Chapitre
9
DYNAMIQUE
des marchés financiers
Individus
et conditions
S'il
existe un ordre stable dans la Grèce du IVe siècle,
il n'est pas pour autant l'ordre immuable d'un système à
castes. La preuve en est, la manière dont ce système
évoluera ensuite sans révolutions majeures dans le
monde méditerranéen pour aboutir au complexe
militaro-commercial et pseudo-démocratique de l'empire romain.
Ce qui soutient la stabilité de cet ordre social, c'est la
stabilité du rapport de force qui existe entre les
classes, et dont on peut dire que dans les Cités-États
de la Grèce d'Aristote il est d'ordre légal.
Dans
une société comme la nôtre, contemporaine, la
composition des catégories sociales, des conditions,est en constante évolution et leurs statuts réciproques
ne cessent de se modifier. Alors que l'on peut parler pour le système
féodal du moyen âge de hiérarchie stricte, il
faudrait recourir, pour décrire les rapports entretenus à
l'époque actuelle dans le monde occidental par les différentes
catégories sociales, à la notion de hiérarchies
enchevêtrées. Si l'on voulait reposer la question du
prix dans les termes où Aristote la posa initialement, on
serait passé, de son époque à la nôtre, du
problème simple du rapport entre classes au sein d'un système
strictement ordonné (dont l'équivalent en physique
serait la question de l'influence de deux corps l'un sur l'autre,
question résolue il y a trois siècles par Kepler et
Newton), au problème complexe du rapport entre classes au sein
d'une structure sociale pourvue seulement d'un ordre partiel
(correspondant en physique au problème de l'influence de trois
corps, ou davantage, les uns sur les autres, question n'autorisant
des solutions analytiques que pour des cas particuliers et ne
débouchant sinon que sur les solutions approchées
« quasi-stables » que représentent ces
objets récents de la réflexion théorique que
sont les attracteurs étranges). Seul facteur de
simplification toujours présent parce qu'inhérent au
phénomène même de la formation du prix, le fait
que deux parties seulement se retrouvent face à face à
l'occasion de chaque transaction, les vendeurs d'une part et les
acheteurs de l'autre .
La
généralisation du rapport de force par sa
représentation
Lorsque
l'on passe aux marchés financiers, la notion même decatégorie sociale s'évanouit pour ne plus
laisser subsister que le principe du rapport de force entre deux
catégories concrètes mais dont les représentants
n'ont d'autre détermination que d'être les vendeurs et
les acheteurs présents sur un même marché ;
la possibilité pour chaque agent de passer aussi rapidement
qu'il le souhaite de la catégorie d'acheteur à celle de
vendeur ou inversement, lui étant offerte à la seule
condition qu'il se trouve une contrepartie de l’autre côté
du marché. L'existence de marchés organisés,
évoqués au chapitre précédent, avec heure
d'ouverture, heure de fermeture, chambre de compensation,
négociateurs indépendants et « market
makers », garantit cette possibilité.
L'unité
pertinente du rapport de force entre les parties n'est donc plus ici
la catégorie sociale mais le marché organiséavec ses vendeurs et ses acheteurs affiliés. Sur ces marchés,
la rapidité des transactions fait que la valeur instantanée
du rapport de force entre vendeurs et acheteurs, c'est-à-dire
la concurrence interne aux deux groupes, est à tout moment
très difficile à connaître. La transition entremarchés de producteurs et marchés financiersse manifeste dans le fait qu'il n'est plus question ici de catégories
sociales à la composition relativement stable dans le
temps, mais de groupes fluctuants d'acheteurs et de vendeurs,
certaines institutions et personnes pouvant être simultanément
vendeur et acheteur sur le même contrat à des échéances
distinctes ou successivement l'un et l'autre sur des périodes
très brèves. Ceci mis à part, le principe
demeure le même que sur les marchés de producteurs : le
prix évolue en fonction de la représentation
instantanée qu'ont acheteurs et vendeurs de leur statut
réciproque, représentation qui, bien qu'entièrementsubjective, constitue la seule évaluation possible de
leur force ou de leur faiblesse due à la concurrence qui
s'exerce entre eux, et vaut du coup comme mesure objective de
ce rapport de force (voir au chapitre suivant, la section L'abondance
et la rareté des personnes). Aussitôt que l'ordre
cesse d'être immuable entre partenaires potentiels en nombre
déterminé, le prix cesse d'être fixe et
rien ne lui devient davantage étranger que la notion d'unéquilibre qui serait le sien ou autour duquel il se
contenterait d'osciller.
Analyse
fondamentale et analyse technique
Lorsque, dans la salle
de marché d'un courtier ou d'une banque, quelqu'un exprime
soudain sa surprise devant le caractère inattendu d'une
variation de prix, une petite voix se fait en général
entendre, qui ânonne du fond de la salle :
« Le-prix-est-à-la-hausse-parce
qu'il-y-a-plus-d'acheteurs-que-de-vendeurs », ou, dans le
cas inverse, « Le-prix-est-à-la-baisse-parce
qu'il-y-a-davantage-de-vendeurs-que-d'acheteurs » .
Ce principe est considéré comme allant de soi : la
pléthore relative des vendeurs par rapport aux acheteurs fait
baisser le prix, la pléthore relative des acheteurs par
rapport aux vendeurs le fait monter. La difficulté que
rencontrent les intervenants est qu'il leur est quasi impossible de
savoir de manière instantanée dans lequel des deux cas
de figure se situe le marché. C'est cette impossibilité
qui soutient l'existence même d'un marché organisé: pour que des transactions aient lieu en grand nombre, pour qu'il y
ait « du volume », « de la
liquidité », il faut que se retrouvent face à
face de manière constante ou du moins récurrente, des
acheteurs qui achètent à l'instant même parce
qu'ils estiment que le prix sera plus élevé plus tard,
et des vendeurs qui vendent simultanément, convaincus que plus
tard, le prix aura baissé (l'idéal étant bien
entendu d'opérer au renversement de tendance : acheter
au plus bas, vendre au plus haut).
