Une constitution pour l’économie (II) : Grand retour de l’Etat ou utopie post politique ?, par Jean-Claude Werrebrouck

Billet invité.

La gestion de la crise des années 2010 : Grand retour de l’Etat ou utopie post politique ?

C’est semble t-il la question posée par Pierre Dardot et Christian Laval dans leur essai sur la société néolibérale : « La nouvelle raison du monde » (La Découverte , Janvier 2009). La question est sans doute dans l’air du temps et dans la plupart des pays on ne parle plus que du grand retour de l’Etat.

Et cette interrogation est essentielle pour qui veut comprendre en profondeur ce qui nous attend dans la gestion de la crise des années 2010 et son issue. Le diagnostic de la crise est maintenant assez bien établi. Ce qui l’est moins est le point de départ. S’est ‘elle déclenchée dans un univers déréglementé, ou, au contraire, dans un univers encore très largement keynésien ?

Utilisons la grille classificatoire de F Hayek pour répondre à cette question. Comme on le sait, ce prix Nobel de sciences économiques a construit une théorie des ordres sociaux dans laquelle il oppose classiquement les ordres où le mode de coopération dominant entre les hommes est la hiérarchie, d’une part , et les ordres où ce même mode de coopération est le marché, d’autre part.

L’irréalité des ordres purs.

Ce sont les règles fondamentales du jeu social qui distinguent ce qu’il désigne par les expressions « d’ordre organisé » et « d’ordre spontané ».

Dans le premier cas, celui de « l’ordre organisé » ces règles fondamentales sont finalisées, c’est-à-dire chargées de sens, et sont invitation, à construire un monde jugé souhaitable (construire l’égalité, la paix universelle, le socialisme etc.). C’est dire aussi que constructrices d’ordre qui est lui même une finalité précise, un souhaitable, voire un devoir, ces règles fondamentales seront aussi très prescriptives : elles précisent ce qu’il faut faire et comment il faut faire. Sans doute le droit est-il codification des gestes des hommes, mais ici ces derniers sont pris par la main et les règles les conduisent sur le chemin de la construction de l’ordre. Et puisqu’il y a un but, ces règles sont probablement émises par un pouvoir qui connait l’objectif à atteindre. L’ordre est ainsi probablement équipé d’un capitaine, qui sait où il va, et qui sait adapter les règles pour atteindre les objectifs. Ainsi ces règles ont t’-elles probablement été émises par un véritable centre de commandement qui contrôle leur application et qui est capable de les changer, ou de les faire évoluer, en fonction de la conjoncture.

Toute autre est la nature des règles fondamentales de l’ordre spontané. Les règles n’ont pas à dire ce qu’il faut faire, mais à l’inverse elles procurent des espaces de liberté : elles ne sont pas prescriptives, mais simplement limitatives et prohibitives. Limitation et prohibition qui ne sont que les espaces de liberté de l’altérité. Et puisque la liberté est au centre du système, les règles ne sauraient être finalisées : l’ordre n’a pas de fin, et n’est que moyen pour des fins particulières, c’est-à-dire celles de ses acteurs. Maintenant l’ordre connait un capitaine qui n’est que le serviteur des règles : il ne les dominent pas et ne sont pas l’outil de son pouvoir. C’est la raison pour laquelle lesdites règles, sont probablement intangibles et qu’il ne peut les changer. On comprendra enfin que ces règles de l’ordre spontané disposent d’un socle commun : le droit de propriété perçu comme l’un des tous premiers droits de l’homme. La propriété est ainsi bouclier protecteur et règle constitutive de liberté.

Bien évidemment les ordres hayékiens sont des types purs que l’on ne rencontre dans la réalité que sous des formes bâtardes. Concrètement, une nation ou un continent est une combinaison des deux types avec dominante de l’un d’entre eux. La mondialisation, en particulier financière, est t’-elle une forme d’ordre proche de l’ordre spontané ? Si tel est le cas, on pourrait interpréter la thèse à la mode du grand retour de l’Etat, comme le passage de l’ordre spontané vers un ordre organisé. Et partout, depuis le déclenchement de la crise, on entend le même discours : on ne peut faire confiance au marché qui ne peut- désormais- que fonctionner sous la férule de ce grand architecte qu’est l’Etat. Et, simultanément ,on entend les libéraux dire à quel point nous sommes dans l’erreur : le catalyseur de la crise, est historiquement le trop grand interventionnisme de l’Etat américain, notamment dans la question des prêts hypothécaires. Et donc, il ne faut pas en rajouter, en demandant le grand retour d’un l’Etat qui aurait ainsi, déjà suffisamment pollué l’ordre spontané.

La réalité de la réalité : la complexité.

De fait l’humanité n’a probablement jamais connu d’ordre spontané relativement pur. Même les ultra libéraux, sont obligés d’admettre que nombre de règles, furent générées par une instance dont on explique qu’elle est issue du marché, mais qu’elle est elle-même un ordre organisé : l’Etat. Ce dernier, selon la pensée ultralibérale n’est que le résultat involontaire de la coopération volontaire, et marchande, entre les hommes. De ce point de vue les ultralibéraux sont proches de Marx : cet ordre organisé qu’est la société incorporant un Etat, relève d’un processus d’aliénation. L’Etat reste fondamentalement une entité étrangère aux hommes. L’Etat n’était pas désiré : il est arrivé comme résultante inattendue de la coopération marchande. Au cœur de l’humanité il y aurait le marché auto- régulateur, malheureusement cette autorégulation, a débouché historiquement sur une mutation génétique engendrant l’Etat. L’objet du présent texte n’est pas de critiquer la théorie ultralibérale et d’en proposer une autre. Il est à l’inverse, de voir en quoi une telle vision du monde a pu devenir une fausse prophétie auto réalisatrice qui anime encore nombre de théories économiques, lesquelles sont présentement candidates au statut d’outil providentiel de gestion de la crise.

