Après le 13 novembre : comprendre pour cicatriser et régénérer, par Franck Janura

Billet invité.

Pourquoi essayer de comprendre les attaques terroristes du 13 novembre dernier à Paris et prendre le risque de rendre intelligible un tel acte de violence meurtrière aveugle ?

Parce qu’il est indispensable d’opposer à ces actes d’une barbarie désespérante et désespérée, des idées et des réflexions pour aider à cicatriser les plaies d’une blessure qui ne saurait demeurer comme telle, à vif, sous l’effet d’une sournoise muselière morale et médiatique.

Bien sûr, le débat d’idées n’est pas verrouillé et nombreux sont ceux qui se sont exprimés et continuent à le faire dans les journaux ou sur la blogosphère comme ici sur le Blog de Paul Jorion. Il faut cependant persévérer afin d’éviter l’équivalent d’une ischémie chronique de la réflexion et du débat, ischémie qui, à l’image de la diminution du flux sanguin vers la zone blessée du corps humain, freinerait le processus de cicatrisation de cette plaie ouverte le 13 novembre dernier.

En filant un peu plus loin la métaphore médicale, cicatriser c’est également enclencher un processus de régénération. De la régénération en mieux, voici le défi que nous devons relever après les attentats du 13 novembre. Au delà des éléments de réponse partiels mais a coup sûr nécessaires que sont les mesures sécuritaires et/ou géostratégiques, il s’agit donc de s’appuyer sur le choc que représentent ces attentats pour repenser notre façon de vivre ensemble.

Afin de maximiser nos chances en vue d’atteindre cet objectif il peut être utile d’éclaircir notre compréhension des mécanismes sous-jacents à l’élaboration de ce vivre ensemble.

À ce titre, le dernier ouvrage en date de Frédéric Lordon, Imperium : Structures et affects des corps politiques aux éditions de La fabrique s’avère être une lecture salutaire et opportune.

Comme à son habitude, l’économiste philosophe du CNRS convoque la philosophie de Baruch Spinoza, celle des affects et des forces passionnelles collectives mais cette fois ci pour s’en servir en vue de (re)penser la notion de création et de destruction des corps politiques ou, ce qui revient au même, du vivre ensemble.

Dans le tout premier chapitre de son ouvrage, Frédéric Lordon aborde d’emblée la notion d’appartenance, notion intimement liée à la faculté de tout corps politique à… à faire corps justement ! Bien évidemment l’auteur est tout à fait sensible à la « mauvaise réputation » que traîne cette notion d’appartenance et de sa manipulation par les apprentis sorciers nationalistes en tout genre (« français de souche », « ministère de l’identité nationale »…).

Cet appel à la vigilance intellectuelle effectué, il faut absolument penser cette notion d’appartenance qui est inhérente à tout corps politique.

Des évènements aussi tragiques les attentats du 13 novembre font sans surprise resurgir cette irréductible sensation d’appartenance des corps à un lieu, un pays, la France. Oui, mais comment, sous quelle forme ?

Il est tristement classique d’observer que c’est le principe d’appartenance sécuritaire qui domine et qui soit convoqué comme liant national.

Une lecture spinozienne du principe ici à l’œuvre aboutirait à constater que les affects les plus violents sont souvent les plus efficaces pour produire une autoaffection [*] des appartenants ou dit autrement pour susciter l’union nationale que le pouvoir en place s’empressera de s’approprier à peu de frais.

A cet égard, la rhétorique guerrière du discours de François Hollande à Versailles en a été la plus implacable des illustrations.

Cette autoaffection sécuritaire a par ailleurs la particularité d’être aisément exportable au reste du monde et ce jusque dans ses plus lointaines contrées. L’auteur de ces lignes a d’ailleurs pu en faire la cruelle expérience ces jours-ci au cours de discussions dans un lieu a priori à l’abri de cette propagation sécuritaire à savoir l’extrême sud de la Nouvelle-Zélande, dernières terres avant l’Antarctique…

Il est d’ailleurs ici assez troublant d’observer le parallèle entre la quête d’une internationalisation du terrorisme par ses promoteurs les plus aguerris aux codes de la diffusion médiatique moderne et celle d’une internationalisation du sentiment sécuritaire.

Pour revenir à l’ouvrage de Frédéric Lordon, celui-ci aborde également le thème de la désaffiliation qu’il décrit comme une sorte de culte voué à l’image de citoyen du monde libéré de toute appartenance.

