Paul JORION, Philosophie des sciencesPhysique contemporaine et pathologie de la langue
Référence officielle: La Revue du MAUSS, n.s.,
8, 1990: 137-141
Friedrich Max Müller fut l'un des mythologues qui domina
sa discipline durant toute la seconde moitié du dix-neuvième
siècle. Allemand d'origine, étudiant à Leipzig, il n'en devint
pas moins l'une des figures les plus populaires de l'Université d'Oxford
où il enseigna la philologie comparée durant plus de quarante ans.
Souvent malmené (entre autres par Durkheim [1912] et par Cassirer [1953]),
il se voit aujourd'hui à nouveau mentionné par-ci par-là, et
de manière pas entièrement négative (Detienne 1981 ;
Olender 1989), mais toujours à propos de deux initiatives
perçues tout au long du vingtiè siècle comme
intellectuellement malencontreuses : l'introduction par lui de
l'adjectif "aryen" et sa théorie du mythe comme pathologie de la langue.
Pour évoquer cette dernière, Cassirer prenait soin d'ailleurs de
s'excuser : "Il pourrait sembler vain de revenir à de telles
conceptions, abandonnées depuis longtemps par la linguistique et la
mythologie comparée de notre époque... " (Cassirer 1973
[1953] : 13).
Or, si l'on relit Müller, on s'aperçoit qu'il n'était pas
seulement un écrivain savoureux mais aussi un penseur d'une grande
acuité. Qu'on en juge.
Voici par exemple en quels termes il présentait sa théorie
du mythe comme pathologie de la langue :
"La mythologie est inévitable, elle est naturelle, elle est
une nécessité inhérente au langage pour autant que
nous reconnaissions dans la langue la forme externe de la pensée, la
pensée dans sa manifestation : en réalité, elle est
l'ombre obscure que la langue projette sur la pensée, et qui ne
disparaîtra pas avant que la langue ne vienne à se confondre
entièrement avec la pensée - ce qui ne se produira
évidemment jamais. (...) La mythologie, au sens le plus
élevé, est le pouvoir qu'exerce la langue sur la pensée
dans chacune des sphères de l'activité mentale, et
je n'hésite pas à envisager l'histoire entière de la
philosophie - de Thalès à Hegel - comme un combat ininterrompu
contre la mythologie, une protestation constante de la pensée contre
la langue." (Müller 1900 : 168-169).
L'application la plus fameuse que fit Müller de sa théorie porte
sur les noms des dieux. Ces noms sont en effet souvent des témoins de
formes archaïques de la langue, ils permirent à d'antiques "philologues
sauvages", bondissant d'une étymologie populaire à une autre,
de les "expliquer" en multipliant à l'infini les récits relatifs
aux aventures des dieux ainsi dénommés.
Il se fait cependant que par "mythologie", le philologue teuto-britannique
visait bien davantage que les exploits de divinités diverses :
pour lui, la mythologie englobait en effet tout ce qui apparaissait dans
le contexte de son époque comme superstition, pensée
"non-positive" - au sens d'Auguste Comte. Voici par exemple l'application
qu'il faisait de sa théorie à quelques concepts parfaitement
profanes :
"Quand l'homme voulut, pour la première fois, saisir
et exprimer une distinction entre le corps, et quelqu'autre
chose à l'intérieur de lui-même, mais distincte
du corps, un nom qui se proposa à lui de manière évidente
fut "souffle". Le souffle apparaissait comme quelque chose
d'immatériel et de quasi invisible, et il était lié
à la vie qui infuse le corps, puisque,
sitôt le souffle interrompu, la vie du corps s'éteint. (...)
