LE TEMPS QU’IL FAIT LE 15 JANVIER 2016 – (retranscription)

Retranscription de Le temps qu’il fait le 15 janvier 2016. Merci à Olivier Brouwer (qui cherche du renfort dans les toutes prochaines semaines !

Bonjour, nous sommes le vendredi 15 janvier 2016 et, eh bien, l’occasion m’est donnée maintenant de parler de ce Haut-Comité pour l’avenir du secteur financier belge, auquel j’ai participé, c’était depuis la fin du mois d’avril, si j’ai bon souvenir, jusqu’à avant-hier, le 13, quand a eu lieu une conférence de presse du Ministre des Finances belge, Monsieur Johan Van Overtveldt, et nous étions là, les huit experts, assis à côté de lui au moment où il a fait sa déclaration et où la presse a pu nous poser des questions.

Alors voilà, je vais essayer de vous trouver ce rapport. Il est rédigé en trois langues : en français, en néerlandais et en anglais. Moi, je n’ai pas vu, encore, la version française. On a travaillé en anglais, parce que nous sommes dans un pays bilingue, en Belgique, et toutes nos réunions se sont faites en anglais pour faciliter les choses. Voilà.

Alors, eh bien, pour faire un petit bilan là-dessus, il y a deux petites vidéos que j’ai mises déjà sur le blog, vous pouvez les voir : l’une où on nous voit lors de la conférence de presse, et l’autre, ça se passe dans les studios de RTL où il y a un reporter qui parle de ce qui s’est fait, et de ce qui se trouve dans le rapport. Il caractérise, vous le verrez, certaines des mesures proposées comme étant des mesures « de gauche ». Alors, ça pose tout de suite la question de… Il me mentionne aussi en signalant que je suis un critique de la finance traditionnelle, si je me souviens bien des paroles qu’il prononce, ce journaliste.

Et donc, voilà. Il y a donc un groupe de huit experts – ces huit experts, ce sont des gens qui appartiennent, je dirais, au milieu de la finance traditionnelle, eux, et on me caractérise moi comme étant quelqu’un qui est un critique qui n’hésite pas à dire ce qu’il pense de la finance traditionnelle. Et je pense au fait que le 13, après la réunion, on a reçu un petit message, un petit mot envoyé par l’un d’entre nous, qui s’est amusé à faire un petit peu un portrait, un portrait un petit peu, genre muppet show, ou les guignols de l’info, où il nous caractérise chacun, il nous décrit chacun comme étant un personnage un peu particulier. Et moi, je suis présenté là par lui, vis-à-vis des autres membres du groupe, comme étant une personne qui a dit non systématiquement, qui s’est opposée par principe à tout ce qui a été dit.

Alors, ça, je dirais, c’est une bonne chose en soi, pour moi ! Parce que j’ai l’impression que, eh bien, les sept autres seraient arrivés à l’unanimité peut-être plus facilement sans ma présence, et j’ai le sentiment qu’effectivement, on m’a nommé pour qu’on puisse dire, comme ça, dans un rapport de journaliste par la suite : « Toutes les opinions étaient représentées, y compris, vous voyez bien, celle d’un critique comme Jorion ».

Alors, la question qui se pose, c’est : est-ce que j’ai pu faire passer mes idées ? Alors, le fait que ce journaliste dise qu’il y a des mesures de gauche à l’intérieur de ça, c’est déjà pas mal. Je ne crois pas qu’on aurait dit ça si je n’avais pas participé à ces travaux là. Est-ce que ça a été facile pour moi d’imposer mon point de vue ? Non. Non, la preuve, c’est qu’on me caractérise comme quelqu’un qui disait non systématiquement. Je n’ai bien entendu pas dit non systématiquement, mais j’ai dit non à un certain nombre de choses, et je l’ai dit en me fâchant quelquefois. Gentiment, bien entendu : il n’y a pas eu de vaisselle qui a traversé la pièce, mais parfois, je me suis opposé, je dirais, de manière ferme sur certains points. Est-ce que ça a un résultat sur l’ensemble ? Je le crois. Je ne peux pas savoir ce qui se serait passé si je n’avais pas été là, bien entendu, mais j’ai le sentiment que l’intérêt général, le bien commun, n’aurait pas été défini, comme il l’est finalement dans ce rapport final, comme étant celui du citoyen ordinaire belge. Je crois que l’intérêt « général » aurait été davantage celui des banques, et des établissements financiers dans leur ensemble.

