Alexander McQueen (1969 – 2010)

« L’esprit absolu – art, religion, philosophie – semble s’élever au-dessus de l’esprit du monde qui se manifeste dans l’histoire des peuples ».

Jean Hyppolite, Introduction à la philosophie de l’histoire de Hegel (1948)

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157 réflexions sur « Alexander McQueen (1969 – 2010) »

  1. Bonsoir,

    Ce ne sont pas des chaussures ou des souliers ou des bottes. « ces bottes sont faites pour marcher » mais de vrais bijoux avec des formes superbes et des couleurs non moins. Des bijoux pour des pieds qui ne sont plus des pieds mais des formes.
    C’est comme un vase et dans un vase on met des fleurs. Le pied c’est une fleur!!
    Rien que d’imaginer, cela me fait du bien au coeur.
    Avez-vous déjà caressé des pieds ? C’est super. La peau, Des caresses sur la peau; Et cela fait des sensations .. hum.
    Voilà mes réactions à ces bijoux que montrent ces photos.

    1. Si le pied c’est une fleur : qu’elle soit mise dans une chausse, dans un vase,
      dans un écrin ou dans un pot, oui, c’est comme vous voulez, mais jamais la tige en l’air.

  2. Je viens de lire quelques commentaires. L’art d’Alexander Mac Queen ne laisse pas indifférent.
    Je me demande si sa vie a été jonchée d’autant d’incompréhensions! Et si elle l’a été, je comprends qu’il soit reparti.

    Alexander Mac Queen devait être Le Petit Prince arrivé sur terre par curiosité et il est reparti. Comme Petit Prince, il n’avait pas sa place parmi nous!

    Tu es certainement mieux la-bas sur ton astéroide et pourtant il suffisait peut-être que la raison des hommes laisse la place, quelques instants à leur coeur, à ce que leur coeur peut ressentir, touché par tes créations.

    Comme dit le Renard (Je crois que c’est lui) « On ne voit bien qu’avec le coeur ».

    J’espère que tu es bien maintenant sur ton astéroide.

    Et tu pourras toujours embêter un aviateur perdu et lui demander « Dessine-moi un mouton ».

  3. « Mais c’est le contraire !! C’est les gens qui n’aiment pas McQueen qui se font traiter d’ntolérants et de bornés ! »

    C’est parce que tu es borné et fais preuve d’intolérance…

    Il y a une bonne facon de critiquer un artiste, sans passer pour un abruti. Dis juste « je n’aime pas ».

    En fait, comme toi, (hin hin hin) Mc Queen, je n’aime pas vraiment. Je trouve ca …facile.

  4. J’apprends encore l’allemand. Une matière plastique se dit Kunststoff, art matière ou plastique matière.

    En français, on parle aussi d’arts plastiques, en allemand ça donnerait Kunstkunst. Le plastique c’est fantastique ! :

    http://video.muzika.fr/clip/20196

    L’art ne s’est jamais gêné de provoquer en tous temps, essayer de pas être là où on ne l’attend pas, double négation, par exemple la pissotière non pissotière de Duchamp.

  5. Bonsoir,

    Ce débat m’éclaire personnellement à point nommé , il y a peu j’étais dans un atelier de créations d’arts décoratifs , dont les objets habituels avaient tous des volumes et des tailles diverses . Le pluriel est bien là pour laisser place au foisonnement flamboyant . Les objets abondaient au point que la place vint à manquer . Pour ne pas s’arrêter , l’artiste au sommet de son art (il devait partir , s’arrêter ) et ses élèves , durent travailler à plat , sur des tableaux en quelque sorte . La décoration habituelle de l’objet aurait pu maintenant être encadrée , la mise à plat avait « aboli le bibelot » , la dimension usuelle s’était évaporée . La création était « purifiée » , l’immense talent aurait pu se donner aux cimaises et se prêter aux appréciations des couleurs somptueuses nées d’une maîtrise accomplie de la lumière et de ses reflets dans les visages et la nature .
    L’art vivant peut se commenter aussi à la sortie des Arts Premiers de nos aïeux , viendrait-il à l’idée de s’en vêtir ?

    Le défilé disparu , de Mac Queen on exposera peut être aussi les « cartons » ?

    Quant aux objets investis pour supporter la geste esthétique , ils resteront mystérieusement muets des secrètes et bien exclusives confidences de l’artiste .

  6. Quel dommage que pablo75 ait attaqué si fort, sans mesurer ses coups. Si il avait argumenté tranquillement dès le début, nous n’en serions pas à subir une succession d’anathèmes et de phrases définitives de sa part et de la part de plusieurs d’entre nous, et Jorion n’aurait pas besoin de jouer au pion du dortoir.

    Il y a moyen de parler clairement sans martyriser la touche « ! »

    Si l’esprit de système de Hegel nous influence aujourd’hui dans la nomenclature des arts communément admise, il faut penser que d’autres civilisations ou d’autres systèmes ont pu nommer « arts » des activités qui nous semblent relever de l’artisanat, ou du simple « savoir-faire ».
    Nous sommes déjà surpris de nous rappeler qu’Hegel plaçait l’architecture comme premier des arts, suivi de la sculpture, de la peinture, de la danse, de la musique et enfin de la poésie.
    Rappelons-nous que le cinéma a ensuite été placé en septième position en 1912 par le critique italien Canudo, que la télévision a trouvé une place juste derrière (en concurrence avec l’art dramatique qui s’est rappelé au bon souvenir des classificateurs), et qu’enfin le dessinateur Morris (père de Lucky Luke) a baptisé un jour du nom de « neuvième art » la bande dessinée …et que la liste s’est arrêté là.

