Une réalité nucléaire qui dépasse la fiction, par Cédric Chevalier

Billet invité.

Le directeur de l’Agence fédérale belge de contrôle nucléaire dérape et décrédibilise l’institution censée protéger la vie et la santé des citoyens Belges.

Le choix de l’usage de l’atome à des fins de production civile d’énergie implique une lourde responsabilité de la part de ceux qui ont la charge de la sécurité et de la sûreté nucléaire [1]. Une responsabilité envers les citoyens d’ici et d’ailleurs, d’aujourd’hui et de demain.

Les enjeux de la sécurité nucléaire civile sont d’abord notre vie, notre santé et celle de nos enfants, et ensuite notre confort matériel lié à l’approvisionnement et à la souveraineté énergétique de notre collectivité.

Cette responsabilité et ces enjeux sont à leur comble en Europe de l’Ouest. On sait en effet qu’une catastrophe nucléaire de l’ampleur de celle de Fukushima pourrait potentiellement avoir des retombées dantesques dans le cœur urbain de l’Europe, c’est-à-dire en Belgique et dans les pays limitrophes. Cette zone fait partie des rares qui concentrent une telle population, une telle activité économique et un tel patrimoine historique et culturel à l’échelle de la planète.

En Belgique, la chaîne de responsabilité dans le domaine de la sécurité nucléaire s’étend du simple citoyen dans son rôle d’électeur, en passant par les mandataires des différents niveaux de pouvoir, jusqu’à l’Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN) et deux ministres en particulier : le ministre fédéral de l’Intérieur, responsable de la Sécurité nucléaire et ayant la tutelle sur l’AFCN, et le ministre fédéral de l’Énergie, responsable entre autre de l’approvisionnement énergétique du pays.

L’ère de la complexité entraîne une nouvelle Responsabilité

Depuis le XXème siècle, les technologies nouvelles engendrent une complexité et une incertitude d’un ordre de grandeur supérieur et rendent extrêmement difficile la décision politique.

Face au besoin primordial de sécurité et de contrôle que peut ressentir tout être humain, la vie et ses manifestations, dont fait partie la technologie, est impermanente. De nombreux penseurs ont montré et de nombreux citoyens mesurent aujourd’hui combien nulle science, ni nulle autorité ne pourra jamais établir avec certitude l’innocuité d’une technologie. La philosophie scientifique a déjà établi qu’on ne peut jamais démontrer l’impossibilité universelle et éternelle d’un phénomène hypothétique qui impacterait le réel. Si donc on peut et on a démontré que le nucléaire civil était faillible à partir de cas d’accidents particuliers bien documentés, on ne pourra jamais démontrer définitivement qu’une installation nucléaire particulière ne faillira jamais.

Cette limite absolue au degré de certitude que l’on peut avoir à propos d’une technologie et de ses incertitudes ne signifie pas qu’il faille demeurer dans l’hébétude et le nihilisme. Il est primordial bien entendu d’activer tous les moyens scientifiques à notre disposition pour délimiter, évaluer et contrecarrer l’incertitude et le risque néfastes. Néanmoins, cet exercice sera d’autant plus difficile que la technologie en question est complexe et systémique, ce qui est le cas du nucléaire civil. Comprendre les tenants et les aboutissants du maniement sûr de technologies simples comme la hache, le marteau ou le poêle à bois, est infiniment plus simple que pour un réacteur nucléaire. Ainsi, face à cette limite indépassable de la science et du réel, les citoyens et leurs mandataires politiques doivent assumer le caractère éminemment politique du choix nucléaire et des questions de sécurité. Comme l’a rappelé avec raison le député fédéral écologiste Jean-Marc Nollet : « la sécurité [nucléaire] est une question politique ».