La mutation génétique à provoqué la naissance de l’ordre mixte : spontané/organisé. Dans la sphère juridique, sur un plan empirique, cela donne par exemple en France le dualisme droit privé/droit public. La majorité des écoles de pensées économiques – et ce même en dehors de la pensée ultralibérale, a largement mis à l’écart le pôle organisé de l’ordre mixte : théorie de la main invisible ; théorie de la faillite des marchés, public choice et anticipations rationnelles , etc. Niant ainsi, ou minimisant, ou à tout le moins critiquant, la réalité empirique : l’Etat n’a pas toujours été le complément du marché ; il édicte des règles à l’encontre du plein épanouissement de l’échange marchand et intervient sur nombre de marchés avant même la naissance de Keynes ; il limite le champ des droits de propriété et se trouve au cœur de l’échange en utilisant son pouvoir monétaire ; etc. Il faut d’ailleurs reconnaitre qu’ici, la pensée ultralibérale jouit d’une capacité explicative du réel, plus conséquente que celle d’autres écoles de pensée: l’Etat est une instance qui permet à certains groupes de briguer des objectifs privés, plus difficiles à atteindre en respectant le marché. Le politique devient un substitut du marché, et les groupes les plus divers utilisent la contrainte publique (les règles de l’ordre organisé) à des fins privées (fins jugées inaccessibles par le jeu des règles de l’ordre spontané, c’est-à-dire les règles du marché). De ce point de vue, la France fût et reste un magnifique exemple de cette demande d’Etat, voire de son accaparement, par des groupes qui par ailleurs n’hésitent pas à le vilipender en déifiant le marché autorégulateur. D’une certaine façon, il est des situations où l’ordre, qu’il soit spontané ou organisé se nourrit de son contraire. Nous reviendrons ci-dessous sur cette dernière idée.

L’ordre de la mondialisation : l’inversion de la fable du pêcheur et du phare.

Dans cette vision des choses, le passage à la mondialisation financière est la nouvelle forme d’utilisation du politique à la réalisation d’objectifs privés : les règles de l’ordre organisé sont devenues trop étroites, et si l’Etat de droit était devenu un monopole à conquérir pour conquérir des avantages privés, il faut aujourd’hui casser le monopole devenu trop étroit : le marché mondial, est devenu pour certains groupes, plus avantageux que le confinement dans l’ordre organisé antérieur. C’est, par exemple, la fin du capitalisme à la française et le passage à l’internationalisation des entreprises du CAC40.

C’est probablement de cette façon qu’il faut lire, au cours des années 80, le démantèlement des espaces monétaires nationaux ,avec des marchés des changes, qui deviennent d’authentiques marchés de la marchandise monnaie, qu’il faut assurer par la finance ; avec la libre circulation du capital ; avec la fin de toute forme de contrôle des changes. Mais la mondialisation ne peut n’être qu’une œuvre de déstructuration des Etats. Répétons que l’ordre organisé, qui n’est selon la vision ultralibérale qu’un lieu où chacun est à la fois voleur et volé , est à la fois travaillé par les groupes qui veulent plus de marché libre ou réputé libre, et les groupes qui exigent le maintien, où la production de nouvelles règles organisatrices de protection , et d’avantages de toutes nature. Il est également tout aussi clair que des ordres organisés vont utiliser les règles de cet ordre spontané naissant à l’échelle planétaire – la mondialisation- pour ne pas jouer clairement le jeu des droits de propriété (refus de la complète libéralisation des mouvements de capitaux en Chine par exemple). C’est la raison pour laquelle, nous disions que la gestion de la mondialisation était aussi difficile que de construire un cercle carré. En effet, beaucoup d’acteurs, voire et surtout ces ordres organisés de plein exercice que sont les Etats, voudront goûter aux délices de la déréglementation (l’ordre spontané) planétaire, tout en conservant les avantages de l’ordre organisé qu’est l’Etat-nation. C’est probablement vrai du couple « Chimérique » déjà évoqué.

Nous retrouvons du reste ici une nouvelle version de la théorie des marchés défaillants ( ordre spontané) illustrant la nécessité des biens publics (ordre organisé). Ainsi celle de la fable- que l’on trouve dans les manuels de sciences économiques- du phare (bien public émergent) et du pêcheur pressé de rentrer au port . Parce que l’ordre spontané est défaillant- les caractéristiques du produit empêchent de faire naître la marchandise lumière- un phare ne sera jamais construit, d’où l’irruption de l’ordre organisé pour le construire sans passer par le marché. Simplement, la problématique est ici renversée : ce sont des Etats qui sont à la place des pêcheurs pour demander non pas de l’ordre organisé (la réglementation de la mondialisation) mais pour exiger plus de marché (plus de liberté) . Et de la même façon que les pêcheurs veulent continuer à bénéficier de l’ordre spontané, malgré l’irruption du phare en tant que bien public, des Etats nations et leurs représentants voudront conserver leur ordre organisé tout en bénéficiant de l’ordre spontané de la mondialisation. Il est des situations où l’ordre organisé se nourrit de son contraire.

On comprend mieux pourquoi la mondialisation consistait à faire émerger un cercle carré : elle est assez bien peuplée de « free riders » qui peuvent se déclarer par ailleurs très keynésiens. On comprend aussi pourquoi la gestion de la crise financière verra l’irruption de nouvelles réglementations : il s’agit, à tout le moins, de faire reculer ce que l’on croit être l’ordre spontané planétaire. De quoi faire en sorte que l’on puisse construire un cercle sans trop passer par le carré.

Gestion inacceptable de la crise, diront les libéraux et ultralibéraux, rejoints en cela par les tenants de certains ordres organisés, qui se lovaient dans les délices de l’ordre spontané planétaire .Comme le pêcheur qui ,satisfait que le phare soit finalement construit , exigeait aussi le report des charges fiscales correspondantes , sur des citoyens non pêcheurs . Concrètement, un certain nombre d’Etats, parfois très keynésiens verront très mal un recul de la mondialisation libérale. Ce colossal ordre organisé qu’est la Chine, est-il prêt à revoir sérieusement son taux de change ? Ce non moins colossal ordre organisé, revêtu des habits des ordres spontanés, que sont les USA, est- il prêt à diminuer, sérieusement, ses dépenses militaires partiellement financées par la Chine ?

Retour triomphal de Keynes ou banal maintien de l’ordre public ?