Quand (le souffle) eut assumé la signification de cette partie
immortelle dans l'homme, il retint cependant le caractère
d'une chose indépendante du corps, conduisant ainsi à la
conception de l'âme non seulement comme être sans corps mais
opposée au corps de par sa nature même. Dès que
cette opposition s'établit dans la langue et la pensée, la
philosophie entreprit d'expliquer comment ces deux puissances
hét&e;rogènes pouvaient agir l'une sur l'autre - comment
l'âme pouvait influer sur le corps, et comment le corps pouvait
déterminer l'âme. Des systèmes philosophiques
matérialistes et spiritualistes naquirent, et ceci afin
d'éliminer une difficulté auto-infligée, afin de
faire se rejoindre ce que la langue avait séparé : le
corps vivant et l'âme vivante. La question de savoir s'il existe une
âme ou un esprit, s'il existe dans l'homme quoi que ce soit qui
se distingue du simple corps, est indépendante de cette
phraséologie mythique." (ibidem : 172, 175).
On l'aura compris, la théorie du mythe comme pathologie de la langue
est beaucoup moins sotte qu'on ne le suggère aujourd'hui. Elle
me semble même rendre compte très adéquatement
d'une dimension particulière de l'histoire de la physique. Il
existe en effet dans l'évolution de ce domaine, un processus
récurrent : l'"apothéose" soudaine (datable) d'une notion
accédant au statut de concept théorique,
c'est-à-dire, à sa détermination désormais
sans équivoque comme variable au sein d'une modélisation
mathématique. Or, ce processus rappelle de manière
étrangement inquiétante la pathologie décrite autrefois
par Müller.
J'envisageais de faire un jour la preuve de sa pertinence pour des concepts
comme "accélération", "masse" et "énergie" (avec l'aide
précieuse de l'histoire critique de la mécanique d'Ernest
Mach [1893]), quand une fée me dispensa de tant de peine puisque je
tombai fort heureusement sur un article écrit par Georges
Lochak : "La géométrisation de la physique", dont je propose à la
lecture le passage suivant qu'il suffit sans doute de lire avec
légèreté, sans trop se préoccuper de son contenu
exact, mais tout en gardant à l'esprit la théorie
hérétique de Max Müller :
"... lorsqu'on cherche à exprimer sous forme relativiste
une certaine théorie physique, on ne cherche absolument
pas, par le menu, quels sont les différents termes qu'il faudrait
modifier ou rajouter dans les équations pour exprimer telle
ou telle propriété relativiste : on recherche
d'emblée l'invariance par rapport au groupe de Lorentz (exprimant la
symétrie interne de la théorie) et c'est cela qui devra
'automatiquement' renfermer toutes les modifications de détail. (Or,)
les lois de symétrie font surgir certaines grandeurs
mathématiques dont la présence s'impose à nous, au
début comme celle d'objets un peu incongrus, voire encombrants et
inutiles, mais dont l'interprétation nous révèle, pour
certains d'entre eux, des propriétés physiques nouvelles
ou des objets physiques entièrement nouveaux; tandis que d'autres
de ces grandeurs mathématiques restentlongtemps rebelles à
toute interprétation dans l'espace physique et conservent leur
mystère.
Le cas le plus criant est celui de l'équation
de Dirac, où l'on s'aperçoit que la conservation
du moment cinétique n'est assurée que si l'on admet
que l'électron possède une rotation propre (sur
lui-même) : le spin, dont l'existence était
déjà connue quand Dirac écrivit son
équation, mais qu'il n'y avait pas consciemment introduite. De
même, l'équation nous impose un certain type de solutions
qui furent jugées, au début, plutôt étranges et
embarrassantes, mais dont on finit par comprendre, qu'elles
représentent le positron, anti-particule de l'électron, dont
l'existence, aujourd'hui certaine, n'avait même pas été
soupçonnée jusque-là. Mais inversement, d'autres grandeurs
comme les deux 'invariants' de Dirac, s'imposent tout autant, mais leur
signification reste mystérieuse. De même, la décomposition
hydrodynamique du tenseur d'énergie de Dirac comporte certains termes
qui font image et qui donnent à penser que cette décomposition a
un sens, mais il en est d'autres, liés aux deux invariants et qui,
sans doute pour cela gardent leur secret." (Lochak 1988 : 188-189).