Les citoyens doivent donc assumer qu’ils votent pour des partis qui doivent assumer à leur tour de se positionner par rapport à la question de la technologie nucléaire. Une fois les instances scientifiques et de sécurité ayant joué leur rôle de contrôle et d’avis favorable, et à condition que leur travail ne soit entaché d’aucun soupçon ou défaut, le pouvoir politique, doté du mandat donné à lui par les citoyens, pourra trancher en âme et conscience et choisir ou non la technologie nucléaire civile et le niveau de sécurité et de sûreté y afférant. Le scientifique de l’instance de contrôle lui-même devra positionner son avis en proposant au pouvoir politique un arbitrage inévitable face à l’incertitude.

Comme l’a montré Hans Jonas dans son Principe Responsabilité, le mandataire politique aujourd’hui, étant donné l’existence de technologies qui le dépassent, en complexité, en caractère systémique et en capacité d’affecter irrémédiablement les générations futures, c’est-à-dire nos propres enfants et petits-enfants, est tenu à assumer cette responsabilité entièrement nouvelle, qui l’oblige à passer à un degré supérieur de réflexivité. Les anciennes fractures partisanes sont donc obsolètes en ce domaine. Notons en outre que le système démocratique national classique est lui-même dépassé par le caractère systémique du nucléaire. En effet, les conséquences potentielles du choix nucléaire impliquent de facto d’autres citoyens que ceux qui ont le pouvoir électoral sur le territoire d’exploitation des unités de production nucléaire. Un rapide coup d’œil sur la carte montrera ainsi à chacun que nombre de centrales étrangères sont quasi enclavées en territoire belge tandis que les centrales belges elles-mêmes sont susceptibles d’affecter une portion considérable des populations des pays voisins. Ensuite, il faut admettre que la dictature de la majorité définit par son choix politique l’incertitude imposée à l’ensemble de la population de l’entité politique et donc à la minorité éventuellement en désaccord, y compris dans les entités politiques voisines.

Le processus démocratique lui-même enfin, est gangrené par de nombreux écueils en matière de choix politique : les idéologies dogmatiques pro- ou anti-nucléaire qui tendent à minimiser l’analyse rationnelle du choix technologique, la suffisance, la précipitation ou l’incompétence des responsables scientifiques et politiques, le doute citoyen sur l’intégrité et la compétence de ces responsables, etc.

Ayons bien conscience que le nucléaire civil est tout autant sensible à la défaillance technique en elle-même qu’à la défaillance humaine dans l’usage de la technique. Or la défaillance humaine est la norme plutôt que l’exception.

Les exemples de la faillibilité humaine sont nombreux. A titre d’exemple, la Commission d’investigation indépendante sur l’accident nucléaire de Fukushima a montré que l’accident avait été causé par l’imprévoyance humaine et que toutes ses causes directes étaient prédictibles. Les informations les plus récentes donnent à penser que la cause de l’énorme panne d’électricité de Belgocontrol, qui a paralysé le ciel aérien belge le 27 mai, était notamment un générateur « non raccordé à la terre »[2] Dernièrement, un spécialiste des réseaux électriques indique d’ailleurs que « L’an dernier, lors du risque de black-out en Belgique, on s’est rendu compte qu’une part significative des systèmes de secours (électriques) des hôpitaux ne fonctionnaient pas. » [3]

Pour être acceptable, on pourrait exiger que la technologie soit robuste à la faillibilité et à la mauvaise intention humaine. Et exiger une attention particulière au maillon faible de la technologie : son créateur.

Le contrôle de l’Homme par l’Homme

Finalement, la question de la sécurité nucléaire entre dans la problématique générale du contrôle de l’humain par lui-même. C’est-à-dire en réalité le contrôle par les pairs experts. Car le citoyen, et même le mandataire politique, voient une partie de leur pouvoir reposer entre les mains de ces experts dont le pouvoir leur vaut d’ailleurs l’appellation de « technocrates ». Parmi ces sphères où règne le contrôle par les pairs, on peut citer la sphère universitaire, les ordres des médecins, avocats et architectes, les associations de journalistes, les juges consulaires siégeant dans les tribunaux de commerce, et enfin, les experts de la Sécurité alimentaire et de la Sécurité nucléaire.