Devant cette
difficulté, qui se résout en gains ou en pertes selon
que l'estimation du rapport de force entre vendeurs et acheteurs aura
été juste ou erronée, les acteurs présents
sur les marchés financiers ont inventé deux méthodes
d'évaluation de la valeur instantanée du rapport de
force, l'une dite d'analyse fondamentale, l'autre dite
d'analyse technique. L'analyse fondamentale adopte une
démarche classique en physique, qui consiste à
considérer que le prix résulte de l'action simultanée
d'un ensemble de facteurs extérieurs au marché
proprement dit mais quantifiables (taux d'intérêts, taux
d'inflation, PNB, masse monétaire, etc.), c’est-à-dire
auxquels on peut assigner une mesure sur une échelle
standardisée (notion de métrique) ;
le prix se calcule alors à partir de l’équation
« paramétrique » qui réunit
l’ensemble des influences de ces « fondamentaux »
tout en attribuant à chacun le poids de sa contribution
effective à la détermination du prix. L'analyse
technique (ou « chartisme », de l'anglaischart signifiant « diagramme » ou
« graphique ») consiste à considérer
que l'évolution future du prix dépend de sa seule
évolution passée, et est en conséquence lisible
dans la forme de la courbe construite en reliant entre eux la suite
des prix passés ; puisqu’elle suppose que le passé
préfigure l’avenir, l’analyse technique repose sur
le postulat que le prix évolue de manière cyclique.
L'analyse fondamentale prend à la lettre une remarque
faite par Hegel dans La Raison dans l'Histoire : « La
contingence est la même chose que la nécessité
extérieure : une nécessité qui se ramène
à des causes qui elles-mêmes ne sont que des
circonstances externes » (Hegel [1822 & 1828] : 48) :
le prix et son changement reflètent uniquement les dynamiques
propres à des facteurs qui sont en-dehors du prix. À
l’inverse, l’analyse technique suppose
implicitement qu’il n’y a pas d’extériorité
à la dynamique du prix d’une marchandise particulière :
sa seule détermination est en lui-même.
Ces deux méthodes
d’évaluation du rapport de force instantané entre
acheteurs et vendeurs ont leur origine chacune dans une intuition
juste, mais ignorant tous deux et chacun à sa façon la
réalité de la fluctuation du prix comme effet de
frontière entre vendeur et acheteur, elles se trompent
également. Il
existe un parallèle entre les manières différentes
dont elles abordent la question de l'évolution du prix et la
distinction que Hegel établit entre deux formes de fausses
sciences et que l'astrologie et la phrénologie (une variété
de physiognomonie fondée sur l’interprétation des
bosses du crâne) illustrent respectivement : « La
physiognomonie se distingue (...) des autres fausses sciences et des
autres études malsaines, parce qu'elle doit considérer
l'individualité déterminée dans l'oppositionnécessaire d'un intérieur et d'un extérieur,
du caractère considéré comme essence consciente
et du caractère considéré comme figure dans
l'élément de l'être, et parce qu'elle rapporte
ces moments l'un à l'autre, comme ils sont rapportés au
moyen de leur concept, et de telle façon qu'ils doivent en
conséquence constituer le contenu d'une loi [c’est le
principe de l'analyse fondamentale, et en fait de tout calculparamétrique du prix qui suppose une relation fixeentre le prix et chacun des facteurs censés influer sur lui].
Au contraire, dans l'astrologie, dans la chiromancie et dans des
sciences de ce genre, il semble qu'un extérieur soit seulement
rapporté à un extérieur, un quelque chose à
un quelque chose qui lui est étranger. Une certaineconstellation au moment de la naissance, et (en rapprochant davantage
l'extérieur du corps lui-même), ces lignes de la main
sont des moments extérieurs pour la vie longue ou
brève, et pour le destin d'un individu. Comme extériorités,
ces éléments se rapportent d'une façon
indifférente l'un à l'autre, et n'ont pas l'un pour
l'autre la nécessité qui doit se trouver dans le
rapport d'un extérieur et d'un intérieur[c’est, inversement, la logique du chartisme qui
s'efforce d'interpréter la ligne qui s’obtient en
reliant les niveaux de prix atteints dans le passé, en vue de
prévoir les niveaux de prix à venir] »
(Hegel 1941 [1807] : 260-261).
Sur
ces marchés financiers, la stratégie spéculativeémerge de manière automatique du fait que ce qui
apparaît aux agents économiques comme une meilleureinformation ou comme une information mise à jour quant
au rapport de force qui existe entre eux peut les obliger - acheteurs
comme vendeurs - à renverser une opération faite
auparavant et à alterner parfois rapidement les qualités
d'acheteur et de vendeur. En réajustant son attitude en
fonction d'une information qu'il juge plus pertinente, l'acteur du
milieu financier se transforme automatiquement en spéculateur.
Dans la mesure où il se couvre contre un risque dès
qu'il l'aperçoit en vendant ou en achetant ,
il finit par se comporter comme s'il mettait entre parenthèses
l'usage possible de la marchandise sous-jacente à ses
opérations et ne s'intéressait plus qu'au changement du
prix en tant que tel : la marchandise que le spéculateur
vend et achète, c'est le changement de prix en lui-même.
