L’actualité de demain : PETITS MYSTÈRES DE L’INFORMATION FINANCIÈRE par François Leclerc

Billet invité

Qui a tenté de tuer Mademoiselle Stangerson, qui était enfermée dans une chambre jaune à la porte et aux volets fermés de l’intérieur, dépourvue de cheminée ? C’est à ce mystère que le jeune détective Rouletabille a été confronté par Gaston Leroux. C’est à un autre casse-tête que les limiers de la Fed le sont aujourd’hui, celui de transactions simultanées avec l’annonce officielle de la dernière décision de la banque centrale américaine – précisément de ne pas en prendre – supposant une fuite en dépit de toutes les précautions prises afin de l’empêcher. 600 millions de dollars de transactions des traders de Chicago sont intervenus de manière inaccoutumée avant que les autres traders ne puissent intervenir…

Représentons-nous la scène : les représentants des agences de presse, qui bénéficient à l’avance de l’information afin de la délivrer simultanément, sont enfermés dans une pièce de la Fed dont toutes les communications avec l’extérieur sont coupées jusqu’à l’heure fatidique, la Fed ayant l’obligeance de fournir les ordinateurs et de vérifier qu’aucun logiciel susceptible d’en accélérer le fonctionnement n’y est entre-temps installé. Et pourtant !

L’accès à l’information ne serait-ce que quelques secondes ou fractions de seconde en avance peut être capitale dans un monde régi par des transactions totalement informatisées, les ordinateurs donnant les ordres placés au plus près des bourses afin de diminuer des temps de transmission qui se mesurent en nanosecondes ! Mais cela ne s’arrête pas là : Thomson Reuters a du arrêter de vendre à ses clients un service qui leur donnait accès avec deux secondes d’avance à l’indice de confiance des consommateurs de l’Université du Michigan, qui fait autorité. L’un des anciens employés de l’agence avait dénoncé la pratique auprès de l’attorney général de la ville de New York et la preuve du contraire a pu être constatée, le volume des transactions suivant cette communication privilégiée d’information cessant une fois celle-ci interrompue. D’autres indices, comme celui de Markit qui porte sur les intentions d’achat des entreprises, bénéficient toujours de dispositions identiques de l’agence d’information financière, impunie car essentielle au fonctionnement des marchés. L’accès à l’information est identique pour tous, en application d’une des règles d’or des agences d’information, mais certains clients sont un peu plus égaux que d’autres…

La course à l’information utilise également les facilités offertes par le Freedom of Information Act, une loi adoptée lors de l’intervention américaine au Vietnam. En vertu de la liberté d’information, elle oblige les agences fédérales à transmettre leurs informations (à quelques restrictions près, depuis renforcées…). Les professionnels de la finance en font leur miel afin d’obtenir des informations de tous ordres susceptibles de faire bouger les marchés, avec l’espoir d’être les premiers à déceler celle qui leur permettra de faire des affaires.

Au terme d’une enquête fouillée portant sur un échantillon de 100.000 demandes d’informations, sur les 3 millions dénombrées durant ces cinq dernières années, le Wall Street Journal a découvert combien les recherches étaient tous azimuts, dirigées vers les agences gouvernementales les plus variées, en charge des normes de pollution, des subventions pour les économies d’énergie, des autorisation de mise sur le marché des médicaments et… des enquêtes sur les activités sur les marchés financiers (la boucle est bouclée). Il est aussi apparu qu’une société faisait commerce de l’envoi de ces requêtes, apparaissant comme à l’origine de 10 % des 50.000 demandes d’informations adressées à la Food and Drug Administration (FDA), qui figure sur le palmarès des plus sollicitées et est en charge à la fois de la surveillance alimentaire et de celle des médicaments. Pour la simple raison que cela permet au demandeur de se dissimuler !

D’un côté, toutes les communications sont dans le monde entier potentiellement captées et analysées par l’Agence Nationale de Sécurité américaine (NSA). Une situation que la présidente brésilienne Dilma Rousseff vient de dénoncer comme étant « une violation des droits de l’homme et des libertés » du haut de la tribune de la 68ème assemblée générale de Nations Unies, en présence de Barack Obama. De l’autre, on constate sans surprise exagérée que l’accès à l’information est devenu un marché intégré au fonctionnement du système financier. Le Freedom of Information Act ayant été un enjeu important au fil des présidences des États-Unis, depuis Lyndon Johnson qui l’a initié jusqu’à Bill Clinton qui l’a amendé, en passant par Ronald Reagan qui a tenté de le museler.

« Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat », avait constaté Rouletabille.

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