Contrôle par les pairs ne signifie pas que le contrôleur doit être le contrôlé. Or on se souvient du scandale que voyaient certains dans la nomination au poste de directeur général de l’AFCN de Jan Bens, lui qui fût durant 11 ans directeur de la centrale nucléaire de Doel pour le compte d’Electrabel. [4]

A quoi sert une agence de contrôle nucléaire ?

L’AFCN doit normalement être le rempart le moins imparfait possible contre l’imperfection humaine et technologique en matière de nucléaire, avec pour mission de protéger la vie et la santé humaine.

Les choses sont claires et tout à fait logiques dans ce texte officiel [5] : « L’Agence Fédérale de Contrôle Nucléaire (AFCN) a pour mission de protéger la population, les travailleurs et l’environnement contre les incidences négatives des rayonnements ionisants ». Ce qui vaut à cet organisme d’intérêt public un traitement tout à fait unique : « [Le] statut [de l’AFCN] lui octroie une large indépendance, indispensable à l’exercice impartial de sa responsabilité envers la société. »

Au niveau des valeurs, la responsabilité morale de l’AFCN est explicite :

–          « Nous souhaitons nous ériger en une organisation intègre, impartiale et fiable.

–          Dans un souci de crédibilité, nous nous efforçons de rendre nos actions
visibles et compréhensibles de tous.

–          Nous tendons vers une expertise indépendante, qualifiée et multidisciplinaire.

–          Nous communiquons de manière transparente, neutre et objective.

–          Nous agissons de manière proactive.

–          Nous recherchons l’amélioration en continu.

–          Nous entretenons des relations franches et constructives avec nos parties
prenantes.

–          Nous favorisons le dialogue basé sur le respect mutuel, l’écoute active
et le dialogue. »

Le directeur général de l’AFCN, en tant qu’incarnation de son organisation, est donc la clef de voûte de la sécurité nucléaire des citoyens belges. Ce qui implique qu’il doive disposer de qualités spécifiques et d’une honorabilité sans faille. Chacun peut déduire ces qualités. Citons, entre autres : l’intégrité morale sans faille, le sens de la responsabilité, l’indépendance, la maîtrise technique et politique des dossiers, la maîtrise de son organisation et de ses employés et, last but not least, la maîtrise de soi et de sa communication médiatique.

Le couperet médiatique

Le couperet médiatique est un syndrome bien connu de notre époque, dont on peut sans doute retrouver des protéiformes dans l’histoire.

Aujourd’hui, une seule phrase transgressive ou un seul acte déplacé face aux normes morales et légales peut suffire à condamner quasi immédiatement son auteur, pour peu que la phrase ou l’acte soit relayé par les médias. On l’a vu dans de nombreuses affaires : John Galiano pour injures antisémites, Didier Bellens pour propos injurieux et dénigrants à l’encontre de l’actionnaire majoritaire (l’Etat belge), Brice Hortefeux pour une blague douteuse sur l’origine ethnique d’un militant de son propre parti. Tous ont perdu leur poste ou une part importante de leur crédibilité.  À notre époque, l’image d’une personne ou d’une organisation peut être irrémédiablement affectée via le pouvoir de la médiasphère.

Conclusion ?