    En résumé:
    1er art: l’architecture;
    2ème art: la sculpture;
    3ème art: la peinture;
    4ème art: la danse;
    5ème art: la musique;
    6ème art: la poésie;
    7ème art: le cinéma;
    8ème art: la télévision / l’art dramatique;
    9ème art: la bande dessinée.

    Les autres activités, oubliées par Hegel (qui se basait beaucoup sur ses goûts personnels) et par ses successeurs, seraient donc toutes renvoyées dans le fourre-tout des arts dits « mineurs »?
    On se souvient, à la télévision, de Serge Gainsbourg vociférant face à Guy Béart que la chanson était un art mineur, et que seule la peinture comptait; Guy Béart essayant gentiment de défendre la chanson comme art majeur.
    Il paraît que l’art dramatique est très haut placé au Japon et en Chine, et que la pantomime était très respectée dans la Grèce Anthique. Et l’art floral? Et l’art de l’origami, ces pliages savants?

    Nous voyons bien que placer l’art de la chaussure ou du vêtement en infériorité, pour prouver je ne sais quelles qualités que ces activités auraient à envier à la peinture ou la musique ne mènera jamais à rien.

    Pour me faire une opinion sur ce qu’a fait Alexander Mc Queen, que Paul Jorion m’a fait découvrir ici, je n’ai besoin que de mes yeux.
    Pour connaître sa place dans son activité (art ou métier, peu importe), j’attends qu’un de ses pairs vienne ici me l’expliquer.

    1. J’ai un jour fait le voyage en train entre Paris et Bruxelles dans le même compartiment que Morris. Si c’était à refaire, je lui dirais :

      Mr. De Bevere, pourquoi n’appellerions-nous pas la haute couture : « le 10ème art » ?

    2. Il faut aller beaucoup plus loin: »comment peut-on prétendre qu’un style est meilleurs qu’un autre? il faut être capable d’être un expressionniste abstrait un jour, pop le lendemain,ou réaliste,sans avoir l’impression de renoncer à quelque chose. »Warhol « Chaque être humain est un artiste. » Joseph Beuys; Tout est art! tout le monde est artiste: Cuisine BD TV… mais aussi pétanque, pèche à la ligne, placements boursiers…sans oublier le télé réalité et le jeu vidéo. Mais alors peut-on encore sans rire ou pleurer dire de l’art qu’il est:  » le meilleur témoignage
      Que nous puissions donner de notre dignité
      Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
      Et vient mourir au bord de votre éternité ! » Baudelaire
      On peut faire le malin avec le relativisme mais jusqu’où?

  7. j’ai un peu de mal avec l’industrie du luxe qui est vue et devient un art

    et puis y a l’art de conter
    celui de compter
    de fagoter
    de tatouer
    de percer
    de mettre du henné et d’y raconter à force symboles la création du monde
    de plier les voiles ou les draps
    celui modeste de la modiste avant d’être transmuer en Créateur

    j’ai regardé la vidéo
    cela m’a semblé encore une fois, comme toutes les exhibitions de vêtements pour femmes, un Hommage certain à une Androgynomorphie
    et les couleurs adoptées, fort belles par ailleurs au traitement de cette forme en ballet insectueux, tant les couleurs évoquent les kératines, chitines et autres carapaces de coléoptères, d’hyménoptères, aux extrêmités alourdies de pollens, de résines épineuses ou de rosées boueuses
    vers la fin, quelques rares lépidoptères pastellisés.

    en effet, cette gente ailée peut s’envoler- mais au-dessus de l’esprit?

  8. Certains pensent que l’art s’apprend parce que Picasso l’a dit !!
    Moi je n’ai pas appris tant pis ou alors j’étais réfractaire à tout ça.
    Par contre je sais donner mon avis et je sais dire « je trouve cela beau » ou « je trouve cela laid »
    J’espère qu’il va pas y avoir quelqu’un pour m’affirmer que je dois apprendre à trouver les choses belles ou moches !!
    Donc je trouve ces chaussures laides, et ces femmes anorexiques aux cuisses creuses ne m’inspirent pas.
    pour se convaincre qu’une chose est belle ou laide, il faut la montrer à une personne candide tel un enfant ou un habitant d’une lointaine contrée comme le tibet le pérou, ou le burkina faso.(sans aucun irrespect pour ces personnes mais que nous considerons candide par rapport à « notre » art).
    Demandons leur, et vous vous appercevrez qu’un morceau de pneu et une ficelle à plus d’intéret pour eux que ces choses.
    et qu’un simple dessin sur la peau est plus beau que ces objets.

  9. Rien n a dire contre Alexander MC QUEEN ,triste de mourrir a cette age et de cette facon…c est plutôt le milieu et le business de la mode qui m’insupportent,tellement superficiel ,intolérant,normatif,people …pure produit en quelque sorte de notre système économique

  10. Monsieur Jorion je ne peux rater l’occasion puisque vous êtes, vous, bien vivant de vous proposer d’appeller la Cuisine « le 11ème art »…..?

    1. Oui, et je m’associe à Kabouli pour aborder dans un prochain papier après la Cuisne, « l’art socialiste ». Là aussi ça va déménager.