Ce « fantasme de la négation de toute appartenance », largement promu par la mondialisation des marchandises et fréquemment revigoré par des épisodes de peurs sécuritaires planétaire comme celui que nous sommes en train de vivre a quelques fâcheuses conséquences.

Parmi celles ci figure notamment la résistance accrue à l’introspection domestique ou nationale quant aux origines d’évènements tels que les attentats du 13 novembre à Paris.

Il faut à cet égard se méfier du pouvoir de diversion que constituent les messages de soutien venus du monde entier, aussi émouvants et sincères soient-ils, en cela qu’ils tendent à valider la prévalence d’un certain type d’extraterritorialité propre à ces évènements.

Pourtant, les parcours des terroristes et les détails de leur biographie connus à ce jour devraient pour le moins nous inciter à nous interroger sur ces appartenances manquées afin de penser ces attentats dans la durée. Notre modèle de vivre ensemble dont les failles sont à même de susciter un tel niveau de violence sont nombreuses et ne se limitent pas à un manque de moyens des services de renseignements…

L’indiscutable part d’extraterritorialité inhérente à ce type d’évènements ne doit pas se cantonner à résoudre la problématique de la menace commune qui pèse sur les pays ciblés par ces groupes terroristes.

Elle doit aussi et surtout nous amener à porter notre regard sur les souffrances enfouies et vécues au quotidien par les populations dont les malheurs et le désespoir ont largement contribué à l’émergence de l’état islamique et de ses avatars. C’est notamment le cas de la population irakienne.

La situation irakienne, dont l’histoire récente est au centre des déstabilisations qui ont donné naissance à l’état islamique, doit être mieux connue par nos sociétés occidentales.

Le livre de Myriam Benraad, spécialiste de l’Irak et du monde arabe : Irak, la revanche de l’histoire. De l’occupation étrangère à l’Etat islamique, dans lequel la jeune chercheuse revient en détails sur les contours historiques de ce qu’il convient d’appeler la tragédie irakienne est à ce titre une bonne lecture.

En surplomb de cette dimension historique, il faut continuer d’informer sur l’ampleur du drame humain consécutif aux deux guerres d’Irak. Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons véritablement apprécier toute l’épaisseur de l’extraterritorialité propre aux attentats de Paris.

Pour triste rappel et selon les chiffres de l’ONU, 1,7 million de civils irakiens, dont la moitié étaient des enfants, sont morts dans l’entre deux guerres entre 1991 et 2003 sous le régime des sanctions économiques imposées par les États-Unis et qui ont suivi la première guerre du Golfe ayant elle même causé près de 200 000 victimes, principalement des civils.

A cela s’ajoutent environ un million de victimes entre 2003 et aujourd’hui. Près de 3 millions de victimes irakiennes en l’espace de deux décennies

Pour aller un peu plus loin, le reportage Spécial investigation Irak : les enfants sacrifiés de Fallouja réalisé en 2011 par Feurat Alani et dont les parents sont natifs de Fallouja est essentiel. Feurat Alani est l’un des rares journalistes à avoir enquêté sur place à Fallouja.

On apprend dans cet excellent reportage qu’à Fallouja à l’ouest de Bagdad, théâtre en novembre 2004 de l’une des plus terrible bataille de la guerre d’Irak de G.W Bush, un enfant sur cinq nait encore aujourd’hui avec des malformations congénitales et que selon les experts médicaux, il n’a jamais existé un tel taux de dommage génétique dans l’histoire médicale, pas même à Hiroshima. L’utilisation massive par l’armée américaine d’armes à l’uranium appauvri est selon toute vraisemblance à l’origine de ce tragique destin infligé à la population de Fallouja.

Comprendre, c’est souvent s’efforcer à déporter le regard et ne pas tomber dans le piège de la facilité qui consiste dans la pénombre à rechercher les clés seulement là où il y a de l’éclairage.

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* Pour ceux dont le concept de philosophie d’autoaffection cher à Spinoza est complètement étranger voici une très rapide tentative d’éclaircissement. Affecter renvoie à la capacité d’une chose à produire des effets. Selon Spinoza, dans le cas de la multitude (le collectif, le corps politique) la seule chose capable de l’affecter (de produire des effets sur…) c’est la multitude elle-même. Voici donc définie la notion d’autoaffection qui renvoie à la puissance de la multitude ou ce que Frédéric Lordon appelle Imperium.

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