Paul JORION
published in D. Chevallier (ed.),Savoir faire et pouvoir transmettre, Maison des Sciences de
l'Homme, Paris, 1991: 169-187
Typologie des savoirs et
transmission informatique
L'homme
ne transmet du savoir à une machine que dans une intention précise : que
la machine régurgite ensuite ce savoir à d'autres hommes sous la même forme ou
sous une forme traitée, la médiation par la machine n'ayant de sens que s'il en
résulte une plus-value par rapport à la transmission immédiate d'homme à
homme. Cette plus-value peut se manifester sous des formes diverses :
1) en termes de disponibilitéd'un savoir rare : un expert humain pourra, par exemple, être représenté
par le logiciel d'un système expert reproduisant une version
"rectifiée" ()
de son savoir, en une multitude d'exemplaires,
2) dans un progrès de la
conceptualisation. La traduction d'un savoir sous forme de base de
règles (règles et méta-règles) représente en effet automatiquement une théorisation(articulation des concepts) de ce savoir. Ceci pour plusieurs raisons :
a. du fait qu'une composante
intuitive universellement partagée par les hommes doit être entièrement
explicitée pour que la transmission à la machine puisse s'opérer (),
b. du fait de la rigidité qui
caractérise encore la représentation informatique des connaissances et
qui oblige à structurer l'information dans la machine d'une manière plus
contrainte (sans doute) que ne l'exige la mémoire humaine ().
Une
compréhension plus complète de la transformation qui s'opère lors de la
transmission des connaissances de l'homme à la machine permet d'améliorer
l'efficacité pratique de la retransmission de ces connaissances en sens
inverse : de la machine à l'homme. Il est utile dans cette optique de
distinguer parmi les connaissances humaines plusieurs types. Ceux que nous
avons retenus sont les suivants :
1) savoir procédural,
2) savoir propositionnel,
3) savoir scientifique,
4) savoir empirique,
5) savoir historique (ou
clinique),
Si
le partage entre divers types de connaissances prend un sens dans la
perspective de leur implémentation informatique, c'est parce que les
distinctions opérées correspondent à d'authentiques différences dans le statut
épistémologique de l'explication conçue comme articulation
séquentielle des connaissances en vue de leur transmission ().
Nous développerons plus spécialement sur ce point dans la deuxième partie en
mettant l'accent sur les deux principales "logiques"
explicatives : celle du signe et celle de la cause (sous ses
diverses formes).
I. Première perspective :
les types de savoir
1. Le savoir procédural
DansLa transmission des savoirs (Delbos & Jorion 1984), nous
introduisions la distinction entre "savoir procédural" et
"savoir propositionnel". Nous écrivions,
"Nous appelerons
'procédural' le savoir qui peut être abstrait de l'observation d'une pratique.
Il s'agit très précisément du savoir que l'on trouve sous forme écrite dans lesmanuels (il ne faudrait pas confondre 'mise en écriture' et 'théorisation' :
le manuel est un ouvrage a-théorique)... Quant au savoir dispensé par l'école,
nous l'appellerons 'propositionnel' (...) nous attirons l'attention par cela
sur l'une de ses caractéristiques marquantes, qu'à défaut de pouvoir être
théorique, il résume le savoir sous forme de propositions non logiquement
connectées et qui se contentent d'énoncer des contenus." (Delbos et Jorion
1984 : 11).
La
distinction entre savoir procédural et savoir déclaratif, est
classique à l'informatique. Elle renvoie au départ à un choix dans la
philosophie qui présida au développement des langages de programmation. La
naissance de ceux-ci au milieu des années cinquante correspond à une étape
précise dans l'évolution technologique de la quincaillerie (hardware)
informatique.
Un
bref historique est ici nécessaire. Avant que n'apparaisse pour la première
fois avec la machine EDVAC le programme résident (= "chargé") dans la
mémoire interne de la machine préalablement au traitement des données (von
Neumann 1945 ; Randell 1982 : 375-381), la programmation des
instructions successives que la machine aurait à suivre se faisait à la main enlangage machine, c'est-à-dire en code binaire.
La
programmation en langage machine était extrêmement lourde. L'apparition
du programme résident en mémoire permit de l'abandonner dans la pratique
courante. On put en effet envisager à partir de ce moment qu'un programme fût
rédigé dans un dialecte plus proche de la langue commune et qu'un autre
programme, résident (chargé, lui, en machine), traduirait (interpréterait,
ou compilerait - selon la formule retenue) en langage machine.
La
première étape fut celle des langages de programmation de bas niveau qui
se contentaient de représenter de manière abrégée des suites standards de code
binaire (« assembleur »). La seconde étape consista dans la mise au point
des langages de programmation de haut niveau (FORTRAN le premier, suivi
de LISP, Algol, etc.) qui composent aujourd'hui d'immenses familles liées par
leur généalogie.
Désormais
pour la mise au point de ces langages de programmation de haut niveau un
choix existait : soit l'on s'efforçait de rester aussi proche que possible
de la logique même de la quincaillerie informatique, c'est-à-dire du langage
machine - tout en tenant compte des exigences de l'ergonomie
humaine - soit l'on s'approchait autant que faire se pouvait de la langue
naturelle - naturelle aux êtres humains - sans perdre de vue pour
autant la logique machinique (Pohl & Shaw 1981 : 193-198). La première
tendance s'intitula procédurale, du fait qu'elle préconisait que l'on
continuât de "coller" autant que possible à l'instruction immédiate à
la machine (l'algorithme) - le travail de compilation ou
d'interprétation étant minimal ; la seconde, déclarative, du fait
que le programmeur se contentait (en principe) de déclarer ce qu'il
entendait que la machine fît - le travail de traduction en langage machine
opéré par le compilateur ou l'interprète, étant cette fois massif.