  11. He be il y a beaucoup de personnes ici qui ont du mal à comprendre ce que peut être l’Art ou même l’artisanat. C’est sûr que certains cherchent une utilité à toute chose en fonction d’eux mêmes seulement. Déjà l’utilité des choses est très discutable ensuite ce n’est pas parce que l’on ne comprend pas que c’est stupide. On peut aimer ou non, trouver cela intéressant ou non mais si la seule référence que l’on utilise c’est soi même c’est extrémement réducteur.

    1. Vive l’inutile, le gratuit, l’Art et l’amour. Notre monde est une création inutile, un acte d’Art pur du Grand Architecte.

  12. Dommage que ce blog, économiquement si « incorrect », et donc si indispensable, soit, dans d’autres domaines, comme celui de l’art, si « correct ».

    Dommage que dans ce blog on privilégie, comme toujours et partout en France depuis Malherbe au XVIIe siècle, la forme sur le fond, la « bienséance » au détriment des idées, qu’on préfère les tons tièdes aux tons tranchants, et qu’on confonde le sang chaud du Sud avec l’impolitesse (je n’ai jamais insulté personne n’ici ni ailleurs, pour la très simple raison que pour moi l’important c’est les idées, pas les personnes). Il va sans dire qu’en Espagne personne aurait écrit « on se calme » parce que la discussion était un peu plus vive que d’habitude…

    Dommage qu’en français soit impossible depuis 40 ou 50 ans, non seulement le genre littéraire mais même le ton du pamphlet (et pourtant la langue française est la langue idéale pour cet exercice d’escrime verbale, comme l’ont si bien prouvé Voltaire, Saint-Simon, Rivarol, Joseph de Maistre, Bloy, León Daudet, Bernanos ou Céline). Dans l »Anthologie du pamphlet de la Libération à nos jours » (numéro du Crapouillot qu’on trouve encore aux Puces), on écrivait en 1973: « Aujourd’hui, […] non seulement les plumes s’alanguissent dans un conformisme douillet et sans histoire, mais celles qui refusent le ronronnement de bonne compagnie, celles qui veulent demeurer acérées pour mieux atteindre leur cible, se voient impitoyablement traquées… ». Depuis 1973, la situation a bien empirée, et c’est bien pour ça qu’il n’y a plus de romanciers dignes de ce nom en français depuis belle lurette (et n’en parlons pas d’intellectuels).

    Dommage aussi que sur ce blog il faille se surveiller pour éviter la censure quand on exprime des idées contraires à celles du maître des lieux sur des thèmes qu’il connaît mal (même si je rends hommage à sa tolérance, qui parfois, j’avoue, m’a étonné). Ma réponse à son « Oui, il faut le prouver : votre indignation ne fait malheureusement pas l’affaire », a été censurée.

    Malgré tout, un grand merci pour tout ce que j’ai appris ici, et bonne continuation à tous.

    1. @ pablo75

      Partez si vous voulez (« Messieurs les censeurs, bonsoir! »).

      Personne ici ne vous reprochera d’avoir parlé haut et fort si vous savez parler juste. Relisez vos commentaires et vous verrez qu’ils manquent d’argumentation. Si certains se sont lancé derrière vous au petit jeu de « qui crie le plus fort à raison », et que vous vous êtes senti contraint d’y répondre, n’incriminez pas ce blog.
      Correction de la forme du discours ne veut pas dire correction du discours.

      Vous avez certainement raison quant à la pensée tiède qui sévit parfois dans les discours. A vous de réchauffer le débat, mais sans l’enflammer pour qu’il ne soit que cendres.
      Tous les écrivains que vous citez (et qui nous manquent certainement aujourd’hui) ont eu aussi à leur époque à ramer au milieu de la pensée tiède de leurs contemporains. Je viens de terminer « Les grands cimetières sous la lune », le si « incorrect » pamphlet (encore aujourd’hui) de Georges Bernanos; il nous fait toucher du doigt la « correction » idéologique qui sévissait à l’époque.

      Cependant, voyez combien Bernanos, Bloy, Céline, Rivarol ou Léon Daudet tapaient juste de leur lames aiguisées.

      Vous parlez du « ton tranchant » qui manque, des « discussions vives », de « l’escrime verbale », des « plumes acérées ».
      Ce n’est pas tout d’avoir affûté sa lame, d’en polir le tranchant jusqu’à pouvoir mirer dedans sa formidable détermination.
      Encore faut-il ensuite atteindre sa cible.

      Reconnaissez-le, vos mots ne sont pas tranchants, et votre cible vous échappe. Vos mots sont seulement excessifs.
      Si vous espérez convaincre quelqu’un ici par des grands moulinets de sabre de bois, vous n’y arriverez pas.

      Partez si vous voulez, mais il me semble que, si vous vouliez bien respecter les formes du débats qui permettent à ce blog de se démarquer des « gueulloirs » habituels, vous auriez votre place ici.

  13. « Ton suicide n’a pas été précédé de tentatives ratées. Tu ne craignais pas la mort. Tu l’as devancée, mais sans vraiment la désirer : comment désirer ce qu’on ne connaît pas ? Tu n’as pas nié la vie, mais affirmé ton goût pour l’inconnu en pariant que si, de l’autre côté, quelque chose existait, ce serait mieux qu’ici. »
    Edouard Levé,

    Suicide

  14. À pablo75

    Je réponds un peu tardivement, n’étant pas toujours devant un ordinateur.
    Comment est-ce qu’on peut échanger avec vous si même mon pseudonyme vous pose problème.
    Vous répondre : Bien Monsieur le Professeur, qu’est-ce que je dois faire maintenant ?
    Cela vous va ? C’est cela que vous attendez ?
    L’Art n’a rien à faire de nos catégories logiques pour avancer. Un pas l’un devant l’autre, la marche, le mouvement sont-là pour défier la pesanteur. J’ai une toute autre idée sur la question et je ne peux vous suivre, précisément parce que vos bonnes règles sur l’art sont fixées.

