PROJET D’ARTICLE POUR « L’ENCYCLOPÉDIE AU XXIème SIÈCLE » – REPOS DOMINICAL, par Bertrand Rouziès-Léonardi

Billet invité

REPOS DOMINICAL : Meuble du désert journalistique dominical ? Non, pour autant que les commentateurs dépassent l’alternative sondagière du pour ou contre l’ouverture des enseignes de bricolage. Le sujet touche un nerf sensible de notre rapport au travail salarié. Le repos dominical a par ailleurs contre lui d’être associé, dans le vague des imaginaires, au tempo liturgique de l’Église chrétienne, bien que d’autres religions aient aussi leurs jours chômés et leurs marqueurs sonores. L’Église ne contrôle plus le temps, de nos jours, mais un bruit parasite persiste, venu de l’époque où elle le contrôlait, et qui se continue dans les sonneries de cloches.

Le contrôle du temps par l’Église, déjà fortement entamé par l’irruption et le développement de l’horlogerie civique à la fin du Moyen Âge, symbolisait encore assez sa mainmise sur les corps et les esprits, aux yeux des révolutionnaires français, pour qu’ils décidassent d’abolir le calendrier grégorien. Le dimanche ne fut pas le seul à être emporté par la trombe réformatrice. La ponctuation festive des grands saillants liturgiques disparut elle aussi. Le 5 octobre 1793, par décret de la Convention, la semaine de sept jours fut remplacée, décimalisme oblige, par une semaine de dix jours, dont le dernier, le décadi, était chômé. Le 24 novembre, il fut décidé qu’on découperait à l’avenir le jour en dix tranches horaires. Ce découpage devait être abandonné très vite en 1795. C’était plus que ne pouvait digérer l’appétit d’innovation des Français. Les sectateurs du dix ne pouvaient triompher d’un coup et définitivement d’habitudes séculaires.

Si l’on se replonge dans le rapport remis à la Convention par le député Fabre d’Églantine au nom de la commission chargée de la confection du calendrier républicain, on en retire le souci de « consacrer » les activités des champs, qui occupaient alors la majorité de la population. On n’en attendait pas moins d’un poète de la noblesse florale, admirateur de Buffon :

« Nous avons pensé que la nation, après avoir chassé cette foule de canonisés de son calendrier, devait y retrouver en place tous les objets qui composent la véritable richesse nationale, les dignes objets, sinon de son culte, au moins de sa culture ; les utiles productions de la terre, les instruments dont nous nous servons pour la cultiver, & les animaux domestiques, nos fidèles serviteurs dans ces travaux ; animaux bien plus précieux, sans doute, aux yeux de la raison, que les squelettes béatifiés tirés des catacombes de Rome. En conséquence, nous avons rangé par ordre dans la colonne de chaque mois, les noms des vrais trésors de l’économie rurale. Les grains, les pâturages, les arbres, les racines, les fleurs, les fruits, les plantes, sont disposés dans le calendrier, de manière que la place & le quantième que chaque production occupe est précisément le temps & le jour où la nature nous en fait présent. »[1]

Bizarrement, les seconds à se réjouir le plus de l’instauration du nouveau calendrier, juste derrière les anticléricaux forcenés, furent les propriétaires des manufactures, qui n’étaient a priori pas visés par la pastorale révolutionnaire. Cela faisait beaucoup moins de jours chômés dans l’année (36 décadis et 5 fêtes républicaines contre 52 dimanches et 25 fêtes religieuses dans le système précédent). Les ouvriers et les ouvrières, on l’imagine, goûtèrent modérément de voir fondre comme neige au soleil leurs nécessaires moments de relâche. Dès cette époque, sans même le vouloir, les apôtres de la liberté ménageaient le droit du patron de faire suer le burnous. Quant aux paysans, dont le cahier des charges dépendait plus des aléas climatiques que des ordonnances humaines, ils n’observèrent pas de grands changements dans leur quotidien. Qu’il tombât tous les sept ou tous les dix du mois, leur jour de repos allait rarement jusqu’à son terme. Au reste, avant la réforme, il leur arrivait déjà de sauter quelques messes.

Le repos dominical fut rétabli en 1806, avec le calendrier grégorien, et confirmé en 1906 comme point de rencontre de compromis des temps de vie laïcs et religieux[2], les tensions consécutives à l’adoption de loi de séparation des Églises et de l’État entrant elles-mêmes en repos. À partir de cette date, le dimanche fut identifié par la communauté nationale comme un jour de communion avec les siens et de retrouvailles avec soi-même, un jour sacrésacré parce que distinct du flux aliénant ordinaire – de sociabilité désintéressée et de renflouage personnel. Il faut avoir cela en tête quand on se représente le repos dominical tel qu’institué par la République. Le dimanche est un havre du savoir-vivre où les travailleurs redevenus citoyens peuvent et viennent faire provision d’humanité et d’abandon. Si l’on opère un chassé-croisé étymologique, le jour du Seigneur, en République, est le jour où chaque homme est seigneur du jour, maître de son temps, où chaque homme, à son gré, travaille pour soi-même, pour ses parents, pour ses amis, ou ne travaille pas du tout. Si quelques professions essentielles – celles listées par la loi – exigent un service continu, il ne doit s’agir que des exceptions qui confirment la règle et qu’un régime de compensation encadre.