Le
choix, procédural ou déclaratif, devint décisif, non seulement
dans le conception de langages de programmation, mais aussi, une fois le
langage fixé, quant au style de programmation adopté à l'intérieur des limites
qu'il impose (). Lorsque l'on passa de
l'informatique classique à l'intelligence artificielle, le choix procédural/ déclaratif déborda sur la conception que l'on peut se faire de la
nature du savoir. En 1975, Terry Winograd fit le point sur la question. Il
constatait que
"Les procéduralistes
affirment que notre connaissance est avant tout un 'savoir comment'. La machine
à traitement d'information humaine est un dispositif à programme résident, dont
la connaissance du monde est enclose dans les programmes. Ce qu'une
personne (ou un robot) connaît de la langue anglaise, du jeu d'échecs, ou des
propriétés physiques de son monde est co-extensif à l'ensemble des programmes
dont il dispose pour opérer sur lui. (...) Les déclarativistes, par ailleurs,
ne pensent pas que la connaissance d'un sujet soit intimement liée aux
procédures dont il dispose pour l'utiliser. Pour eux, l'intelligence repose sur
deux bases : un ensemble de procédures assez générales pour manipuler les
faits de toute sortes, et un ensemble de faits spécifiques décrivant des
domaines de savoir particuliers. Dans la pensée, les procédures générales sont
appliquées aux données spécifiques d'un domaine pour opérer à partir de lui à
des déductions." (Winograd 1975 : 186).
En
réalité, dans le pratique de la programmation, la distinction se résume souvent
à un ensemble de conseils relatifs précisément au style. Ainsi,
"... le savoir peut être déclaratif(relatif à la nature de la tâche), procédural (relatif aux moyens de
réaliser la tâche de manière efficace), ou les deux." (Walker 1987 :
3).
Le
savoir procédural a une dimension d'expression immédiate, de gestuelle, faisant
l'économie de l'expression discursive passant par la langue naturelle, mais il
peut être envisagé sous son versant discursif comme ensemble d'instructions.
C'est lui que l'on trouve alors dans un manuel, par exemple dans le manuel
d'entretien d'une machine. Rien n'interdit de présenter ce même savoir sous
forme visuelle immédiatement "mimée" : mouvement fixé sur tout
type de support tel que film, vidéo, disque optique, et que les images
présentées soient enregistrées - parce que naturelles -,
générées mathématiquement - parce que synthétiques -, ou
construites optiquement - parce qu'holographiques.
En
fait, l'expression "naturelle" du savoir procédural est celle
qu'offre la robotique : le robot enregistre les gestes qui lui sont démontrés,
et peut les reproduire de manière indépendante une fois qu'ils ont été
automatiquement transcrits dans un des langages de programmation propres à la
robotique (Aleksander & Burnet 1983 ; Brady 1984 ; Eckmiller
1989).
2. Le savoir propositionnel
Il
y a dans l'expression "savoir propositionnel" un renvoi à la
distinction logique entre la "phrase" et la "proposition",
cette dernière étant nécessairement dépositaire d'une valeur de vérité (vraiou faux) et non la première. Le savoir scolaire recourt aux propositions
sous une forme guindée et autonome, faite pour être répétée telle quelle
(Delbos & Jorion 1984, chapitre 1). Ce faisant, il passe à côté de la
spécificité de tout savoir digne de ce nom, i.e. d'être un corpus structuré,
constitué d'enchaînements associatifs articulés (condition de théoricité).
L'indépendance
des phrases les unes par rapport aux autres dans le savoir propositionnel
résulte de l'ignorance des
équivalences qui les regroupent dans le discours. Ce sont ces
équivalences qui conduisent à dire par exemple que "Paul lance la balle à
Jacques" c'est la même chose que dire, "La balle est lancée
par Paul à Jacques". Les équivalences sont - selon la conception
commune - imposées par le monde tel qu'il est, la physis. En fait,
elles constituent les principes de cohérence d'une langue particulière :
ce sont elles qui supportent une physis, elles ne la représentent pas.
Dire "la licorne ne possède qu'une seule corne" et "une seule
corne est possédée par la licorne", c'est dire la même chose, mais le fait
que les deux phrases s'équivalent est entièrement indépendant du monde tel
qu'il est : la preuve en est que les licornes n'existent ni dans le monde
sensible de l'Existence-Empirique ni dans celui construit de la
Réalité-Objective ().
En
fait, la question du relativisme des représentations, si fondamentale
dans le dialogue des cultures - voire même des sous-cultures qui composent
une société comme la nôtre -, peut être abordée de cette manière : il
existe de multiples manières de définir les principes d'équivalence entre ces
unités de discours que sont les phrases. Lévy-Bruhl mettait le doigt sur cet
aspect de la question quand il incriminait le principe d'identité dont
le statut est pré-logique au sens où la Logique ne se déploie que dans un
espace où sa nature a déjà été strictement déterminée ().
