PAUL JORION
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Paul JORION

published in D. Chevallier (ed.),Savoir faire et pouvoir transmettre, Maison des Sciences de l'Homme, Paris, 1991: 169-187

 

Typologie des savoirs et transmission informatique

 

          L'homme ne transmet du savoir à une machine que dans une intention précise : que la machine régurgite ensuite ce savoir à d'autres hommes sous la même forme ou sous une forme traitée, la médiation par la machine n'ayant de sens que s'il en résulte une plus-value par rapport à la transmission immédiate d'homme à homme. Cette plus-value peut se manifester sous des formes diverses :

1) en termes de disponibilitéd'un savoir rare : un expert humain pourra, par exemple, être représenté par le logiciel d'un système expert reproduisant une version "rectifiée" ([1]) de son savoir, en une multitude d'exemplaires,

2) dans un progrès de la conceptualisation. La traduction d'un savoir sous forme de base de règles (règles et méta-règles) représente en effet automatiquement une théorisation(articulation des concepts) de ce savoir. Ceci pour plusieurs raisons :

a. du fait qu'une composante intuitive universellement partagée par les hommes doit être entièrement explicitée pour que la transmission à la machine puisse s'opérer ([2]),

b. du fait de la rigidité qui caractérise encore la représentation informatique des connaissances et qui oblige à structurer l'information dans la machine d'une manière plus contrainte (sans doute) que ne l'exige la mémoire humaine ([3]).

          Une compréhension plus complète de la transformation qui s'opère lors de la transmission des connaissances de l'homme à la machine permet d'améliorer l'efficacité pratique de la retransmission de ces connaissances en sens inverse : de la machine à l'homme. Il est utile dans cette optique de distinguer parmi les connaissances humaines plusieurs types. Ceux que nous avons retenus sont les suivants :

1) savoir procédural,

2) savoir propositionnel,

3) savoir scientifique,

4) savoir empirique,

5) savoir historique (ou clinique),

          Si le partage entre divers types de connaissances prend un sens dans la perspective de leur implémentation informatique, c'est parce que les distinctions opérées correspondent à d'authentiques différences dans le statut épistémologique de l'explication conçue comme articulation séquentielle des connaissances en vue de leur transmission ([4]). Nous développerons plus spécialement sur ce point dans la deuxième partie en mettant l'accent sur les deux principales "logiques" explicatives : celle du signe et celle de la cause (sous ses diverses formes).

 

I. Première perspective : les types de savoir

1. Le savoir procédural

          DansLa transmission des savoirs (Delbos & Jorion 1984), nous introduisions la distinction entre "savoir procédural" et "savoir propositionnel". Nous écrivions,

"Nous appelerons 'procédural' le savoir qui peut être abstrait de l'observation d'une pratique. Il s'agit très précisément du savoir que l'on trouve sous forme écrite dans lesmanuels (il ne faudrait pas confondre 'mise en écriture' et 'théorisation' : le manuel est un ouvrage a-théorique)... Quant au savoir dispensé par l'école, nous l'appellerons 'propositionnel' (...) nous attirons l'attention par cela sur l'une de ses caractéristiques marquantes, qu'à défaut de pouvoir être théorique, il résume le savoir sous forme de propositions non logiquement connectées et qui se contentent d'énoncer des contenus." (Delbos et Jorion 1984 : 11).

          La distinction entre savoir procédural et savoir déclaratif, est classique à l'informatique. Elle renvoie au départ à un choix dans la philosophie qui présida au développement des langages de programmation. La naissance de ceux-ci au milieu des années cinquante correspond à une étape précise dans l'évolution technologique de la quincaillerie (hardware) informatique.

          Un bref historique est ici nécessaire. Avant que n'apparaisse pour la première fois avec la machine EDVAC le programme résident (= "chargé") dans la mémoire interne de la machine préalablement au traitement des données (von Neumann 1945 ; Randell 1982 : 375-381), la programmation des instructions successives que la machine aurait à suivre se faisait à la main enlangage machine, c'est-à-dire en code binaire.

          La programmation en langage machine était extrêmement lourde. L'apparition du programme résident en mémoire permit de l'abandonner dans la pratique courante. On put en effet envisager à partir de ce moment qu'un programme fût rédigé dans un dialecte plus proche de la langue commune et qu'un autre programme, résident (chargé, lui, en machine), traduirait (interpréterait, ou compilerait - selon la formule retenue) en langage machine.

          La première étape fut celle des langages de programmation de bas niveau qui se contentaient de représenter de manière abrégée des suites standards de code binaire (« assembleur »). La seconde étape consista dans la mise au point des langages de programmation de haut niveau (FORTRAN le premier, suivi de LISP, Algol, etc.) qui composent aujourd'hui d'immenses familles liées par leur généalogie.

          Désormais pour la mise au point de ces langages de programmation de haut niveau un choix existait : soit l'on s'efforçait de rester aussi proche que possible de la logique même de la quincaillerie informatique, c'est-à-dire du langage machine - tout en tenant compte des exigences de l'ergonomie humaine - soit l'on s'approchait autant que faire se pouvait de la langue naturelle - naturelle aux êtres humains - sans perdre de vue pour autant la logique machinique (Pohl & Shaw 1981 : 193-198). La première tendance s'intitula procédurale, du fait qu'elle préconisait que l'on continuât de "coller" autant que possible à l'instruction immédiate à la machine (l'algorithme) - le travail de compilation ou d'interprétation étant minimal ; la seconde, déclarative, du fait que le programmeur se contentait (en principe) de déclarer ce qu'il entendait que la machine fît - le travail de traduction en langage machine opéré par le compilateur ou l'interprète, étant cette fois massif.

