Une constitution pour l’économie (I) : Rappel

J’ai lancé l’idée d’une « constitution pour l’économie » il y a un an et demi dans une chronique publiée dans Le Monde. Il s’agissait pour moi d’un ballon d’essai : une manière de voir comment ce genre d’approche serait reçue. Je suis revenu sur cette idée à plusieurs reprises. J’ai planché en particulier dans un billet publié en février de l’année dernière et intitulé Une constitution pour l’économie : un exemple, sur un projet d’article qui serait formulé de la manière suivante :

Les ventes à terme ainsi que les options d’achat sont autorisées. Elles lient leurs contreparties jusqu’à livraison. En conséquence, il n’existe pas pour elles de marché secondaire. Les paris relatifs à l’évolution d’un prix sont eux interdits.

Mais ce qui manquait, c’était un cadre général : une réflexion sur la raison pour laquelle une constitution pour l’économie est nécessaire, et tout spécialement dans le contexte actuel. Ce cadre, je l’ai trouvé excellemment décrit dans un texte de Jean-Claude Werrebrouck intitulé La gestion de la crise des années 2010 : Grand retour de l’Etat ou utopie post politique ? Pour permettre un débat, je lui ai demandé l’autorisation de republier son texte comme un billet invité ici, ce qu’il a aimablement accepté. D’où le présent billet en deux parties, celui-ci en introduction et le suivant, par Jean-Claude Werrebrouck, en billet invité.

Pour terminer cette introduction, les principaux passages de mes appels en faveur d’une constitution pour l’économie.

Dans L’économie a besoin d’une authentique constitution (Le Monde Économie, le 4 septembre 2007).

La finance est […] contrainte par un lacis de réglementations. Mais celles–ci ne forment pas conjointement une « constitution », il s’agit plutôt d’un glacis, d’un système d’endiguement, d’une combinaison de garde–fous, contre une finance prédisposée à l’excès et au débordement. Dans un processus infini de réglementation et de déréglementation, nous révisons sans cesse ces textes pour prévenir leurs effets négatifs inaperçus à l’origine, voire pour contrer ceux–là qui font profession d’en découvrir les failles afin de les détourner. La raison en est simple : contrairement au cas du politique, notre économie et notre finance ne disposent pas d’un système inventé par nous, il s’agit au contraire d’une survivance de la manière dont fonctionne la nature livrée à elle–même, dans la concurrence de tous avec tous, réglée seulement par les rapports de force et débouchant sur l’élimination du plus faible par le plus fort.

Les crises, comme celle que nous traversons en ce moment et qui ne fait que débuter, sont là cependant pour nous rappeler que la tâche n’est pas terminée : notre organisation économique n’a pas encore dépassé le mode d’expression primitif qui caractérisait déjà la nature avant l’homme et le moment est venu pour nous de la guider vers sa forme domestiquée, pacifiée, de découvrir pour elle l’équivalent de ce que la démocratie représente au plan politique. L’économie n’a nul besoin de nouvelles réglementations mais elle réclame certainement une authentique constitution.

Dans Tirer les conclusions qui s’imposent (La Tribune, le 20 mars 2008).

Les articles d’une constitution sont bien entendu eux aussi révisables mais le texte, du fait de sa cohérence globale, est moins sujet à l’amnésie, et la révision d’un article réclame a minima l’exercice salutaire consistant à consulter les attendus du débat qui conduisit initialement à sa rédaction ou ultérieurement à ses révisions successives.

La crise de 1929 aura pu apparaître comme un « incident isolé », sa répétition devrait au contraire exclure la thèse de l’accident. Il faudra alors s’asseoir à la table et rédiger ensemble une constitution qui règle les rapports entre la finance, alors en figure d’accusée, et l’économie, sa victime. La tâche sera ardue car le saut qu’il s’agira d‘accomplir aura la même signification et la même importance cruciale que celui qui nous a fait passer dans le domaine politique, des régimes arbitraires et autoritaires à la démocratie. Il est regrettable qu’il faille attendre pour cela que le stade de l’écœurement soit tout d’abord atteint : l’ écœurement est le symptôme du long cortège de misères qui finit par l’engendrer.

Dans L’implosion. La finance contre l’économie : ce que révèle et annonce la « crise des subprimes » (Fayard, mai 2008 : 319-322) :

C’est une […] conception d’ensemble que la crise actuelle réclame : celle d’une constitution axée sur la reconstruction du système financier qui lui rendra sa fonction première – celle requise en effet d’un système sanguin : d’être au service de l’économie, plutôt que de drainer ses ressources pour le bénéfice de quelques–uns. Une constitution substitue à une situation où les états de fait dictent leur loi, une autre où c’est au contraire une loi qui définit un cadre général auquel ils sont appelés à se conformer.

Les réglementations actuelles de la finance sont aujourd’hui si complexes que, comme les événements récents l’ont rappelé, bien peu nombreux sont ceux qui en maîtrisent les arcanes, même parmi ses praticiens. Une constitution évite ces écueils en se contentant d’établir des principes directeurs, sans se préoccuper du cas par cas. Elle s’abstient également de viser à contrôler dans le moindre détail le comportement de chacun et à chaque instant, comme entendaient le faire celles des régimes autoritaires d’inspiration marxiste. Elle constitue cependant le cadre de référence permettant de juger non seulement ce qui est, mais encore ce qui adviendra.

J’entends dire qu’appeler de ses vœux une constitution pour l’économie est irréaliste. Mais cette réflexion émet-elle un jugement quant à la nécessité ou non du projet ou bien reflète-t-elle plus simplement le découragement de ceux qui estiment la tâche irréalisable, soit en raison de sa complexité apparente, soit en raison de la puissance attribuée à ceux qui en seraient les adversaires ? Il est vrai que rien de ce qui n’existe encore n’est garanti de se voir un jour réalisé et le découragement anticipé s’alimente de cette observation banale. Le « c’est impossible puisque si c’était possible, ce serait déjà » qui la sous–tend, procède d’un raisonnement fallacieux et se voit démenti quand la volonté et l’adhésion de tous conduit au brassage et à la conjugaison des inventivités et deviennent ainsi les garants du succès.

La réussite du projet d’une constitution pour l’économie ne nécessite pour le soutenir que ce qu’il convient d’appeler par son nom, quitte à recourir alors à une expression que les partisans de la politique du pire aimeront qualifier de désuète : la volonté d’un peuple.

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