Dans
la perspective de l'intelligence artificielle, le savoir propositionnelest une forme stéréotypée, proche du cliché, et qui peut être stockée telle qu'elle
dans une machine et régurgitée en bloc. Du point de vue sémantique, le sens ici
est global : la signification des mots individuels est dérivée du sens
général de la proposition. Celle-ci constitue dans ce cas l'équivalent du mot-phrase("s'il-vous-plaît", "ainsi-soit-il", etc.), qui ne se
décompose pas pour sa signification en mots individuels (Guillaume
1948-49 : 72-74). Le savoir propositionnel correspond au stockage de
l'information dans les Systèmes Intelligents les moins sophistiqués. Par exemple,
ELIZA de Joseph Weizenbaum, où le système répond à l'utilisateur à l'aide
de phrases "mises en boîte" de diverses manières (Jorion 1990a :
chapitre 5) : citant les propos de l'utilisateur sur le mode de
l'écholalie, "Est-il vrai que... " - "vous me haïssez ?",
- "êtes-vous malheureux ?", ou bien, opérant une digression du
type "Avez-vous des amis ?", "Avez-vous eu une enfance
heureuse ?", etc., chaque fois qu'il n'a pu interpréter en aucune
manière ce qui vient de lui être dit (Schildt 1987 : 270).
3. le savoir scientifique
Le
discours théorique de la science porte sur la généralité (comme le vit
le premier, Aristote, cf. Métaphysique M, 10, 32), alors que le discours
sur l'empirique porte sur la singularité ().
Ce
savoir a son pendant en intelligence artificielle dans les systèmes
intelligents où les sorties ne sont pas préfabriquées mais sont composées à
partir d'éléments de discours courts (dont la racine et la désinence
constituent la limite inférieure). Le sens des phrases est composé ici de la signification
des mots individuels. Le sens des phrases consécutives est articulé par
l'existence d'une théorie
sous-jacente qui n'est autre qu'un principe cohérent de maintien de la
compatibilité entre phrases successives (que la logique reflète
partiellement et incomplètement : cf Jorion 1990a : chapitre 18). Les
substantifs qui interviennent dans ce discours relèvent de deux grands
types : présystématiques (Stegmüller 1976), et théoriques(Sneed 1979), correspondant respectivement à des configurations d'enchaînements
associatifs en flux, labiles, et à des configurations stabilisées : la
même dans chacune des phrases (Jorion 1990a : chapitre 22). Le sens des
phrases est organisé autour de celui des termes théoriques. La stabilisation du
sens des termes théoriques correspond sur le mode discursif au rapport
structurellement (quantitativement ou topologiquement) stabilisé du (ou des)
modèle(s) mathématique(s) qui correspond(ent) (par homéomorphisme) à la
théorie.
4. Le savoir empirique
Le savoir empirique porte sur la
façon dont l'homme singulier peut créer en tant qu'acteur du changement
qualitatif, c'est-à-dire de l'événement (Lévi-Strauss 1952) dans un monde composé de cas
singuliers. Le savoir empirique est discursif et constitue en fait une
alternative au savoir scientifique, à la même place, mais au pôle
opposé d'un ensemble de dimensions au sein desquelles se situe tout type de
savoir : 1) portant sur le singulier là où la science est universelle, 2)
mettant l'accent sur le qualitatif là où la science privilégie l'approche
quantitative, 3) subjectif dans la mesure où il présuppose un sujet (au
sens lacanien) là où la science est objective au sens où elle s'efforce de
gommer la présence (pourtant incontournable) de ce sujet, 4) et à usage
essentiellement privé alors que la science est fondamentalement de caractère
public (l'ensemble de ces points a été longuement développé par Delbos &
Jorion 1984, chapitre 4, je me contente ici de renvoyer à ce texte).
Il
s'agit avec le savoir empirique d'un savoir également théorique - au sens
d'articulé - mais qui n'est pas proprement construit dans un espace
de modélisation spécifique : il ne renvoie pas à une Réalité-Objective
censée se cacher derrière le monde sensible de l'Existence-Empirique. Il se
borne à établir de celui-ci un relevé, en termes de corrélations, et se
trouve ainsi résolument du côté du signe et non de la cause (voir
plus bas).
Nous
avons vu plus haut que le postulat d'une Réalité-Objective sous-tend les
équivalences établies dans le discours entre phrases composées d'enchaînements
associatifs distincts, c'est-à-dire constituant un espace de modélisationparticulier : c'est au regard de la Réalité-Objective que deux phénomènes
sont "la même chose". Dans la mesure où il fait l'économie d'un
espace de modélisation comme la Réalité-Objective, où la multiplicité des
phénomènes du monde sensible est réduite à un petit nombre d'essences,
le savoir empirique ne généralise pas : chaque cas demeure pour lui un cas
singulier (). Son mode de
représentation n'est donc pas celui de la théorisation mais une mise en
scène de chaque cas singulier en tant que singulier, c'est-à-dire sa simulation.
L'appareil
conceptuel d'un certaine domaine de la physique au développement récent permet
de mieux comprendre quels sont les mécanismes permanents du savoir empirique.
Au cours des quinze dernières années, la physique des systèmes complexess'est éloignée des idéaux d'un savoir scientifique (au sens d'un
discours portant sur le général) pour se rapprocher de ceux d'un savoir
empirique (au sens d'un discours portant sur le singulier). La
dynamique non-linéaire des systèmes complexes qui les conduit à alterner
régimes réguliers et stochastiques (Lichtenberg & Lieberman 1983 :
1-7) selon un développement strictement dépendant de leurs conditions
initiales, interdit désormais de les considérer dans leur généralité.
