Réflexions pour un mouvement néodémocratique (XV) – Un scénario : notre changement de pied existentiel et collectif, par Francis Arness

Billet invité

La mise en place du tournant néodémocratique et du grand tournant économique et civilisationnel sera uniquement rendue possible par un changement de pied existentiel de la part d’une majorité de la population et des classes dirigeantes et responsables de bonne volonté. Nous n’essaierons pas de définir de manière directive comment un tel changement de pied peut avoir lieu, dans la mesure où ce type d’évolution prend toujours une forme a priori inconnue. Vouloir diriger le devenir de chacun et de tous serait une erreur qui refermerait celui-ci. Néanmoins, nous pouvons pointer les enjeux d’une telle transformation individuelle et collective.

Pour cela, récapitulons ce que nous avons dit. Nous avons et aurons donc à faire face à :

1. Une situation écologique tout à fait inquiétante.

2. Une situation économique, sociale, politique inquiétante mais ouverte.

3. Une atmosphère sociale à venir – que nous pressentons déjà – de désespoir et de grande désorientation, de pessimisme existentiel et de logique de moindre pire, de vertige face à notre situation tragique et à la complexité du réel.

4. Une souffrance absurde, injuste et tragique.

5. La révélation toujours plus approfondie du réel dans sa complexité.

6. La difficulté existentielle de l’assimilation de ce réel particulièrement complexe, tragique et angoissant.

7. Les tentatives rusées et plus ouvertement violentes d’occultation du réel et de pourrissement de l’atmosphère sociale par le système qui se fera toujours plus rigide, au point de mener à une tentative autoritaire. Ce sera une tentative de compenser le découplage qui a lieu entre lui et la majorité de la population, ainsi que la classe dirigeante et responsable de bonne volonté, et qui entraînera une perte de contrôle du système sur les conditions d’existence des personnes et des groupes.

Dès lors, nous devons échapper à la logique d’adaptation à un ordre des choses qui mène à l’effondrement. Mais il ne suffit pas de résister en restant sur le pré carré de son identité a priori. Il s’agit de nous inventer individuellement et collectivement autour d’un socle de principes intraitables, en débattant des moyens et de leur mise en oeuvre.

Nous devons essayer de mettre en place un renversement de l’atmosphère sociale, une contagion des réflexions, pratiques et élans féconds. Le découplage entre, d’un côté, le pouvoir et, de l’autre, la majorité de la population et des classes dirigeantes et responsables de bonne volonté, provoquera une grande désorientation, mais en même temps la fin des situations de contradiction paralysante dans lesquelles le système jetait les personnes de bonne volonté.

Nous pouvons faire l’hypothèse suivante. Si nous arrivons à renverser l’atmosphère sociale dans le bon sens, aura lieu le scénario suivant. Une féconde colère montera. Cette colère, cette révolte collective, aideront les personnes de bonne volonté à changer de pied existentiellement, c’est-à-dire à s’appuyer non plus sur l’adaptation superficielle et sur le pessimisme existentiel, comme avec le néolibéralisme socialement triomphant, mais plutôt sur leurs passions les plus humaines et sur leur contagion. Ici l’atmosphère collective sera nourrie de ces passions les plus humaines que ces personnes de bonne volonté avaient tant de mal à exprimer et à pratiquer librement, pleinement : la colère et le sentiment de révolte féconde donc ; mais aussi, le désir et l’espoir d’autre chose, de vérité, de liberté – puisque la chute de la chape de plomb néolibérale et la révolte éveilleront aussi ces désirs – ; l’humanité et l’intelligence, la générosité et l’ouverture, l’inventivité et le pragmatisme, la capacité à la Joie, ici et maintenant, ainsi que la quête de solutions nouvelles, inventives. Tout ceci provoquera, à la place du cercle vicieux que mettait en place le système néolibéral, un cercle vertueux.

Cela sera le cas si les personnes de bonne volonté en viennent à s’associer. C’est là un élément crucial, aussi nous faut-il mettre en place les dispositifs politiques, existentiels, intellectuels, culturels permettant cette association. Alors auront lieu l’arrachement d’un toujours plus grand nombre de personnes et de groupes au désespoir et au pessimisme existentiel, à la grande désorientation et à la peur. C’est la contagion des idées les plus justes et des passions les plus humaines qui permettra d’agir dans le sens de l’élection d’une majorité politique dont l’action sera menée avec le concours des classes dirigeantes et responsables de bonne volonté. Ici bien sûr la jeunesse aura un rôle important à jouer.