Comme l'exprime parfaitement le titre d'un article de la page
financière de l'International Herald Tribune : « If
It Moves, It Makes Money » (Baker 1993) .
La
formation du prix comme « dynamique »
On
a pu voir au chapitre précédent, que le bid,
comme l'ask ne constituent que des prix « virtuels ».
L'un des négociateurs annonce un prix auquel il est prêt
à vendre telle quantité de contrats, un autre, le prix
auquel il est prêt à en acheter telle autre quantité.
Ces deux prix n'existent donc, pour reprendre le vocabulaire
d'Aristote, qu'en puissance. Ce n'est que lorsque l'asket le bid en viennent à coïncider qu'une
transaction réelle prend effet, générant un prix
réel, à savoir un prix débouchant sur un
transfert effectif de propriété pour un certain nombre
de contrats en échange d'un paiement (dont le volume est, on
l'a vu, nécessairement la plus petite des deux quantités
associées à l'ask et au bid),
c'est-à-dire, dans le vocabulaire d'Aristote, un prix en
acte.
L'ask,
le bid et le prix proprement dit existent dans le
temps. Mais alors que l'ask et le bid ont une durée
- ils existent à partir du moment où ils sont annoncés
et jusqu'au moment où ils s'évanouissent lorsqu'un prix
est créé - le « prix en acte »
n'a qu'une existence instantanée. La réalisation duprix dans l’échange annihile l'ask et lebid qui sont à son origine, à son niveau de
prix. Si leurs volumes respectifs n’étaient pas
identiques au départ, il restera, pour celui des deux dont le
volume était le plus élevé, un résidu
(différence des deux volumes) susceptible de reconstituer une
offre à la vente ou à l'achat, en tant que nouveau askou nouveau bid.
À
tout moment, il existe un spread entre le bid le plus élevé
et l’ask le plus bas. On a vu au chapitre précédent
qu’il existait même en cas de grande activité du
marché des moments de superposition où le bid le
plus élevé correspond à un niveau de prix
supérieur à celui de l’ask le plus bas.
Cette superposition disparaît alors rapidement au cours de
transactions quasi-simultanées qui l’éliminent.
Sinon, l’ask le plus bas et le bid sont séparés
par un spread d’au moins un tick, ou, comme nous l’avons
vu au chapitre précedent par un spread plus large pendant les
périodes de faible liquidité.
Il
faut comprendre le principe selon lequel l’ensemble de ces
événements se déroulent : un nouveau bidou un nouvel ask ne signifient pas nécessairement
l'intervention d'un nouveau négociateur sur le marché.
Ce peut être le même qui déplace un « ordre »
préexistant en fonction de nouvelles instructions qui lui
parviennent, ou qui « active » des ordresdont il connaissait déjà la teneur, mais qui étaient
restés « dormants » jusque-là,
faute pour les « prix en acte » d'avoir atteint
leur niveau. Il faut s'imaginer le pit comme un champ de mines
où chaque mine explose lorsque l'endroit où elle se
trouve enfouie est atteint par le prix de marché et où
une armée s'active en permanence à reminer le terrain
couvert (les niveaux de prix). Les négociateurs disposent
chacun d'une partie de la carte du « champ »
dans la mesure où des instructions relatives aux emplacements
des « mines » individuelles sont en leur
possession, ils sont aussi en communication avec le monde extérieur
qui les alimente en permanence en instructions relatives à de
nouvelles « mines » à enfouir.
Daigler
précise que « ... les négociateurs defutures et les courtiers possèdent un paquet de cartes
mentionnant chacune des opérations prévues, y compris
les ordres spéciaux [ordre d'achat ou de vente de tant de
contrats] qui doivent être exécutés à un
niveau de prix spécifique et dans un contexte de marché
spécifique. (...) Au fur et à mesure que de nouveaux
ordres parviennent au pit, le courtier doit être capable
de réarranger ces ordres en attente dans son paquet de cartes
avec célérité et de manière optimale afin
de garantir que l'exécution future des ordres soit
irréprochable » (Daigler 1994 : 142). Chaque
courtier ou négociateur a accès à l'information
que constituent les ordres passé par l'intermédiaire de
la maison de courtage à laquelle il appartient ou qui
l’informe : c'est là la partie de la « carte
du champ de mines » à laquelle il a personnellement
accès, la partie qu'il connaît. Quand un prix est
créé, il faut se le représenter comme activantl'ensemble des ordres en attente existant « virtuellement »
à ce niveau de prix dans l'ensemble des « paquets
de cartes » en possession de l'ensemble des négociateurs
présents au parquet.
Les
« ordres spéciaux » ont été
passés par des clients ayant des horizons d’investissement
différents : certains existeront en réalité
depuis plusieurs mois, alors que les plus récents auront été
générés quelques minutes auparavant et
constituent une réponse à des mouvements de prix à
peine plus anciens. Les retards dans le passage des ordres sont de
deux types : il y a d’abord ceux qui résultent du
délai obligé entre une transaction et son affichage sur
les écrans de cotation, il y a ensuite les délais
supplémentaires qui existent entre le placement d’un
ordre en réponse à une nouvelle information et son
inclusion effective dans le paquet de cartes d’un spécialiste
au parquet.
