LETTRE AUX AUTISTES QUI NOUS GOUVERNENT (OU EN RÊVENT), par Zébu

Billet invité

On dira que ce n’était qu’une élection partielle et locale. On dira aussi que c’était un département qui vote traditionnellement à droite, avec une forte minorité d’extrême droite, depuis longtemps déjà. On dira que c’est la division à gauche qui aura permis sa propre disparition et que les discours « musclés » à droite auront augmenté la porosité politique permettant le transfert des voix. On dira que le Front National au premier tour des différentes élections cantonales n’explose pas, qu’il perdrait même quelques voix : 2757 en 2011, 2734 en 2012 et 2718 en 2013.

On dira tout cela à raison.

Mais on taira surtout qu’en démocratie, on se base sur le nombre de voix exprimées ou considérées comme telles par la loi électorale et que, lorsque l’abstention passe de 34 à 66 %, il y a là un fait majeur qui concerne l’ensemble des partis politiques. On taira aussi que le nombre de voix a progressé au second tour entre 2011 et 2013, passant de 4407 voix à 5031 voix, le FN profitant ainsi à plein de sa stratégie du « premier arrivé », stratégie parvenue à maturité avec les différentes élections partielles, notamment celles dans l’Oise puis à Villeneuve-sur-Lot.

La troisième fut donc la bonne.

On taira aussi que le canton de Brignoles avait été conquis par le Parti communiste en 2004 et que la ville a aussi un maire élu sur cette même étiquette politique : en 2004, l’abstention avoisinait les 34 % au second tour, taux assez classique alors pour ce type d’élections locales. Et déjà, lors de ce second tour, le FN récoltait quasiment le même nombre de voix que lors des futurs premiers tours quelques années plus tard : 2654.

En 10 ans quasiment, on a ainsi vu le taux de désaffection des citoyens envers les partis politiques doubler à Brignoles. Entre-temps, une crise économique, financière et sociale sans précédent voyait frapper ce territoire comme les autres, quand l’alternance politique au plus haut niveau avait été actée depuis 1 an et demi déjà. Entre-temps, un soir de septembre 2008, quelques jours après l’effondrement, le Président de la République Nicolas Sarkozy vilipendait dans un long discours, déclamé dans une ville pas très éloignée du canton de Brignoles, le capitalisme financier et son cortège de rapacités, annonçant entre autres la fin des paradis fiscaux. Entre-temps, on renonçait à séparer les activités d’intermédiation bancaires de celles de la spéculation financières et à taxer l’excédent brut d’exploitation (EBE) des entreprises, sans oublier de faire volte-face sur l’idée de la taxe sur les transactions financières, soutenue initialement par le Ministre des Finances (et sans doute, aussi, de l’économie) Pierre Moscovici et par le Président de la République, François Hollande.

Pendant tout ce temps donc, le FN prospéra plus ou moins, jusqu’à ce que la stratégie, plus ou moins assumée, de rupture des politiques conduites jusqu’alors finit par payer politiquement.

Car quelles que soient les incohérences programmatiques et idéologiques de ce parti et quelles que soient mêmes ces idées ou propositions, ce qui fait le succès du FN est bel et bien de proposer de sortir de cette léthargie politique : de l’euro, de l’Europe, de la mondialisation, des politiques d’austérité, etc. Qu’importe si finalement le FN ne sait plus très bien s’il faut ou pas sortir de l’euro, l’essentiel étant d’embarquer avec soi tous les passagers clandestins d’une communauté politique au nombre croissant d’abonnés absents, aux uns promettant un État protecteur, aux autres la fin de l’immigration et la préférence nationale, à tous la nation et la laïcité comme cadre, laissant à ses opposants politiques les débats sociétaux où ils pourront s’écharper, se positionnant contre le mariage pour tous mais apparaissant toujours comme moins extrémiste qu’une UMP vociférant contre une telle iniquité.