          Le choix, procédural ou déclaratif, devint décisif, non seulement dans le conception de langages de programmation, mais aussi, une fois le langage fixé, quant au style de programmation adopté à l'intérieur des limites qu'il impose ([5]). Lorsque l'on passa de l'informatique classique à l'intelligence artificielle, le choix procédural/ déclaratif déborda sur la conception que l'on peut se faire de la nature du savoir. En 1975, Terry Winograd fit le point sur la question. Il constatait que

"Les procéduralistes affirment que notre connaissance est avant tout un 'savoir comment'. La machine à traitement d'information humaine est un dispositif à programme résident, dont la connaissance du monde est enclose dans les programmes. Ce qu'une personne (ou un robot) connaît de la langue anglaise, du jeu d'échecs, ou des propriétés physiques de son monde est co-extensif à l'ensemble des programmes dont il dispose pour opérer sur lui. (...) Les déclarativistes, par ailleurs, ne pensent pas que la connaissance d'un sujet soit intimement liée aux procédures dont il dispose pour l'utiliser. Pour eux, l'intelligence repose sur deux bases : un ensemble de procédures assez générales pour manipuler les faits de toute sortes, et un ensemble de faits spécifiques décrivant des domaines de savoir particuliers. Dans la pensée, les procédures générales sont appliquées aux données spécifiques d'un domaine pour opérer à partir de lui à des déductions." (Winograd 1975 : 186).

          En réalité, dans le pratique de la programmation, la distinction se résume souvent à un ensemble de conseils relatifs précisément au style. Ainsi,

"... le savoir peut être déclaratif(relatif à la nature de la tâche), procédural (relatif aux moyens de réaliser la tâche de manière efficace), ou les deux." (Walker 1987 : 3).

          Le savoir procédural a une dimension d'expression immédiate, de gestuelle, faisant l'économie de l'expression discursive passant par la langue naturelle, mais il peut être envisagé sous son versant discursif comme ensemble d'instructions. C'est lui que l'on trouve alors dans un manuel, par exemple dans le manuel d'entretien d'une machine. Rien n'interdit de présenter ce même savoir sous forme visuelle immédiatement "mimée" : mouvement fixé sur tout type de support tel que film, vidéo, disque optique, et que les images présentées soient enregistrées - parce que naturelles -, générées mathématiquement - parce que synthétiques -, ou construites optiquement - parce qu'holographiques.

          En fait, l'expression "naturelle" du savoir procédural est celle qu'offre la robotique : le robot enregistre les gestes qui lui sont démontrés, et peut les reproduire de manière indépendante une fois qu'ils ont été automatiquement transcrits dans un des langages de programmation propres à la robotique (Aleksander & Burnet 1983 ; Brady 1984 ; Eckmiller 1989).

 

2. Le savoir propositionnel

          Il y a dans l'expression "savoir propositionnel" un renvoi à la distinction logique entre la "phrase" et la "proposition", cette dernière étant nécessairement dépositaire d'une valeur de vérité (vraiou faux) et non la première. Le savoir scolaire recourt aux propositions sous une forme guindée et autonome, faite pour être répétée telle quelle (Delbos & Jorion 1984, chapitre 1). Ce faisant, il passe à côté de la spécificité de tout savoir digne de ce nom, i.e. d'être un corpus structuré, constitué d'enchaînements associatifs articulés (condition de théoricité).

          L'indépendance des phrases les unes par rapport aux autres dans le savoir propositionnel résulte de l'ignorance des équivalences qui les regroupent dans le discours. Ce sont ces équivalences qui conduisent à dire par exemple que "Paul lance la balle à Jacques" c'est la même chose que dire, "La balle est lancée par Paul à Jacques". Les équivalences sont - selon la conception commune - imposées par le monde tel qu'il est, la physis. En fait, elles constituent les principes de cohérence d'une langue particulière : ce sont elles qui supportent une physis, elles ne la représentent pas. Dire "la licorne ne possède qu'une seule corne" et "une seule corne est possédée par la licorne", c'est dire la même chose, mais le fait que les deux phrases s'équivalent est entièrement indépendant du monde tel qu'il est : la preuve en est que les licornes n'existent ni dans le monde sensible de l'Existence-Empirique ni dans celui construit de la Réalité-Objective ([6]).

          En fait, la question du relativisme des représentations, si fondamentale dans le dialogue des cultures - voire même des sous-cultures qui composent une société comme la nôtre -, peut être abordée de cette manière : il existe de multiples manières de définir les principes d'équivalence entre ces unités de discours que sont les phrases. Lévy-Bruhl mettait le doigt sur cet aspect de la question quand il incriminait le principe d'identité dont le statut est pré-logique au sens où la Logique ne se déploie que dans un espace où sa nature a déjà été strictement déterminée ([7]).

          Dans la perspective de l'intelligence artificielle, le savoir propositionnelest une forme stéréotypée, proche du cliché, et qui peut être stockée telle qu'elle dans une machine et régurgitée en bloc. Du point de vue sémantique, le sens ici est global : la signification des mots individuels est dérivée du sens général de la proposition. Celle-ci constitue dans ce cas l'équivalent du mot-phrase("s'il-vous-plaît", "ainsi-soit-il", etc.), qui ne se décompose pas pour sa signification en mots individuels (Guillaume 1948-49 : 72-74). Le savoir propositionnel correspond au stockage de l'information dans les Systèmes Intelligents les moins sophistiqués. Par exemple, ELIZA de Joseph Weizenbaum, où le système répond à l'utilisateur à l'aide de phrases "mises en boîte" de diverses manières (Jorion 1990a : chapitre 5) : citant les propos de l'utilisateur sur le mode de l'écholalie, "Est-il vrai que... " - "vous me haïssez ?", - "êtes-vous malheureux ?", ou bien, opérant une digression du type "Avez-vous des amis ?", "Avez-vous eu une enfance heureuse ?", etc., chaque fois qu'il n'a pu interpréter en aucune manière ce qui vient de lui être dit (Schildt 1987 : 270).

 

3. le savoir scientifique

          Le discours théorique de la science porte sur la généralité (comme le vit le premier, Aristote, cf. Métaphysique M, 10, 32), alors que le discours sur l'empirique porte sur la singularité ([8]).