Les libéraux croyaient voir dans la mondialisation le plein épanouissement de la liberté et suivaient en cela l’utopie hégelienne de la fin de l’histoire chère à Fukuyama. Ils voyaient surtout la fin du politique, et de ce qu’il représentait : l’ordre organisé. Ils souffrent sans doute aujourd’hui de voir, ceux d’entre-deux en charge de la gestion de la crise, c’est-à-dire des gouvernements, se transformer en dociles mécaniciens keynésiens. Souffrance accrue du fait que leur propre explication de la crise, ne semble guère écoutée des nouveaux mécanos de la tuyauterie keynésienne. Pour autant, qu’ils se rassurent : le grand retour de l’Etat n’est pas celui de keynes et les mécanos ne cherchent pour le moment, qu’à maintenir l’ordre public partout où c’est encore possible. Le processus de deleveraging est loin d’être terminé et pouvait mal se terminer : l’effondrement monétaire planétaire. Par les garanties prises dans la hâte , par les recapitalisations…peut-être par les nationalisations partielles ou totales, partout dans le monde, les mécanos ont réussis , et continuent de réussir , à empêcher le retour de la barbarie. Qu’ils en soient remerciés. Il est d’ailleurs étonnant, que la littérature n’ait jusqu’ici jamais évoqué le risque de retour de la barbarie dès l’automne 2008. Les choses sont pourtant évidentes : que se passe-t-il dans un ordre spontané, donc un ordre marchand quand l’outil assurant l’échange paisible, c’est-à-dire la monnaie disparait ? L’effondrement du système bancaire signifiait, sans les mécanos, la fermeture des banques… et les émeutes et pillages résultant de l’impossibilité d’échanger. Aujourd’hui, même si le système bancaire s’effondre partout, les guichets des banques resteront ouverts, et au moins pour ce qui est du court ou moyen terme , la vie continuera. Les libéraux à la tâche, ceux de nombre gouvernements, ont dans la hâte veillé à l’essentiel : le maintien de l’ordre public, par le maintien – même artificiel- de la ronde des échanges. Ils ne sont pas nécessairement keynésiens et rêvent encore du passage mythique des ordres organisés aux ordres spontanés. En cela Ils sont fidèles à la sagesse de Montesquieu et de son doux commerce, et savent que le maintien de la ronde des échanges, est le plus sûr moyen de maintenir les hommes dans une posture relativement paisible. Le marché, lorsqu’il fonctionne bien est un bon lieu de dressage des hommes : ils y perdent une partie de la violence naturelle qui les anime.

Simplement, les libéraux à la tâche , viennent de se rendre compte que l’ordre spontané peut connaitre des défaillances et que le politique tant vilipendé car trop englué à leur goût dans le keynésianisme, était aussi le fil invisible qui pouvait maintenir l’ordre spontané.

Le retour de l’Etat n’est donc que le maintien de l’ordre public, et la nationalisation des banques ne sera là que pour rassurer les acteurs : convertir les titres préférentiels du trésor US chez Citigroup en actions ordinaires, ne relève pas d’un projet économique, mais de la volonté d’ajuster un simple ratio de solvabilité jugé trop risqué car pouvant alimenter une éventuelle panique. Il ne s’agit pas de donner du sens mais de maintenir l’ordre.

L’utopie post-politique comme dépassement des ordres hayékiens.

La logique du maintien de l’ordre comme simple évitement d’un désordre, aboutit, dans le monde des apparences, à extirper les dimensions idéologiques des ordres hayékiens . L’ordre spontané, quoiqu’automatique, car reposant sur les ressorts du marché, et moins chargé de sens que l’ordre organisé, bénéficiait d’une base idéologique solide : la liberté, en tant que premier des droits de l’homme, est un projet qu’il faut assurer avec cet outil essentiel qu’est la propriété. Et seul l’individu est en charge de construire son propre projet de vie.

Il semble pourtant, que si l’on continue de vilipender le keynésianisme comme version civilisée des ordres organisés, la dimension idéologique des ordres spontanées disparait – ou se cache- désormais derrière les apparences de la rationalité. Il ne s’agit plus de dire que le marché libre est supérieur à la tyrannie administrative, il s’agit de rendre obligatoire le bon fonctionnement du marché : une injonction à rester libre en quelque sorte. Ce que Dardot et Laval appellent « l’ordo libéralisme ». L’économie politique s’était faite sciences économiques, elle se fait aujourd’hui simple injonction comportementale.

Bien sûr on veut, avec beaucoup de rigueur, maintenir ce bouclier de la liberté qu’est la propriété. En la matière, la stabilité monétaire est, et reste, fondamentale. Bien sûr, comme nous le disions, partout dans le monde, la planche à billets quitte déjà son grenier, mais tout est entrepris pour nier le risque d’inflation. La stabilité monétaire, est le garant essentiel du respect des contrats, et s’est historiquement annoncée comme la victoire du libéralisme sur un keynésianisme honni, un keynésianisme qui, justement, n’a jamais respecté la rigueur des contrats. La stabilité monétaire est l’axiome de base de la grammaire libérale. Et si un jour – jour fort probable- se manifeste une nouvelle « euthanasie des rentiers », elle ne sera qu’un fort regrettable effet pervers.

Mais la stabilité monétaire, première annonce du dressage comportemental, n’est pas encore l’ordo libéralisme. Il y aura ordo libéralisme lorsqu’on légiférera sur les conséquences, souvent constatées, du fonctionnement des marchés libres, à savoir les ententes mais surtout les monopoles. Le monopole acquis, en respectant les droits de propriétés des acteurs , sur les marchés, n’est jamais condamné par les libéraux traditionnels qui savent que, de fait, le monopole sera toujours contesté par le marché. Et chacun sait, que beaucoup de monopoles sont aujourd’hui au cimetière. Les ordo libéraux vont plus loin, et imposent la concurrence, comme naguère l’Etat pouvait imposer son monopole public. C’est évidemment le cas de la commission européenne, qui sous ses apparences libérale, impose la concurrence et plus encore impose de jouer au meccano, avec autant d’autorité qu’à l’époque des politiques industrielles. L’industrie de l’énergie en est un bel exemple.