Lorsqu’un collectif non représentatif de travailleurs et de clients du dimanche, qui plus est soutenu financièrement et logistiquement par le patronat des grandes enseignes de bricolage, se constitue en « République de Bricolie » et invite le gouvernement à réfléchir à une révision de la loi de 1906 au nom « de la liberté de travailler le dimanche en Île-de-France, de l’égalité entre tous les salariés d’Île-de-France des magasins d’ameublement, de jardinerie et de bricolage et de la fraternité entre [les] deux nations »[3], la démarche, pour drolatique et bon enfant qu’elle paraisse, a de réels relents factieux. Elle confine au coup d’état symbolique contre l’ensemble de la communauté républicaine et son code du travail, dernier obstacle à la bangladeshisation compétitive[4]. On commence par dénoncer le repos dominical, avant de s’attaquer au principe même du repos, quel que soit son jour. Au Bangladesh, les ouvrières du textile travaillent sept jours sur sept pour des salaires misérables et n’en meurent pas, sinon par accident, quand leur immeuble-usine s’effondre. Nous devrions avoir honte de faire les douillets !

Dans un État de droit, la loi rectifie l’idéal. La devise républicaine française dit : « Liberté, égalité, fraternité » ; la loi ajoute : « Oui, mais… » Dans la République de Bricolie, la loi gêne l’idéal, un idéal libertarien, entendons-nous bien. Décortiquons la devise bricolienne.

La liberté. Le Conseil constitutionnel envisage en effet le repos dominical comme une restriction de liberté, mais il précise tout de suite qu’elle touche à la liberté du commerce et de l’industrie, non à celle du citoyen, et qu’elle n’a d’autre but que d’améliorer la santé et le bien-être publics[5]. Quelques-uns y perdent un peu mais la plupart y gagnent beaucoup. Tels sont les enjeux véritables de la bataille autour du repos dominical : la santé et le bien-être public. Il serait intéressant de voir dans quelle mesure les salarié(e)s concerné(e)s sont réellement « libres » de travailler le dimanche, surtout dans la catégorie des bas revenus. La revendication d’une plus grande liberté de travailler masque une autre revendication, fort ancienne, lancinante, celle d’une plus grande liberté de faire travailler.

L’égalité. La loi est claire là-dessus (sa lisibilité, dans ses mises en oeuvres locales, est brouillée, mais ce n’est pas la faute du législateur de 1906) : les dérogations à la règle commune concernent les établissements de service public permanent, ceux qui ne peuvent arrêter leur activité pour des raisons fonctionnelles et ceux qui sont amenés à faire ou à subir des interventions urgentes. Les critères de restriction sont bien posés et parfaitement compréhensibles, autant que justifiés. Les faire sauter reviendrait à laisser aux marchands, à des psychopathes, donc, si l’on en croit Aristote, le soin de déterminer, dans leur propre intérêt, où finit le service du client, où commence celui du public. Toutefois, au vu de la multiplication des exceptions entre 1906 et maintenant – exceptions légales, réglementaires (décrets), mais aussi exceptions locales (communes touristiques et balnéaires) ou temporaires (cf. les cinq dimanches par an fixés par arrêté municipal), la dernière en date (2009) étant le PUCE (Périmètre à usage de consommation exceptionnel), dont la définition relève du préfet -, on peut d’ores et déjà estimer que l’esprit de la loi a atteint un point critique de dilution.

La fraternité. La République de Bricolie dit « représenter » des salariés du bricolage et 120000 bricoleurs du dimanche d’Île-de-France. L’Île-de-France est une région française. Couper les amarres avec la République française et demander dans la foulée à fraterniser avec elle sur un corpus de valeurs dévoyées, voilà qui ne manque pas de culot. C’est comme si un obscur comté de l’Idaho, après avoir fait sécession des États-Unis d’Amérique, envoyait son ambassadeur à Washington demander au Président de remplacer les cinquante étoiles du drapeau fédéral par cinquante patates. La fraternité, oui, mais à condition que la main qu’on serre n’ait pas signé un pacte avec le diable.