Les choses se passeraient donc en gros de la manière suivante.
Voici le mot "A", mot à la réputation bien établie :
sa signification est stabilisée - fixée dirait Peirce - par
sa connexion stricte (formelle) avec d'autres concepts. Autrement dit,
"A" est un concept théorique. Voici maintenant le mot "B". Il
traîne dans les raisonnements des physiciens depuis un bon moment, mais
sa réputation n'est pas sans équivoque : il est ce que le
philosophe allemand Wolfgang Stegmüller appelle une notion
pré-systématique (Stegmüller 1976 : 42). Le sentiment
s'impose qu'il faut faire quelque chose pour lui (ce qui veut dire que le moment
est venu pour "B" de son apothéose) : sa signification va
être fixée une fois pour toutes. Le savant professeur
D*** établit alors la formule suivante :
B = A x C
ou bien
B = n A exp 4 / e exp C
etc.
"B" a désormais statut de concept théorique, sa
réputation est faite.
"Oui mais", direz-vous, "qu'en est-il maintenant de 'C' ?" Eh bien,
"C", c'est une notion pré-systématique. "Cela
signifie- t-il qu'il va falloir s'occuper très sérieusement
de lui ?" Parfaitement ! Et nous voilà repartis pour un tour...
La physique comme pathologie de la langue ? Non, non, rassurez-vous,
la physique contrôle à tout moment sa démarche par
une référence extérieure : par le recours à
l'expérience empirique qui décidera de la validité d'une
hypothèse. Repassons à ce propos la parole à Georges
Lochak qui se charge de vous rassurer entièrement sous ce
rapport :
"En se développant ainsi, la physique théorique creuse un
fossé entre elle-même et l'expérience car, bien
qu'elle continue de rendre compte ou de prévoir des faits, son
langage et ses modes de pensée s'éloignent de plus en plus du
langage et de l'intuition physique habituels, ou bien elle impose à
l'expérience son propre langage et ses concepts qui, descendant des
raisonnements abstraits où ils ont pris naissance, acquièrent
une espèce de surréalité. (...) En somme, malgré
les succès prévisionnels de la théorie, les ponts qui la
relient à l'expérience sont de plus en plus longs, étroits
et fragiles, faute de savoir associer des images (autres que celles de
la géométrie abstraite) aux calculs qui fournissent les
prévisions ; je doute que l'on puisse indéfiniment continuer
de la sorte en fermant les yeux sur cette difficulté. " (ibidem :
195-196).
Comment ? Georges Lochak ne serait pas parvenu à vous rassurer
entièrement ? Si tel est le cas, je crains bien que votre cas ne
soit sans appel : vous faites sans doute partie de ces personnes à
la nature intrinsèquement inquiète dans les rangs desquels se
recruteront toujours les esprits désespérément
sceptiques.
Références bibliographiques:
Cassirer, E.
1973 (1953) Langage et mythe, à propos des noms
de dieux, Paris : Minuit
Detienne, M.
1981 L'invention de la mythologie, Paris :
Gallimard
Durkheim, E.
1968 (1912) Les formes élémentaires de la
vie religieuse, Paris : P.U.F.
Lochak, G.
1988 "La géométrisation de la physique", in
Logos et théorie des catastrophes. A partir de l'oeuvre de
René Thom, Genève : Patino, 187-197
Mach, E.
1960 (1893) Die Mechanik in Ihrer Entwicklung
Historisch-Kritisch Dargestellt, trad. amér. : La Salle
(Ill.) : The Open Court
Müller, F. Max
1900 On the Philosophy of
Mythology <1871>, in Chips from a German Workshop, vol.
IV. Essays on Mythology and Folk-Lore, London : Longmans, Green
and Co.
Olender, M.Les langues
du paradis, Aryens et Sémites : un couple providentiel,
Paris : Gallimard / Seuil
Stegmüller, W.The
Structure and Dynamics of Theories, New York : Springer Verlag