Il y a ordo libéralisme, et donc obligation de respecter les lois du marché, lorsque, constatant une rationalité trop limitée, des comportements opportunistes, des contrats incomplets, des asymétries d’informations, des relations d’agences troubles etc., se trouve mis en place tout une série d’outils propres à faire émerger la maximisation des gains à l’échange, telle que prévue dans les manuels de théorie économique. Dans le monde des apparences, ces outils n’ont d’autre ambition que celle de la mise en œuvre de l’efficacité comportementale : qui pourrait raisonnablement s’opposer au projet d’aller plus loin dans la rationalité ? Et ces outils, sont évidemment des règles qui viennent s’ajouter aux libres négociations qui, elles, s’appuient en théorie sur des règles simplement prohibitives, limitatives et intangibles, celles de l’ordre spontané. Ces règles issues de la rationalité venant surplomber celles des ordres spontanés, n’ont-elles mêmes rien de spontanées. Elles ont un sens, celui d’une injonction, alors que les autres en sont dépourvues, puisqu’en théorie simple espace de liberté. Elles sous tendent par conséquent un véritable dressage des comportements, et correspondent parfois, à ce qu’on appelle le développement de la « soft law » face à la « hard law » en recul. Certaines de ces règles sont sans doute légitimes, notamment celles concernant les possibles passagers clandestins, les possibles externalités, etc. D’autres, sans doute les plus nombreuses, posent la question de la liberté : peut-on forcer les hommes à être rationnels ? Surtout si l’on envisage le niveau politique que l’on voudrait aussi changer en marché forcé. Ainsi peut-on adhérer aux thèses de l’école du « libéralisme paternaliste » qui avec Thaler et Sunstein propose de remplacer « le » politique par la politique des « nudges » ( les coups de pouce ou incitations) qui aurait l’avantage d’orienter les hommes, ces hommes parfois irrationnels, pulsionnels, animés de passions et affects divers, etc., vers les bonnes décisions ? L’Etat peut-il se transformer en dompteur bienveillant, sanctionnant et récompensant les bonnes décisions des citoyens ? Peut-on adhérer à nombre de thèses qui ,bien qu’auréolées du prestige du prix Nobel (Hurwicz, Maskin et Myerson), en viennent à repenser le fonctionnement des marchés politiques, afin que les hommes respectent davantage les lois fondamentales de l’économie ? A-t-on le droit d’interdire la politique économique soupçonnée de polluer l’efficience des marchés ? A-t-on le droit au nom de la rationalité, d’envisager des dispositifs constitutionnels, rendant impossible le vote de budgets déficitaires par des gouvernements ? A un moment où certains- très peu nombreux- veulent encadrer le marché par une constitution économique (Paul Jorion) la majorité des adeptes de la micro économie veulent encadrer le politique par réduction du champ de sa constitutionnalité, donc de sa légitimité.

Les thèses se fondant sur une théorie plus générale des incitations, qui peuvent parfois rejoindre aujourd’hui les sciences cognitives, sont en vogue et constituent aujourd’hui un axe essentiel de la recherche économique, recherche à vocation- on l’a compris- normative. Nul besoin de préciser qu’elles sont déjà à l’Å’uvre , dans la recomposition du paysage financier d’après le désastre de la crise :les nouvelles réglementations du G20 seront largement déduites de ce nouveau paradigme. Elles sont discutables, car véhiculent l’idéologie d’un espace humain post-politique. Les hommes n’auraient plus à débattre, effectuer des choix sur des modes d’organisation, ne seraient plus des sujets citoyens, etc. et seraient simplement des acteurs, dont le comportement- grâce à un bon cocktail d’incitations- s’avère prédictible. Même les gouvernements se feraient dociles sous la férule d’une constitution simplement confectionnée de « nudges ».

La gestion de la crise des années 2010 ne sera pas aisée : le keynésianisme ne fait plus recette et ses nouveaux supporters manquent de conviction. L’ordo libéralisme peut-il prétendre à la nouvelle régulation du système, en invitant l’humanité à se déployer dans un espace post-politique ?

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49 réflexions sur « Une constitution pour l’économie (II) : Grand retour de l’Etat ou utopie post politique ?, par Jean-Claude Werrebrouck »

  1. @ghostdog : « Ce qui m’amène à m’interroger, l’ultra-libéralisme actuel n’est-il pas une préfiguration d’un ordo-libéralisme en voie d’aboutissement ? »

    Je viens de tomber sur un édito qui m’a laissé sur le cul tellement il est franc du collier dans son libéralisme et dans l’objectif à atteindre dans toutes ces manoeuvres.

    http://www.institutmolinari.org/editos/20090310.htm

  2. @ bernard,

    1-le tirage au sort ne serait certes pas pire que ce qu’on a sous les yeux;
    2- cette théorie anthropologique et clinique est toujours en cours de vérification;
    les deux premiers modèles ne posent pas trop de pb aux expérimentateurs pour vérifier le même principe dialectique (commun aux quatre, mais chacun avec leurs propres concepts, plus ceux qui sont nécessaires aux interférences). Permettez moi aussi d’insister sur le fait que l’hypothèse est que ces dialectiques sont d’abord en nous et nous échappent totalement.
    3- le principe de vérification des modèles tient à réussir à mettre, sur chaque plan, en opposition deux à deux les quatre formes de pathologie (par abolition partielle de l’instance, ou au contraire prégnance) en ce que ce que l’une conserve encore est perdu par l’autre et réciproquement. (Par jeu de mots, Jean gagnepain avait qualifié sa théorie de néo-quartésienne…) La fiabilité du diagnostic (comme la vérification de chaque modèle) résulte de la mise en évidence REPETEE d’une même défaillance structurale chez une même personne, l’affaire devant aussi par ailleurs se vérifier pour une multitude d’entre elles (comme aussi en d’autres cultures) ce qui supposera un grand nombre de codifications, qui, si elles sont toutes aussi complexes à mettre en oeuvre que ce que j’ai trouvé, représentent ensemble un travail de Titans. Autant vouloir soulever des montagnes.
    4- dans l’immédiat, l’intérêt tient à pouvoir commencer de poser les pbs autrement, et avec ce que je peux tirer d’un seul exemple, la méthode est totalement probante pour reposer aussi les questions écologiques supposant une certaine frugalité disons les choses comme çà…
    5- l’arbitrage des questions de pouvoir sur les bases de sa répartition comme de la seule prise en compte des intérêts réciproques nous envoie directement ds le mur, il n’y a donc ds le principe ‘a priori’ aucun risque à utiliser une autre méthode ici scientifique bien que sur un mode inconnu du public. Les peuples dits premiers procédaient souvent autrement et çà revient presque au même: les décisions importantes engageant l’avenir d’un groupe devaient avoir l’assentiment sinon l’accord de tous moins les quelques malades qu’on abandonnait à leurs excès qd ce n’était pas une demande subtile au groupe voisin et un peu rival de faire le ménage, à charge de réciprocité; une autre forme d’échange un peu particulier… diamétralement opposée à la nôtre qui en fait des icônes et/ou les moteurs de l’absence de précaution (phronèsis)…

    (un ouvrage récent: « les fondations des sciences humaines » de J Cl Quentel, chez Erès, est non seulement intéressant concernant la perspective générale mais contient aussi la biblio listant les auteurs qui utilisent cette théorie; vous pouvez aussi aller sur le site du « LIRL »)

  3. @Eugene: « 1-le tirage au sort ne serait certes pas pire que ce qu’on a sous les yeux »

    C’est bien ça qui est difficile à accepter. Imaginez, si un député tiré au sort ne s’en sort pas plus mal qu’un élu qui nous dit qu’un patron tiré au sort ne serait pas tout aussi (in)compétent? Etc. C’est la justification de toute la hiérarchie sociale qui saute.

