UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ILLUSION ALLEMANDE, par Michel Leis

Billet invité

Dans mon précédent billet, je dénonçais « l’illusion allemande » et voilà que la France s’est dotée d’un « Ministère du Redressement productif » dont l’intitulé un peu désuet renvoie à la grande époque des plans et des vieilles rivalités industrielles. Dans le même temps, les négociations salariales en cours en Allemagne laissent entrevoir une hausse généralisée des salaires tandis que ses géants industriels annoncent des profits toujours aussi élevés. À l’attention de Monsieur le Ministre, il me semble donc utile de détailler en quoi cette réussite apparente cache une illusion.

Le spectacle des excédents commerciaux dégagés par une industrie allemande triomphante est très ancien. Il doit beaucoup à l’intervention de l’État ainsi qu’aux errements précoces de la mondialisation.  Au 19ème siècle, l’État a investi dans les infrastructures lors de l’unification de la nation allemande. De plus, l’Allemagne s’est relativement peu dispersée dans des aventures coloniales, évitant ainsi la création de ces grandes maisons de commerce à fort taux de profit qui ont mobilisé les ressources dans d’autres pays européens. Enfin, l’influence des commandes de l’État en matière d’armement y est pour beaucoup et certains des grands groupes allemands sont les héritiers de ces marchands d’armes. Cette  puissance ancienne conduit la Grande-Bretagne à imposer le label « Made in Germany » dès la fin du 19ème siècle pour inciter les Anglais à acheter aux producteurs britanniques. Mal leur en a pris, ce label va devenir un symbole de qualité et un puissant support à l’exportation pour l’industrie germanique.

Il y a bien sûr des raisons plus récentes à ce succès, mais elles ne sont pas liées aux facteurs traditionnels de la compétitivité. Dans l’industrie, la productivité horaire est plus élevée en France, le coût horaire du travail est très légèrement supérieur en Allemagne (+20 cts d’euros en 2008). La compétitivité de l’industrie allemande est d’abord le résultat d’un positionnement spécifique. Son industrie grand public est en parfaite adéquation avec la norme de consommation. Ce qui caractérise la norme de consommation moderne, c’est la plus-value d’image qu’un produit est censé apporter à son propriétaire. L’Allemagne s’est spécialisée dans le haut de gamme et s’adresse à la frange la plus riche des consommateurs qui sont les éléments moteurs de cette norme. L’un des symboles en est l’automobile : rouler dans une belle allemande, c’est aussi afficher un statut social. Cette image forte du produit s’accompagne d’un rapport de force favorable dans la chaîne de valeur, c’est-à-dire la manière dont la marge va se répartir entre les différents acteurs impliqués dans la production et la distribution. Les prix sont élevés, la production est capable d’accaparer le meilleur de la marge, et la distribution ne peut faire l’impasse sur ces produits en raison de leur pouvoir d’attraction. Même un euro longtemps à des sommets n’a pas handicapé les produits allemands tant l’appétence des consommateurs les plus aisés pour ces produits est élevée.

Dans les biens d’équipements, ce sont des situations quasiment oligopolistiques qui expliquent ce succès. Dans le domaine de la machine-outil par exemple, les principaux acteurs mondiaux sont allemands ou japonais. Le ticket d’entrée dans ces secteurs est très élevé. Ce qui caractérise beaucoup de secteurs industriels, ce sont des cycles de capitaux longs et une forte intensité capitalistique. Pour investir des capitaux dans l’industrie, il faut parfois accepter des rentabilités sur capitaux propres inférieures à ce que peuvent proposer d’autres placements, le propre de ce que l’on a appelé parfois le capitalisme familial encore prégnant dans la structure du capital en Allemagne.

Ces vertus ont longuement été analysées, mais l’on aurait tort de croire que les préoccupations des investisseurs allemands sont fondamentalement différentes de celles des autres investisseurs dans le monde, il n’est qu’à voir le degré d’exposition de certaines banques allemandes aux produits toxiques. Derrière cette apparente sagesse se cache un effet retard. L’élévation globale des attentes de profit a été la caractéristique dominante de ces trente dernières années, mais l’industrie allemande a dû faire face à un certain nombre de facteurs contraires au début des années 90. La réunification allemande a différé la réduction de l’impôt sur les sociétés enclenchée dans les autres pays européens à partir de la fin des années 80. Les courbes comparées du taux maximum de l’impôt sur les sociétés entre la France et l’Allemagne soulignent ce décalage, mais la comparaison serait valable avec d’autres pays. Plus imposées, les entreprises allemandes ont continué à fonctionner sur des dynamiques antérieures : investissement en partie autofinancé, recherche d’un effet taille par le rachat de concurrents.

Mais une fois cette période passée, l’Allemagne a rattrapé brutalement son retard dans la norme de profit : réduction de l’impôt sur les sociétés, délocalisations, lois sociales régressives (Hartz IV), modération salariale imposée. L’évolution comparée de la rentabilité économique entre la France et l’Allemagne pour le secteur industriel est impressionnante.

Dès le début des années 2000, les ex-pays de l’Est sont devenus « l’Hinterland » allemand, le lieu des sous-traitances à moindre coût. L’emploi dans l’industrie manufacturière a baissé en Allemagne en valeur absolue entre 2002 et 2009 (-500 000 personnes). En valeur relative, il ne représente plus que 24.5% de l’emploi salarié contre 28.2% en 2001. Il est probable que la contrepartie se retrouve dans ces ex-pays de l’Est. Les emplois « Hartz » sont pour l’essentiel des emplois de services (les salaires horaires pratiqués dans les services sont bien moins élevés en Allemagne, le différentiel étant de plus de 5 euros avec la France).