Dès lors, ceux-là mêmes qui arrivent à y voir clair aideront ceux qui auront toujours du mal à avoir une posture réflexive, mais ne demandent pas mieux que d’être entraînés par ce mouvement de vie et de devenir collectif. Cette dynamique collective aidera au changement de pied existentiel de chacun, et vice-versa. Le réel sera dès lors de mieux en mieux assimilé, y compris dans sa complexité. Aussi les personnes et les groupes de bonne volonté devront et pourront-ils existentiellement plus profondément fonder leurs réflexions, leurs pratiques, leurs manières de vivre, leurs élans, sur les idées les plus justes, sur les passions les plus humaines, sur ce qui fait leur humanité.

Ce changement de pied n’ira pas sans crises, cahots, revirements. Au début, il faudra résister, laisser de côté la raillerie, et les critiques, jusqu’au moment où l’atmosphère collective se renversera.

Deux autres éléments auront leur importance :

1. Le fait que le système, qui apparaissait tout-puissant lorsqu’il arrivait à occulter le réel, se révélera fragile.

2. Le fait que l’inventivité reconnue, quêtée, pratiquée et reconnue fera son oeuvre. Alors sera surmontée notre difficulté à penser et agir collectivement.

Une transformation silencieuse, et pourtant sensible pour qui essaie de la voir, aura lieu. Pour nous la représenter, nous devrons aller contre les habitudes dominantes, qui sont plus soucieuses du visible et du bruyant, que de ce qui advient en silence [1].

Différentes choses supplémentaires seront nécessaires. La triple nécessité de l’inventivité, de l’ouverture au devenir, mais aussi celle du dire-vrai, permettra aux personnes et aux groupes de bonne volonté de se rendre compte à quel point leurs efforts et leurs qualités ont été exploités par le système. Ce dire-vrai intraitable est franc et direct, sans agressivité. Bien des personnes et intellectuels le pratiquent d’ailleurs en ce moment, ce qui permet que leur parole porte. Pour certaines personnes, un tel-dire vrai semble « pessimiste » ou « catastrophiste » dans un premier temps. Mais cela est, encore une fois, existentiellement compréhensible : un tel sentiment envahit forcément celui qui commence à prendre en compte un réel complexe et tragique qu’il n’avait pas encore réussi à envisager. De plus, l’effet de retour de l’inventivité et du dire-vrai aura lieu : les personnes de bonne volonté, portées par une atmosphère sociale féconde, s’orienteront silencieusement, mais réellement, vers le meilleur. Le changement de pied existentiel, individuel et collectif, adviendra. Cela ne viendra en aucun cas annuler l’inquiétude, l’angoisse, voire le pessimisme lucide concernant notre situation écologique, mais cela permettra que ceux-ci prennent une forme féconde.

Pour ce renversement de l’atmosphère et ce changement de pied, il s’agira de mener une bataille politique, intellectuelle, mais aussi une bataille culturelle. C’est ici que la rationalité des discours intellectuels et politiques féconds doit être appuyée par l’information, les réseaux sociaux, mais aussi par des productions culturelles diverses, comme l’ont fait Paul Jorion et Grégory Maklès dans leur bande-dessinée de La survie de l’espèce, Frédéric Lordon dans sa très réussie pièce D’un retournement l’autre, ou encore comme j’essaie de le faire pour ma part, sur ce blog. Comme l’écrit Frédéric Lordon, il n’existe pas de « conversion purement intellectuelle » : « les idées pures n’ont jamais mené à rien, sauf à être accompagnées, et soutenues, d’affects qui seuls peuvent les doter de force. (…) C’est l’art qui dispose constitutivement de tous les moyens d’affecter parce qu’il s’adresse d’abord aux corps, auxquels il propose immédiatement des affections : des images et des sons » [2].