  4. Le tirage au sort est une pratique essentielle dans la démocratie originelle, la démocratie grecque. Une Assemblée Nationale tirée au sort n’aurait plus aucun problème de parité hommes/femmes, de représentation de la diversité et des catégories sociales, etc. La compétence, il y a les services, les salariés pour ça; du moins la vraie compétence, celle qui s’éprouve et se mesure dans l’action, parce que la soit-disant « compétence » qu’on invoque comme légitimation du pouvoir politique n’est autre qu’une version de ce bon vieux droit divin.

    En fait, le seul vrai inconvénient, ce serait la disparition des campagnes électorales – lesquelles sont censées être un moment de discussion politique, de formation de la conscience civique et de la « volonté générale », comme dit Rousseau. Mais vu ce que ces campagnes électorales sont en fait dans nos contrées…

    Des conseils d’administration tirés au sort, ce ne serait pas bête du tout non plus, du moment qu’on tire au sort non seulement parmi les employés de la boîte, mais aussi parmi ceux des fournisseurs, des clients, des banques et des investisseurs, etc. Après tout, le PDG n’est qu’un salarié, un employé comme les autres. Et côté campagnes électorales, il y aurait forcément plus de vraies discussions que ce qui en tient lieu aujourd’hui dans les conseils et les assemblées d’actionnaires.

  5. @ Ghosdog

    Vous dites :
    « N’y a-t-il pas un paradoxe sous forme d’aporie dans la nécessaire existence de l’Etat. Vous dites en effet que l’ordre Hayekien ne peut s’épanouir en raison de la pression que certains “libéraux” exercent à travers la structure Etat afin de tirer un avantage dans le rapport de force en évitant “le marché”.

    Cette facilité me semble constitutive de l’ordre actuel, elle avantage de nombreux acteurs, pourquoi y renoncerait-ils entérinant de fait une perte de pouvoir à la faveur de “l’auto-régulation” (dans le cadre de l’Ordo-libéralisme) ? »

    Merci pour cette question, vous soulevez un point capital, non développé dans l’exposé de J.-C. Werrebrouck.
    Il m’interroge également.

    Je vois l’ordo libéralisme comme une resucée de l’idéologie néo-libérale, une adaptation de celle-ci au nouveau contexte de faillite d’une mondialisation qui, dans sa posture néo-libérale, est impossible à réguler.
    L’ordo-libéralisme c’est la continuation du libéralisme par le renforcement de certains de ses traits et l’abandon des aspects qui ne peuvent plus fonctionner.

    Le premier, le philosophe Jacques Deleuze avait vu dès les années 80 que le capitalisme s’acheminait vers une société de contrôle.
    Or l’ordo-libéralisme c’est exactement cela : l’incorporation de la logique marchande dans toutes les sphères de la vie humaine par tous les moyens possibles, ce qu’avait commencé de faire le néo-libéralisme. On associe souvent le néo-libéralisme à du purement économique (aux recette néo-libérales à la Friedman) mais c’était bien plus que cela. Le raisonnement est le suivant : puisque le marché est sujet à l’incertitude — un des apports de Hayek, avec Keynes, à la théorie économique, on l’oublie les deux penseurs partageaient ce constat commun — plutôt que d’essayer de le réguler de l’extérieur par des politiques économiques et sociales, il faut faire en sorte que le le marché lui-même secrète son ordre. Or comment réaliser cet ordre si ce n’est en allant jusqu’au bout de la logique du capital humain – mise en coupe réglée de la vie humaine – qui permet précisément, par la normalisation et l’homogénéisation des comportements, de contrôler le marché et donc de limiter l’incertitude.

    Le marché auto-régulé, au sens libéral classique, n’était donc pas la seule caractéristique du néo-libéralisme réellement existant. Le néo-libéralisme impliquait nécessairement un contrôle social qui s’exerce par la publicité, le marketing et les industries de la culture et du divertissement, toutes choses qui produisent des modes de vie et permettent donc de contrôler la demande en amont du processus productif.

    Tout ceci aurait pu continuer encore longtemps si le capitalisme n’était venu buter contre les déséquilibres engendrés par une mondialisation débridée, où capitaux et crédits allaient où se trouvaient le meilleur profit, tirant avantage d’une division internationale du travail qui aboutit in fine à la déflation salariale puis enfin la crise que nous connaissons aujourd’hui. Facteur aggravant, à cette crise sociale se superpose une liée à l’épuisement des ressources naturelles qui achève de lever une lourde hypothèque sur le futur, et donc sur les possibilités du système à continuer sur la voie de la croissance.

    A ce stade du raisonnement il est clair que l’ordo-libéralisme tire les leçons des limites du système, en injectant dans le système plus de comportementalisme qu’il n’y en avait déjà, cette fois explicitement via l’Etat qui introduirait des règles incitatives, lesquelles pourraient être nombreuses et variées, du repérage des enfants turbulents en maternelle (une idée de Sarkozy !) jusqu’aux normes de consommation compatibles avec l’environnement.

    J’en viens alors à votre question. Cet ordre réduirait-il les inégalités, serait-il compatible avec un monde de la rareté ?
    Dans l’optique où il aurait pour but de réduire les inégalités il semble en effet absurde si l’on se place du point de vue de la classe dominante. Mais est-si sûr ?

    Une réponse est peut-être de dire que cet ordre est d’abord une idéologie permettant la reconversion des actuelles classes dirigeantes en une classe libertaro-technocrate qui ferait son deuil d’un monde
    aux ressources illimitées, mais qui toutefois n’abandonnerait sa prétention à rester dans le haut du panier et bénéficier ainsi de certains privilèges, même un cran en dessous, crise financière oblige. Certains aspects du discours de Jacques Attali cadre très bien avec cette attitude. Son discours sur la gouvernance mondiale, l’Etat de droit, son appel à la création de nouveaux marchés, n’est pas autre chose que l’instauration d’un marché encore plus rationalisé que l’actuel avec ce que cela suppose de contrôle. Le monde financier en rabattrait dans ses prétentions, mais somme toute, il y aurait toujours des privilèges à partager, mais cette fois avec un label éthique homologué, certifié conforme.

    C’est une façon de présenter l’ordo-libéralisme. Mais cette voie est loin d’être acquise.

    Premièrement, considérer les humains comme du capital, même dans un système dont on assume la finitude, n’empêche ni l’aliénation, ni la tyrannie, mêmes douces, car ce qu’il y a d’humain en l’humain finit toujours par se révolter. Où alors nous assisterions à une régression anthropologique.