L’industrie allemande est par nature peu sensible aux pressions sociales qu’elle exerce. La modération salariale pratiquée à haute dose ou les délocalisations n’ont pas d’impact significatif sur ses ventes. Par exemple, le développement limité des marchés dans les ex-pays de l’Est concerne surtout l’apparition d’une classe de nouveaux riches, segment dévolu à l’industrie allemande. Mais ce faisant, elle s’affranchit d’un des fondamentaux de la réussite du capitalisme industriel : contribuer à la création de ses propres marchés. L’originalité de l’Allemagne, c’est de répondre aux attentes de profits par l’industrie. Avec le rattrapage de profit de ces dernières années, ces excédents se sont beaucoup investis dans de nouvelles unités de production situées dans les marchés en développement rapide et l’Hinterland allemand.

Pire encore, l’industrie allemande devient un modèle de réussite et une stratégie de référence pour bon nombre d’entreprises. Elle contribue fortement à l’élévation de la norme de profits. À travers l’Europe, les groupes industriels continuent à mobiliser des moyens pour se faire une place dans le haut de gamme perçu comme seul segment de marché à même de générer des profits élevés. Quelques entreprises peuvent réussir, une grande majorité échouera. Il y a une contrainte de réalité qui est le nombre de clients de ce segment. Le cœur des marchés reste le milieu et l’entrée de gamme, le positionnement prix y est un facteur essentiel. Sur ces segments, la guerre des prix se conjugue à un rapport de force souvent favorable à la distribution dont toute la stratégie de profit repose sur l’achat à moindre coût. L’industrie européenne est incapable en produisant localement d’y faire face.

La première illusion allemande, c’est de croire avec Angela Merkel que la bonne santé apparente de l’industrie allemande est due à une combinaison réussie des facteurs de production et que le salut passe par la généralisation de cette combinaison à tous les pays européens. Ni la productivité du travail ou du capital, ni un différentiel de coût de main-d’œuvre ne peuvent expliquer cette situation. Seul le positionnement de l’industrie allemande explique cette exception. Nous l’avons vu, il ne peut être reproduit par tous les acteurs. De plus le tout industriel ne correspond ni à l’histoire, ni aux spécificités économiques de beaucoup de pays. Restaurer la compétitivité, cela pourrait bien être dans l’esprit des industriels allemands l’alignement du coût de la main-d’œuvre des pays européens sur ceux de l’hinterland allemand pour multiplier les possibilités de sous-traitance à moindre coût.

La deuxième illusion, c’est de penser que le maintien de la rigueur sera sans effet dans le long terme sur l’industrie allemande. Malgré son positionnement haut de gamme, l’asphyxie lente qui gagne les marchés européens risque de réduire à la foi le potentiel de clients aisés et les investissements en biens d’équipements en Europe. En cas de surcapacité avérée, le jour où il faudra arbitrer entre les unités de production allemandes et celles créées dans les marchés en pleine croissance ou à faibles coûts, il n’est pas sûr que cet arbitrage se fasse en faveur des sites allemands au nom de la norme de profit.

La troisième illusion, c’est de penser que la croissance peut inverser la tendance actuelle. Nonobstant les pressions que le retour d’une consommation élevée ferait porter sur la planète, le fonctionnement de la norme de consommation moderne est un phénomène constant d’arbitrage sous contrainte pour une classe moyenne de plus en plus affaiblie. Des produits sortent de la « shopping list » et subissent de ce fait une forte pression sur les prix. De plus, une grande partie des produits porteurs d’image qui demeurent accessibles sont déjà produits hors d’Europe. Pour les produits en voie de déclassement, les distributeurs et les industriels préféreront se fournir ou produire auprès de pays leur garantissant un niveau de marge suffisant. Une croissance retrouvée n’entraînerait pas forcément un rebond pour l’industrie européenne à part pour l’industrie allemande qui ne s’adresse pas à cette clientèle.

Ce que semble montrer la décennie 90 en Allemagne, c’est qu’une modération imposée des profits a eu des effets bénéfiques. Mais le monde politique européen n’a toujours pas analysé ni compris la dynamique de la norme de profit. Pire encore, il a ouvert un boulevard aux investisseurs en institutionnalisant la concurrence fiscale et les distorsions sociales. Or il en est de la norme de profit comme d’un escalier, chaque marche franchie accroît les attentes des investisseurs, que ce soit dans l’industrie ou au travers des instruments de spéculation, mais cela augmente aussi les dégâts potentiels en cas de chute…

(Aux lecteurs intéressés par la relation entre norme de consommation et norme de profit, je renvoie à la lecture de mon essai « Crises économiques et régulations collectives » paru aux éditions du Cygne)

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158 réflexions sur « UNE BRÈVE HISTOIRE DE L’ILLUSION ALLEMANDE, par Michel Leis »

  1. Bon ben, je peux en placer une. Je bosse en Allemagne, l’innovation. Mes revenus ont été doublés, mes idées par effet d’échelle rapportent, aussi aux clients. En France je me faisais marcher dessus, en Allemagne c’est tapis rouge. Ils importent du français créatif, warum nicht.

    La dernière boite française ou j’étais fourguait du matériel médical de merde, quand je leur disais ils s’en foutaient et me tapaient sur les doigts. Ici, dès le premier défaut, c’est arrêt des expéditions, quitte à perdre des millions d’euros. Ca fait une différence.

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