Comment le Grand Programmeur se trahit

Dans un article paru il y a quelques années dans le New Scientist, le physicien britannique John Barrow examinait une question suscitée par le film The Matrix : si le monde où nous nous trouvons est une simulation générée par un logiciel, comment nous, héros virtuels, pouvons-nous en faire la preuve ? La réponse qu’il apportait était intéressante : comme le Grand Programmeur ne disposera pas de ressources illimitées (aussi grand soit–il), on peut supposer qu’il sera tenté d’opérer des raccourcis pour les données périphériques ou inessentielles, comme cela se fait, précisait Barrow, dans les films d’animation. À cette lecture, je pensai immédiatement à la « masse noire » des astronomes, ces énormes quantités de matière dans l’univers qui manquent à l’appel de nos théorisations physiques et qui révèlent en effet (s’il ne s’agit pas d’un artefact de nos théories) ce genre de travail bâclé.

J’ai eu l’occasion de repenser à cet article quand, il y a quelques jours, j’ai eu la curiosité de rechercher sur l’Internet quelques amis et connaissances des années 1970. Comme on peut s’y attendre, mes vrais amis ont eu des vies aussi compliquées que la mienne. Mes simples connaissances au contraire sont apparemment toutes restées assises sur leur cul, répétant inlassablement les mêmes gestes au sein de leur village natal. Là aussi, du travail bâclé, comme dans la cas de la « masse noire », et pour certaines, un degré de simplification proprement stupéfiant atteint par le Grand Programmeur.

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6 réflexions sur « Comment le Grand Programmeur se trahit »

  1. Imaginons un vingtième siècle avec 3.000 Rostropovitch, 400 De Gaulle , 18.000 Ava Gardner, 900 Picasso, 2.500 Whitehead, 3.000 Zinoviev, 14.000 Dylan, 1.600 Patton , 25 Mireille Mathieu, et le reste à l’avenant; de quoi fournir un destin exceptionnel à chacun…c’eut été chaud…et puis comment s’y retrouver dans toute cette agitation …

    « Dans un monde ou tout serait bleu, le bleu n’existerait pas. »

    Gregory Bateson

    Sur un plan poétique et plutôt qu’un « laisser-aller », je trouve plus « joli » de considérer la masse noire comme la quantité de « tableau noir » nécessaire à l’écriture des équations cosmiques…

  2. Il est tard, je dois tenir encore un peu sans dormir tandis que mes bricolages peu concluants se déroulent lentement sur mon écran de droite, je vais m’occuper en cherchant de quoi lire sur mon écran de gauche. Premier réflexe inspiré par le grand programmeur : et si j’allais sur le blog de Paul Jorion ? Au moins je rendrais agréable et instructif ce morceau de nuit qui s’étire. Et sitôt fait. Là je vois un Paul Jorion qui navigue dans des palmeraies inattendues dans un monde exceptionnel et raffiné (quelle couleur fantastique l’hélico et quel bel uniforme le pilote). L’important n’est pas là… Je découvre tristement derrière le lien vers le 6/7/07 que je fais partie de la masse noire de l’univers recalculé par le segment de matrice vu du côté jorionien. Effectivement je suis une connaissance vaguement périphérique de Paul et je suis de fait assis sur mon cul au lieu de vivre une vie palpitante. Cependant, j’ai patché mon statut de masse noire indifférenciée vivant à la périphérie du monde réel dans un brouhaha, dans l' »habillage global » du jeu, dans la toile de fond qu’on laisse peindre aux apprentis. Je parviens même à accéder à des extraits du code « vraies vies passionnantes » comme celle de P.J. Je suis désormais – bien que très statique – en mesure de m’immiscer dans les univers centraux du Jeu. Alors, j’ai moi-même testé le solipsisme consistant à me demander si je ne serais pas éventuellement celui qui imagine les personnages encore plus secondaires que moi. Il faut essayer ça dans une gare, une file d’attente, un grand magasin, un train… Les indices de paresse tendent à apparaître aussi, exactement comme Paul l’a détecté de son côté. J’explique. Par exemple, si j’invente les gens qui m’entourent il est certain que je n’ai pas le talent et l’énergie pour leur prêter une conversation originale, je vais bâcler. Et c’est ce qui se passe. Si j’écoute attentivement, les bribes de conversations autour de moi sont d’une banalité plus que triviale. Ou alors complètement convenue. Et c’est clair : je n’ai pas réussi dans ma paresse à imaginer une vie palpitante à tous ces personnages. Pas plus d’ailleurs qu’un avis un peu tranché sur le monde. Ils sont bien capables d’accepter la grève de la SNCF sans sourciller. Ils vont dérouler du « bruit »… Vérifions. Je recommence avec ce couple qui arrive à ma hauteur : il ne ressort pas la moindre information des « oui alors c’est ce que je lui ai dit. – ah tu lui as dit mais bon ! – oh oui comme l’autre fois ». Encore un essai avec ce groupe « et il a pu y aller. – il y était déjà allé ? – non mais t’as pas vu ? »… Décidément je n’ai aucune imagination. Pas un seul ne va s’interroger sur l’éventualité de la présence d’une subsomption impliquant les Fenêtres de Baudelaire dans le dernier film de Cedric Klapisch. Non, ça c’est trop de boulot à développer. Improbable. Je testerai plutôt la prochaine fois de lâcher ça moi-même dans une conversation de restaurant. Et bien sûr toute une série de mes proches s’évanouira dans le décor de la programmation secondaire. Pas implémentés pour faire face, ils rejoindront la masse noire. Merde alors, je m’aperçois que même assis sur mon cul, j’arrive à modifier le Jeu et une partie de la Matrice. Pas de pot, je ne dois pas gamberger pour autant. Je suis quand même vachement périphérique et je ne suis pas prêt de voir l’hélico près de l’oasis de San Diego. Merde l’écran de droite signale 33 minutes restantes. La nuit n’est pas finie. Merci Paul, je continue de me propager dans ta partition personnelle sur ce morceau du monde dont tu es sans doute le Roi !

