PAUL JORION PENSE TOUT HAUT LE 17 NOVEMBRE 2015 – (retranscription)

Retranscription de Paul Jorion pense tout haut le 17 novembre 2015. Merci à Olivier Brouwer !

Bonjour, on est le mardi 17 novembre 2015. Près de quatre jours se sont déjà écoulés depuis les événements de vendredi soir.

Vous avez vu, je suis intervenu immédiatement. Je regardais la télévision, ce qui m’arrive très rarement. Il y avait des années que je n’avais pas regardé la télévision, mais là, j’ai regardé à la télévision ce qui était en train de se passer et j’ai rédigé un billet au moment même. Ensuite, j’ai donné la parole – vous avez dû le voir depuis – à un très grand nombre de commentateurs, sur mon blog. Des gens qui écrivent d’habitude, mais aussi des gens qui se sont manifestés par leurs commentaires, par les choses qu’ils m’ont envoyées et que j’ai publiées très volontiers.

Ce qui vous frappera peut-être et qui a frappé certains (on me l’a signalé), ce sont des contradictions entre ce que les différentes personnes qui parlent là expriment. Et c’est délibéré de ma part, non pas qu’ils ne soient pas d’accord entre eux, mais j’ai voulu donner la parole à un échantillon, à un éventail assez vaste d’opinions à l’intérieur d’un cadre particulier qui est celui de l’analyse critique, je dirais, rationnelle. Pour ce qui est de l’analyse irrationnelle, ou l’absence d’analyse, vous pouvez consulter pas mal d’autres blogs fameux et pas fameux, et vous pouvez surtout consulter l’actualité et les déclarations officielles. Ce qui est important, à mon sens, devant des événements de ce type-là, c’est de garder son calme, c’est de garder son sang-froid et d’y répondre de manière à ce que ça ne se reproduise plus. Malheureusement, ce qu’on entend, c’est beaucoup de réactions dans le sens de faire en sorte que ça revienne, que ça recommence. On a l’impression, on a l’impression qu’on attend d’en découdre. Il y a un esprit va-t-en-guerre qui donne l’impression – et c’est vraiment dramatique, tragique ! – qu’on n’attendait que ça. Voilà, on n’attendait que ça pour restreindre les libertés individuelles, on n’attendait que ça pour se taper sur la gueule les uns et les autres… Et là, au moment où je le dis, il me revient une petite anecdote, mais que je vais vous raconter, parce qu’elle est pertinente dans le cadre dont il s’agit.

Voilà de quoi il s’agit. J’avais 25 ans, je me trouvais dans l’île de Houat où j’ai fait mon « terrain » d’anthropologie, et j’étais là depuis, je ne sais pas, quelques semaines seulement, et je partageais ma maison avec un jeune architecte qui faisait un projet dans l’île, qui construisait une maison futuriste. Et nous assistions à un match sur le terrain de foot de l’île de Houat. Et il y avait des visiteurs et l’équipe houataise. Et tout à coup, un différend éclate au milieu du terrain, et les équipes commencent à se taper dessus, c’est la castagne.

Et à ce moment-là, je sens une main qui me retient le col, qui m’empêche de courir, et c’est mon ami Christian qui me dit – et je lui en suis toujours redevable ! – : « Qu’est-ce que tu fais là ? » Et ce que je faisais, c’est que mon corps était déjà en train de courir pour se rendre au milieu du terrain et pour participer à la castagne générale. J’aurais tapé dans le tas comme les autres sans faire grande discrimination ! J’aurais bien entendu pris parti, déjà, pour les Houatais – parce qu’on est toujours pour les uns contre les autres ! – mais j’étais là, parti, et qu’est-ce que ça veut dire ? Eh bien, ça veut dire que nous participons, nous faisons partie d’une espèce qui est agressive. Qui est agressive et qui n’attend qu’une occasion de se taper sur la figure.

Au tout début des événements, quelques heures après les événements, j’ai pris un chapitre du livre que je venais de terminer, qui s’appelle Le dernier qui s’en va éteint la lumière, un chapitre sur la guerre, et je le commence par une citation de Hegel qui nous dit qu’on n’apprend rien de l’histoire, qu’on n’apprend pas les leçons de l’histoire, que l’histoire se répète indéfiniment et qu’on refait toujours les mêmes erreurs. Et on peut se demander pourquoi, et je crois que c’est cet amour de la castagne qui fait qu’on ne… l’espèce est tellement agressive ! et bien entendu, ça lui a permis de survivre jusqu’ici : des millions d’années. Sans l’agressivité qui est la nôtre, eh bien, on ne serait pas là. C’est cette agressivité aussi, je dirais, dans ses bons jours, qui nous a permis d’inventer la technique, qui nous a permis de faire de la science appliquée, de découvrir des choses. C’est parce que nous nous coltinons au monde. Nous n’avons qu’une envie, c’est de, voilà, de le prendre par les cornes, prendre le taureau par les cornes, et de s’en prendre au premier passant si le niveau de testostérone ou d’adrénaline a monté à un niveau trop élevé.