  15. Un matin transparent.
    L’ombre bleue d’un arbre.
    Une lune blanche.
    Une rose rouge.
    Une rose jaune.
    Une rose rose.
    Un visage de femme.
    Un verre d’eau glacée.
    Un livre vingt fois relu.
    Une maison calme et tiède.
    Une joue d’enfant ronde.
    Et tout ce qui est beau.
    Et pur.
    Et émouvant.
    Et tout ce qui fait de moi un homme de foi
    debout dans la Vie.

    LOUIS CALAFERTE

  16. Je fais une parenthèse, sur l’art, l’art à devenir médiatique n’est plus de l’art mais du commerce.
    Je sais que c’est une recherche fiscale et rien d’autre qui fait que certaines oeuvres atteignent des millions et là ce n’est pas non plus de l’art mais simplement du fric.
    L’art aujourd’hui est à l’image de la société kidnappé de son essence même, on retrouve toujours les mêmes que la publicité des médias rendent célèbres bien plus que leurs oeuvres ou leurs prestations qui n’ont rien en fait d’extraordinaires si ce n’est qu’elles se confondent parfaitement avec la décadence devenue banale de l’argent qui s’affiche et les critiques d’art sont ce que les agences de notations sont aux entreprises comme aux états.
    L’art n’est plus là. Il est mort…

    1. Vous savez liervol, la mort de l’art est constatée depuis très longtemps, et ça ne l’a jamais empêché de vivre.

      Votre réflexion me fait me souvenir du livre « Artistes sans art? » de Jean-Philippe Domecq. Il l’a publié en 1991, et le dernier chapitre, si j’en ai bon souvenir (j’ai prêté le livre et donc je ne l’ai pas sous les yeux), était consacré à l’influence de la crise que nous connaissions alors, sur le marché de l’art. Je ne me rappelle plus exactement de ses conclusions, il faudra que je relise ça sitôt le livre de retour.

      Un autre des chapitres du livre de Domecq s’intitulait (de mémoire, peu importe les noms): « 1 De Kooning = 1 Dürer + 2 Corot + 1 Rembrand + 3 Raphaël + 1 Monet + 1 Kandinsky.
      Il nous apprenait dans un premier temps que, à l’époque, Willem De Kooning était, selon une vente assez récente, l’artiste le plus « cher » du monde. Il faisait ensuite le constat que lors de cette même vente un certain nombre d’oeuvres d’autres artistes avaient été vendu à différents prix. Reprenant le bilan des ventes effectuées, il arrivait à son équation. Il voulait bien sûr nous montrer toute l’absurdité de ce calcul. Un calcul de marchand, qui devenait une hérésie pour n’importe quel amateur d’art.
      Il n’était pas question pour lui de discuter les mérites de De Kooning (d’autres chapitres du livre étaient là pour ça, chapitres dans lesquels il ne se privait pas d’habiller pour l’hiver quelques monstres sacrés). Il tenait surtout à nous montrer que la valeur marchande d’une oeuvre n’a que très peu à voir parfois avec sa valeur artistique, et qu’un des problèmes pour l’amateur d’art vient précisément de là.

      Pourquoi De Kooning en 1990 valait si cher? Peut-être pour les même raisons qui font que depuis le 3 février 2010, il y a donc un peu plus de dix jours, Giacometti est devenu lui aussi « l’artiste le plus cher du monde », après que l’un de ses « Homme qui marche » ait été adjugé à Londres, en huit minutes, pour 74,2 millions d’euros (combien de Rembrandt et de Dürer cette fois-ci?).

      Que ce passe t-il? Il semble qu’en temps de crise d’énormes sommes d’argent peuvent disparaître du jour au lendemain si elles restent sur le marché. Il faut donc leur trouver une cachette en attendant des jours meilleurs. Les coffres des banques n’étant plus ce qu’ils étaient, et le prix de l’or au kilo nécessitant d’en stocker des murs entiers, voilà que ces sommes d’argent trouvent le moyen de se convertir dans quelques centimètres carrés de toile, ou quelques kilos de bronze en ce qui concerne Giacometti.

      Pourquoi De Kooning? Pourquoi Giacometti? Là, on reviens un peu dans le domaine artistique. Je ne me rappelle plus si Domecq donnait les titres des tableaux qu’il cumulait pour faire bon poids face à l’américain, mais il y a fort à parier qu’il ne s’agissait pas d’oeuvres maîtresses.
      Mon hypothèse est que, si je me trouvais possesseur d’une oeuvre d’art importante (réellement importante) et que je désirais la vendre, une période de crise serait bien sûr le plus mauvais moment. Donc je la garderais pour la vendre quand viendrait la fameuse reprise! (je serais entouré de conseillers très bien renseignés qui, grâce à leurs boules de cristal, et nantis d’un fort bon sens, me persuaderaient que le bout du tunnel approche, et qu' »après la pluie vient le beau temps »). Résultat mon oeuvre d’art, importante pour l’histoire de l’art, ne se retrouverait jamais sur le marché en temps de crise.
      Aucune des oeuvres d’art importantes ne sont sur le marché en temps de crise, et c’est pourtant à ce moment là que l’argent veut trouver refuge.
      Donc l’argent se place sur ce qu’il trouve. Le possesseur du bronze de Giacometti a dû perdre ses nerfs, ou bien il avait réellement trop de dettes et des grands types en noir, une main sous le gilet, frappaient à la porte.
      Pour son acheteur à 74,2 millions d’euros, je ne sais pas si quelqu’un frappait à la porte, mais il était sûrement urgent pour lui de planquer le magot.