Nous devons nous lancer dans un affrontement médiatique et intellectuel, culturel et esthétique, contre la puissance de la « captation de l’attention » et de la « capture » de nos manières de vivres du système qui cherche à occulter le réel. Comme l’écrivent Olivier Py et Christian Salmon : pour le système, « il ne s’agit pas seulement de substituer le divertissement à la culture, et la culture à l’art mais d’expulser toute réalité de l’espace social, de substituer l’exhibition à l’expérience, la télé-réalité au récit ». Et ceux-ci d’ajouter : « c’est peut-être la douleur de tout un peuple dont on a défiguré la parole qui fera naître le poète. Le monde est pauvre en pensée, mais il est riche en douleur, les nantis n’auront pas l’avantage, et puisque nous serons bientôt, tous, le bétail d’un pouvoir unique et invisible, nous aurons en commun aussi la parole de nouveaux poètes. Il n’y a pas d’autre définition de l’espoir » [3]. Ceci n’est pas sans rejoindre ce qu’énonçait Camus en 1957 lors de son discours au moment de l’attribution du Prix Nobel : « Le rôle de l’écrivain » tel que Camus le conçoit « ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent. » L’écrivain éprouve « le sentiment d’une communauté vivante » lorsqu’il fait siennes « les deux charges qui font la grandeur de son métier : le service de la vérité et celui de la liberté. Puisque sa vocation est de réunir le plus grand nombre d’hommes possible, elle ne peut s’accommoder du mensonge et de la servitude. » Et d’ajouter : « La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante. Nous devons marcher vers ces deux buts, péniblement, mais résolument, certains d’avance de nos défaillances sur un si long chemin. » Ceci est d’ailleurs lié à la joie d’être qui relie les hommes : « Je n’ai jamais pu renoncer à la lumière, au bonheur d’être, à la vie libre. (…)  Mais bien que cette nostalgie explique beaucoup de mes erreurs et de mes fautes, elle m’a aidé sans doute à mieux comprendre mon métier, elle m’aide encore à me tenir, aveuglement, auprès de tous ces hommes silencieux qui ne supportent dans le monde la vie qui leur est faite que par le souvenir ou le retour de brefs et libres bonheurs. » [4]

Malgré le poids culturel de la logique d’exhibition, nous pourrons pourtant compter sur le fait que cette puissance de captation et de capture du système sera affaiblie par le découplage entre, d’un côté, le pouvoir et les manières de vivre qu’il cherche à imposer, et, de l’autre, la majorité de la population. En même temps, la tentative néoautoritaire à venir essaiera de reprendre la main par une forme renouvelée de ces techniques, en captant l’agressivité libérée par la chute de la société de consommation qui la canalisait dans le sens du système néolibéral. Cette bataille, nous devons la gagner par notre inventivité, par le fait de faire en sorte que le plus de personnes possible co-inventent leur existence et la collectivité en une interaction féconde, différente de toute passivité anonymisante, ou de toute fausse « interactivité ». Mais nous devons aussi essayer de gagner cette bataille par le fait de parler aux passions de nos concitoyens, afin de les aider à aller le plus possible vers l’attitude la plus appropriée et vers leurs passions les plus humaines. Nous pouvons pour cette contagion nous appuyer sur les réseaux sociaux, sur Internet et sur la partie des médias faisant leur travail d’information. Il s’agira ici d’inventivité et de contagion, et non de « mobilisation », car celle-ci sous-entend une stratégie platement politicienne, serait-elle « interactive », qui promeut en fait fondamentalement la passivité, et s’oppose ainsi à la créativité que sous-entend la démocratie. De ce point de vue, l’écrivain et l’artiste, praticiens de l’inventivité, des passions et de leur contagion, ont leur rôle à jouer.

___________
1 Sur ces transformations silencieuses et la difficulté de la culture occidentale à se les représenter, voir François Jullien, Les transformations silencieuses, Grasset, 2009.

2 « Post-scriptum », in  D’un retournement l’autre, op. cit., p. 129-130.

3 Oliver Py et Christian Salmon, http://www.liberation.fr/tribune/0101449696-un-jour-les-poetes-reviendront. Voir aussi de Christian Salmon, « Persister dans le récit », http://remue.net/spip.php?article906. Sur cette question des dispositifs fictionnels s’opposant au système actuel, on pourra aussi se référer au numéro de Multitudes sur les « contre-fictions », http://multitudes.samizdat.net/spip.php?page=rubrique&id_rubrique=1082, avec entre autres une intéressante réflexion d’Yves Citton.

4 Discours de Suède, Gallimard, 1958, réédition 1997. Voir aussi ici

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