Leur simulation numérique permet de les examiner, non plus dans leur structure,
mais dans une reconstruction du comportement (pseudo-) empirique de chaque
cas singulier.
Le
débat qui oppose aujourd'hui au sein de cette discipline les tenants de la
"Nouvelle Ecole" de la simulation numérique à ceux de
l'"Ancienne Ecole" de la modélisation algébrique, peut être compris
ainsi comme l'opposition entre les représentants d'un nouveau courant de savoir
empirique et ceux d'un ancien courant de savoir scientifique ().
Cette formulation déplaira aux uns comme aux autres, elle n'en est pas moins
adéquate. Le passage suivant emprunté à un texte produit par la Nouvelle Ecole
illustre bien le changement de philosophie :
"... dans de nombreux
domaines de la science et de la technologie, un effort important a été
traditionnellement consenti afin de modéliser systèmes ou processus physiques.
Cependant, une fois que le modèle mathématique a été construit, il arrive
souvent que seules quelques simulations informatiques rapides soient
effectuées. Bercé par un faux sentiment de sécurité dû à sa familiarité avec la
solution unique des systèmes linéaires, l'analyste ou l'expérimentaliste
pressé s'écrie 'Euréka, telle est la solution', aussitôt qu'une simulation se
stabilise en un équilibre ou en un cycle régulier, sans se préoccuper
d'explorer patiemment les développements qui ont lieu à partir de conditions
initiales différentes. Afin d'éviter des erreurs potentiellement dangereuses
aussi bien que des désastres, les ingénieurs doivent être prêts à consacrer une
plus grande part de leurs efforts à explorer l'éventail complet des
comportements dynamiques des systèmes qu'ils étudient." (Thompson &
Stewart 1987 : xiii).
Dans
la mesure où tous deux appréhendent le réel comme simples corrélations
phénoménales et non comme "expressions" phénoménales d'une
Réalité-Objective sous-jacente, le savoir empirique a bien comme
contrepartie informatique la simulation, simulation numérique ou
qualitative (au sens où les mots de la langue renvoient
"spontanément" à une approche qualitative du réel ; voir plus
bas).
5. Le savoir historique
Le
discours historique porte sur l'événement en tant que changement qualitatif
constaté (Veyne 1983). Il est a-théorique et a pour espace de simple
déploiement, l'Existence-Empirique immédiate et non l'espace de modélisationde la Réalité-Objective. Il parcourt cet espace selon une simple métrique
spatio-temporelle (selon la géographie et la chronologie). Il peut servir de
fondement aussi bien à une théorisation scientifique, dans la mesure où
apparaissent en son sein des régularités qui pourront être mises en scène dans
une modélisation formelle (éventuellement mathématique), qu'à un savoir empirique,
dans la mesure où ne sont retenues que les corrélations phénoménales (voir plus
bas). C'est là le sens du débat récurrent à propos de l'historicisme :
le discours historique peut-il déboucher sur des lois de l'histoire ou
sur une simple pragmatique de l'histoire (science politique conçue comme
"philosophie de l'histoire") ?
Le
discours clinique en médecine relève du même type : ici aussi il
s'agit d'un simple relevé de faits insérés dans une chronologie. Il est
possible à partir de lui de théoriser en focalisant l'attention sur la
généralité des processus, mais le principe qui préside à son enregistrement
scrupuleux correspond en réalité au constat du caractère irréductible de
l'empirisme dans l'art du médecin.
Le
pendant informatique du savoir historique ou clinique dans la mesure ou ceux-ci
sont simplement constatifs est la base de données classique où
des "faits" sont stockés sans plus.
II. Deuxième perspective : les
types d'explication
J'ai
annoncé d'entrée que les types de savoir distingués ici l'étaient selon leur
statut par rapport à l'explication - mode privilégié de
transmission du savoir. L'unité de base de l'explication est la propositionau sens aristotélicien, constituée de deux catégorèmes liés par un syncatégorèmeétablissant relation entre eux (),
soit ce que j'ai appelé ailleurs "enchaînement associatif" (Jorion
1990a : chapitre 17). L'explication est constituée d'une séquence plus ou
moins longue d'enchaînements associatifs - dont le syllogisme constitue le
prototype.
Envisagées
dans une perspective culturelle comparative, les relations élémentaires
dénotées par le syncatégorème de liaison de l'enchaînement associatif sont, l'inclusion("Rex est un chien"), l'attribution ("Rex est
noir"), la connexion simple ("Rex a un maître") (cf.
Jorion 1990a : chapitre 9), l'implication ("Rex mord" =
SI Rex ALORS morsure) et la corrélation ("Rex sort quand il fait
beau" = Rex ET il fait beau).
Par
rapport à ces relations élémentaires, il existe des spécialisations culturelles
quant au choix des modes préférés d'explication : le chinois ancien, par exemple,
a une prédilection pour la connexion simple et la corrélation ; le
français contemporain, pour l'inclusion et l'implication. Dans nos langues,
les savoirs constatifs comme le savoir historique ou la clinique ont
principalement recours à l'inclusion, l'attribution et la connexion simple,
alors que les savoirs explicatifs recourent essentiellement à
l'implication et à la corrélation ().