      Il y a ensuite différentes manières pour que ces oeuvres « moyennes » acquises trop cher ne perdent pas leur valeur d’acquisition, et qu’elles puissent même en prendre une supplémentaire lors d’une vente suivante.
      Une première manière est bien sûr le battage qui doit être fait juste après la vente. Il n’y a pas beaucoup à investir pour ça, les journaux étant friands (et nous-même parfois avouons-le) des sommes « scandaleuses » qui passent de mains en mains alors-que-le-peuple-souffre.
      Une autre manière est de financer de belles monographies en couleur, dans lesquelles l’oeuvre à valoriser fait figure de pièce maîtresse. Des éditeurs d’art ne rechignent pas à être sponsorisés, comme l’attestent les quelques mots que l’on trouve parfois en tête d’ouvrage (« grâce au patronage – ou à « l’aimable concours »- de telle personne ou de telle société »).
      Une autre manière encore est de prêter l’oeuvre à des musées renommés, qui se chargeront du battage. Si un jour « L’homme qui marche » se retrouve en vedette à Beaubourg ou au MoMA, n’oublions pas de surveiller les ventes d’art qui suivront. Il pourrait bien y apparaître.
      Plein d’autres manières existent pour qu’une oeuvre d’art prenne une place usurpée.

      Les acheteurs sont donc aussi des agents déterminants de ce « cirque de l’art ». Et les crises économiques sont une des occasions supplémentaires pour l’art de prendre des virages hasardeux qui brouille encore plus les pistes.

      Comment veut-on ensuite que le brave amateur d’art s’y retrouve?

    2. L’équation présentée par Domecq doit plutôt s’écrire:
      De Kooning = Dürer + Corot + Rembrandt + Raphaël + Monet + Kandinsky

      C’est seulement comme cela que l’absurdité apparaît.
      (Je ne devrais pas poster des commentaires à deux heures de matin, les idées manquent à cette heure-là de clarté et l’orthographe de tenue. De plus, citer de mémoire c’est prendre le risque de trahir)

      D’autre part il manque un petit point.
      Lorsque je parle de l’acheteur de l’oeuvre de Giacometti pour qui il était urgent « de planquer le magot », au moment où l’argent peut disparaître du jour au lendemain sur un coup de bourse, j’oublie les autres acteurs de l’opération.
      Il est évident qu’au même moment, il y a dix jours, de nombreuses personnes avaient chez Sotheby’s ce même impératif.
      D’où les 74,2 millions d’euros.
      D’où surtout les huit petites minutes pour atteindre cette somme.

    3. Merci Jean-Luc pour votre commentaire, je commence à mieux comprendre pourquoi de telles sommes d’argent circulent dans le milieux de l’art.

      Je voudrais encore ajouter une petite chose mais qui me semble importante, peut-être que les commentaires précédents l’ont plus ou moins soulignés.
      D’un côté les spectateurs. De l’autre les faiseurs : c’est-à-dire des hommes et des femmes et pourquoi pas des enfants, pour lesquels le fait de créer, d’inventer, d’imaginer sont des présences au monde, des gestes qui expriment vitalité, enthousiasme ou parfois désespoir. Ils sont aussi nécessaire à la vie que le fait d’avoir besoin d’air pour respirer. On peut dire à ces individus que « l’art est mort » : mais leurs réactions sera le plus souvent un sourire qui exprime la gêne ou peut-être un haussement d’épaules. Pour la très très grande majorité d’entre-eux c’est l’invisibilité totale et la grande solitude. N’oublions pas que, parmi ces gens, certains travaillent dur pour s’en sortir et tenir debout. Avec un fort désir d’habiter le monde, à leur manière.

  17. @ Jean-Luc,

    mais si Jean-Luc, vous êtes en pleine forme sur le coup de 02 heures du matin!!
    Sur le fond et sur la forme, pas d’inquiétudes…

    J’ajoute une petite chose, peut-être que ca ne gêne que moi, mais ce qui me déplaît le PLUS dans toute cette affaire, c’est la ‘confiscation’ des oeuvres.

    Car quelles qu’en soient les raisons, je crains toujours que les oeuvres qui passent au « privé » pour de bonnes ou de mauvaises raisons, ne soient plus, ou moins, accessibles pour tous..

    Ce ‘privé’, nous ne le connaissons pas par contre nous connaissons l’importance de toutes ces créations pour l »éveil’, ‘la connaissance’, le’ progrès’ enfin sur le Chemin des hommes

    Or dans une société qui cherche à nous abrutir toujours davantage, c’est cela qui m’inquiète.
    Le Pouvoir que certains détiennent de nous priver de cet ‘essentiel apport au monde’…

    Là-dessus je voudrais dire
    @ octobre,

    ce sont vos mots et votre sensibilité qui touchent au coeur des choses, de la vie et de l’art :
    ‘une vitalité ou un désespoir, une volonté d »habiter le monde’ de manière totalement singulière.

    Vous êtes là, ouf!! Tout n’est pas perdu!! 😉

    1. Dans son billet du 15 février sur les optimistes Paul Jorion nous dit : « L’homme de la rue lui, est condamné à être un optimiste ».