La charge contre le repos dominical ne s’arrête pas à cette mascarade. Elle argumente, par la bouche de ses relais politiques. L’économie, en période de chômage croissant, aurait tout à gagner, soutiennent-ils, de la suppression du repos dominical. Cette suppression accentuerait surtout la disponibilité, la corvéabilité de précaires que leur faible niveau de revenu contraint déjà, pour la plupart, à accepter des horaires variables, discontinus, incompatibles avec une vie sociale et/ou familiale structurée. Quant aux quelques kopeks gagnés en plus par heure travaillée le dimanche, ils couvrent à peine les frais de transport ou de garderie pour les parents isolés, et ne justifient en rien la croyance affichée dans une augmentation substantielle du pouvoir d’achat. Enfin, jurer la main sur le coeur qu’on se préoccupe du sort des étudiant(e)s salarié(e)s en soutenant le travail le dimanche est une escroquerie morale insupportable, la vraie question étant de savoir comment une société développée comme la nôtre peut encore tolérer que des étudiant(e)s travaillent, pour payer leurs études, sur leur temps d’étude et sur leur temps de repos.

À partir d’ici, deux possibilités, comme dans le jeu du roman interactif :

– ou bien on abroge la loi de 1906 et l’on bricole, à partir des restes de la République, une République de zombies dont la sociabilité se résumera à l’anthropophagie marchande, pardon, à la satisfaction des intérêts communs conjoncturels ;

– ou bien on conserve le dimanche – ou tout autre jour de la semaine, si on trouve celui-là trop connoté – comme jour chômé, pleinement chômé, et 1) on réduit à quatre heures quotidiennes[6] le temps de travail officiel (aux salarié(e)s de se concerter pour organiser leur roulement en vue d’un service continu de telle heure à telle heure), 2) on réorganise, on revalorise et on rémunère mieux les métiers qui ne peuvent se caler sur un rythme régulier, 3) on augmente sensiblement les plus bas salaires.

Osons la seconde possibilité. Chiche. Gageons que le temps dégagé en semaine pour soi, pour les siens et/ou pour la collectivité dégonflera ce désir si impérieux de sacrifier au Veau d’Or tout ou partie de l’échappée dominicale.

______________

[1] Philippe-François-Nazaire Fabre d’Églantine, Rapport fait à la Convention nationale, 1793, p. 12.

[2] Loi du 13 juillet 1906 établissant le repos hebdomadaire en faveur des employés et ouvriers (JO, 14 juillet 1906, p. 4831) : « Article 1er : Il est interdit d’occuper plus de six jours par semaine un même employé ou ouvrier dans un établissement industriel ou commercial ou dans ses dépendances, de quelque nature qu’il soit public ou privé, laïque ou religieux, même s’il a un caractère d’enseignement professionnel ou de bienfaisance.

Le repos hebdomadaire devra avoir une durée minima de vingt-quatre heures consécutives.

Article 2 : Le repos hebdomadaire doit être donné le dimanche.

Toutefois, lorsqu’il est établi que le repos simultané le dimanche de tout le personnel d’un établissement serait préjudiciable au public ou compromettrait le fonctionnement normal de cet établissement, le repos peut être donné, soit constamment, soit à certaines époques de l’année seulement, ou bien :

a) un autre jour que le dimanche à tout le personnel de l’établissement ;

b) du dimanche au lundi midi ;

c) le dimanche après-midi avec un repos compensateur d’une journée par roulement et par quinzaine ;

d) par roulement à tout ou partie du personnel.

Des autorisations nécessaires devront être demandées et obtenues, conformément aux prescriptions des articles 8 et 9 de la présente loi. »

L’article 3 fait la liste des établissements admis à donner le repos hebdomadaire par roulement.

« Article 4 : En cas de travaux urgents, dont l’exécution immédiate est nécessaire pour organiser des mesures de sauvetage, pour prévenir des accidents imminents ou réparer des accidents survenus au matériel, aux installations ou aux bâtiments de l’établissement, le repos hebdomadaire pourra être suspendu pour le personnel nécessaire à l’exécution des travaux urgents. Cette faculté de suspension s’applique non seulement aux ouvriers de l’entreprise où les travaux urgents sont nécessaires, mais aussi à ceux d’une autre entreprise faisant les réparations pour le compte de la première. Dans cette seconde entreprise, chaque ouvrier devra jouir d’un repos compensateur d’une durée égale au repos supprimé. »

[3] Lien : http://www.lesechos.fr/economie-politique/politique/actu/0203035500940-travail-dominical-comment-la-republique-de-bricolie-a-cloue-le-gouvernement-611417.php.

[4] Projet rampant d’alignement des salaires et des conditions de travail sur ceux du Bangladesh : http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/05/13/le-moins-disant-salarial-en-accusation_3175394_3234.html.

[5] Décision n° 2009-588 DC du 06 août 2009.

[6] Schopenhauer estimait ne travailler efficacement que trois heures par jour.

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