Le pays qui est montré en exemple de ce qu’il faudrait faire en matière de régulation, de réglementation financière est les Pays-Bas. Les Pays-Bas, parce qu’ils ont instauré le fait que les financiers soient assermentés, à partir de maintenant. C’est-à-dire qu’il y a un Ordre qui peut les virer, éventuellement à vie, de la profession de financier si ils enfreignent le serment, le serment qui est fait. Ça a été fait [aux Pays-Bas], ce n’est pas moi qui l’ai inventé, mais j’ai défendu ce point de vue et il est proposé dans le rapport. Autre chose que les Hollandais ont fait récemment, c’est des tests de résistance systématiques, non pas des banques, mais de l’Etat, de la Nation elle-même, en termes de garantie explicite faite au secteur financier, de soutien affirmé. Des tests de résistance pour voir ce que ça implique en termes d’argent qui serait dépensé dans le cas d’une crise de l’ordre de celle de 2008. Garantie explicite faite par l’Etat – « Eh bien voilà, si il se passe telle chose, le contribuable interviendra » – et implicite, parce qu’on dit : « Oui, on vous aidera dans telles et telles circonstances ». Et en Belgique, comme c’est un Etat fédéral, il y a des garanties implicites qui sont dites par le gouvernement fédéral, mais il y a aussi des garanties implicites qui sont offertes par la Région. Alors, qu’on regarde un peu ce que tout ça [implique]… J’ai aussi insisté sur le bail in – bail out. Le bail in, c’est prendre l’argent là où il est en cas de difficulté.

Est-ce que ces exemples néerlandais auraient été représentés, comme ils le sont maintenant, dans les décisions finales ? Comme je vous dis, je ne le sais pas. Ce que je sais, pour sûr, c’est que je me suis battu pour qu’on ne présente pas le Luxembourg comme étant l’exemple à suivre. Et là, je ne suis pas certain que le Luxembourg [n’aurait pas été], d’une certaine manière, présenté comme l’exemple à suivre si je n’avais pas insisté jusqu’à la dernière seconde pour que ce ne soit pas le cas. Mais encore une fois, difficile à dire, ce qui se serait passé si je n’avais pas été dans cette commission. On pourrait le dire dans un monde parallèle, mais là, je ne sais pas.

Est-ce que c’est une bonne idée que j’y participe ? Oui. Est-ce que ça permet de changer un paradigme ? Est-ce que ça permet de voir la finance dans de tout autres termes, tout à fait autrement ? Là, eh bien non ! Ça, je le savais, je dirais, d’emblée ! J’allais me retrouver avec sept personnes qui représentaient, je dirais, le milieu financier d’une manière beaucoup plus unifiée ! Un contre sept… Je sais, le petit tailleur, il en a tué sept d’un coup – bien qu’il y ait eu un malentendu, comme vous le savez : on a cru qu’il parlait de géants, mais il parlait de mouches, simplement – je ne pensais pas que j’allais pouvoir renverser l’opinion de sept personnes qui auraient une opinion différente en face de moi, mais je voulais voir quel pouvait être mon impact.

J’avais dit dès le départ que si nécessaire, si je n’arrivais à imposer en aucune manière mon point de vue, eh bien, j’écrirais un minority report, un rapport de minorité, c’est-à-dire que je dirais clairement pourquoi je ne me suis pas associé à l’unanimité, à l’expression de l’opinion unanime.

Et là, je dois dire que le vice-président et le président du groupe ont pris bien soin, pendant tout le déroulement de nos discussions, de voir avec moi si j’étais d’accord avec la manière dont les choses se déroulaient, et si j’allais émettre une opinion dissidente, une opinion de minorité. Ils ont, je dirais, pris soin que je reste associé jusqu’à la fin.

Alors, bon, comme je disais : pas de changement de paradigme, mais je n’espérais pas ça ! Je savais que ça ne se fait pas dans ce cadre-là ! Si je veux faire la révolution, c’est pas dans un Haut-Comité, à l’invitation du Ministre des Finances.

Le Ministre des Finances, un Monsieur très aimable, mais qui représente, si on devait dire l’équivalent en France, eh bien, on dirait, voilà : c’est un parti dont le dirigeant principal dit qu’il prend ses ordres auprès du syndicat patronal, le Voka. C’est un parti qui représenterait en France uniquement, je dirais, ou pratiquement uniquement (en plus, je dirais, en Belgique, un message identitaire flamand), l’opinion du syndicat patronal. C’est comme si il y avait un parti en France qui représentait le Medef, essentiellement. Et donc, ce Ministre des Finances, il appartient à ce parti. Il a quand même eu l’amabilité de me remercier. La première fois qu’on s’est vus, il a dit qu’il avait bien compris qu’on m’avait nommé dans le rôle – il ne l’a pas dit comme ça – de l’emmerdeur, et donc, il m’a dit à la fin qu’il n’avait pas été déçu par ma participation !

Alors, pas de changement de paradigme, bien entendu ! Vous pourrez lire le rapport : je m’arrangerai pour qu’il soit disponible ici. On n’a pas parlé du démantèlement des banques, mais il y a deux raisons à ça. La première, c’est que je ne crois pas qu’on aurait parlé du démantèlement des banques si le problème s’était posé, parce que là, on touche vraiment, je dirais, à un changement radical des choses, mais la raison aussi, principale, pourquoi on n’en a pas parlé, c’est qu’en Belgique, le problème ne se pose pas ! Pourquoi est-ce qu’il ne se pose pas ? Parce qu’il a été réglé, dans la réalité. Il y avait des grandes banques en Belgique, et elles ont été démantelées de fait, parce que, eh bien, elles ont souffert à ce point dans la catastrophe de 2008-2009 qu’elles ont été démantelées de fait.