      Si je peux me permettre de reprendre à mon idée cette phrase, Laurence, je vous dirais ceci : » L’artiste dans son atelier lui, est condamné à rechercher ».

      Il n’a pas le choix. C’est le fondement de l’œuvre ; bien entendu il peut vouloir entreprendre une démarche prudente et calculée, mais dans ce cas adieu l’aventure, c’est retour à la case départ.

  18. holala…. J’ai encore une chose à dire…

    @roma,

    J’ai eu un certain du mal à entrer dans votre style…
    Il aussi délicat, raffiné, poétique un peu étrange et énigmatique que vous ;)… sans doute…
    Cela dit, maintenant que je maîtrise un peu moins mal la clé de votre forme d’expression, je vous trouve confondant de justesse…

    On ne pouvait mieux évoquer les difficultés que l’homme éprouve aux prises avec le réel et la misère de la philosophie qu’il appelle sans cesse à son secours pour tenter de composer avec celui-ci.

    C’est pourtant dans cette connivence avec le réel, ce présent que peut se vivre l’allégresse…
    Que ce que vous dites est beau!

    Il me vient quelque chose à l’esprit (peut-être idiot?) et je vais y réfléchir un peu, beaucoup…
    L’art comme représentation totalement subjective du réel et pourquoi il peut être source de malaise, de discordance, de danger, de conflit….

    Sais pas, il me semble qu’il y a des choses à creuser ?

    Si vous avez des idées…

    1. Laurence,
      suite à votre commentaire j’ai relu le message de roma, que j’avais survolé en le trouvant trop ardu. Et je m’aperçois que son texte, du premier au dernier mot, est constitué d’une citation de Clément Rosset, un philosophe français que je ne connaissais pas. On aurait aimé que roma glisse trois mots d’introduction. Tant pis.
      Un coup d’oeil sur la notice Wikipédia consacrée à Clément Rosset, m’a renseigné à grands traits sur lui.

      Lisant donc attentivement ce texte, je l’ai trouvé comme vous plein de ressources. Je n’ai cependant rien compris au dernier paragraphe, et je me dis que je ne dois pas être encore bien outillé dans ma tête pour affronter ce genre d’allers-retours conceptuels (comme je n’aime pas me sentir vaincu par un texte, je me dis qu’il peut aussi s’agir d’une « vraie-fausse » réflexion finale, destinée à noyer le poisson dans une conclusion « ouverte ». Je dis ça un peu par dépit, pour essayer de sortir la tête haute, face à une pensée qui me dépasse. Mais j’ai appris aussi qu’il y a des « systèmes » et des « trucs » dans le milieu des philosophes. Pourquoi les philosophes seraient-ils des êtres parfaits? Pourquoi seraient-ils dépourvus de certaines ruses?).

      Puisqu’une des raisons affichée par ce blog, juste avant le « etc. », est la philosophie, j’ai envie de dire deux mots du sujet, même si ce n’est pas le lieu sur cette page, et même si je n’en connais pas grand chose (décidément, je n’aime pas la sensation que je viens d’éprouver, de me retrouver abandonné sur la route par un philosophe, faute de bagages pour le suivre!)

      J’ai toujours préféré les philosophes à l’écriture limpide. Les concepts les plus ardus peuvent s’expliquer par des mots très simples, si on est parfaitement maître des mots, et un philosophe doit-être impérativement un grand maître des mots. Un simple contre-sens peu faire s’écrouler le meilleur des concepts. Pour un philosophe les mots sont comme des briques de nitroglycérine. Il en a besoin pour bâtir sa pensée , mais un mot posé trop vite, ou de travers, peut tout faire sauter.

      Avez-vous lu le texte de Baudrillard qu’AntoineY nous à passé hier sur la page « La métaphore du cadavre »? Les mots s’enchaînent parfaitement, la pensée coule. Et en plus de mettre les mots qu’il emploie au seul service du sens de son texte, sans afféterie, sans faire le malin, il nous gratifie d’un style digne des très grands écrivains. Son texte peut même se dire ou se jouer. C’est du beau boulot et c’est ça que j’aime.
      Les philosophes de la trempe de Baudrillard (il y en a heureusement beaucoup d’autres), accompagnent leurs lecteurs dans le labyrinthe de leur pensée, ils les prennent parfois par la main pour les faire traverser une difficulté, ou bien, d’autres fois, ils contournent un obstacle qu’ils seraient les seuls à savoir franchir. Ceux-là savent qu’il ne sert à rien d’avancer à marche forcée, si c’est pour se retrouver seuls au bout de leurs raisonnements. Les pensées de philosophes sont des lettres timbrées qui doivent être certaines d’arriver, même si le nom du destinataire reste inconnu. Ce ne sont en aucun cas des bouteilles à la mer.

      Avec des philosophes comme Baudrillard, on se sent frère de pensée, peu importe le sujet. Nous sommes avec eux en intelligence, exactement comme dans l’expression « intelligence avec l’ennemi », mais il s’agit là d’amis. Ils nous proposent un échange: notre promesse de les comprendre, contre leur promesse d’être compréhensible. Nous nous retrouvons toujours plus intelligent, et sans beaucoup d’effort, après quelques minutes dans la fréquentation de leurs textes.
      Je pense soudain à cette réflexion d’un auteur du passé dont j’ai oublié le nom (ça ressemble à du Jules Renard): « -Je viens de rencontrer Untel. Nous avons échangé nos idées. Je me sens tout bête… ».
      Aucun risque de se sentir « tout bête » avec des auteurs importants qui respectent l’échange.
      Si Beaudrillard avait mis sa plume au service des concepts développés par Clément Rosset, je suis certain que nous aurions tout compris!