    Deuxièmement, il est fort peu probable que les dominants se satisfassent si rapidement d’un nouveau système qui leur ferait perdre une partie de leurs richesses et de leur pouvoirs car la logique de surexploitation des ressources naturelles et humaines va exacerber les contradictions. Dès lors l’ordo-libéralisme pourrait alors n’être plus qu’une chimère.

  6. @Pierre-Yves,

    Merci beaucoup pour votre intervention, je veux juste préciser que : l’ordo-libéralisme tel que vous le décrivez ou le décrit JC Werrebrouck m’apparaît comme un pur cauchemar, pour moi il n’est absolument pas concevable de décrire cette organisation sociale comme un possible « vivre ensemble ». Cela me semble le contraire de l’idée de « société ».

    Ma question dont la formulation était un peu trop alambiquée portait non pas sur la « réussite » d’un tel modèle, c’est pour moi fondamentalement inenvisageable, mais plutôt sur ce que supposait de transformation la transition vers l’ordo-libéralisme. Mais à vous lire, je crois que quelque chose m’a échappé…

    [C’est à cela que je fais référence en m’appuyant sur les déclarations de Delors de ce matin, plus de néo-libéralisme ce n’est pas encore l’ordo-libéralisme même si les méthodes décrites par Naomi Klein dans son ouvrage y font « dans l’esprit » méchamment penser…(pardon, je ne suis pas claire…)].

    Si vous me le permettez, je partage avec vous quelques intuitions, cela n’est pas encore bien ordonnée en pensée dans ma petite tête :

    Pour rebondir sur « le contrôle sociale » que suppose l’ordo-libéralisme, je m’interroge sur son efficacité…
    c’est une sensation, un sentiment un peu flou mais les gens ne sont-ils pas en réalité complètement paumés, voir en phase de se transformer en psychopathe ?

    Je veux dire que les signaux qui nous sont envoyés sont tellement contradictoires :

    – Pub –>consommation : il n’ y a pas de limites, consomme, j’appuie sur ton désir de toute puissance, achète, non seulement ça te fait du bien mais en plus cela te permet d’exister, tu exprimes ton individualité (forme d’infantilisation ?)

    -Marché : y ‘ a plus de limites, plus de frontières, concurrence, c’est la guerre économique, plus de régles, libéralisons etc.

    -L’Etat : dans le métro : soyons vigilants ensembles. pour votre santé mangez 5 fruits et légumes, ne mangez pas trop gras, trop salé etc. faites du sport. arrêtez de fumer. arrêtez de picoler. baiser avec des capotes etc.

    Ce que je veux dire (maladroitement pardon Pierre-Yves), c’est que d’un côté c’est l’apologie de la liberté, de l’individualisme forcément libérateur et de l’autre l’état paternaliste qui te dis ce que tu dois manger, comment baiser etc…

    bref, plutôt que d’être confronté à une révolte populaire, l’ordo-libéralisme ne se heurtera-t-il pas des problèmes de santé mentales de tranche de la population de plus en plus importante ?

  7. @ Ghosdog

    Je suis d’accord avec vous.
    Si j’ai pu donner l’impression de faire de l’ordo-libéralisme une possibilité envisageable, c’est que je n’a pas été suffisamment clair 😉

    j’ai sans doute débordé votre question, mais je pense avoir répondu à celle concernant l’aporie que vous avez relevée, à mon sens, fort pertinemment, qui était celle de savoir comment les néo-libéraux pourraient s’y retrouver avec une mondialisation un peu plus régulée — ie l’ordo libéralisme — alors que l’introduction d’une régulation leur ferait perdre l’avantage qu’ils avaient de pouvoir fausser le marché via l’Etat.

    Cela va se jouer en partie entre les dominants eux-mêmes. Une part d’entre eux vont vouloir tout préserver, quitte à revenir au moyen-age, en pire car avec une humanité de plusieurs milliards d’êtres humains et des ressources raréfiées. Et une autre part d’entre eux, plus « avisée » — dans le style d’Attali ou Delors –, qui veut, voudra conserver le capitalisme en prônant et réalisant sa régulation, se dirigeant alors vers l’ordo-libéralisme, lequel existe déjà en germes dans la société néo-libérale.

    La transition vers l’ordo-libéralisme implique donc une régulation de l’économie mondiale.
    Et c’est bien là tout le problème, car il y a plusieurs manières de réguler. Celle de Paul Jorion, démocratique, qui y voit un point de départ, ses règles de sa constitution pour l’économie, devant être le préambule de la construction collective et citoyenne d’un autre monde possible.
    Celle d’Attali et consorts qui consiste à faire de la gouvernance, ceci pour aller encore un peu plus loin dans l’intégration des marchés, avec tout cela comporte de réification de l’humain.
    Toujours est-il qu’une régulation vers le post politique, même éco-compatible, serait une régression sociale, anthropologique.

    IL faut donc réguler, mais sans jeter le bébé avec l’eau du bain : le bébé étant la démocratie.
    C’était, il me semble, ce qu’indiquait la conclusion de l’article de Werrebrouck, même si ili celui-ci ne met pas vraiment les points sur les i .
    Je pense que c’est sans doute dû à son style d’écriture. Une façon socratique d’écrire, qui peut déconcerter. A moins que ma lecture ne soit pas la bonne, ce qui est toujours possible.

  8. @ Moi,

    Pourquoi? la hiérarchie ne va-t-elle pas aussi sauter avec celle de la suprématie des banques, et à laquelle je cherche une solution de remplacement fondant un pouvoir légitime parce que s’appuyant d’abord sur les gens qui sont capables de décisions légitimes (çà veut dire morales) ?

  9. @ Pierre-Yves,

     » sans jeter le bébé avec l’eau du bain: le bébé étant la démocratie », je veux bien mais j’espère que vous êtes bien conscient que telle que pratiquée, elle n’est plus qu’un voile, un tour de passe-passe, une gestion minimale des conditions nécessaires du marché auxquelles vos deux références de gauche ont déjà cédé.

    Au point où nous en sommes, si vous ne percevez pas l’urgentissime nécessité de coupler correctement politique et morale, vous serez à terme devant l’impossibilité de faire accepter des décisions difficiles aux peuples écrasés sous les divers taxations permettant de renflouer ou refaire les charmants spéculateurs, tout simplement parce qu’elles sont illégitimables. Les peuples auront alors bien raison de se révolter devant ces choix que les politiques occidentaux sont en train de faire sous nos yeux, jusqu’à les trainer devant le tribunal au moins de l’histoire; mais le mal sera fait parce que vous n’aurez pas anticipé sur l’horizon crise-révolte dont l’horizon se rapproche.