          Ce savoir a son pendant en intelligence artificielle dans les systèmes intelligents où les sorties ne sont pas préfabriquées mais sont composées à partir d'éléments de discours courts (dont la racine et la désinence constituent la limite inférieure). Le sens des phrases est composé ici de la signification des mots individuels. Le sens des phrases consécutives est articulé par l'existence d'une théorie sous-jacente qui n'est autre qu'un principe cohérent de maintien de la compatibilité entre phrases successives (que la logique reflète partiellement et incomplètement : cf Jorion 1990a : chapitre 18). Les substantifs qui interviennent dans ce discours relèvent de deux grands types : présystématiques (Stegmüller 1976), et théoriques(Sneed 1979), correspondant respectivement à des configurations d'enchaînements associatifs en flux, labiles, et à des configurations stabilisées : la même dans chacune des phrases (Jorion 1990a : chapitre 22). Le sens des phrases est organisé autour de celui des termes théoriques. La stabilisation du sens des termes théoriques correspond sur le mode discursif au rapport structurellement (quantitativement ou topologiquement) stabilisé du (ou des) modèle(s) mathématique(s) qui correspond(ent) (par homéomorphisme) à la théorie.

 

4. Le savoir empirique

          Le savoir empirique porte sur la façon dont l'homme singulier peut créer en tant qu'acteur du changement qualitatif, c'est-à-dire de l'événement (Lévi-Strauss 1952) dans un monde composé de cas singuliers. Le savoir empirique est discursif et constitue en fait une alternative au savoir scientifique, à la même place, mais au pôle opposé d'un ensemble de dimensions au sein desquelles se situe tout type de savoir : 1) portant sur le singulier là où la science est universelle, 2) mettant l'accent sur le qualitatif là où la science privilégie l'approche quantitative, 3) subjectif dans la mesure où il présuppose un sujet (au sens lacanien) là où la science est objective au sens où elle s'efforce de gommer la présence (pourtant incontournable) de ce sujet, 4) et à usage essentiellement privé alors que la science est fondamentalement de caractère public (l'ensemble de ces points a été longuement développé par Delbos & Jorion 1984, chapitre 4, je me contente ici de renvoyer à ce texte).

          Il s'agit avec le savoir empirique d'un savoir également théorique - au sens d'articulé - mais qui n'est pas proprement construit dans un espace de modélisation spécifique : il ne renvoie pas à une Réalité-Objective censée se cacher derrière le monde sensible de l'Existence-Empirique. Il se borne à établir de celui-ci un relevé, en termes de corrélations, et se trouve ainsi résolument du côté du signe et non de la cause (voir plus bas).

          Nous avons vu plus haut que le postulat d'une Réalité-Objective sous-tend les équivalences établies dans le discours entre phrases composées d'enchaînements associatifs distincts, c'est-à-dire constituant un espace de modélisationparticulier : c'est au regard de la Réalité-Objective que deux phénomènes sont "la même chose". Dans la mesure où il fait l'économie d'un espace de modélisation comme la Réalité-Objective, où la multiplicité des phénomènes du monde sensible est réduite à un petit nombre d'essences, le savoir empirique ne généralise pas : chaque cas demeure pour lui un cas singulier ([9]). Son mode de représentation n'est donc pas celui de la théorisation mais une mise en scène de chaque cas singulier en tant que singulier, c'est-à-dire sa simulation.

          L'appareil conceptuel d'un certaine domaine de la physique au développement récent permet de mieux comprendre quels sont les mécanismes permanents du savoir empirique. Au cours des quinze dernières années, la physique des systèmes complexess'est éloignée des idéaux d'un savoir scientifique (au sens d'un discours portant sur le général) pour se rapprocher de ceux d'un savoir empirique (au sens d'un discours portant sur le singulier). La dynamique non-linéaire des systèmes complexes qui les conduit à alterner régimes réguliers et stochastiques (Lichtenberg & Lieberman 1983 : 1-7) selon un développement strictement dépendant de leurs conditions initiales, interdit désormais de les considérer dans leur généralité. Leur simulation numérique permet de les examiner, non plus dans leur structure, mais dans une reconstruction du comportement (pseudo-) empirique de chaque cas singulier.

          Le débat qui oppose aujourd'hui au sein de cette discipline les tenants de la "Nouvelle Ecole" de la simulation numérique à ceux de l'"Ancienne Ecole" de la modélisation algébrique, peut être compris ainsi comme l'opposition entre les représentants d'un nouveau courant de savoir empirique et ceux d'un ancien courant de savoir scientifique ([10]). Cette formulation déplaira aux uns comme aux autres, elle n'en est pas moins adéquate. Le passage suivant emprunté à un texte produit par la Nouvelle Ecole illustre bien le changement de philosophie :

"... dans de nombreux domaines de la science et de la technologie, un effort important a été traditionnellement consenti afin de modéliser systèmes ou processus physiques. Cependant, une fois que le modèle mathématique a été construit, il arrive souvent que seules quelques simulations informatiques rapides soient effectuées. Bercé par un faux sentiment de sécurité dû à sa familiarité avec la solution unique des systèmes linéaires, l'analyste ou l'expérimentaliste pressé s'écrie 'Euréka, telle est la solution', aussitôt qu'une simulation se stabilise en un équilibre ou en un cycle régulier, sans se préoccuper d'explorer patiemment les développements qui ont lieu à partir de conditions initiales différentes. Afin d'éviter des erreurs potentiellement dangereuses aussi bien que des désastres, les ingénieurs doivent être prêts à consacrer une plus grande part de leurs efforts à explorer l'éventail complet des comportements dynamiques des systèmes qu'ils étudient." (Thompson & Stewart 1987 : xiii).

 

          Dans la mesure où tous deux appréhendent le réel comme simples corrélations phénoménales et non comme "expressions" phénoménales d'une Réalité-Objective sous-jacente, le savoir empirique a bien comme contrepartie informatique la simulation, simulation numérique ou qualitative (au sens où les mots de la langue renvoient "spontanément" à une approche qualitative du réel ; voir plus bas).

 

5. Le savoir historique

          Le discours historique porte sur l'événement en tant que changement qualitatif constaté (Veyne 1983). Il est a-théorique et a pour espace de simple déploiement, l'Existence-Empirique immédiate et non l'espace de modélisationde la Réalité-Objective. Il parcourt cet espace selon une simple métrique spatio-temporelle (selon la géographie et la chronologie). Il peut servir de fondement aussi bien à une théorisation scientifique, dans la mesure où apparaissent en son sein des régularités qui pourront être mises en scène dans une modélisation formelle (éventuellement mathématique), qu'à un savoir empirique, dans la mesure où ne sont retenues que les corrélations phénoménales (voir plus bas). C'est là le sens du débat récurrent à propos de l'historicisme : le discours historique peut-il déboucher sur des lois de l'histoire ou sur une simple pragmatique de l'histoire (science politique conçue comme "philosophie de l'histoire") ?