      Mis à part ça, je cherche encore le rapport que roma a vu entre ce texte de Rosset et le sujet débattu. Parfois je perds le fil.
      Mais roma pourra me répondre: « Et le truc que vous venez d’écrire? Quel rapport avec Alexander McQueen? ».
      Alors je réponds tout de suite: aucun.

      Bonne soirée Laurence (heureusement que vous êtes là pour mettre du liant et du lien dans les échanges du blog de Jorion. Nous faisons trop souvent des dialogues de sourds! -et il n’y a aucune bienveillance derrière ce que je viens d’écrire. Là je devrais mettre un « smiley », mais je me suis promis, comme un défi à l’air du temps, de résister le plus longtemps possible aux petites bêtes jaunes! )

  19. @ octobre (les mots qui suivent sont un peu éloignés par l’espace de votre réponse du 15 février à 12:53, réponse à mon commentaire où j’utilisais l' »équation de Domecq », mais je voudrais que vous ne les ratiez pas au milieu de la tartine de textes)

    octobre,
    (j’envie votre pseudonyme, même si je rechignerai toujours à en chercher un. Jean-Luc est mon prénom, et les prénoms disent des choses, des dates, construisent des sortes d’ectoplasmes fait du souvenir qu’on a parfois de certains de leurs porteurs. En bien, ou en mal. C’est le risque à prendre. J’ai pu voir, avec la réflexion stupide de pablo75, que votre pseudonyme comportait aussi des risques. Pour moi, et c’est trop long à expliquer, il est chargé de beaucoup de choses très bonnes)

    En écrivant votre commentaire vous me faites comprendre vous aussi une chose à laquelle je n’avais jamais pensé. Il n’y a pas à proprement parler d’informations nouvelles, et que je n’aurais pas constatées, dans votre texte. Il y a quelque chose de plus diffus qui vient peut-être des mots que vous employez ou de votre façon de le faire. Qui vient peut-être aussi de ce que la suite récente de commentaires après le billet sur Alexander McQueen, m’a rendu plus sensible à certaines choses.

    Je vais en écrivant essayer de mettre tout ça au clair.

    Il y a d’une part le sujet de l’art, le très grââââve sujet de l’art…
    …et puis il y a, d’autre part, la « petite chose importante » que vous ajoutez.
    Je me rends compte que vous faites bien de la juger « importante » cette petite chose. J’ai l’impression que vous touchez à l’os. Pour moi en tout cas, qui avais le sentiment qu’en creusant le sujet de l’art, je n’arriverais qu’à me faire un gros noeud au cerveau, et qu’en creusant encore j’arriverais au mieux chez les chinois (la tête en bas). Vous me faites entrevoir un socle rocheux, un truc un peu ferme sur lequel m’appuyer pour remonter à l’air libre.
    (Si à la fin d’une réflexion on ne reviens pas à l’air libre, dans le réel où sonne régulièrement l’heure de l’apéro, je trouve que ce n’est même pas la peine de descendre. Il y a peut-être des gens qui pensent pour penser …et qui creusent …et qui creusent. J’ai eu deux tantes religieuses, dont l’une Carmélite, et j’ai pu entrevoir le bonheur qu’il y avait pour elles à creuser en dehors du monde. Pour ma part, étant très attaché sentimentalement au monde, et ayant parfois vu chez certains intellectuels une inaptitude à la vie en société, je préfère parfois, à tout prendre, la compagnies des imbéciles. Là au moins on est certain de rigoler, et je m’y sens souvent à ma place.)

    Vous parlez des « faiseurs » et je trouve que le mot est approprié, même si certains snobs l’ont un peu malmené.
    Je ne trouve rien à dire de plus sur la très forte définition que vous en donnez.

    Si l’art va quelque fois s’amuser à la cour (cour des rois du passé ou de ceux d’aujourd’hui), ou bien y trouver des moyens financiers qu’il ne pourrait trouver ailleurs, je me demande si sa véritable maison, son foyer de repli, n’est pas l’endroit où vivent les gens que vous dites. Voilà ce que j’apprends à travers vous.

    Je me suis intéressé il y a quelques années au groupe d’artistes connu sous le nom de COBRA. C’était un groupe qui a vécu de 1948 à 1951. Trois ans seulement, mais trois ans de feu d’artifice.
    Ce groupe a eu la malchance d’exister en Europe à l’époque même où, selon le titre du livre fameux de Guilbaut, « New York vola l’idée d’art moderne ». Triste destin pour une aventure qui ne méritait pas de se prendre Warhol, Rauschenberg, Pollock, De Kooning, et l’artillerie lourde du marchand Léo Castelli sur le coin de la figure, comme un tribut au plan Marschall.
    Si je parle de ce groupe après vous avoir lu, c’est pour deux raisons.