  3. Zut ! Si un personnage aussi périphérique que l’est Jean-Marc se rebelle, le monde existe peut-être vraiment !

    A moins bien sûr qu’il ne cherche à nous bluffer : ses travaux sur le robot intelligent ont en fait abouti, le monstre artificiel qu’il a conçu dans sa cave est prêt à se déchaîner sur le monde. Jean-Marc, en te définissant publiquement comme personnage périphérique à la psychologie bâclée par un programmeur fatigué, je te soupçonne de chercher à nous donner le change !

  4. Paul, ou vos connaissances ont fait des choix régressifs refusant de se transformer en « docteur es complication », ce qui les eut probablement éloignées de leur « fondement »!

    Par exemple, au cinéma, elles sont restés des Sharks mâles à New york qui ne savent toujours pas programmer une machine à laver, au supermarché elles ont préféré les 2 barils de lessive lambda au baril Ariel et accepté de ne pas progresser dans la technique des noeuds mouillés,en économie…

    Comment classeriez-vous Stephen Hawking, lui, vit apparemment littéralement leur vie en poursuivant inlassablement sa quête de la théorie unifiée ?

    Pour rebondir sur un terme de JLM « c’eut été chaud », employé dans un autre sens, on pourrait classer amis et connaissances par leur « bilan carbone »

    Combien respectivement d' »amis » et de « connaissances » possibles pour Paul dans un monde encore vivable en 2100?
    Je sais, cette proposition n’est pas tout à fait honmête, quoique…

  5. Tiens, ça me rappelle un roman de SF que j’ai lu quand j’étais ado : « Le désert du monde » (Jean-Pierre Andrevon, éditions Denoël). Encore un signe du Grand Programmeur, mais il n’y a sûrement pas grand monde dans les parages qui doit avoir lu ça…

  6. Bonjour Paul!

    Je viens de lire cette ancienne page avec délectation.
    Cette idée de grand programmateur est amusante même si à mon sens les choses sont infiniment plus simples que cela.
    Il me semble, au-delà des apparences, qu’il s’agit là de l’épineuse question de la conscience (épineuse car ne faisant pas l’objet de travaux scientifiques de fond) que tout un chacun nous entre-apercevons à certains moments clés de notre existence si banale au fond.
    Vous voyez de quoi il retourne, ces délicieux instants où une mystérieuse énergie? un oubli passager de l’espace et du temps? où il nous semble que tout est possible.
    Je me souviens d’un passage d’un livre de yachar Kemal (un grand écrivain turc) où en quelques lignes, il décrivait un homme en voyage qui apercevait quelques centaines de mètre devant lui un autre voyageur.
    Tantôt s’en rapprochant, tantôt s’en éloignant, ce voyageur s’aperçut lors d’un rapprochement plus important que les autres que cet individu lui ressemblait terriblement, même physique, même habit… même chargement…
    Il se mettait à chaque fois à accélérer le pas pour en avoir le cœur net mais plus il accélérait plus l’autre accélérait aussi….
    Nous savons pertinemment qu’il y un décalage entre le nombre d’image seconde que peuvent traiter les yeux et le cerveau. Cela fait que notre cerveau « créée » bien souvent une réalité virtuelle à partir de déjà vu ou, peut-être en imaginant? d’où parfois peut-être le sentiment de « déjà vu », je dis peut-être parce personnellement il m’est arrivé, de manière exceptionnelle, de rencontrer des personnes que je semblais connaitre alors qu’en discutant avec elle, il était manifeste que cela ne pouvait avoir été le cas…
    Ceci dit, afin de mettre un terme à ces digressions intempestives, je vais disparaître aussi rapidement que je suis apparu, hop hop hop un coup de chapeau et bye.
    bon courage Paul et merci pour vos contributions au débat public.

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