          Le discours clinique en médecine relève du même type : ici aussi il s'agit d'un simple relevé de faits insérés dans une chronologie. Il est possible à partir de lui de théoriser en focalisant l'attention sur la généralité des processus, mais le principe qui préside à son enregistrement scrupuleux correspond en réalité au constat du caractère irréductible de l'empirisme dans l'art du médecin.

          Le pendant informatique du savoir historique ou clinique dans la mesure ou ceux-ci sont simplement constatifs est la base de données classique où des "faits" sont stockés sans plus.

 

II. Deuxième perspective : les types d'explication

          J'ai annoncé d'entrée que les types de savoir distingués ici l'étaient selon leur statut par rapport à l'explication - mode privilégié de transmission du savoir. L'unité de base de l'explication est la propositionau sens aristotélicien, constituée de deux catégorèmes liés par un syncatégorèmeétablissant relation entre eux ([11]), soit ce que j'ai appelé ailleurs "enchaînement associatif" (Jorion 1990a : chapitre 17). L'explication est constituée d'une séquence plus ou moins longue d'enchaînements associatifs - dont le syllogisme constitue le prototype.

          Envisagées dans une perspective culturelle comparative, les relations élémentaires dénotées par le syncatégorème de liaison de l'enchaînement associatif sont, l'inclusion("Rex est un chien"), l'attribution ("Rex est noir"), la connexion simple ("Rex a un maître") (cf. Jorion 1990a : chapitre 9), l'implication ("Rex mord" = SI Rex ALORS morsure) et la corrélation ("Rex sort quand il fait beau" = Rex ET il fait beau).

          Par rapport à ces relations élémentaires, il existe des spécialisations culturelles quant au choix des modes préférés d'explication : le chinois ancien, par exemple, a une prédilection pour la connexion simple et la corrélation ; le français contemporain, pour l'inclusion et l'implication. Dans nos langues, les savoirs constatifs comme le savoir historique ou la clinique ont principalement recours à l'inclusion, l'attribution et la connexion simple, alors que les savoirs explicatifs recourent essentiellement à l'implication et à la corrélation ([12]).

 

1. La cause

          Dans le processus explicatif, l'accent est mis soit sur le signe qui signale la corrélation de phénoménes au sein du monde sensible de l'Existence-Empirique, soit sur la cause qui porte sur la succession (implicative) des actions au sein de l'espace de modélisation de la Réalité-Objective. Paradoxalement (puisque nous avons tendance à considérer notre pensée raisonnante comme émotionnellement indifférente aux contenus qu'elle manipule), c'est la mécanique du signe qui est émotionnellement neutre, alors que la mécanique de la cause est toujours convoquée - comme l'ont souligné de nombreux auteurs -, dans la perspective de l'attribution d'uneresponsabilité pouvant déboucher (en principe) sur l'application d'une peine. Ainsi par exemple, dans un commentaire de Austin :

"Je suppose que 'causer' est une notion empruntée à l'expérience humaine des actions les plus simples. Pour l'homme primitif tout événement devait être construit dans les termes de ce modèle : chaque événement a une cause, c'est-à-dire, chaque événement est une action faite par quelqu'un - sinon par un homme, du moins par un quasi-homme, un esprit. Lorsqu'on comprit plus tard que des événements qui ne sont pas des actions n'en sont effectivement pas, on persista cependant à dire qu'ils doivent être 'causés', et le mot nous piégea : nous nous efforçons de lui attribuer une nouvelle signification non-anthropomorphique ; et pourtant, constamment, dans l'enquête que nous menons afin de l'analyser, nous ramenons à la surface l'ancien modèle et nous en réincorporons les principes." (Austin 1961 [1957] : 202-203).

          L'analyse d'Austin s'est vu corroborée par les études récentes relatives à la conception de la causalité chez les stoïciens. Pour ceux-ci en effet, comme le note Frede,

"... pour tout ce qui demande à être expliqué, il existe quelque chose qui joue à son égard un rôle analogue à celui que joue la personne responsable à l'égard de ce qui est arrivé de fâcheux." (Frede 1989 [1980] : 491) (voir aussi Fauconnet 1928 ; Hart & Honoré 1956).

          Dans nos cultures occidentales, l'explication commune (non-scientifique) repose, comme on le sait, massivement sur l'assignation de la cause efficienteau sens d'Aristote, par exemple, "les nuages causent la pluie". Mais nous recourons aussi bien et de manière tout aussi massive à la description fonctionnelle, qui décrit le comportement du monde en termes de causes finales (au sens d'Aristote), c'est-à-dire, comme guidé par le but (goal-driven), par exemple, "le papillon a une trompe afin qu'il puisse boire le nectar".

          L'empirisme logique - héritier du Cercle de Vienne - a mené un combat visant à ne reconnaître que la cause efficiente comme cause proprement dite, considérant la cause finale (ou téléologique) comme étant d'essence "mystique", c'est pourquoi aux yeux des tenants de ce courant, l'explication mécanique seule est valable (cf Nagel 1979 [1977]). Ce qui rendrait, par exemple, irrémédiablement irréconciliables les sciences naturelles et les sciences de l'Homme, ce serait précisément le fait que les secondes ne pourront jamais se passer complètement de l'explication téléologique : la Nature s'expliquerait en termes de causes, mais l'Homme, par les raisons(buts) qu'il s'assigne.

          Hegel considérait au contraire que seule l'explication téléologique est digne de ce nom. Pour lui, l'explication "mécanique" chère aux physiciens n'en est pas une authentiquement parce qu'elle est purement extérieure à la chose : on y voit des éléments en interaction où chacun trouve sa "cause" dans un autre mais rien n'est su - et a fortiori dit - de ce qui meut, "motive", aucun d'entre eux : "L'objet a (...), tout comme un être-là en général, la déterminité de sa totalité en dehors de lui, dans d'autres objets, ceux-ci pareillement à nouveau en dehors d'eux, et ainsi de suite à l'infini" (Hegel 1981 [1816] : 220). Dans l'explication téléologique au contraire, la motivation intérieure de l'objet est mise en avant : "La téléologie se trouve opposée par excellence au mécanisme, dans lequel la déterminité posée en l'objet est essentiellement, comme extérieure, une déterminité en laquelle ne se manifeste aucune auto-détermination" (ibidem 247).