Chaque
niveau de prix atteint épuise après un certain un laps
de temps le nombre de ses acheteurs et de ses vendeurs potentiels. Au
bout de cette période, il demeure à ce niveau soit un
excédent d’acheteurs, soit un excédent de
vendeurs. Au moment où il se crée, chaque prix génère
automatiquemnt un certain nombre de nouveaux acheteurs potentiels et
de nouveaux vendeurs potentiels. Ceci parce qu’il constitue en
soi un nouvel élément d’information qui confirme
certains dans leur opinion que le prix va dans le sens qu’ils
supposent, et paradoxalement, parce qu’il encourage les autres,
ceux dont il dément en réalité les prédictions,
à voir en lui une source supplémentaire de profit :
en effet, l’acheteur potentiel qui propose un bidinférieur au prix précédent, et qui parvient
effectivement à le créer à ce niveau, convainc
automatiquement un certain nombre d’opérateurs que les
prix sont à la baisse et génère par sa manoeuvre
un nombre additionnel de vendeurs potentiels, soit à ce niveau
même, soit à d’autres niveaux d’ask.
Inversement, le vendeur qui propose un ask à un niveau
de prix plus élevé que le dernier prix réalisé
et parvient à matérialiser un prix à ce niveau,
convainc automatiquement un certain nombre d’opérateurs
que les prix sont à la hausse et génère ainsi un
certain nombre d’acheteurs, soit au niveau de prix qu’il
propose, soit à d’autres niveaux.
De
manière générale, les acheteurs et les vendeurs
réagissent uniquement au fait que les prix s’élèvent
ou baissent, et leur unique stratégie consiste à
acheter bon marché et à vendre plus cher, autrement
dit, et pour situer l’opération au sein de la
problématique « rente, profit, salaire »,
à réaliser un profit. À chaque niveau de prix
atteint par l’évolution du marché, lesordres pré-existants fournissent automatiquement le
volume qui est le leur en tant que contribution aux transactions qui
ont lieu. En eux-mêmes, et contrairement à ce que
postule la « loi de l’offre et de la demande »,
les volumes de ces ordres sont indifférents à la
fixation du prix : seule compte comme influence sur un mouvement
à la hausse ou à la baisse, la différencerésiduelle de leur nombre à l’issue des
transactions. C’est le poids de cette différence qui
agit alors comme si elle repoussait le prix devant elle :
à la baisse s’il reste des vendeurs en excès, à
la hausse si c’est le nombre d’acheteurs qui était
plus élevé et qui constitue alors un reste. Comme les
positions acheteuses doivent se recréer « dans le
sillage » du prix qui monte, le mouvement à la
hausse rencontre immédiatement sa résistance. Et si
celle-ci est telle que le mouvement inverse s’initie à
la baisse, c’est alors dans le sillage de cette baisse que les
positions vendeuses doivent se recréér, constituant
automatiquement un frein à l’amorce de cette nouvelle
tendance.
Un
opérateur n’a d’influence sur l’évolution
des prix que s’il est à même de créer un
nouveau prix, c’est-à-dire en tant uniquement que l’askou le bid qu’il propose sur le marché se trouve
soit sur le bord du spread, soit dans son voisinage immédiat
au cas où le bid et l’ask sont à
même de se croiser. Chaque « prix en acte »
résulte d'un « jeu » unique joué
par ceux dont l'ask et le bid ont abouti à la
formation de ce prix. Chaque jeu est distinct du précédent,
même s’il se déroule au sein d'un espace dont leprix précédent a déterminé le
« niveau » à partir duquel il va se
jouer. Chaque acteur annonce parallèlement au bid ou à
l’ask qu'il propose un certain nombre de contrats sur
lequel il porte. Ce volume est analogue aux enjeux, et
le prix est l'équivalent du principe de redistribution
des enjeux entre joueurs en fin de partie .
Dès qu’un joueur a énoncé un ask ou
un bid, il s'efforce, comme on l’a vu dans l’exemple
du MATIF, de trouver un adversaire qui acceptera sa proposition.
Chaque « jeu » s'achève aussitôt
que ce prix s'est créé parce qu'une transaction réelle
a eu lieu à son niveau. Du point de vue du joueur sur le
marché des futures, une « partie »
implique pour lui deux « jeux » en sens opposés
: d’abord celui où il s'est mis en position sur le
marché, ensuite celui où il a quitté cette
position pour se retrouver « flat »,
c'est-à-dire hors-jeu (ce qui ne lui interdit pas
d'« enchaîner » s'il le veut, partie sur
partie). S'il a commencé par être acheteur et qu'il
quitte la partie à un niveau de prix plus élevé
que celui où il est entré, il a gagné, sinon il
a perdu. Inversement, s'il est entré comme vendeur et qu'il
sort de la partie en achetant à un prix moins élevé
que celui auquel il a vendu ,
il a gagné, sinon il a perdu. Chaque formation d'un nouveauprix signale la fin d'un jeu individuel, il fixe aussi le
niveau de prix à partir duquel de nouveaux joueurs, ou les
mêmes, peuvent rejoindre la partie. Ceci ne signifie pas que
chacun de ces jeux soit parfaitement indépendant de ceux qui
l'ont précédé, mais simplement que chacun se
joue comme une unité distincte.
Le
prix peut être considéré comme une « variable »
(il est quantitatif par nature) dont la valeur se modifie dans le
temps. Le prix constitue donc le type même de phénomènes
dont rend compte la partie de la mécanique que l'on
appelle « dynamique ». Le fait qu'un marché
spécifique puisse devenir dormant pour une période
d'une durée indéterminée à chaque fois
qu'un prix a été formé, suggère qu'en
réalité il n'y a pas de dynamique interne à
un marché : s'il repart, c'est que le désir de
transaction a remis en piste de nouveaux joueurs, mais il
pourrait aussi bien, à chaque fois, s'interrompre pour de bon.