1. La cause
Dans
le processus explicatif, l'accent est mis soit sur le signe qui signale
la corrélation de phénoménes au sein du monde sensible de
l'Existence-Empirique, soit sur la cause qui porte sur la succession
(implicative) des actions au sein de l'espace de modélisation de la
Réalité-Objective. Paradoxalement (puisque nous avons tendance à considérer
notre pensée raisonnante comme émotionnellement indifférente aux contenus
qu'elle manipule), c'est la mécanique du signe qui est émotionnellement neutre,
alors que la mécanique de la cause est toujours convoquée - comme l'ont
souligné de nombreux auteurs -, dans la perspective de l'attribution d'uneresponsabilité pouvant déboucher (en principe) sur l'application d'une
peine. Ainsi par exemple, dans un commentaire de Austin :
"Je suppose que 'causer' est
une notion empruntée à l'expérience humaine des actions les plus simples. Pour
l'homme primitif tout événement devait être construit dans les termes de ce
modèle : chaque événement a une cause, c'est-à-dire, chaque événement est
une action faite par quelqu'un - sinon par un homme, du moins par un
quasi-homme, un esprit. Lorsqu'on comprit plus tard que des événements qui ne
sont pas des actions n'en sont effectivement pas, on persista cependant à
dire qu'ils doivent être 'causés', et le mot nous piégea : nous nous
efforçons de lui attribuer une nouvelle signification
non-anthropomorphique ; et pourtant, constamment, dans l'enquête que nous
menons afin de l'analyser, nous ramenons à la surface l'ancien modèle et nous
en réincorporons les principes." (Austin 1961 [1957] : 202-203).
L'analyse
d'Austin s'est vu corroborée par les études récentes relatives à la conception
de la causalité chez les stoïciens. Pour ceux-ci en effet, comme le note Frede,
"... pour tout ce qui
demande à être expliqué, il existe quelque chose qui joue à son égard un rôle
analogue à celui que joue la personne responsable à l'égard de ce qui est
arrivé de fâcheux." (Frede 1989 [1980] : 491) (voir aussi Fauconnet
1928 ; Hart & Honoré 1956).
Dans
nos cultures occidentales, l'explication commune (non-scientifique) repose,
comme on le sait, massivement sur l'assignation de la cause efficienteau sens d'Aristote, par exemple, "les nuages causent la pluie". Mais
nous recourons aussi bien et de manière tout aussi massive à la description
fonctionnelle, qui décrit le comportement du monde en termes de causes
finales (au sens d'Aristote), c'est-à-dire, comme guidé par le but (goal-driven),
par exemple, "le papillon a une trompe afin qu'il puisse boire le
nectar".
L'empirisme
logique - héritier du Cercle de Vienne - a mené un combat visant
à ne reconnaître que la cause efficiente comme cause proprement dite,
considérant la cause finale (ou téléologique) comme étant d'essence
"mystique", c'est pourquoi aux yeux des tenants de ce courant,
l'explication mécanique seule est valable (cf Nagel 1979 [1977]). Ce qui
rendrait, par exemple, irrémédiablement irréconciliables les sciences
naturelles et les sciences de l'Homme, ce serait précisément le fait que les secondes
ne pourront jamais se passer complètement de l'explication téléologique :
la Nature s'expliquerait en termes de causes, mais l'Homme, par les raisons(buts) qu'il s'assigne.
Hegel
considérait au contraire que seule l'explication téléologique est digne de ce
nom. Pour lui, l'explication "mécanique" chère aux physiciens n'en
est pas une authentiquement parce qu'elle est purement extérieure à la chose :
on y voit des éléments en interaction où chacun trouve sa "cause"
dans un autre mais rien n'est su - et a fortiori dit - de ce qui
meut, "motive", aucun d'entre eux : "L'objet a (...), tout comme
un être-là en général, la déterminité de sa totalité en dehors de lui,
dans d'autres objets, ceux-ci pareillement à nouveau en dehors d'eux,
et ainsi de suite à l'infini" (Hegel 1981 [1816] : 220). Dans
l'explication téléologique au contraire, la motivation intérieure de l'objet
est mise en avant : "La téléologie se trouve opposée par
excellence au mécanisme, dans lequel la déterminité posée en l'objet est
essentiellement, comme extérieure, une déterminité en laquelle ne se manifeste
aucune auto-détermination" (ibidem 247).
Au
cours des cinq dernières années, les progrès faits dans le développement des
systèmes experts ont conduit les chercheurs en intelligence artificielle à
s'interroger sur ce que pourrait être une description du monde qui serait dans
la ligne du type d'explications communément fournies par les experts (humains),
mais qui serait néanmoins complète et cohérente. Il en est résulté le courant actuel
de l'IA appelé physique qualitative (Bobrow 1984), "physique"
parce qu'il s'agit bien d'une description théorique du monde - de la physis -
et "qualitative" parce que l'explication commune est en effet centrée
sur les qualités phénoménales perceptibles des objets (les qualités secondesde Locke [s.d. : 444]) et sur leurs modifications.
Comme
on va le voir, les représentants de la physique qualitative ont mis en
place une physique qui présente la particularité de rencontrer le voeu de
Hegel. Leur constatation initiale fut que l'explication de physique
mathématique, fondée sur la modélisation par des systèmes d'équations
différentielles, était incapable de guider un comportement et n'avait
qu'un faible pouvoir explicatif pour un agent humain ; en fait, si elle
offre un moyen utile pour prédire au moment t0 dans quel état un
système S sera au moment tn, elle n'a rien à dire sur ce que les
physiciens appellent les interphénomènes : les états successifs du
système entre les moments t0 et tn.