          Au cours des cinq dernières années, les progrès faits dans le développement des systèmes experts ont conduit les chercheurs en intelligence artificielle à s'interroger sur ce que pourrait être une description du monde qui serait dans la ligne du type d'explications communément fournies par les experts (humains), mais qui serait néanmoins complète et cohérente. Il en est résulté le courant actuel de l'IA appelé physique qualitative (Bobrow 1984), "physique" parce qu'il s'agit bien d'une description théorique du monde - de la physis - et "qualitative" parce que l'explication commune est en effet centrée sur les qualités phénoménales perceptibles des objets (les qualités secondesde Locke [s.d. : 444]) et sur leurs modifications.

          Comme on va le voir, les représentants de la physique qualitative ont mis en place une physique qui présente la particularité de rencontrer le voeu de Hegel. Leur constatation initiale fut que l'explication de physique mathématique, fondée sur la modélisation par des systèmes d'équations différentielles, était incapable de guider un comportement et n'avait qu'un faible pouvoir explicatif pour un agent humain ; en fait, si elle offre un moyen utile pour prédire au moment t0 dans quel état un système S sera au moment tn, elle n'a rien à dire sur ce que les physiciens appellent les interphénomènes : les états successifs du système entre les moments t0 et tn.

          L'explication (humaine) des phénomènes dynamiques repose de manière cruciale sur les changements de qualité, les transitions qualitatives, dues à l'existence de seuils empiriques (le moment où l'élastique casse, où le pont s'écroule, etc.). Dans la plupart des modélisations utilisant le calcul différentiel, de tels sauts sont cachés ; si ce n'était le cas, le modèle devrait s'engager quant aux conditions initiales du système qui, dans les cas empiriques, sont soit inconnaissables, soit extrêmement difficiles à déterminer. En fondant sa modélisation des systèmes dynamiques sur les contraintes qui résultent de l'existence de seuils qualitatifs (assimilables aux catastrophes élémentaires de Thom), le courant de la physique qualitative débouche sur une modélisation par des systèmes d'équations non-linéaires ([13]), dont la description discursive mêle considérations empiriques et recours aux causes finales : la fonction des divers éléments d'un mécanisme (leur cause finale) plutôt que l'action relative de ces éléments les uns sur les autres (les causes efficientes). [14]

          Dans l'optique de la modélisation physique (qualitative comme quantitative), l'invocation de la cause efficiente équivaut à un choix assez arbitraire parmi l'ensemble des facteurs intervenants (les Anciens, d'Aristote aux Stoïciens en étaient déjà conscients), de plus, l'explication par la cause (efficiente) s'avère sous-déterminée : elle est insuffisante à décrire un comportement physique de manière non-ambigüe - ce qui signifie en particulier pour certains comportements co-occurrents que la désignation d'un facteur comme cause ou comme effet pourrait tout aussi bien être inversée (De Kleer & Brown 1984 : 69). Ce sont ces diverses caractéristiques qui avaient fait dire à certains auteurs que le raisonnement causal (en termes de causes efficientes) est fondamentalement "pré-scientifique".

          Mais la cause finale, élément explicatif de base de la description fonctionnelle, s'avère elle indispensable à toute explication digne de ce nom du comportement d'un système. Bobrow note par exemple que

"Tout objet manufacturé a une fonction : la relation entre le but d'un utilisateur humain et le fonctionnement du système (...) La fonction d'une pièce dans un système connecte le comportement de cette pièce à la fonction du système en tant que tout. (...) Une structure de nature toute différente peut être substituée à une partie d'un système plus important si les deux structures exercent la même fonction ; on peut, par exemple, utiliser dans une montre, un cristal de quartz comme étalon temporel au lieu d'un échappement à ancre." (Bobrow 1984 : 2)

          Kuipers, pour sa part, souligne que seule la référence à la fonction permet d'inclure dans la description d'un objet manufacturé les effets que l'on vise àéviter et qui du coup n'apparaissent pas dans la modélisation mathématique classique de son fonctionnement :

"Je réserve le terme de description fonctionnelle pour une description qui révèle la raison pour laquelle un composant ou une connexion structurelles engendrent comme ils le font le fonctionnement d'un système. (...) Une description fonctionnelle doit inclure des termes qui renvoient implicitement à des modifications qui n'interviennent qu'au-delà de l'état final du système (un équilibre stable, par exemple), ou même qui n'interviennent pas du tout dans la description des états qualitatifs du système (par exemple, la valve d'évacuation de vapeur empêche l'explosion). La définition de la fonction de la valve d'évacuation de vapeur doit nécessairement faire mention d'une relation téléologique au processus de la conception du système, au cours duquel la valve fut ajoutée à la structure en vue de prévenir un certain comportement." (Kuipers 1984 : 170, 173).

          Avec la physique qualitative, et la simulation numérique, la science réalise enfin le programme scientifique d'Aristote (cf Thom 1988), développé et systématisé par Hegel ; l'histoire dira si la science d'inspiration platonicienne (du XVIIe au XXe siècles) s'effacera petit à petit devant cet outil plus "juste" (puisque non-leurré par le mirage de la Réalité-Objective), ou si elle survivra à son assaut.

 

2. Le signe

          Dans la logique du signe, les rapprochements entre entités se font non selon l'action réciproque mais selon la corrélation, soit la proximité dans le temps et dans l'espace : X est signe de Y et inversément, s'ils sont de manière habituelle contigus dans l'espace ou dans le temps (qu'ils soient simultanés ou en succession immédiate). Qu'il s'agisse du temps ou de l'espace, la présence de l'un signalera la présence probable de l'autre.