On aperçoit clairement ici la différence majeure qui
existe entre la dynamique d'un corps en mouvement, dont on
peut prévoir la trajectoire à l'aide d'une équation
différentielle, et le type de « mouvement »
dont il est question ici, et qui s'identifie en réalité
à la suite des résultats d'un ensemble de brefs jeux
indépendants à ceci près qu'ils se jouent chacun
à partir du niveau auquel le jeu précédent s'est
conclu.
Si
l'on reprend l'analogie suggérée plus haut, des volumes
comme enjeux, et du prix comme aboutissement du jeu, les pertes et
les gains successifs de leurs enjeux par les joueurs font fluctuer le
nombre de jetons en leur possession. S'efforcer de mettre en évidence
la « loi » d'évolution du prix sur un
marché spécifique, équivaut à chercher laloi d'évolution du nombre de jetons en possession de
chacun des joueurs. Pour ceux qui sont habiles, la tendance sera que
le montant global de leurs jetons augmente, pour ceux qui sont
médiocres, la tendance sera que ce montant baisse. Mais
l'évolution de ces quantités de jetons dans le temps
est d’une nature très différente de celle de la
position dans l'espace d'un corps en mouvement : le prix se recrée
à chaque fois à un niveau spécifique et étant
constitué de traces discrètes, ne constitue pas à
proprement parler une trajectoire ; le boulet qui émerge
du canon, lui, parcourt pleinement la courbe de sa trajectoire, il ne
se recrée pas en chacun de ses points mais se déplace
de manière continue dans l'espace .
Dans
le passé, le phénomène de la fluctuation du prix
a cependant été étudié en utilisant les
méthodes propres à la mécanique qui décrit
le mouvement continu, c'est-à-dire sans interruptions
ni « points de rebroussement », à
savoir, la « dynamique linéaire ». Le
prix a été modélisé en particulier à
l'aide des équations différentielles qui
permettent de modéliser ces dynamiques linéaires,
comme si la formation du prix pouvait être assimilée au
mouvement d'un corps se déplaçant dans l'espace. Bien
entendu, le comportement discontinu du prix - le prix saute « de
tick en tick » - le fait qu'il ne parcoure pas
nécessairement toutes les valeurs intermédiaires entre
deux prix (voir l'exemple de la chute « sans prix »
évoquée au chapitre précédent), et ses
rebroussements nombreux, obligent alors à considérer
que la trajectoire continue « sous-jacente » au
prix est brouillée dans sa réalisation effective sur
les marchés par un « bruitage »
considérable. L’alternative consiste à considérer
que le prix résulte d’un mouvement stochastique (au
hasard) tel celui qui s’observe dans la diffusion d’un
gaz dans un volume, la diffusion de la chaleur dans un corps solide ou la percolation d’un liquide dans un corps poreux (dont les
cavités ont une forme fractale). Dans de tels cas, le
mouvement est d’une nature semblable à celui qui a lieu
dans le mouvement brownien (mouvement d’une impureté
suspendue dans un liquide, déterminé entièrement
par l’influence extérieure de molécules en
vibration).
L'observation
que des courbes fractales, représentant des « bruits
purs » tels que le bruit fractal brownien, révèlent
- lorsqu’elles sont simulées - des profils similaires à
ceux de variations empiriques de prix, prive de toute plausibilité
la représentation de celles-ci par des équations
différentielles modélisant des dynamiques
linéaires, même fortement « bruitées ».
La question à laquelle il faudrait alors pouvoir répondre
est pourquoi une courbe constituée d'une suite de prix
sur un marché particulier ne peut être distinguée
de celle qui représente un objet aussi « dé-structuré »
qu'un bruit fractal brownien ? La question est d’autant
plus pertinente lorsque la variation du prix est attribuée à
une modification dans l’information dont disposent acheteurs et
vendeurs. La seule possibilité logique est alors que la
variation de prix est bien pertinente et est effectivement
interprétée comme information, et que la manifestation
de ses conséquences n’est alors stochastique qu’en
apparence, c’est-à dire que l’on a affaire à
un phénomène déterministe mais se
déroulant dans une zone de « chaos ».
L'intervention
dans la formation des prix de rétroactions définies par
rapport à des horizons d'investissement différents pour
diverses catégories d'acteurs et avec des effets de retard
correspondant à l'accès différentiel à
l'information pertinente par les acheteurs et vendeurs potentiels,
semble remettre en question le concept même de prédiction
des fluctuations futures d'un prix. Le mécanisme décrit
ici relève de ce qui a été présenté
au chapitre premier comme relevant de l'explication téléologique,
c'est-à-dire en termes de « causes finales »
ou d'objectifs que s'efforcent d'atteindre des acteurs humains.
Le rapprochement de l'ask et du bid, le rétrécissement
du spread, de manière à ce que le désir
de transaction puisse se satisfaire une fois de plus, est
représentatif de ce type de comportements orientés vers
un but dont un élément important dans la détermination
est l’anticipation des mouvements de la partie adverse.
L'explication
du prix en termes d'offre et de demande suppose en réalité
une représentation statistique de la formation du prix
incapable d'intégrer la rapidité des rétroactions
qui caractérisent les marchés financiers. Ce qui
détermine de toute manière le niveau précis
auquel le prix se forme c'est, nous l'avons vu, les ask et lesbid qui, constituant les bords du spread, se trouvent
en position de générer le prochain prix, quels que
soient les volumes qu'ils représentent en termes de nombre de
contrats. D'où l'aisance avec laquelle il est possible de
faire bouger le marché dans une direction ou dans l'autre et
déterminer ainsi à partir d'où se créera
le prochain prix. J’ai rapporté au chapitre
précédent les propos de Monroe Trout expliquant comment
il pouvait « tenir le marché dans sa direction ».