Et là, il faut regretter que les conditions d’accession au pouvoir dans notre espèce font qu’elles sélectionnent les individus les plus agressifs, et qu’on les voit, voilà, quand dans les circonstances où il faudrait justement conserver son calme, il ne faudrait pas commencer par s’en prendre à la démocratie, il ne faudrait pas commencer par, je dirais, essayer de supprimer ce que les autres nous reprochent et pour lequel, en fait, nous devrions nous admirer nous-même, pour, je dirais, notre capacité à défendre la démocratie. Mais vous voyez, dès qu’il se passe quelque chose de cet ordre-là, c’est comme si on n’attendait qu’une occasion de la supprimer. C’est comme si, finalement, nous ne l’aimions pas. Et pourquoi ? Eh bien, c’est…

Là aussi, je vais vous raconter quelque chose. C’est une anecdote. C’est un récit, un récit très ancien qui ne vient même pas d’un ethnologue mais il vient d’un missionnaire, si j’ai bon souvenir. C’est une personne qui se trouve dans une société, je ne sais plus si c’est en Nouvelle-Guinée, chez des Papous ou chez des Australiens, et il y a un incident. Il y a un incident : quelqu’un s’en est pris à la femme de l’interlocuteur [du missionnaire] qui se trouve là, et il est manifeste, bon, que l’agresseur était dans son tort et que la femme a essayé de se défendre, et l’homme s’empare de sa lance, et il tue sa [propre] femme. Et, voilà, bon, c’est la surprise, c’est la surprise [du missionnaire], bien entendu. Mais en même temps, en même temps, il y a là quelque chose d’humain. Dans la fureur, dans la fureur, nous ne savons pas… nous nous attaquons aussi bien à nos amis qu’à nos adversaires, et c’est ça, malheureusement ce qu’on est en train de voir : ce sont les autres, auxquels on reproche quelque chose – et on va en découdre avec eux, et on commence d’ailleurs tout de suite ! – et on s’en prend [en fait] à tout le monde autour de soi.

On s’en prend à tout le monde autour de soi : on cherche d’autres ennemis. Pourquoi ? Eh bien, parce qu’on est en fureur alors qu’il faudrait, justement, que la raison, que la raison, que le calme, que le sang-froid prévalent. Mais je crois que c’est pour ça qu’on n’apprend rien de l’histoire : notre espèce est trop agressive, elle voit rouge. Elle voit rouge, et quand elle voit rouge, eh bien, elle fait le contraire de ce qu’il faudrait faire, et c’est pour ça que nous nous retrouvons dans les difficultés dans lesquelles nous sommes.

Il faut quand même reprocher à ceux qui, par intérêt, essayent de mettre en avant cet aspect négatif de notre espèce. Il y a ceux qui proclament, par exemple, une extraterritorialité que la finance aurait par rapport à l’éthique et la morale. Tout ça fait partie, je dirais, de ces choses abominables qui rendent la vie difficile.

Alors, le débat continue. Espérons qu’il n’y aura pas, dans l’actualité, de quoi encore l’alimenter. C’est difficile de l’imaginer, parce qu’évidemment, si l’esprit va-t-en-guerre se trouve de tous les côtés, ce n’est pas facile : une chose va envenimer une autre, et on sera dans l’escalade, dans la rétroaction positive, comme on dit. Pas « positive » au sens qu’il faudrait l’espérer, mais au contraire, quand quelque chose va mal, eh bien, tout va de plus en plus mal. Une rétroaction positive, c’est un effet d’emballement, c’est une réaction en chaîne, et ainsi de suite. Une rétroaction négative, c’est celle où les effets s’amortissent.

Alors, qu’est-ce que nous pouvons faire, ici, sur le blog ? Eh bien, essayer d’amorcer une rétroaction négative, c’est-à-dire : essayer que les choses s’amortissent, et qu’on revienne à un certain ordre. Mais ce n’est pas en disant : « Puisqu’ils nous tapent sur la gueule, on va taper encore plus fort ! », ce n’est pas ça l’attitude qu’il faudrait adopter. Ce n’est pas non plus de présenter l’autre joue pour se faire battre encore davantage, mais c’est de faire tomber la tension, de remettre les choses en contexte, et analyser ce qui s’est passé, faire en sorte que ça ne se reproduise plus. C’est ça le message, je dirais, de tous les billets que j’encourage à publier ici.

Voilà. Sans doute à vendredi, ou quand j’aurai envie de m’exprimer de cette manière-là pour m’adresser à vous. Voilà, merci.

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