    La première est pour constater que ce groupe s’est en quelque sorte constitué en opposition au « grââââve sujet de l’art ».
    Lors d’une conférence à Paris d’André Breton, qui en 1948 était une sorte de grand prêtre de l’Art, et alors même que l’orateur continuait à hypnotiser la foule idolâtre dans une salle proche, quelques jeunes hommes se sont retrouvés au comptoir du café « Notre Dame », qui côtoie encore aujourd’hui l’édifice de l’autre côté du pont. Ils ont commencé à parler, de tout et de rien. Ils ont compris qu’ils venaient tous quelques instants avant, de déserter le lieu de communion obligé, pour l’art contemporain de cette époque. Ils se sont dit pourquoi. Ils en avaient tout simplement assez de Breton, et de ses phrases qui bouchaient le regard, assez de l’abstraction froide, assez du surréalisme, assez du cubisme. Une réaction de jeunesse, épidermique et spontanée. Il faut dire à cet instant qu’ils dépassaient tout juste la vingtaine d’années chacun.
    Ils se sont promis de se revoir et ils se sont revus.
    Ils vivaient dans des squats et travaillaient sur de mauvaises toiles, mal préparées à recevoir leurs explosions de couleurs, et que les musées ont aujourd’hui bien du mal à protéger de l’érosion du temps. Ils venaient tous de très loin (le magnétisme d’André Breton agissait à l’époque bien au-dela des frontières de la France). Ils venaient de COpenhague, de BRuxelles, d’Amsterdam… Ils s’appelleraient CO.BR.A.

    Il y a maintenant une deuxième raison pour que je parle de ce groupe, et c’est vous octobre,qui m’y menez.

    Au moment où ce groupe se rencontrait sur le coin du zinc d’un bistrot parisien (allez, tant qu’à faire mon Pierre Bellemare, autant le faire jusqu’à la chute de l’histoire), au même moment donc, quelque part en Belgique, un type, amateur d’art, et ayant ouvert une petite galerie de peinture, se posait une question. Une seule question. Cette question concernait la « petite chose » dont vous parlez…

    …Au même moment, à 6000 kilomètres de là, le marchand Léo Castelli se posait lui aussi une question, une seule et unique question, qui l’empêchait parfois de trouver le sommeil. Cette question qui tourmentait Castelli avait un cadre précis: tout l’argent du vieux continent européen de ce temps d’après guerre était consacré à la reconstruction, du monde réel et du monde financier, et l’argent facile, celui qui n’est plus adossé à rien d’humain, se trouvait de ce côté-ci de l’Atlantique. Dans ce cadre très précis la question qui tourmentait Castelli était simple. Elle tenait en quatre mots: Comment capter cet argent?

    La question qui hantait le petit amateur d’art avait un cadre aussi. Celui de l’après guerre également. Son soucis n’était pas la reconstruction des villes et des banques ou le redémarrage du commerce. Il était encore dans le souvenir ahuri de ce qui venait de se passer.
    Six ans de guerre. Six ans de folies et d’horreurs. La communauté des hommes devait se reconstruire après ça. Je ne sais pas si il entendait quelque chose à l’art-thérapie, si c’est de là que lui est venue l’idée que l’art est ce noyau dur qui, si il reconstruit parfois les individus, doit pouvoir reconstruire les peuples. En tout cas, tel un chemineau qui chercherait dans les cendres froides d’Hiroshima ou de Nagazaki le premier signe végétal, signe que tout peut dès lors recommencer, le petit amateur galeriste se posait sa question: Où est le germe qui me prouvera que tout peut renaître?
    Il savait que c’est seulement au milieu des ruines du pire que renaît le meilleur.
    La renaissance du marché de l’art, il s’en fichait; il voulait bien laisser cette bassesse à tous les « Léo Castelli » de la Terre.
    A travers l’art, c’est la renaissance de l’humanisme qui le souciait. Il voulait trouver ce petit germe au milieu de la cendre noire. Pour être sûr que les villes, les banques et tout le bazar ne seraient pas reconstruits en vain.

    Le petit amateur d’art a croisé un jour COBRA. Il a su alors qu’il avait trouvé le germe qu’il cherchait.

    (Hélas COBRA, trop humain, est mort de petites histoires d’hommes, comme il arrive que des amitiés se brisent sur des malentendus. Léo Castelli, et sa nouvelle armé de marchands, sont revenus alors sur le vieux continent, et le barnum de l’art « post-moderne » a pu se mettre en place, et fourguer ses pacotilles à tous ceux qui font profession d’acheter, de vendre ou même de parler d’art jusqu’à aujourd’hui. Les marchands d’ici n’avaient bien sûr pas attendus le retour de Castelli pour se faire « Castelliens ». La vieille Europe, berceau des états-unis, n’a pas de leçons à recevoir de ses fils pour faire de l’argent sur du rien.)

    Ces jeunes peintres, pour la plupart autodidactes, étaient de ceux que vous décrivez. Merci octobre de m’avoir permis de boucler une nouvelle petite boucle dans ma compréhension de ce qui agite l’humanité.
    Maintenant je remonte à l’air libre, je ne voudrais pas rater l’heure de l’apéro.

  20. @ Jean-Luc,

    Clément Rosset dites-vous…
    Et bien pour ma part, le fait qu’il soit désigné comme philosophe ne me convient pas tout à fait.

    C’est pour cela sans doute que j’ai tant de mal avec les catégories, les étiquettes et tout ce qui enferme les choses et les êtres…

    Cette citation était à la fois poétique, philosophique, métaphysique…

    Je n’ai pas besoin de tout comprendre pour aimer, et j’aime ce que je ne connais pas encore.

    Il y a des penseurs qui utisent la ligne claire, d’autres dont le style se pare d’arabesques, de volutes et autres ornements…

    Pourquoi choisir ? Je me sens bien avec l’un et avec l’autre.

    Sourire.

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