Les asks et les bids plus éloignés du
dernier prix de marché n'ont à tout moment que très
peu d'influence sur la suite immédiate des événements,
ils n'existent qu'en tant que « virtualités »
impuissantes. C'est ce qui explique pourquoi ne serait-ce qu'un seul
contrat traité à proximité du spreadentre ask et bid, a toujours davantage de poids que des
milliers d'ordres en attente à l'offre ou à la demande,
mais éloignés du spread actuel. L'essence de la
formation des prix est ce phénomène de bordrésultant d’une « tension » entre
acheteurs potentiels et vendeurs potentiels à l'endroit où
leurs propositions sont les plus rapprochées.
La
rétroaction extrêmement rapide qui caractérise
les marchés financiers débouche facilement sur des
variations de prix désordonnées reflétant
l'émotion extrême associée au gain ou à la
perte de vastes sommes d'argent par les « traders »
; le prix n'oscille pas mais vibre en permanence sur le mode plus ou
moins dramatique d'une machine en sur-régime. La variabilité
de prix, sa volatilité, sur les marchés
financiers est d'une nature que les physiciens qualifient
d'hyper-critique et dont l'illustration la plus graphique est
celle d'un tas de sable bâti par des gamins et où, de
manière imprévisible, certaines pelletées
contribuent à augmenter sa taille alors que d'autres
provoquent des éboulements partiels. L'éventualité
du krach financier est liée à cette possibilité
d'emballement dans une seule direction que l'on appelle alorsfeedback positif. Une barque qui chavire parce que ses
oscillations conduisent ses passagers à se porter trop
rapidement d'un bord sur l'autre pour tenter de contrebalancer une
gîte qui s'accentue, présente le même type de
phénomène. Le passage de l'oscillation régulière
de la barque à son balancement désordonné et
dangereux offre un parallèle éclairant avec la
transition entre le type de fluctuations de prix qui caractérisent
les marchés de producteurs et celles propres auxmarchés financiers. La même caractéristique
qui perpétue un marché en garantissant le volume de ses
transactions - les deux certitudes simultanées que le prix
monte et que le prix baisse - contient par ailleurs les germes de sa
destruction catastrophique en favorisant l'emballement des prix à
la baisse comme à la hausse, qui dans le premier cas peut
déboucher sur la crise financière majeure qu'est lekrach. Deux illustrations complémentaires vont en être
proposées : le krach boursier de 1987 et le krach
obligataire de 1994
Le
krach boursier d'octobre 1987
La
crise financière connue désormais sous le surnom de
« Black Monday » s'est esquissée le
vendredi 16 octobre 1987 par une baisse importante du marché
boursier américain. Celle-ci s'est ensuite confirmée de
manière brutale les lundi 19 et mardi 20 octobre. Au matin du
mercredi 21 octobre 1987, 23 % du capital des sociétés
américaines s'était envolé en fumée. Dans
les jours qui suivirent, l'ordinateur se vit désigner par la
presse non-financière comme le principal responsable du krach.
En 1987, l'ordinateur était encore essentiellement lemainframe : le « macro-ordinateur »
dont l'IBM 650 fut longtemps l'exemple le plus familier.
Le
marché des options joua un rôle capital dans la
crise en raison de l'engorgement dû à l'introduction à
la cotation de nouveaux prix d'exercice (strikes)
toujours plus nombreux (voir le chapitre précédent à
propos du rôle joué par les options dans les
stratégies de couverture ; voir le chapitre 11 quant à
la fonction des options dans le partage du risque). Un
autre rôle important peut être attribué aux appels
de marge sur les marchés de futures de l'indice
boursier Standard & Poor’s 500.
Les chambres de compensation interrompirent la cotation à de
nombreuses reprises pour réclamer des détenteurs de
positions longues (qui pariaient sur une hausse du marché
et étaient donc massivement perdants) qu'ils provisionnent
leurs comptes à concurrence des sommes qu'ils étaient
susceptibles de perdre lorsqu'ils sortiraient du marché
(latent négatif), alors qu'elles ne remettaient leurs
marges positives à la disposition des positions short(dont les profits potentiels - latent positif - ne cessaient
de gonfler) qu'à l'échéance habituelle de la
journée. Cet effet asymétrique interdit en particulier
aux vendeurs qui se trouvaient en position gagnante d'utiliser
leurs gains pour acheter des contrats longs, au cas où
ils l'auraient souhaité, et freiner ainsi la chute du futureStandard & Poor’s 500.
Pour
la première fois dans l'histoire des marchés boursiers,
leur informatisation fut jugée responsable de l'accélération
de la chute du prix des actions par le biais du « program
trading ». On entend par cette expression la mise en
oeuvre conjointe, par des moyens informatiques, de la couverture
dynamique (dynamic hedging) ou stratégie
d'assurance du portefeuille (portfolio insurance strategy)
et de l'arbitrage de l'indice boursier. Le dynamichedging consiste à couvrir une perte éventuelle
sur un portefeuille d'actions boursières en se plaçantshort sur le contrat future de l'indice boursier, ce
qui revient à parier parallèlement sur la baisse
globale du marché. Une couverture équivalente s'obtient
en achetant des puts sur l'indice ou sur les titres
individuels, les puts étant, rappelons-le, des optionsqui s'apprécient quand le prix baisse .
Ayant calculé le bêta d'un titre (sa disposition
– supposée stable - à covarier avec le marché
boursier dans son ensemble - représenté de manière
synthétique par un indice boursier), on peut ensuite
évaluer le nombre de contrats futures nécessaires
pour couvrir l'ensemble de son portefeuille.
