« Nos tyrans sont toujours vêtus de la robe en lambeaux de la Démocratie », par Panagiotis Grigoriou

Billet invité.

Cher Paul,

Comment vas-tu ? Je suppose que tu es informé des dernières manifestations de… « l’épizootie » du mémorandum et de la Troïka qui frappe la Grèce. Nous n’avons plus de service public de radio ni de télévision depuis une semaine, j’ai déjà publié un certain nombre de textes et d’analyses sur mon blog car je suis les événements de très près. La situation est bien plus grave que ce que les fantômes quotidiens de nos univers immédiats laissent penser. Néanmoins, c’est seulement maintenant et sous la surprise de « l’écran noir » que certains réalisent l’ampleur du fait accompli « total » pour ne pas dire totalitaire. Privés par exemple de notre radio publique culturelle et musicale depuis une semaine à présent, c’est perdre une de ces petites lumières essentielles capables à nous faire tenir. Évidemment, nos luttes se poursuivent, je crains par exemple que cette disparition de l’audiovisuel public ne soit durable, aussi durable que cet « étonnant » court ou long XXIe siècle.

Le « gouvernement grec » a décidé de fermer sur le mode de la « mort subite » l’intégralité du groupe audiovisuel public ERT qui regroupe les télés NET et ERT et les radios publiques du pays, 19 chaînes régionales, quatre chaînes nationales dont une émettant à l’international, six radios, un magazine de programmes télévisés, des sites Internet et l’intégralité des archives nationales audiovisuelles ainsi que deux orchestres symphoniques. Au total, quelque 2565 employés ont perdu leur emploi. Ce même 11 juin, le ministère de l’Économie dans un communiqué a précisé que « la société ERT n’existe plus. Désormais, et en attendant la mise en place de la nouvelle structure, son successeur n’est autre que le ministère de l’Économie. Toute émission doit alors cesser à la fin du programme de ce soir minuit. Toute infrastructure doit rester intacte ». Durant la nuit de la veille et au 10 juin, une loi-décret, promulguée en dehors de toute concertation et en l’absence de tout débat au Parlement, « autorise désormais la liquidation de toute société publique ou assimilée ».

Dans les quartiers Nord de l’agglomération d’Athènes, les habitants convergeaient déjà vers le bâtiment de la radiotélévision publique. Au même moment, les émetteurs radio, ainsi que ceux de la télévision ont interrompu la diffusion lorsque des techniciens les ont mis hors service, escortés par les hommes des unités de la police antiémeute grecque.

J’avais suivi et sans m’en douter, les dernières émissions du Troisième Programme, une radio culturelle et musicale, refondée par Manos Hadjidakis (« Les enfants du Pirée ») et qui fut son directeur vers la fin des années 1970 comme je te l’expliquais récemment. Dans le hall de l’immeuble, on peut d’ailleurs toujours voir son piano ainsi que sa photo. Son Troisième programme n’est plus. Car déjà et pour ce qui est de l’essentiel, ces heures graves de la Grèce sous le mémorandum, s’ajoutent à trois années déjà sous la Troïka encore plus dramatiques.

Il y a certains événements dont la portée peut aussitôt s’avérer incalculable. En ce sens, nous serions déjà sortis de « l’économisme » et peut-être bien de sa mécanique hors-pair au service d’une dictature implacable. Telle est d’ailleurs la dernière doxa commune et partagée en Grèce, « finalement notre régime est bien plus dangereux qu’une dictature, car nos tyrans sont toujours vêtus de la robe en lambeaux de la Démocratie », faisait remarquer une jeune femme dans un café athénien en ce juin 2013. Le silence ainsi imposé aux radios du service public ainsi qu’à ses chaînes de télévision est d’abord ressenti comme un manque, une perte, voire une disparition. Une disparition mais qui s’ajoute à tant d’autres depuis l’instauration en Grèce depuis 2010, de ce régime politique bien particulier de la méta-démocratie, car « légitimé » par le trauma perpétuel.

Je constate d’ailleurs, qu’une fois de plus, les engagements, les militantismes ou le syndicalisme du moment et issus du passé et du siècle précédent, n’ont rien pu empêcher, pour l’instant en tout cas.

Épuisé de mes petites écritures du blog et surtout de cet énorme… effaceur historique des derniers restes de la démocratie en Europe occidentale…

Greekcrisis, c’est ici. Les dons sont reçus avec gratitude.

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