Alors voilà, il faut savoir ce qu’il faut faire par la suite. Ça ne faisait pas partie de la mission de notre groupe de parler de l’avenir des banques belges en tant que telles, individuellement. Ça se fera peut-être plus tard, on n’en sait rien, mais ce n’est pas de ça qu’on nous demandait de parler : on nous demandait de parler en termes tout à fait généraux.

Voilà. Est-ce que, si l’occasion se représentait qu’on me redemande de faire la même chose, est-ce que je le ferais ? Oui. Oui, voilà, comme je vous le dis, en sachant les limites de l’exercice : qu’il y a des règles, qu’on me demandera de respecter ces règles, qu’il y a une certaine confidentialité et qu’il ne faut pas la trahir, alors, oui, je ne vais pas, s’il y a des choses qui ont été dites en disant : « Ça, c’est confidentiel », je ne vais pas les répéter ici, parce que je savais dans quel cadre je me suis engagé. Je ne suis pas dans la position… Parce que ça, ça m’est arrivé : vous travaillez dans une banque, et puis on vous dit : « Faites cela ! », et puis vous dites : « Oui, mais ça, ça va contre la loi ! », et votre patron vous dit : « On s’en fiche ! », et à ce moment-là, vous pouvez aller gueuler. Bon. Vous êtes à ce moment-là un lanceur d’alerte. Là, je n’allais pas pour être un lanceur d’alerte, je n’allais pas là pour vendre la mèche après – pour autant qu’il y ait une mèche – on me disait : « Vous venez dans ce cadre-là, vous êtes d’accord, oui ou non ? Les règles sont celles-là. ».

Voilà, j’ai accepté ces règles-là, et j’ai travaillé dans ce cadre là. Est-ce que ça sert à quelque chose ? Oui. Pourquoi est-ce que ça sert à quelque chose ? Eh bien, parce que moi, j’ai tendance à dire : “Voilà, c’est en terme de rapports de force !”. Là, j’étais sept contre un, donc on ne pouvait pas espérer grand-chose, mais, mais, mais, ce à quoi on ne pense pas dans ce cas-là, c’est la personnalité des gens. C’est que la conviction, la force avec laquelle vous allez défendre un point de vue, va faire une différence à l’arrivée. Et ça, je l’ai découvert. Je l’ai découvert véritablement.

Bon, c’est un rapport consultatif : tout ça n’est pas encore écrit dans la réalité, il ne faut pas se faire d’illusions. Mais, si vous êtes là, et que vous revenez incessamment en disant : « Voilà, c’est mon point de vue », et que vous l’expliquez chaque fois, et pourquoi vous le faites, vous pouvez convaincre d’autres personnes, et votre persistance, votre persévérance va faire que vous pouvez l’emporter.

Il y a eu jusqu’à la dernière minute une opposition entre moi et une personne qui représentait un point de vue, je dirais, néolibéral ou ultralibéral. On s’est battu jusqu’au bout ! On s’est battu jusqu’au bout, jusqu’à la dernière minute, jusqu’au dernier moment où on mettait le dernier point-virgule dans le rapport, et là, si je ne m’étais pas opposé aussi fermement, eh bien, les choses seraient différentes, et, donc, voilà.

Alors, je viens d’y faire allusion : les résultats de ça, c’est présenté au Ministre, il en a parlé dans sa conférence de presse. Il est déjà attaqué, sur certains points, en particulier les points qui peuvent apparaître comme étant « de gauche », puisqu’il est représentant, dans un gouvernement de droite, de droite dure, il est représentant d’un parti qui… Je ne crois pas qu’il ait la carte de parti parce que c’est essentiellement quelqu’un qui est un journaliste financier de profession, mais il est soutenu, il a le soutien du parti qui représente les intérêts patronaux, équivalent Medef en France. Est-ce qu’il aime tout ce qu’on a dit ? Eh bien, certainement pas. Il nous a déjà dit une chose qui est de l’évidence aussi : c’est qu’on n’a pas nécessairement l’argent pour mettre tout ça en place, on n’a pas nécessairement le temps pour le faire non plus, mais il a pris, je dirais, le risque de demander à un certain nombre de personnes, dont moi, ce qu’on en pensait et, comme je l’ai déjà souligné au départ, il serait plus difficile pour lui, maintenant, de faire systématiquement le contraire de ce qu’on a proposé, puisque, voilà, nous avons dit, et l’opinion publique peut en juger, on a proposé un certain nombre de choses : protection du consommateur, protection du citoyen, avenir du pays au sens le plus global de l’intérêt général, du bien commun et pas simplement du bien du secteur financier en tant que tel, c’est-à-dire des établissements financiers par rapport à une logique de profit.

Voilà. Je ne sais pas combien de temps j’ai parlé aujourd’hui, mais j’ai dit ce que j’avais envie de dire, en gros. J’y reviendrai peut-être.

Voilà, à la semaine prochaine.

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