsi, par exemple, Mr Lawson, Kéta en pays
Fon, est chef d'une « company » (cf. Jorion
1985a : 35-37) se déplaçant entre Lomé
(Togo) et Hio (Bénin), et dispose d'une équipe très
complète comprenant ses propres haleurs. Du coup, il n'a que
faire d'un complément de main-d'oeuvre locale lorsqu'il campe
saisonnièrement sur la plage de Hio, et il se fiche de
satisfaire les clientes du village lagunaire : le poisson qu'il
pêche, il le vend à ses trois femmes et aux femmes des
membres de sa « company » qui ont accompagné
le déplacement saisonnier ; il ne se tourne vers d'autres
acheteuses que si les femmes de son groupe ont fait leur plein
d'achats. Celles-ci sont libres, si elles le jugent bon, de revendre
aussitôt leur poisson aux femmes locales, avec un profit
immédiat de 5 à 15 % .
Il est intéressant de noter que dans le même campement
de Hio-Plage vit l'équipage sédentaire de Noussoho,
pêcheur Adja en pays Fon, qui a choisi, lui, la synergie et
réalise une bonne entente avec les autochtones du village
lagunaire.
Pour
la vente, un enclos carré est délimité sur la
plage à proximité des bateaux garés : des
cordes sont tendues entre des bâtons fichés dans le
sable et le « public » est fermement prié
de se tenir à l'extérieur. Le poisson extrait des
filets ou vidé des cales des pirogues est jeté sur la
plage et abondamment sali de sable afin qu'on puisse la manipuler
aisément en dépit du mucus qui le couvre. Des femmes en
remplissent de grandes bassines émaillées qu'elles
portent ensuite sur la tête jusqu'à l'enclos où
elles en déversent le contenu sur le sol. Des membres
d'équipage trient le poisson déversé au fur et à
mesure.
Les
grands poissons sont vendus à la pièce, les plus
petits, par tas de cinq, dix, vingt ou quarante ; les mesures
les plus courantes étant cinq et quarante. Les poissons les
plus petits sont vendus par tas de quarante, par panier de volume
standard, ou par bassine. La taille du panier utilisé comme
mesure varie considérablement de campement en campement. Par
exemple, l'ethmalose est vendue 600 Fr par panier à Akpandji
(Adounko-plage) et 3.500 Fr par bassine à Kpanou (autre
campement d'Adounko-plage). A Assion, le panier utilisé est si
petit que l'on préfère vendre l'ethmalose par tas de
quarante. Un poisson dont la taille varie peu dans les prises sera
vendu dans chaque campement selon la même mesure. Pour ceux
dont la taille varie considérablement, les mesures sont
déterminées selon le produit de la pêche ;
c'est le cas plus particulièrement pour les captures des
sennes de plage qui, dévastant les « nurseries »
où grandissent les « juvéniles »,
ramènent souvent des poissons de la même espèce
dans toutes les tailles. Ainsi, si un banc de maquereaux a été
ponctionné, certains poissons seront vendus par tas de cinq,
d'autres par tas de dix, etc. Le principe qui préside à
ces choix est que les différents tas soient vendus dans la
même fourchette de prix, disons entre 500 Fr et 1.000 Fr. Les
tas individuels sont composés de manière à
maintenir empiriquement constant le rapport qualité-prix :
par exemple, quatre poissons un peu petits seront compensés
par un poisson assez gros ; la philosophie sous-jacente étant
de rendre équivalents tous les tas d'une certaine
catégorie. Le prix diffère cependant pour les tas
comprenant des poissons en nombres différents.
Tandis
que l'étalage est en cours, le maître des ventes choisit
le poisson réservé à la distribution
d'autoconsommation et le fait mettre à l'écart de
l'enclos. Si un grand nombre d'espèces sont représentées
parmi les prises, comme c'est toujours le cas avec la senne de plage,
celles qui sont les moins nombreuses seront en général
retenues pour la distribution aux aides du fait qu'elles sont les
plus difficiles à vendre.
La
vente commence dès que tout le poisson est exposé.
Toutefois, pendant qu'avait lieu l'étalage les acheteurs
potentiels auront commencé à prendre des options sur le
poisson déjà présenté dans l'enclos en
disposant un signe sur les tas qui les intéressent. Ce signe
peut être un objet personnel comme un foulard, un bout du tissu
qui sert à faire les pagnes (« wax »)
utilisé comme mouchoir ou une sandale, mais aussi bien tout
objet traînant sur la plage comme un flotteur de filet ou un
morceau de cordage.