Dans la gestion du grave dossier du nucléaire civil belge et de sa prolongation, qui impactera in fine la vie et la santé de plusieurs millions d’Européens, Jan Bens, directeur général de l’AFCN, semble s’être montré indigne de sa fonction. On peut ainsi penser qu’il a péché 4 fois au moins, de manière hallucinante, dans sa récente interview au journal Le Soir. [6] Sous réserve que les faits se confirment, il paraît d’ores et déjà moralement et politiquement coupable sur le fond, citons, d’aveu de corruption active [7], de minimisation des risques du nucléaire [8], et d’une critique outrancière de son ancien employeur, qui, révélatrice, entache mécaniquement sa propre réputation actuelle. [9] La critique de son propre Gouvernement de tutelle via le rejet public d’une proposition de loi de la ministre en charge de l’Énergie pourra éventuellement être mise au crédit de l’indépendance de sa mission, même si elle semble ici également outrancière.

Sur la forme enfin, on ne peut tolérer d’un personnage qui est la clef de voûte de la sécurité nucléaire des citoyens belges qu’il accorde une interview à la presse pour parler de sa propre personne et de ses déboires anciens avec le vocabulaire d’un tabloïd. Que le gendarme du nucléaire joue le jeu de la « peopolisation » ne peut que déstabiliser la confiance du citoyen.

Enfin, surtout sur ce blog, les observateurs attentifs de la crise financière, de la catastrophe de Fukushima, des affaires d’évasion fiscale et de la montée des inégalités, de la corruption au sein de la FIFA, et des échecs des économistes des institutions internationales ne pourront manquer de remarquer à nouveau cette même ubiquité et cette même forfanterie des cadres de l’élite scientifique, économique, financière et politique, qui les conduit à commettre des actes et des propos hallucinants d’orgueil et d’inconséquence pour le citoyen qui s’attache au bien commun.

Pour toutes ces raisons et au pire moment pour le citoyen belge, il est légitime d’affirmer qu’à l’instar de la sécurité nucléaire en elle-même, la démission de Jan Bens, directeur de l’AFCN, est devenue une « question politique ».

 


[1] Il y a une différence entre sûreté et sécurité nucléaire, la seconde englobant la première :

La sûreté nucléaire, regroupe toutes les dispositions techniques et d’organisation prises à tous les stades de la conception, de la construction, de l’exploitation de la centrale jusqu’à son démantèlement afin de protéger en toutes circonstances l’homme et l’environnement. C’est en quelque sorte, la gestion des menaces internes à la sécurité nucléaire.

La sécurité nucléaire comprend la sûreté nucléaire, la radioprotection, la prévention et la lutte contre les actes de malveillance, ainsi que les actions de sécurité civile en cas d’accident. Elle comprend donc également les menaces externes.

[2] http://www.lesoir.be/892833/article/actualite/belgique/2015-05-29/panne-chez-belgocontrol-generateur-defaillant-n-etait-pas-raccorde-terre

[3] http://www.lesoir.be/889996/article/actualite/belgique/2015-05-27/panne-chez-belgocontrol-systeme-relais-n-pas-fonctionne-selon-un-expert

[4] http://www.rtbf.be/info/belgique/detail_jan-bens-designe-nouveau-patron-de-l-afcn?id=7884395

[5] http://www.fanc.fgov.be/fr/page/homepage-agence-federale-de-controle-nucleaire-afcn/1.aspx

[6] http://www.lesoir.be/894916/article/debats/editos/2015-06-02/juge-nucleaire-doit-etre-au-dessus-tout-soupcon

[7] http://www.lesoir.be/894519/article/economie/2015-06-01/propos-du-patron-surete-nucleaire-enflamment-classe-politique

[8] Jan Bens a affirmé, de manière pseudo-ironique, que « À la centrale de Fukushima, il n’y a eu que deux morts, le premier est tombé d’une grue, le deuxième s’est noyé » alors qu’on peut déjà relier le décès de 1600 personnes environ à l’accident nucléaire de Fukushima, même si l’honnêteté implique de reconnaître que ces décès n’ont rien à voir avec les radiations de la catastrophe mais avec l’évacuation des habitants de la zone d’exclusion.

[9] http://www.lesoir.be/894519/article/economie/2015-06-01/propos-du-patron-surete-nucleaire-enflamment-classe-politique

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