Le
20 octobre 1987, le phénomène suivant se produisit : un
nombre à ce point élevé d'institutions s'étaient
assurées contre la dévaluation de leur portefeuille par
la mise en place de systèmes de program trading, qu'il
« cessa d'y avoir un prix » pour le contratfutureStandard & Poor’s 500, faute
d'acheteurs potentiels, et le même phénomène
apparut sur le marché des options. Du coup, des ordres
de vente « à n'importe quel prix »
furent placés sur le marché, qui ne rencontrèrent
que quelques rares offres d'achat à des prix de plus en plus
bas. L'effondrement des prix qui en résulta ne peut
être expliqué dans les termes d'une théorisation
où le prix reflète une valeur ; il
s'explique au contraire aisément en termes de rapport de
force entre vendeurs nombreux et en concurrence vive, et
acheteurs rares, à même dès lors de fixer le prix
où bon leur semble. Mayer mentionne à ce propos le fait
suivant : « A 11:53 h le mardi 20 octobre 1987, alors
que l'indice Standard & Poor’s500 [l'indice
calculé à partir des prix individuels constatés
des actions le composant, c'est-à-dire, si l'on veut, « au
comptant »] valait 218, un contrat put novembre
(SPX) au niveau 195 fut vendu pour une prime de 85 - ce qui veut dire
que pour obtenir le droit de vendre quatre semaines plus tard au prix
de $19.500 une marchandise qui valait au même moment $21.800,
l'acheteur était contraint de payer $8.500 » (Mayer
1988 : 73).
En
principe un écart trop grand entre l'indice boursier (au
comptant) et le prix du future de l'indice aurait dû
permettre un arbitrage qui amortisse la chute du marché,
puisqu'il était possible d'acheter le future et de
vendre un « panier » de titres correspondant à
la composition de l'indice. Mais cet arbitrage impliquait que l'on
puisse vendre des actions, c'est-à-dire l'existence
d'acheteurs, devenue alors plus que problématique. Par
ailleurs, le système automatique qui permettait de vendre
instantanément de tels « paniers » de
cinq cents titres de dénomination différente à
la fois, le DOT (Designated Order Turnaround) tomba en panne.
Lorsque
l'on incrimine l'ordinateur dans le krach de 1987, c'est généralement
à partir d'une interprétation naïve de ce que
représente l'informatique, celle où un gigantesque
« cerveau électronique », semblable à
ceux qui peuplaient les films de science-fiction des années
cinquante, viendrait imposer sa loi à des êtres humains
à la fois asservis et subjugués. De nombreux auteurs se
sont efforcés de minimiser le rôle joué ici par
l'ordinateur, comme s'il y avait là un abominable secret que
la finance se devrait de cacher aux yeux du reste du monde. Darrell
Duffie fit le point sur la question : « Sur le nombre
record de 162.000 contrats futuresStandard & Poor’s
500 qui furent traités le 19 octobre, selon la Commodity
Futures Trading Commission, la stratégie
d'assurance de portefeuille rend compte de 12 à 24 % des
transactions. L'estimation relative au 20 octobre est de 19 à
26 %. (Ce sont là les chiffres qui furent publiés par
le New York Times). L'arbitrage de l'indice, ne
représenta que 9 % du trading le 19 et moins de 2 % le 20,
toujours selon la même source » (Duffie 1989 : 161).
Le
krach obligataire de 1994
Plusieurs
facteurs ont joué lors du krach obligataire de 1994 mais le
principal a sans doute été la répercussion sur
la finance dans son ensemble des difficultés rencontrées
par le marché des « titres adossés à
des hypothèques» (mortgage-backed securities)
aux Etats-Unis .
Celles-ci sont des titres constitués en rassemblant en
portefeuilles (pratique intitulée titrisation) des
hypothèques contractées individuellement ou
collectivement par des particuliers pour financer l'achat d'un
logement. Selon un principe tout à fait général
sur le marché américain, où la grande majorité
des « mortgages » sont contractés à
taux fixe, un particulier a la possibilité de
« prépayer », c’est-à-dire
de rembourser de manière anticipée la part de principal
restant due (les « mortgages » sont desannuités où chaque paiement comprend une part du
principal et un flux d’intérêt proportionnel à
la part de principal non encore remboursée). Le prépaiement
résulte généralement d’un refinancement
autorisé par une baisse des taux : le contractant
rembourse son emprunt actuel grâce à un nouvel emprunt
contracté à un taux moins élevé.
Pour
le détenteur de « titres adossés à
des hypothèques », le prépaiement
signifie que les flux d’intérêt qui devaient être
versés durant la période restant à courir
jusqu’à l’échéance du prêt, se
tarissent, diminuant d’autant la valeur du titre. La
« duration » d’un instrument de dette
mesure la vie moyenne des flux en numéraire à qui il
donne lieu et correspond en gros à son centre de gravitépar rapport au temps. Ce chiffre procure une mesure fidèle de
l’exposition au risque dû à la variation des taux.
Tout paiement anticipé rapproche ce « centre de
gravité » de la date d’origine de la
dette, autrement dit, raccourcit sa duration. Une hausse des
taux d'intérêt rend au contraire les contractants de
telles hypothèques moins susceptibles de rembourser leur dette
et par conséquent maintient inchangée la durationd'un portefeuille de tels titres. L’option offerte à
l’emprunteur de rembourser sa dette de manière anticipée
sensibilise donc les mortgage-backed securities aux variations
des taux de marché et les rend par conséquent tout
particulièrement imprévisibles, tant quant au rythme
des paiements qu’à leur montant exact.