    Si j’en crois le post de Paul Jorion d’aujourd’hui, c’est exactement çà que BO vient de comprendre et qui donc ne peut que le mettre en colère, « sainte colère », du fait d’un processus qu’il a laisser se ‘mal engager’!

  10. Merci pour les échanges qui se sont manifestés. Beaucoup d’entre vous semblent équipés d’une bonne culture philosophique et font avancer la question de l’ordo libéralisme. Pensez-vous que derrière la critique de l’ordolibéralisme on ne trouve pas l’ancienne école de Franckfort? Qui pouurait nous informer la dessus?

  11. @Eugène

    Bien d’accord, pas grand chose à perdre à jeter le bébé avec l’eau du bain.

    @Moi

    @Eugene: “1-le tirage au sort ne serait certes pas pire que ce qu’on a sous les yeux”

    C’est bien ça qui est difficile à accepter. Imaginez, si un député tiré au sort ne s’en sort pas plus mal qu’un élu qui nous dit qu’un patron tiré au sort ne serait pas tout aussi (in)compétent? Etc. C’est la justification de toute la hiérarchie sociale qui saute.

    Vous avez tout compris, il n’est pas question de tirer les patrons au sort, car il n’est pas question de supprimer le libéralisme, il est simplement question de limiter leurs pouvoirs

    Par contre on ne demande pas au « député » de la compétence, mais de la sagesse et de l’impartialité, qui n’a rien à voir avec la compétence, et ne s’acquiert pas dans les études, surtout celles qui prétendent se mettre au service de la « croissance ».

    Le tirage au sort d’une assemblée, et son renouvellement fréquent, sont la meilleure garantie pour minimiser le biais inhérent à tout système de représentation.

    Sinon on se retrouve dans les systèmes stables de gouvernement, bien décrits et recommandés par Machiavel, et vérifiés dans tous les systèmes de pouvoirs qui ont perduré sur de longues périodes, en interne ou en domination coloniale, dans lesquels le pouvoir fait alliance avec une fraction minoritaire de la population, pour établir sa domination sur la fraction majoritaire.

    L’originalité de ce que nous vivons est que l’enjeu actuel se situe au niveau de la planète.

  12. @ bernard, (je finis votre phrase si vous le permettez)

    sans s’être jamais produit ds l’histoire, et sur tous les plans à la fois (politique, écologique, industriel économique et financier) dont le point commun est la crise morale. Donnez une faucille un marteau ou un couteau de cuisine à un malade et il vous en fera une arme pas seulement pour intimider les grand-mères.

  13. A ceux qui n’aurait pas compris ma position: elle consiste effectivement à réintroduire la morale mais sans en passer par la case théologique puisque les religions se sont avérées impuissantes à maintenir l’exigence d’autolimitation qui seule permet de peut être se dire libre.
    1-La difficulté provient de ce que ce mécanisme d’autolimitation est totalement inconscient: comme Freud l’a si bien montré à travers les névroses qui elles abusent (inconsciemment) de cette autolimitation / partiellement absente ds les psychopathies.
    2-(la difficulté)>2 (la difficulté au carré pour être plus clair) pour le politique consiste à fabriquer des Codes ou des lois qui permettent d’en vérifier le phénomène de façon adaptée au monde – les religions parlent en général d’un autre Royaume, et deviennent du coup incompréhensibles et/ou déconnectées – ds lequel nous sommes! Bref nous avons affaire à des ambitieux sans l’ambition là où il faudrait, exactement comme Paul Jorion faisait remarquer que l’argent n’est pas là où l’économie réelle en a besoin! soit en résumé un monde piloté par différentes instances à côté de leurs pompes (religions, politiques, écologiques, industrielles, économiques et financières – la même liste qu’au dessus avec un truc en plus) mais qui voudraient qu’en plus on les leur cire en achetant nous-mêmes le cirage!
    3-(la difficulté)>3, et oui au cube! consiste à faire en sorte que ceux qui sont capables de cette liberté ne soient absolument pas gênés par ces Codes. Donc qd je parle de morale, elle est effectivement sans obligation ni sanction, juste restrictive pour les malades dont je parle ici pour qui le sport préféré est l’abus, l’ab-us, l’ab-jus, le hors droit.

    Bilan: vous voyez bien qu’il ya un blème qqpart et dont on est pas près de sortir malgré l’urgence puisqu’il nous faut compter sur – ou faire avec – les moins aptes pour remettre les choses à l’en-droit! Soit (la difficulté)>4 qui comme un nombre imaginaire pur nous redonne un nombre réel!

  14. @ Eugène

    je disais simplement qu’une régulation ordo-libérale ne ferait pas mieux que l’existant, et peut-être pire pour les raisons que j’ai avancées dans mes précédents commentaires.

    Ceci dit, il est également évident pour moi que la démocratie dite libérale est fort peu démocratique, car le libéralisme qu’elle applique consiste repose sur une conception restrictive de la propriété, laquelle permet une accumulation et le maintien des richesses dans des mains privées qui en font l’outil de leur puissance qui égale à la domination des uns sur les autres, au lieu que la puissance de la démocratie soit celle de l’émancipation des individus.

    Les deux Jacques dont il a été question ne sont plus de références de gauche pour moi depuis longtemps. Dès les années Mitterand il a été clair que la gauche de gouvernement fit tout autant que la droite le jeu du néolibéralisme, s’en distinguant seulement par un traitement social des méfaits induits par la dérégulation tous azimuts. La gauche au pouvoir était donc une illusion et même en quelque sorte une tromperie car on créait année après année les conditions des crises sociales, écologiques. Et je crains que le PS n’ait pas encore tiré tous les enseignements de toutes ces années perdues. Toujours un train de retard, en dehors de quelques uns comme Pierre Larrouturou ou Jacques Généreux, dont les idées sont hélas marginalisées par la direction à l’heure où celle-ci manque pourtant cruellement de perspectives en termes de projet de société.

    Sur l’éthique et la morale je suis bien d’accord : une démocratie digne de ce nom doit conjuguer politique et éthique.
    Politique et éthique ne peuvent exister que l’un par l’autre, si toutefois on considère que la politique c’est bien l’avoir part du peuple dans les affaires de la cité à l’horizon du bien commun et de la justice sociale.