          Dans nos cultures, le raisonnement par le signe se présente le plus souvent comme une version naïve du raisonnement causal, soit qu'il apparaisse comme une des composantes du savoir empirique,

"C'est ainsi que le blé, le seigle, les fleurs de lys, de ronces, de chataîgners ou de genêts servent de critères (pour le début du captage du naissain d'huîtres) en Morbihan, les fleurs de vigne à Arcachon, les lys de Saint-Joseph à Marennes, etc." (Marteil 1979 : 340),

soit qu'il apparaisse comme propre à la superstition, ou à la "déraison ordinaire" :

"Si la mode à tendance à allonger la longueur des jupes, le marché boursier ira à la baisse. Et à l'inverse, plus la jupe aura tendance à raccourcir, plus les indices boursiers iront à la hausse. La largeur de la cravate est aussi un symptôme de la tendance boursière à venir. (...) Dans la même veine, il faut surveiller la consommation d'aspirine (ainsi que) la consommation de charbon de bois (pour barbecue). Plus cette consommation augmente, plus le marché boursier aura tendance à diminuer de valeur." (Langford 1988 : 3-4).

          Mais la logique du signe appartient aussi au discours scientifique comme explication de base de l'inférence statistique fondée sur la covariation, et de la taxonomie numérique fondée sur la distance. La covariation comme la distance se déploient toutes deux dans le monde sensible de l'Existence-Empirique. Et ceci, quelle que soit la nature abstraite de l'espace au sein duquel ces mesures sont effectivement prises, lequel n'est pas à proprement parler un espace de modélisation, mais une représentation de l'espace commun, à savoir, soit l'espace euclidien lui-même, soit l'une de ses extensions banales (Sneath & Sokal 1973 : 121-128).

          Les tentatives nombreuses de tirer de ces diverses mesures empiriques des conclusions quant à la forme de la Réalité-Objective sont nécessairement vouées à l'échec puisqu'elles supposent un saut proprement métaphysique du réel à un espace de modélisation ; elles découlent toutes du postulat "empiriciste" qui suppose que la Réalité-Objective (espace de représentation fictif) peut "émerger" de l'Existence-Empirique (monde sensible) ([15]).

          La logique du signe est essentiellement statique, rien n'interdit cependant qu'une dynamique en dérive, et ceci de deux manières distinctes :

         

          1) ou bien le temps est autorisé à varier, tandis que l'espace est maintenu fixe : les entités qualitativement distinctes se remplacent alors par la métamorphose.

          La pensée chinoise traditionnelle relève de ce cas de figure : pensée de la métamorphoseoù la ressemblance dénote les avatars d'un être (shi = chose) sous ses formes "cycliques", telle la "transformation du rat des champs en alouette" (Gernet 1974 : 65). Su Tung-po (dynastie Sung, correspondant à notre Haut Moyen Age) écrit dans ses Propos sur l'Art :

"Montagne, rocher, bambou, arbre, rides sur l'eau, brumes et nuages, toutes ces choses de la nature n'ont pas de forme fixe ; en revanche, elles ont chacune une ligne interne constante. C'est cela qui doit guider l'esprit du peintre" (in Cheng 1979 : 44-45).

          Rien de plus permanent dans notre pensée occidentale contemporaine que le nombre, rien de plus labile dans la pensée chinoise : "Les Nombres sont susceptibles de mutations", note Granet (1934 : 128), et van der Meersch observe à propos de la divination :

"Cependant, alors que le sept était considéré comme le principe mâle jeune, ne pouvant que se développer jusqu'à neuf, neuf était considéré comme le principe mâle veilli, prêt à se muer dans le principe femelle huit. De même, huit était considéré comme le principe femelle jeune, ne pouvant que se concentrer jusqu'à six, alors que six était considéré comme le principe femelle vieilli, prêt à se muer dans le principe mâle sept" (van der Meersch 1974 : 49).

          Disposition universelle à la métamorphose que Gernet résume ainsi :

"Alors que la logique du discours (occidental) vise, par une suite de propositions enchaînées les unes aux autres, à dégager des vérités immuables, la pensée chinoise apparaît au contraire orientée tout entière vers une réflexion sur le changement". (Gernet 1974 : 68).

 

          2) ou bien le lieu est autorisé à varier, tandis que le temps est maintenu fixe : d'où l'ubiquïté, la manifestation simultanée.

          La conception de l'identité qui sous-tend nécessairement une telle "logique" est de nature essentielle : ni la différence de forme, ni la distinction dans l'espace-temps ne sont pertinentes, un être est identique à lui-même quels que soient sa forme, son moment ou son lieu. Ainsi s'expliquent les faits d'ubiquïté notés par Lévy-Bruhl : le loup-garou peut être au même moment au fond des bois et dans sa demeure et, blessé dans la forêt, il portera sa blessure chez lui (Lévy-Bruhl 1910, 1931 ; Hallpike 1979). Ce mécanisme fut fort bien analysé par Wallon :

"Les différences de lieu sont moins des localisations différentes dans l'espace que des circonstances locales s'ajoutant à la personne, à l'objet ou à la situation, et capables par suite d'être simultanément soit une seule pour plusieurs individus, soit plusieurs pour le même individu." (Wallon [1932] 1959 : 348).

          Des phénomènes du même type ont été récemment mentionnés en physique. La covariation(corrélation dans le temps) en l'absence de contiguïté spatiale, est au centre du débat autour du "principe de séparabilité" en mécanique quantique. Diverses expériences autour des inégalités de Bell (cf Jammer 1974 : 302-312), dont celles de Clauser, de Fry et d'Aspect, suggèrent que des particules ayant été en contact continuent de covarier, quelle que soit la distance qui les sépare désormais (cf d'Espagnat 1985 : chapitre 5). Le phénomène est de la même nature exactement que l'ubiquïté postulée par la "mentalité primitive".

 

3. Le rapport entre le signe et la cause

          J'ai pu montrer ailleurs comment la relation d'inclusion résulte d'une rupture de symétrie au sein de la relation plus primitive de connexion simple (Jorion 1989 ; 1990a : chapitre 9). De même, l'implication causale constitue une rupture de symétrie au sein de la relation plus primitive de corrélation, de plus - et comme je l'ai signalé d'entrée - la rupture s'accompagne (comme dans le mouvement qui conduit de la connexion simple à l'inclusion) d'un saut métaphysique, de la description du monde sensible à la construction de l'espace de modélisation qu'est la Réalité-Objective.