L'explication
(humaine) des phénomènes dynamiques repose de manière cruciale sur les
changements de qualité, les transitions qualitatives, dues à l'existence
de seuils empiriques (le moment où l'élastique casse, où le pont s'écroule,
etc.). Dans la plupart des modélisations utilisant le calcul différentiel, de
tels sauts sont cachés ; si ce n'était le cas, le modèle devrait s'engager quant aux conditions
initiales du système qui, dans les cas empiriques, sont soit inconnaissables,
soit extrêmement difficiles à déterminer. En fondant sa modélisation des
systèmes dynamiques sur les contraintes qui résultent de l'existence de seuils
qualitatifs (assimilables aux catastrophes élémentaires de Thom), le courant de
la physique qualitative débouche sur une modélisation par des systèmes
d'équations non-linéaires (),
dont la description discursive mêle considérations empiriques et recours aux causes
finales : la fonction des divers éléments d'un mécanisme (leur cause
finale) plutôt que l'action relative de ces éléments les uns sur les autres
(les causes efficientes).
Dans
l'optique de la modélisation physique (qualitative comme quantitative),
l'invocation de la cause efficiente équivaut à un choix assez arbitraire
parmi l'ensemble des facteurs intervenants (les Anciens, d'Aristote aux
Stoïciens en étaient déjà conscients), de plus, l'explication par la cause
(efficiente) s'avère sous-déterminée : elle est insuffisante à
décrire un comportement physique de manière non-ambigüe - ce qui signifie en
particulier pour certains comportements co-occurrents que la désignation d'un
facteur comme cause ou comme effet pourrait tout aussi bien être
inversée (De Kleer & Brown 1984 : 69). Ce sont ces diverses
caractéristiques qui avaient fait dire à certains auteurs que le raisonnement
causal (en termes de causes efficientes) est fondamentalement
"pré-scientifique".
Mais
la cause finale, élément explicatif de base de la description
fonctionnelle, s'avère elle indispensable à toute explication digne de ce
nom du comportement d'un système. Bobrow note par exemple que
"Tout objet manufacturé a
une fonction : la relation entre le but d'un utilisateur humain et
le fonctionnement du système (...) La fonction d'une pièce dans un système
connecte le comportement de cette pièce à la fonction du système en tant que
tout. (...) Une structure de nature toute différente peut être substituée à une
partie d'un système plus important si les deux structures exercent la même
fonction ; on peut, par exemple, utiliser dans une montre, un cristal de
quartz comme étalon temporel au lieu d'un échappement à ancre." (Bobrow
1984 : 2)
Kuipers,
pour sa part, souligne que seule la référence à la fonction permet
d'inclure dans la description d'un objet manufacturé les effets que l'on vise àéviter et qui du coup n'apparaissent pas dans la modélisation
mathématique classique de son fonctionnement :
"Je réserve le terme de description
fonctionnelle pour une description qui révèle la raison pour laquelle un
composant ou une connexion structurelles engendrent comme ils le font le
fonctionnement d'un système. (...) Une description fonctionnelle doit inclure
des termes qui renvoient implicitement à des modifications qui n'interviennent
qu'au-delà de l'état final du système (un équilibre stable, par
exemple), ou même qui n'interviennent pas du tout dans la description des états
qualitatifs du système (par exemple, la valve d'évacuation de vapeur empêche
l'explosion). La définition de la fonction de la valve d'évacuation
de vapeur doit nécessairement faire mention d'une relation téléologique au
processus de la conception du système, au cours duquel la valve fut ajoutée à
la structure en vue de prévenir un certain comportement." (Kuipers
1984 : 170, 173).
Avec
la physique qualitative, et la simulation numérique, la science
réalise enfin le programme scientifique d'Aristote (cf Thom 1988), développé et
systématisé par Hegel ; l'histoire dira si la science d'inspiration
platonicienne (du XVIIe au XXe siècles) s'effacera petit à petit devant cet
outil plus "juste" (puisque non-leurré par le mirage de la
Réalité-Objective), ou si elle survivra à son assaut.
2. Le signe
Dans
la logique du signe, les rapprochements entre entités se font non selon l'action
réciproque mais selon la corrélation, soit la proximité dans le temps et dans
l'espace : X est signe de Y et inversément, s'ils sont de manière
habituelle contigus dans l'espace ou dans le temps (qu'ils soient
simultanés ou en succession immédiate). Qu'il s'agisse du temps ou de l'espace,
la présence de l'un signalera la présence probable de l'autre.
Dans
nos cultures, le raisonnement par le signe se présente le plus souvent comme
une version naïve du raisonnement causal, soit qu'il apparaisse comme une des
composantes du savoir empirique,
"C'est ainsi que le blé, le
seigle, les fleurs de lys, de ronces, de chataîgners ou de genêts servent de
critères (pour le début du captage du naissain d'huîtres) en Morbihan, les
fleurs de vigne à Arcachon, les lys de Saint-Joseph à Marennes, etc."