    Par contre, le politique ce n’est pas seulement des codes, autrement dit un résultat d’un processus délibératif réglé de façon institutionnelle, et qui produirait un certain état de la société. Cette définition de la démocratie est un peu trop fonctionnelle. Elle laisse en effet peu de place, sinon aucune, à la possibilité pour le peuple de faire bouger les lignes de l’ordre établi lorsqu’il y a rupture du contrat social, comme c’est le cas aujourd’hui. La démocratie ce n’est pas seulement un pouvoir, fût-il souverain, c’est une puissance, au sens d’un processus jamais fini, celui qui consiste à déterminer quelles doivent être les limites au delà desquelles le principe de justice sociale est respecté.
    Sans quoi la démocratie se résume à l’Etat de droit, lequel ne fait que garantir des postions sociales.
    La morale ou l’éthique ne se décrètent pas, c’est toujours une affaire de maturation, à la fois collective et individuelle.

    L’auto-limitation, ce sont les circonstances qui en détermine aussi le degré. Lorsque la coupe est pleine comme aujourd’hui, tout peut arriver.
    C’est en effet alors aux politiques professionnels — en tant que représentants du peuple — de jouer fin de sorte que l’on s’achemine vers une sortie de crise non violente. L’incitation à la violence comme moyen de parvenir aux buts que l’on s’est fixés serait une négation de l’éthique et serait une négation de ce que présuppose la politique : la raison partagée à égalité par tous tous et la vision d’un horizon commun (qui n’exclue d’ailleurs pas la mésentente, laquelle est la raison pour laquelle il y a nécessité du politique).

    Mais d’autre part, les circonstances sont parfois telles que les forces dissociatives de la société — la finance aujourd’hui — font tout ce qui est en leur pouvoir pour exacerber le rapport de force, parfois jusqu’à la rupture. La société démocratique, le bien commun, n’ont plus alors d’autre recours que se défendre.

  15. @ Pierre-Yves D :

    Par exemple, on peut se poser de très lourdes questions sur le respect, tant du fond que des formes démocratiques, dans la manière dont fut décidée, dans l’urgence et la confusion, les « sauvetages d’octobre/novembre.

    A ma connaissance, il n’existait, dans la plupart des pays concernés (et pour cause) aucune loi qui autorisait formellement les nombreuses opérations (prises de participations, garanties de « ne pas laisser une banque faire faillite », garanties sur les prêts inter-bancaires, etc…) utilisées pour empêcher les banques de faire la culbute. Dans beaucoup de pays, on a « régularisé » discrètement, et après coup, en pondant des lois rétro-actives faites sur mesure. Bien peu de ces lois ont fait, par la suite, l’objet de débats devant les parlements nationaux. Bref, tant les exécutifs que les parlementaires ont usé, dans une proportion inédite, de leur « délégation de pouvoir », pour placer leurs mandants devant le fait accompli.

    D’autre part, beaucoup des gouvernements qui ont pris ces décisions, soit n’en avaient pas reçu le mandat (l’hypothèse de prendre ces décisions et les choix effectivement faits n’ont jamais figuré dans aucun programme électoral), soit ne les ont toujours pas soumis à la sanction de l’électeur (ils sont en cours de législature, mais on comprend, évidemment, que le choix, les méthodes, la possibilité de refuser la priorité absolue accordée au sauvetage du système financier à n’importe quel prix ne feront nulle part partie des options proposées aux électeurs pour les élections suivantes).

    Enfin, puisqu’on parle de Constitution, on peut s’interroger sur la constitutionnalité même de ce qui s’est produit. A ma connaissance, encore, aucun article des Constitutions modernes n’autorise les seuls exécutifs à prendre, seuls, des décisions de cette ampleur, et avec de telles conséquences (ex. augmenter l’endettement d’un pays dans des proportions gigantesques, sur une période très courte. Et ce, finalement, pour sauvegarder les intérêts d’une seule profession). Sachant que des nationalisations, par exemple, constituaient une autre option parfaitement susceptible d’un choix démocratique. Sauf que ce choix là, n »a, évidemment, jamais été proposé.

    On va dire que je chicane. Parce que, après tout, ce type de contournement systématique des mécanismes de décision et des institutions démocratiques, n’est jamais que ce qui s’est produit durant les 20 années de montée en puissance du « libéralisme ». Mais, justement, ne serait-il pas temps de cesser de la fermer là-dessus aussi?

    Dernière remarque, je m’étonne de ce que presque tout le monde semble trouver normale la parfaite obscurité qui règne autour de la « préparation » du futur G20. On sait que l’on négocie. Mais on ne sait même pas qui négocie. En vertu de quel mandat. Quelles options sont sur la table. Qui dit quoi. Bref, on n’informe personne sur rien. Et surtout pas les principaux concernés, c’est à dire ceux au nom desquels on est censé négocier.

    On va arriver à ce G20 avec des décisions qui, dans les grandes lignes, auront déjà été prises. Les dirigeants présents vont les entériner, toujours dans l’opacité la plus complète. Est-il légitime de prendre des décisions de cette ampleur, car elles nous engageront, en n’ayant jamais ni informé, ni consulté, même les parlementaires des populations des pays concernés (sans parler de celles des autres pays, ni représentés, ni informés, ni consultés)? Et tout cela sous le couvert de la « diplomatie » et du caractère « international » des négociations. Dans lesquelles finalement, seuls les exécutifs auront eu voix au chapitre?

    Ouais, Sancho, encore en train de combattre les moulins à vent. Mais, peut-on, sérieusement, prétendre établir de « nouvelles règles », censément plus démocratiques, quand, pour y arriver, on piétine encore un peu plus celles qui sont supposées être déjà établies?

  16. @ Paul

    C’est un vrai clin d’oeil de l’histoire de voir qu’associer constitution et économie fait réagir …. la Suisse.

    Surtout au moment où les fondamentaux de l’économie suisse sont (faussement) remis en cause

    Un tel sujet, ne serait-ce pas de la dynamite….

  17. @ bernard,

    c’est de la dynamite! puisqu’il s’agit de revenir aux fondamentaux du pouvoir en en créant les conditions d’exercice.

    @ Paul,

    Que pensez vous du modèle axiologique élaboré ds le cadre de la théorie de la médiation par Jean Gagnepain?
    Comment en tenir compte pour construire une constitution – pour l’économie – sachant que s’attacher à une constitution pour l’économie ne serait qu’une réaction à la domination économico-financière donc supposerait à son tour (la constitution pour l’économie) d’être réintégrée ds une constitution cohérente et homogène n’accordant pas plus de place à l’économie qu’elle n’en mérite?

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