          Avec l'implication causale, comme avec l'inclusion, la réversibilité de la connexion primitive a vécu. Le parcours à rebrousse-poil de "les lions sont des mammifères" est "certains mammifères sont des lions", celui de "s'il y a les nuages alors il y aura la pluie" est "s'il y a la pluie alors il y a eu les nuages".

          La distinction essentielle entre logique de la cause et logique du signe fut soulignée en 1935 par Margenau, le premier philosophe qui contribua de manière essentielle au progrès de la mécanique quantique. Il écrivait alors que

"A l'heure actuelle, les sciences peuvent être partagées en deux classes. Dans la première, la corrélation des données prédomine, dans la seconde, la méthode de l'explication symbolique. (...) Dans le premier cas, la prédiction passe directement d'un ensemble d'observations à un autre, la relation entre les deux ensembles faisant appel aux probabilités. Dans le deuxième cas, une théorie est interposée". (Margenau 1978 [1935] : 134).

          Le premier qui reconnût en fait toute la distance qui sépare la logique de la cause de celle du signe fut le Stoïcien Chrysippe. Son opinion sur le sujet nous est connue grâce au commentaire qu'en fit Cicéron :

"A ce point, Chrysippe s'échauffe, il aimerait que les Chaldéens et autres devins se trompent, et qu'ils n'emploient pas pour exprimer leurs observations des conjonctions de propositions du genre, 'Si quelqu'un est né au lever de la Canicule (l'étoile Sirius), il ne mourra pas en mer', mais disent plutôt, 'Non- et quelqu'un est né au lever de la Canicule et il mourra en mer" ([16])." (Cicéron [1942] viii. 15, ma traduction).

          Chrysippe reproche aux devins de formuler leurs "prononcements" en termes d'implications causales, alors qu'ils pourraient les énoncer sous la forme d'une simple corrélation dans la logique du signe. La corrélation peut se révéler fausse, elle évite en tout cas l'assignation causale et le saut métaphysique que celle-ci implique. Bien sûr, l'implication causale est plus forte du point de vue explicatif puisqu'elle suppose un espace de modélisation dont la corrélation fait, elle, l'économie.

          Cicéron ne s'y trompe pas, qui relève, sur une série d'exemples "comiques", la perte explicative qui accompagne la suggestion de Chrysippe :

"Le médecin, pour commencer, qui ne proposera pas un principe de son art de cette manière : 'Si le pouls de quelqu'un se comporte ainsi, il a la fièvre', mais sous ce mode, 'Non- et le pouls de quelqu'un se comporte ainsi et il n'a pas la fièvre'." (ibidem viii. 15, ma traduction).

          Et il feint de n'y voir que "contorsions discursives" (contortiones orationis) : "Que pourrait-il y avoir qui ne puisse être transposé sur ce mode, d'une connexion de ce type en la négation d'une conjonction" (ibidem viii. 16, ma traduction), écrit-il. Blanché lit dans la distinction la différence entre, respectivement "ce qui arriverait nécessairement" et "ce qui ne manquera pas d'arriver" (Blanché 1970 : 111). Vuillemin note que "la conditionnelle astrologique exprime qu'il est nécessaire que si l'événement p a eu lieu l'événement qaura lieu ; la 'conditionnelle' de Chrysippe exprime seulement qu'il est impossible qu'on vérifie à la fois que p a lieu et que q n'aura pas lieu" (Vuillemin 1984 : 132), mais ce commentateur ne peut (de son propre aveu) faire la preuve que ce qui est en cause est, comme il le postule, un "affaiblissement de la nécessité". Pour moi, le mouvement opéré par Chrysippe est bien la régression d'une théorisationdans la Réalité-Objective à un constat dans l'Expérience-Empirique, soitune régression de la relation asymétrique (irréversible) de l'implication causale à la relation symétrique (réversible) de la corrélation dans la logique du signe.

 

Conclusion:

          La tâche a priori inoffensive d'un examen des types de savoir dans la perspective de leur transmission informatique nous a entraînés dans un périple épistémologique quelquefois déroutant puisqu'il nous a conduit, dans le temps et dans l'espace, de la "mentalité primitive" aux techniques les plus novatrices de l'intelligence artificielle ou de la physique et, de la Chine et de la Grèce antiques, aux savoir-faire contemporains.

          La leçon à tirer est simple et ses implications apparaîtront sans doute dans les années à venir avec une clarté croissante : la civilisation informatique nous oblige à reconstruire nos représentations de monde sur des bases entièrement nouvelles, permettant à l'occasion aux savoirs empiriques - souvent injustement décriés - de retrouver certains de leurs droits. Il faut espérer, à l'aube du XXIe siècle, que pourront être évités ainsi certains écueils que les savoirs souvent inutilement autoritaires que notre culture développa du XVIIe au XXe siècles ne permirent pas toujours d'apercevoir à temps.

 

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1) Au sens où l'on "rectifie" le cours d'une rivière.

 

2) Un exemple classique en IA est celui de l'apprentissage du jeu d'échecs par la machine. Il faut apprendre à l'ordinateur qu'une case ne peut contenir plus d'une pièce ; rares sont les humains à qui il faut préciser la chose : la convention est automatiquement transposée par eux à partir d'autres jeux connus.

 

3) Ainsi - jusqu'à récemment - les logiciels d'IA stockaient difficilement les hiérarchies enchevêtrées : celles qui classent, par exemple, le cheval à la fois comme "mammifère", "animal de trait", "animal domestique", etc.

 

4) La dimension chronologiquede l'explication avait déjà été observée par les Sophistes. Tordesillas note à leur propos que

"Le 'temps logique' se présente (...) comme décisif dans le développement d'une argumentation : la démarche  générale suivie par une argumentation réside dans l'énoncé d'une assertion qui est le résultat d'une succession d'énoncés ou d'assertions placés dans un certain ordre, déclarés selon une certaine succession temporelle qui a égard aux situations, aux circonstances, aux moments." (Tordesillas 1986 : 31-32).