(Marteil 1979 : 340),
soit qu'il apparaisse comme
propre à la superstition, ou à la "déraison ordinaire" :
"Si la mode à tendance à
allonger la longueur des jupes, le marché boursier ira à la baisse. Et à
l'inverse, plus la jupe aura tendance à raccourcir, plus les indices boursiers
iront à la hausse. La largeur de la cravate est aussi un symptôme de la
tendance boursière à venir. (...) Dans la même veine, il faut surveiller la
consommation d'aspirine (ainsi que) la consommation de charbon de bois (pour
barbecue). Plus cette consommation augmente, plus le marché boursier aura
tendance à diminuer de valeur." (Langford 1988 : 3-4).
Mais
la logique du signe appartient aussi au discours scientifique comme explication
de base de l'inférence statistique fondée sur la covariation, et de la
taxonomie numérique fondée sur la distance. La covariation comme la
distance se déploient toutes deux dans le monde sensible de
l'Existence-Empirique. Et ceci, quelle que soit la nature abstraite de l'espace
au sein duquel ces mesures sont effectivement prises, lequel n'est pas à
proprement parler un espace de modélisation, mais une représentation
de l'espace commun, à savoir, soit l'espace euclidien lui-même, soit l'une
de ses extensions banales (Sneath & Sokal 1973 : 121-128).
Les
tentatives nombreuses de tirer de ces diverses mesures empiriques des
conclusions quant à la forme de la Réalité-Objective sont nécessairement vouées
à l'échec puisqu'elles supposent un saut proprement métaphysique du réel
à un espace de modélisation ; elles découlent toutes du postulat
"empiriciste" qui suppose que la Réalité-Objective (espace de
représentation fictif) peut "émerger" de l'Existence-Empirique (monde
sensible) ().
La
logique du signe est essentiellement statique, rien n'interdit cependant
qu'une dynamique en dérive, et ceci de deux manières distinctes :
1)
ou bien le temps est autorisé à varier, tandis que l'espace est maintenu
fixe : les entités qualitativement distinctes se remplacent alors par la
métamorphose.
La
pensée chinoise traditionnelle relève de ce cas de figure : pensée de la métamorphoseoù la ressemblance dénote les avatars d'un être (shi = chose)
sous ses formes "cycliques", telle la "transformation du rat des
champs en alouette" (Gernet 1974 : 65). Su Tung-po (dynastie Sung,
correspondant à notre Haut Moyen Age) écrit dans ses Propos sur l'Art :
"Montagne, rocher, bambou,
arbre, rides sur l'eau, brumes et nuages, toutes ces choses de la nature n'ont
pas de forme fixe ; en revanche, elles ont chacune une ligne interne
constante. C'est cela qui doit guider l'esprit du peintre" (in Cheng
1979 : 44-45).
Rien
de plus permanent dans notre pensée occidentale contemporaine que le nombre,
rien de plus labile dans la pensée chinoise : "Les Nombres sont
susceptibles de mutations", note Granet (1934 : 128), et van
der Meersch observe à propos de la divination :
"Cependant, alors que le
sept était considéré comme le principe mâle jeune, ne pouvant que se développer
jusqu'à neuf, neuf était considéré comme le principe mâle veilli, prêt à se
muer dans le principe femelle huit. De même, huit était considéré comme le
principe femelle jeune, ne pouvant que se concentrer jusqu'à six, alors que six
était considéré comme le principe femelle vieilli, prêt à se muer dans le
principe mâle sept" (van der Meersch 1974 : 49).
Disposition
universelle à la métamorphose que Gernet résume ainsi :
"Alors que la logique du
discours (occidental) vise, par une suite de propositions enchaînées les unes
aux autres, à dégager des vérités immuables, la pensée chinoise apparaît
au contraire orientée tout entière vers une réflexion sur le changement".
(Gernet 1974 : 68).
2)
ou bien le lieu est autorisé à varier, tandis que le temps est maintenu
fixe : d'où l'ubiquïté, la manifestation simultanée.
La
conception de l'identité qui sous-tend nécessairement une telle
"logique" est de nature essentielle : ni la différence de
forme, ni la distinction dans l'espace-temps ne sont pertinentes, un être est
identique à lui-même quels que soient sa forme, son moment ou son lieu. Ainsi
s'expliquent les faits d'ubiquïté notés par Lévy-Bruhl : le
loup-garou peut être au même moment au fond des bois et dans sa demeure et,
blessé dans la forêt, il portera sa blessure chez lui (Lévy-Bruhl 1910,
1931 ; Hallpike 1979). Ce mécanisme fut fort bien analysé par
Wallon :
"Les différences de lieu sont moins des
localisations différentes dans l'espace que des circonstances locales
s'ajoutant à la personne, à l'objet ou à la situation, et capables par suite
d'être simultanément soit une seule pour plusieurs individus, soit plusieurs
pour le même individu." (Wallon [1932] 1959 : 348).
Des
phénomènes du même type ont été récemment mentionnés en physique. La covariation(corrélation dans le temps) en l'absence de contiguïté spatiale, est au centre
du débat autour du "principe de séparabilité" en mécanique quantique.
Diverses expériences autour des inégalités de Bell (cf Jammer
1974 : 302-312), dont celles de Clauser, de Fry et d'Aspect, suggèrent que
des particules ayant été en contact continuent de covarier, quelle que
soit la distance qui les sépare désormais (cf d'Espagnat 1985 : chapitre
5). Le phénomène est de la même nature exactement que l'ubiquïté postulée
par la "mentalité primitive".