Pour
chaque type de poisson et chaque type de mesure sous laquelle il est
présenté, le maître des ventes désigné
par le patron de l'équipage propose un prix initial aux femmes
présentes autour de l'enclos, qui sont alors libres de
l'interpeller. Si ce prix n'est accepté par personne, il
proposera après un temps un prix moins élevé,
qu'il fera décroître progressivement si aucun client ne
se présente. Dès qu'une des acheteuses a accepté
le prix annoncé pour le type de marchandise qui l'intéresse,
ce prix est fixé pour ce type de poisson dans cette
présentation particulière (par exemple, « rasoir »
[galeoides] par tas de quarante) et vaut pour tous les clients
et pour le reste de la vente. Celle-ci consiste donc en « enchères
descendantes ».
Le
prix initial demandé est le plus souvent élevé
par rapport à celui qui a été obtenu pour le
même type de prises les jours précédents et son
énoncé sera accueilli par la moue dégoûtée
de celle qui s'est enquise du prix exigé. Plusieurs offres à
la baisse sont généralement nécessaires avant
qu'une acheteuse n'accepte les conditions proposées. La
vitesse à laquelle le prix baisse et le montant déduit
à chaque nouvelle offre, dépendent du nombre des
clientes : lorsque la concurrence entre celles-ci paraît
sérieuse, les prix baissent lentement et par déductions
minimes. Toute femme qui accepterait un prix jugé trop élevé
par les autres se verrait aussitôt copieusement conspuée
par l'ensemble de ses consoeurs. Mais il arrive aussi que le prix
initial paraisse avantageux et soit accepté d'emblée ;
le maître des ventes tentera parfois alors de faire repartir le
prix à la hausse, suscitant l'indignation que l'on imagine.
Le
maître des ventes est souvent confronté au fait que tout
le poisson offert n'est pas également attrayant et il peut
décider de procéder par étapes, commençant
par régler la question des prises les moins intéressantes
avant de passer au meilleur poisson. Ainsi, dans un cas précis
où la pêche contenait un nombre faible de sardinelles,
celles-ci furent vendues dans leur totalité avant que le
vendeur ne consente à discuter le cas des autres prises.
Il
est communément admis qu'après quelques baisses
consenties en gage de bonne volonté la vente peut sérieusement
commencer. Le maître des ventes se sentira grugé si
malgré ses baisses successives les acheteuses demeurent
réticentes, il menacera alors de déplacer la vente vers
un autre point de la côte et l'on a vu des cas (deux ou trois
connus de moi sur un an pour une demi-douzaine de campements) où
l'équipage a effectivement rechargé la pirogue pour
aller vendre le poisson dans l'enceinte du port piroguier de Cotonou
(Pla-kondji) où les prix obtenus sont habituellement meilleurs
que dans les campements côtiers. Le même comportement
peut être observé quand la pêche est très
abondante et que l'équipage s'aperçoit rapidement
qu'une vente rentable excéderait les capacités
financières des femmes de son campement. Dans des cas de ce
type et lorsque la situation est aisément interprétable,
l'équipage peut débarquer une partie de son chargement
au campement, le confier à un maître de ventes, puis
repartir aussitôt pour Cotonou où il vendra le reste.
Une autre possibilité, lorsque les quantités débarquées
sont importantes et que l'équipage répugne à
reprendre la mer, consiste pour le maître des ventes à
proposer aux acheteuses d'étaler leurs paiements sur les jours
suivants. Certaines clientes régulières bénéficient
d'ailleurs d'un crédit appelé tépé,
qui consiste à ne payer le poisson qu'une fois celui-ci
revendu fumé par elles au marché (Marina Raïs,
communication personnelle).
Le
maître des ventes, s'il est avant tout soucieux de maximiser le
revenu du bateau, ne néglige pas pour autant ses clientes, il
s'efforce au contraire de satisfaire toutes les catégories
d'acheteuses, tout particulièrement quand le volume de la
pêche est faible. J'ai déjà évoqué
les situations délicates qui se présentent lorsque les
femmes des villages subissent la concurrence des mama venues
de la ville ; une astuce à laquelle on recourt
quelquefois dans ces cas-là est la suivante : une
acheteuse du campement, de mèche avec le vendeur, se dit
preneuse dès le départ à un prix élevé,
obligeant les mama à accepter ce prix si elles veulent
acheter ; une fois celles-ci reparties pour la ville, le maître
des ventes rembourse les femmes locales de la différence entre
le prix artificiellement gonflé et un prix jugé
raisonnable (Marina Raïs, communication personnelle).
