La bulle ou l’enfer pavé de bonnes intentions

L’orateur qui intervenait avant moi samedi à UCLA s’est adressé à la salle et a demandé qui savait ce qu’était l’« hypothèse neutre en matière de diffusion du patrimoine génétique ». Peu de gens le savaient et ce peu de savoir lui a permis de recentrer son exposé.

Quand mon tour est venu, j’ai également posé à la cantonade une question du type « Qui ici… ? » : j’ai demandé « Qui d’entre vous lit régulièrement le Wall Street Journal ? ». Seuls trois membres de l’auditoire se trouvaient dans ce cas. Cela m’a permis d’enchaîner : « La plupart d’entre vous pourraient donc penser en m’entendant que ce que je dis ressemble à ce qu’on peut lire sur le même sujet dans la presse financière. Ceux qui lisent le Wall Street Journal sauront que ce n’est pas du tout le cas ! »

Le sort a voulu que « Vers la crise du capitalisme américain ? » paraisse en janvier 2007, trois semaines avant que la crise n’éclate véritablement. Cela a permis que la première explication offerte aux Français sur ce qui était en train de se passer en Amérique soit d’ordre sociologique : attirant l’attention sur les inégalités dans la distribution du patrimoine et mettant en évidence que ces disparités étaient à la source de ce qui deviendrait la « crise des subprimes ».

De cette crise, les Américains ne connaissent jusqu’ici que ce que la presse financière leur en dit. Ce sont en effet essentiellement ces informations que la presse nationale ou locale relaie. En France, comme vous avez pu le constater, ceux qui m’ont rejoint cantonnent en général leurs explications au domaine financier.

J’ai fait débuter mon exposé samedi par cette question : « Un mal peut–il résulter de deux biens ? » et ma première diapo disait :

« 1. C’est une bonne chose que les familles soient propriétaires de leur logement »
« 2. C’est une bonne chose que les obligations émises par l’Etat américain se vendent comme des petits pains ».

La deuxième diapo s’interrogeait :

« 1. Quelle est la proportion maximale de ménages qui puissent être propriétaires de leur logement quand 50 % de la population se partagent 2,8 % du patrimoine ? »
« 2. Quelle est la quantité maximale de Bons du Trésor qui puissent se trouver dans les coffres des banques centrales chinoise, japonaise, taiwanaise et coréenne ? »

J’ai pu constater samedi que si peu nombreux étaient mes auditeurs qui lisaient le Wall Street Journal, tout aussi peu nombreux étaient ceux qui connaissaient ce chiffre de 2,8 %. Chiffre qu’il convient toujours de compléter par celui des 32,7 % du patrimoine possédés par le 1 % de la population le plus nanti (chiffres publiés en 2001).

Le gouvernement américain subventionne l’accès à la propriété de son logement par la déductibilité d’impôt : sur les intérêts versés, sur les taxes immobilières et foncières et sur la revente d’un logement. Ces mesures ne bénéficient bien entendu pas à ceux qui, vu leurs faibles revenus, ne versent pas d’impôt et, n’étant pas progressives, profitent le plus à ceux dont les revenus sont les plus élevés.

Le taux du prêt hypothécaire américain le plus courant, le trente ans à taux fixe, est aligné sur celui des Bons de Trésor à dix ans (j’ai montré cela dans La faute à Greenspan ?) : celui parmi les taux qui est resté depuis une dizaine d’années à un niveau artificiellement bas en raison des achats massifs de Bons du Trésor par la Chine, le Japon, Taiwan et la Corée.

En mai dernier, dans La symbiose Chine – États-Unis. Nouvelles du front, je citais le Vice–Premier Ministre chinois, Madame Wu, alors en visite aux États–Unis et qui déclarait : « La Chine exporte vers l’Amérique tandis que ses investissements en titres obligataires américains aident les États-Unis à maîtriser leur inflation et leurs taux d’intérêt, encourageant ainsi chez eux une croissance accélérée et la création d’emplois ». Et leur permettant aussi de dégager du prix croissant de leur logement les sommes nécessaires à l’achat de biens de consommation produits en Extrême–Orient (les 890 milliards de dollars dont j’expliquais la provenance dans L’argent avec lequel les Américains s’achètent une nouvelle télé).

Les subsides directs en provenance du gouvernement américain, associés aux subsides indirects apportés par la Chine, le Japon, Taiwan et la Corée, créèrent les conditions favorables à l’apparition d’une bulle immobilière aux Etats-Unis. Pour que la « crise des subprimes » se développe elle, il faudrait encore l’action conjuguée d’une finance en régime permanent de surchauffe spéculative, la titrisation des dettes individuelles – viciée par une généralisation abusive de la logique de l’assurance, enfin, des modèles financiers pas tous très exacts, et ceci, de notoriété publique.

J’ai déjà évoqué en de nombreuses occasions ces divers ingrédients. Il me faudra revenir sur leur combinaison toxique.

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2 réflexions sur « La bulle ou l’enfer pavé de bonnes intentions »

  1. Permettez-moi de vous dire que si vous n’existiez pas, il faudrait vous inventer dans l’heure…

  2. La plupart des américains doivent tout de même se rendre compte de l’inégalité faramineuse qui prévaut dans leur pays, ou alors ils font volontairement l’autruche.

    J’avais lu un livre qui parlait de l’hypothèse sur la crise des subprime en 2005, le trés bon livre de Jean Luc Gréau « L’avenir du capitalisme », et je pensais bêtement que cette question avait été posé depuis longtemps aux USA, même si les pouvoirs publics ne semblaient guère s’en alarmer. Aprés tout en Europe beaucoup d’économistes avaient prévenu des difficultés ayant trait au fonctionnement de l’euro et pourtant les autorités politiques ont quand même fait l’euro. Les autorités américaines devaient bien savoir qu’une croissance fondée sur un accroissement constant de l’endettement extérieur ne pouvait pas durer mais le court terme l’a emporté. La nature humaine est ainsi faite que l’on préfère différer la résolution d’un problème solvable dans l’immédiat quitte à provoquer des difficultés insurmontables plus tard.

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