3. Le rapport entre le signe
et la cause
J'ai
pu montrer ailleurs comment la relation d'inclusion résulte d'une rupture de
symétrie au sein de la relation plus primitive de connexion simple (Jorion
1989 ; 1990a : chapitre 9). De même, l'implication causale constitue
une rupture de symétrie au sein de la relation plus primitive de corrélation,
de plus - et comme je l'ai signalé d'entrée - la rupture s'accompagne
(comme dans le mouvement qui conduit de la connexion simple à l'inclusion) d'un
saut métaphysique, de la description du monde sensible à la construction de
l'espace de modélisation qu'est la Réalité-Objective.
Avec
l'implication causale, comme avec l'inclusion, la réversibilité de la connexion
primitive a vécu. Le parcours à rebrousse-poil de "les lions sont des
mammifères" est "certains mammifères sont des lions", celui de
"s'il y a les nuages alors il y aura la pluie" est "s'il y a la
pluie alors il y a eu les nuages".
La
distinction essentielle entre logique de la cause et logique du signe fut soulignée
en 1935 par Margenau, le premier philosophe qui contribua de manière
essentielle au progrès de la mécanique quantique. Il écrivait alors que
"A l'heure actuelle, les
sciences peuvent être partagées en deux classes. Dans la première, la
corrélation des données prédomine, dans la seconde, la méthode de l'explication
symbolique. (...) Dans le premier cas, la prédiction passe directement d'un
ensemble d'observations à un autre, la relation entre les deux ensembles
faisant appel aux probabilités. Dans le deuxième cas, une théorie est
interposée". (Margenau 1978 [1935] : 134).
Le
premier qui reconnût en fait toute la distance qui sépare la logique de la
cause de celle du signe fut le Stoïcien Chrysippe. Son opinion sur
le sujet nous est connue grâce au commentaire qu'en fit Cicéron :
"A ce point, Chrysippe
s'échauffe, il aimerait que les Chaldéens et autres devins se trompent, et
qu'ils n'emploient pas pour exprimer leurs observations des conjonctions de
propositions du genre, 'Si quelqu'un est né au lever de la Canicule (l'étoile
Sirius), il ne mourra pas en mer', mais disent plutôt, 'Non- et quelqu'un est
né au lever de la Canicule et il mourra en mer" ()."
(Cicéron [1942] viii. 15, ma traduction).
Chrysippe
reproche aux devins de formuler leurs "prononcements" en termes d'implications
causales, alors qu'ils pourraient les énoncer sous la forme d'une simple corrélation
dans la logique du signe. La corrélation peut se révéler fausse, elle évite
en tout cas l'assignation causale et le saut métaphysique que celle-ci
implique. Bien sûr, l'implication causale est plus forte du point de vue
explicatif puisqu'elle suppose un espace de modélisation dont la corrélation
fait, elle, l'économie.
Cicéron
ne s'y trompe pas, qui relève, sur une série d'exemples "comiques",
la perte explicative qui accompagne la suggestion de Chrysippe :
"Le médecin, pour commencer,
qui ne proposera pas un principe de son art de cette manière : 'Si le
pouls de quelqu'un se comporte ainsi, il a la fièvre', mais sous ce mode, 'Non-
et le pouls de quelqu'un se comporte ainsi et il n'a pas la fièvre'."
(ibidem viii. 15, ma traduction).
Et
il feint de n'y voir que "contorsions discursives" (contortiones
orationis) : "Que pourrait-il y avoir qui ne puisse être
transposé sur ce mode, d'une connexion de ce type en la négation d'une
conjonction" (ibidem viii. 16, ma traduction), écrit-il. Blanché lit dans
la distinction la différence entre, respectivement "ce qui arriverait
nécessairement" et "ce qui ne manquera pas d'arriver" (Blanché
1970 : 111). Vuillemin note que "la conditionnelle astrologique
exprime qu'il est nécessaire que si l'événement p a eu lieu l'événement qaura lieu ; la 'conditionnelle' de Chrysippe exprime seulement qu'il est
impossible qu'on vérifie à la fois que p a lieu et que q n'aura
pas lieu" (Vuillemin 1984 : 132), mais ce commentateur ne peut (de
son propre aveu) faire la preuve que ce qui est en cause est, comme il le
postule, un "affaiblissement de la nécessité". Pour moi, le mouvement
opéré par Chrysippe est bien la régression d'une théorisationdans la Réalité-Objective à un constat dans l'Expérience-Empirique, soitune régression de la relation asymétrique (irréversible) de l'implication
causale à la relation symétrique (réversible) de la corrélation dans la logique
du signe.
Conclusion:
La
tâche a priori inoffensive d'un examen des types de savoir dans la perspective
de leur transmission informatique nous a entraînés dans un périple
épistémologique quelquefois déroutant puisqu'il nous a conduit, dans le temps
et dans l'espace, de la "mentalité primitive" aux techniques les plus
novatrices de l'intelligence artificielle ou de la physique et, de la Chine et
de la Grèce antiques, aux savoir-faire contemporains.
La
leçon à tirer est simple et ses implications apparaîtront sans doute dans les
années à venir avec une clarté croissante : la civilisation informatique
nous oblige à reconstruire nos représentations de monde sur des bases
entièrement nouvelles, permettant à l'occasion aux savoirs empiriques -
souvent injustement décriés - de retrouver certains de leurs droits. Il
faut espérer, à l'aube du XXIe siècle, que pourront être évités ainsi certains
écueils que les savoirs souvent inutilement autoritaires que notre culture
développa du XVIIe au XXe siècles ne permirent pas toujours d'apercevoir à
temps.
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