La
vente d'une proportion importante des captures à une seule
acheteuse provoque des remous dans la foule houleuse des clientes
rassemblées. En une occasion les villageoises se mirent à
crier à l'endroit du vendeur, « Pourquoi tu vends
tout à celle-là ? », et les allusions
fusèrent rapidement quant aux avantages divers qu'il devait
sans aucun doute obtenir de sa cliente, « C'est peut-être
bien ta "chérie", celle-là ? »,
etc. La colère éventuelle se justifie par la nécessité
pour les femmes, plus spécialement celles qui s'adonnent au
fumage du poisson, d’écouler une quantité minimum
de marchandises au marché tous les huit jours (zogbodo,
région de Ouidah) ou tous les cinq jours (glatin,
région de Grand-Popo) afin de se procurer, grâce à
l'argent obtenu, les produits indispensables à la survie du
ménage, tels que le maïs ou les condiments. C'est
pourquoi en période de très faibles pêches, un
groupe de femmes s'associeront pour se partager quelques tas de
poissons : cinq femmes pour trois tas de cinq poissons, par
exemple. Certaines clientes s'efforcent cependant de créer une
relation privilégiée entre un bateau et elles, en
offrant régulièrement des cadeaux à l'équipage
lorsqu'il est sur la plage à ramender les filets : alcool
de palme, gari (farine de manioc grillée), morceaux de
sucre (Marina Raïs, communication personnelle).
Lorsque
la vente est terminée, les paiements ont lieu et les
acheteuses emportent leur bien, qui dans une bassine, qui dans un
repli de son pagne, qui en constituant des anneaux de liane ou de
brindilles passés dans les ouïes d'un certain nombre de
poissons. La redistribution gratuite de la part de la pêche
réservée initialement peut alors avoir lieu
(j’examinerai sa signification au chapitre 7 : Le
statut réciproque).
Il
faut ajouter pour finir qu'un grand nombre de poissons disparaissent
avant même que la vente ne débute. Le voleur peut
s'enfuir aussitôt ou bien enterrer rapidement son butin dans le
sable pour le récupérer plus tard. Les femmes cachent
le fruit de leur larcin dans le bourrelet de pagne faisant ceinture
où elles conservent ordinairement leur argent. Le poisson est
volé, soit pendant que le filet est débarrassé
de ses captures, soit subtilisé des bassines à l'aide
desquelles les porteuses transportent la pêche du lieu de
débarquement à l'enclos des ventes.
Le
vol est essentiellement le sport de prédilection des gamins et
des gamines, mais les haleurs prennent souvent un acompte sur la
rétribution qui sera la leur lors de la distribution. Les
femmes se servent aussi au passage, et l'on voit même des
membres d'équipage divertir du poisson. La police est assurée
par le maître des ventes, équipé le plus souvent
d'une baguette dont il fustige les délinquants pris sur le
fait. Si la pêche est abondante, il se montrera magnanime mais
si elle est faible, il pourra se révéler féroce.
Si pour une raison quelconque il doit s'absenter pendant l'étalage
ou durant la vente, chacun se servira sans retenue jusqu'à son
retour. L'obscurité favorise le vol ; la nuit tombe très
vite sous les tropiques - cela chacun le sait - et plus vite encore à
six degrés seulement de l'Equateur : ce sont alors des
tas entiers de poissons que l'on devine disparaître dans des
replis de pagne à la faveur des ténèbres.
D'authentiques bagarres peuvent toutefois éclater si des
membres d'équipage décident de s'en prendre à
des voleurs qui dépassent par trop la mesure. Il est difficile
pour un observateur d'évaluer la quantité de poissons
soustraits de cette manière, d'autant que le vol porte en
général, et pour des raisons évidentes, sur le
plus petit poisson. A mon sens, lorsque la pêche est
particulièrement abondante, le vol peut représenter un
volume de poisson égal à celui réservé
pour la distribution gratuite (examinée au chapitre 7).