Cette
sensibilité aux taux de marché a conduit les ingénieurs
financiers à concevoir des montages divers des deux
composantes de « titres adossés à des
hypothèques » que sont les parts de remboursement
du principal et les flux d’intérêt. De multiples
formules sont possibles qui permettent de créer
synthétiquement des titres aux caractéristiques
spécifiques quant à la variabilité de leurs
versements : ainsi, et pour citer les cas les plus simples de ce
qu’on qualifie de « titres adossés à
des hypothèques dénudés »
(stripped mortgage-backed securities), des titres « intérêts
seuls » (interest only) constitués
uniquement du paiement des intérêts par les particuliers
(et soumis au risque de prépaiement mentionné plus haut
qui fait s’évanouir certains des flux d’intérêt
potentiels) ou des titres « principal seul »
(principal only) constitués au contraire
uniquement du remboursement amorti du principal (dont le rythme de
paiement peut s’accélérer inopinément du
fait de remboursements anticipés et réduire d’autant
la durée de vie du titre).
Comme
on l'a vu au chapitre précédent, pour couper court à
un « risque d'inflation dû à une surchauffe
de l'économie américaine » au cours du
printemps 1994, la Federal Reserve Bank releva à
plusieurs reprises les taux court terme. A chacune de ces occasions
le marché des mortgage-backed securities connut un
nouveau soubresaut. Leur accumulation conduisit en avril à une
faillite retentissante, celle de Askin Capital Managements(Granite Capital et Granite Partners) appartenant à
David Askin, détenteur important de tels titres. Selon le
mécanisme mentionné, chaque hausse des taux diminuait
le risque de prépaiement et contribuait du coup à
allonger la duration des titres en repoussant dans le temps le
centre de gravité des paiements associés à la
dette. Pour réduire l’exposition de leur portefeuille
global au risque de taux, les détenteurs de mortgage-backed
securities s’efforcèrent de réduire sa durée
de vie moyenne en vendant les autres titres à durationélevée qui entraient dans sa composition, à
savoir leurs obligations de longue durée (Wessel, Jereski &
Smith 1994). Un exemple typique de celles-ci est la Treasury Notedu Trésor américain dont la maturité est
de dix ans, un autre exemple est le Treasury Bond dont lamaturité est de vingt ans. A chacun des relèvements
des taux courts par la Réserve Fédérale, de
grandes quantités de Treasury Notes et de Treasury
Bonds (ou de contrats short sur le future duTreasury Bond) se trouvèrent offertes simultanément
sur le marché, avec pour conséquence une baisse brutale
de leur prix (Taylor 1994).
Le
mécanisme sous-jacent à ce qui devint le krach
obligataire de 1994 est le suivant .
Une obligation dispose d'un coupon qui lui est attaché :
un versement périodique, le plus souvent annuel ou
semi-annuel, proportionnel au principal (et exprimé comme un
taux d’intérêt). La valeur marchande de
l'obligation reflète la valeur comparative de ce coupon par
rapport au taux d'intérêt qu'offre au même moment
le marché pour les instruments de dette de même
maturité. Par exemple, imaginons que soit prévue pour
un jour donné l’émission d’une obligation à
échéance un an, coûtant 100.000 euros : le
montant du principal qui sera remboursé à maturité,
et dont le coupon annuel est de 8 %. Supposons maintenant qu’au
jour de l’émission le taux de marché à
échéance un an soit en réalité 8,5 %.
Cette obligation ne pourra plus être vendue 100.000 euros, même
si son principal est bien de ce montant : elle est forcée,
pour rester compétitive sur le marché, de générer
le rendement plus élevé de 8.5%, alors que son coupon
est défini contractuellement comme étant de 8%. Pour ce
faire, il faut qu’elle se vende 99.539 F. En effet, cette somme
est celle qui, placée à 8,5% sur un an, reproduit le
montant qui sera payé à maturité - comme prévu
initialement - pour cette obligation : 108.000 euros ; à
savoir, les 100.000 euros du principal auquel s’ajoutent les
8.000 euros d’intérêt (le montant du principal
100.000 euros multiplié par la valeur du coupon, 8%). On
pourra vérifier que 8,5% de 99.539 euros, font 8.461 euros, et
que 99.539 euros plus 8.461 euros font bien 108.000 euros.
Inversement,
si le marché n'offre plus que 7 %, le prix de revente d'une
obligation à coupon 8 % dépassera cette fois les
100.000 euros (elle pourra se vendre 100.935 euros - je reviendrai
sur ces questions de manière plus détaillée au
chapitre 11). Par une lecture inversée, une obligation dont le
prix baisse signale automatiquement un relèvement du taux de
marché correspondant à sa maturité.
Par
conséquent, plus les obligations se dépréciaient
sur le marché du fait de la présence de vendeurs
nombreux et d'acheteurs rares, plus le taux d'intérêt
implicite à ces obligations croissait, établissant sur
le marché un nouvel étalon pour des emprunts de lamaturité correspondante, mouvement des taux auquel les
ménages, les entreprises et l'économie dans son
ensemble se trouvaient alors obligatoirement soumis. La crise avait
atteint un régime où les tentatives faites par les
acteurs présents sur les marchés de pallier ses
conséquences contribuaient en réalité à
l’entretenir. Comme je l'ai signalé au chapitre
précédent, le prix des obligations françaises
participa au mouvement général consécutif aux
mesures prises par la Federal Reserve (on peut se reporter à
l'information contenue dans les tableaux 3 et 4 du chapitre huit).