 

5) Cette dernière considération est sans doute difficile à appréhender intuitivement par qui n'a pas l'expérience de la programmation. Le style de programmation - à l'intérieur d'un langage spécifique - peut cependant toujours soit se rapprocher de la "logique" de la machine dans la mesure où celle-ci est connue et comprise du programmeur, soit du mode de raisonnement familier à un être humain.

 

6) Les intitulés d'"Existence Empirique" et de "Réalité-Objective" sont empruntés à l'oeuvre d'Alexandre Kojève (1968). La troisième catégorie, celle de l'"Etre-Donné" (Dieu, le noumène, etc.), renvoyant au transcendantal, est à proprement parler métaphysique et déborde à ce titre le cadre du présent exposé.

 

7) La question est au centre du débat entre les Sophistes et Platon d'abord, Aristote ensuite, au sujet de la vérité. Ce que les Sophistes répondent à ceux-ci c'est, "D'accord avec vous sur le fait qu'il n'y a qu'une seule vérité - mais celle-ci n'est d'application qu'après qu'ont été définis les principes d'équivalence s'exerçant sur les phrases. Et ces principes peuvent être définis comme bon semble à chacun".

 

8) Le discours sur le singulier n'est pas moins objectif (au sens kantien d'"indépendant d'un système de valeurs") que l'autre, contrairement à ce que l'on dit souvent en opposant, par exemple, l'astronomie comme discours du général, à l'astrologiecomme discours du singulier. La fausseté de l'astrologie ne résulte pas de la singularité de ses objets (les destins individuels) mais de la fausseté de sa méthode qui superpose des systèmes interprétatifs incompatibles entre eux. Ainsi, la clinique médicale contemporaine - qui porte sur des cas singuliers - est bien plus objective qu'une fausse science comme la Christian Science.

 

9) Une telle application surjective (il y a moins d'"essences" que de phénomènes) du monde sensible de l'Existence Empirique, vers une Réalité-(supposée) Objective, est déjà présente dans le renvoi par Platon au Monde des Idées, de même dans celui par Aristote au Monde en Puissance (la poule et le poussin y sont identiques ; cf Kojève 1972 : 221-222) : les phénomènes du monde sensible A et B, par exemple, sont la même chose dans la Réalité-Objective.

 

10) Dans un article très documenté et très informé, Marie Farge tourne autour du couple d'oppositions scientifique / empirique, quand elle distingue la modélisation par un système d'équations différentielles de la modélisation par équations discrètes conduisant à la simulation numérique, comme respectivement théorie et expérimentationou "expérience mentale". Pourtant quand elle observe que "l'approche numérique doit (...) permettre d'extraire la phénoménologie qui se trouve encore cachée dans les équations fondamentales..." (Farge 1988 : 135), elle ne signale rien d'autre que le retour à l'empirique - même s'il s'agit d'un (pseudo-) empirique, "mis en scène" à partir du scientifique.

 

11) Ernest Moody résume très bien la problématique de la manière suivante :

" Les signes et les expressions à partir desquels les propositions peuvent être construites étaient divisés par les logiciens médiévaux en deux classes fondamentalement différentes : les signes syncatégorématiques, qui n'ont dans la phrase qu'une fonction logique ou syntaxique, et les signes catégorématiques (à savoir les "termes" proprement dits) qui ont un sens indépendant et peuvent être les sujets ou les prédicats des propositions catégoriques. On peut citer les définitions qu'a donné Albert de Saxe (1316-1390) de ces deux classes de signes, ou de "termes" au sens large.

                   "Un terme catégorématique est celui qui, considéré par rapport à son sens, peut être le sujet ou le prédicat (...) d'une proposition catégorique. Par exemple, des termes comme 'homme', 'animal', 'pierre', sont appelés catégorématiquesparce qu'ils ont une signification spécifique et déterminée. Un terme syncatégorématique, quant à lui, est celui qui, considéré par rapport à son sens, ne peut pas être le sujet ou le prédicat (...) d'une proposition catégorique. Appartiennent à ce genre, des termes comme 'chaque', 'aucun', 'quelque', etc. qui sont appelés signes d'universalité ou de particularité ; et semblablement, les signes de négation comme le négatif 'ne... pas...', et les signes de composition comme la conjonction 'et', et les disjonctions comme 'ou', et les prépositions exclusives comme 'autre que', 'seulement', et les mots de cette sorte" (Logique I). 

Au XIVe siècle, il devint habituel d'appeler les termes catégorématiques la matière (le contenu) des propositions, et les signes syncatégorématiques (ainsi que l'ordre et l'arrangement des constituants de la phrase), la forme des propositions." (Moody 1953 : 16-17).

 

12) La prédilection du raisonnement - qu'il soit constatif ou explicatif - pour l'enchaînement associatif de nature binaire pourrait bien n'être qu'un reflet du mode de stockage de l'information dans le cortex cérébral .

 

13) Ces modèles appartiennent donc à la même famille  que ceux de la physique du complexe mentionnée plus haut, et que les systèmes connexionnistes statistiques tels les réseaux de neurones formels.

 

 

14) Une illustration intéressante en est offerte par le cladisme qui suppose qu'une théorie de l'évolution peut émerger d'un calcul de distances opéré sur les caractéristiques morphologiques d'espèces naturelles (Sneath & Sokal 1973 : 319-356).

 

15) Cicéron écrit dans un premier temps, "Si quis natus est oriente Canicula, is in mari non morietur", et dans un deuxième temps, "Non et natus est quis oriente Canicula et is in mari morietur" (De Fato, viii. 15). Les diverses "modernisations" du texte qui ont lieu à l'occasion de la traduction travestissent toutes ce qui est précisément dit par Cicéron dans le deuxième cas. Ainsi Blanché écrit : "Il n'y a personne qui soit né au lever de la Canicule et qui mourra en mer" (Blanché 1970 : 111), Vuillemin : "Il n'arrive pas que quelqu'un soit né au lever de la canicule et qu'il doive mourir en mer" (Vuillemin 1984 : 130), et Rackham : "It is not the case both that some person was born at the rising of the dogstar and that that person will die at sea" (Cicéron [1942] : 209). J'ai personnellement donné ma préférence à une traduction plus littérale sans doute mais qui respecte le contraste établi par Cicéron entre les deux formulations.