De cette abstention grandissante dévorant le corps politique de l’intérieur, de tous ces renoncements et impuissances déclarés face aux nécessités d’une « gestion rigoureuse » d’une crise sans fin, malgré et surtout à cause des alternances politiques qui continuent les mêmes politiques économiques de l’offre quand les salaires sont si bas que les prolétaires en viennent à réclamer le droit de travailler le dimanche pour être mieux payés, de la gabegie morale de partis politiques intégrant des Cahuzac comme on récolte des Rastignac, à la pelle, de tout ceci le FN se repaît, et plus encore.

On aurait tort de penser que le Front National s’arrêtera en si bon chemin. Déjà, un quart des Français pourraient se voir voter pour ce parti dans 6 mois lors des municipales ainsi qu’aux élections européennes 3 mois plus tard, en faisant ainsi le « premier parti de France », quand de fait, celui-ci ne représenterait qu’au mieux 15 % du corps électoral. Déjà, les digues sont rompues quand certains prédisent qu’elles sont en passe de l’être, et ce depuis plusieurs années, grâce au lobbying passé au plus haut niveau de ses propres idées. On aurait tort de se focaliser sur le fait de savoir si oui ou non le FN est un parti d’extrême droite, entretenant ainsi de fallacieux débats qui ne serviront in fine qu’à normaliser l’incongruité et l’incohérence des propositions d’un parti faisant le grand écart entre un libéralisme bon teint car « nationalisé » et un dirigisme étatique assumé comme on assume le pouvoir. On aurait tort même de souligner cette incohérence programmatique quand l’essentiel du programme n’est pas de savoir comment on gouvernera mais bien si on gouvernera. On aurait tort de penser que seules des alliances politiques rigoureuses pourraient venir à bout d’un parti politique que l’on s’évertuera à présenter comme monstrueux quand c’est la peur grandissante du déclassement de toutes les classes sociales, sauf les plus riches, qui l’alimente. On aurait tort enfin de croire que les abstentionnistes reviendront à de « meilleurs sentiments » quand, en guise de commémoration de l’actuelle Constitution, un Président de la République relance l’idée d’un Référendum d’Initiative Populaire comme gage de reconstruction du lien politique avec les citoyens, quand, cynisme ou incompétence, il s’avère qu’une telle idée était déjà dévoyée et travestie depuis plusieurs années dans le cadre d’un projet de loi de la précédente mandature, en attente d’être définitivement votée, et que celle-ci servirait in fine de réceptacle à une telle reconstruction.

De fait, il faudrait bien une rupture d’avec les politiques menées aujourd’hui comme hier et comme demain, et non une simple « réforme », pour qu’un Front National n’en vienne pas à accéder un jour au pouvoir, par le biais d’une lassitude extrême alliée à un puissant abandon, une rupture d’avec un monde qui n’en finit pas d’agoniser et dont seul le FN reconnaît les signes cliniques, en lieu et place du diagnostic de pathologie sociale qu’ont l’habitude de prescrire nos bons docteurs libéraux, quand ce n’est pas de la déficience mentale pour certains dans un excès de commisération ou de mépris. Le retour de la croissance, les bras chargés de médicaments, relève aussi bien de la pensée mythique que ne put l’être la pensée politique d’un « front républicain » comme seul viatique pour sortir des marécages économiques dans lesquels on avait plongé le corps social.

Il faudra bien finir par avouer leur autisme à nos dirigeants élus à vie pendant la durée de leur mandat, tant il est vrai cependant que ces malades n’en sortent que de leur plein gré, à moins qu’un électrochoc politique n’en vienne à les en faire sortir, à moins qu’un nouvel effondrement économique ne s’en vienne. On en viendrait presque à le souhaiter. Puis, dans un éclair de lucidité, nous nous rappelons que nos dirigeants ne sont que des malades qui s’ignorent et qu’il nous faut bien les accompagner, vaille que vaille, afin de leur éviter leur bourreau qui sera le nôtre.

Dans le cas contraire, il nous restera toujours la foi, celle en nous-mêmes.

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