L’INTERPRÉTATION TENDANCIEUSE D’UN ÉCHEVEAU PAS COMPLÈTEMENT DÉMÊLABLE : UNE RÉPONSE À « CONTRESENS ET DÉRIVES » par Cédric Mas, par Bertrand Rouziès-Léonardi

Billet invité.

Bonjour Cédric, Tu peux pointer des « faux sens » dans mon analyse – ce n’est qu’une analyse à chaud, comme il en fleurit naturellement et en toute saison sur un blog – mais parler de contresens est exagéré, car cette « jacquerie » (terme dont je dénonce l’impropriété dans la bouche d’un historien) agrège beaucoup de monde et des catégories professionnelles très différentes, comme tu le reconnais toi-même.

L’écheveau n’est pas complètement démêlable et il n’est pas certain que les acteurs eux-mêmes sachent très bien pour qui et pourquoi ils se battent réellement, au-delà de la cible facile que leur présente l’État. Restent le phénomène de cristallisation en ras-le-bol global qui ne fait pas dans le détail – il suffit de parcourir le défouloir des forums – et la récupération qui en est faite par les faiseurs et aiguilleurs de l’opinion. Si tu ne t’empoignes pas aussi avec les chiens de garde, quand ils élucubrent, c’est comme si tu abandonnais avec morgue l’agora aux sophistes. Ils ne demandent que cela.

Je ne détaille pas l’éco-taxe Borloo, car ce n’est pas le sujet. Du reste, il existe d’autres éco-taxes et celle-ci, pour être mal fagottée, ce dont je conviens volontiers, ne délégitime pas pour autant, à mes yeux, le principe de responsabilité (pollueur/payeur) qu’une éco-taxe instaure. Le sujet que je voulais traiter, c’est l’impôt, un des piliers du pacte civique, et les charges répétées qu’il subit depuis quelque temps, en provenance de tous les milieux, l’ensemble formant un mouvement hétéroclite qui est dépeint comme une « révolte (unanime) contre la fiscalité ».

La formulation « révolte contre la fiscalité », avec tout son cortège d’allusions à l’Ancien Régime, un temps où bon nombre de services publics étaient assurés par l’Eglise, n’est pas seulement idiote, elle est tendancieuse. C’est cette façon de nommer les choses que je vitupère, étant un partisan de l’impôt. Seuls me gênent l’illisibilité de l’action fiscale et les ratés de la compensation fiscale, ce dont je parle.

Si je m’essaie maladroitement à démêler l’écheveau des « révoltés », j’en vois parmi eux qui rejettent le principe même de l’impôt, j’en vois d’autres qui rejettent tel ou tel impôt, mais en acceptent le principe. Parmi ces derniers, il y en a qui sont riches et veulent moins contribuer, d’autres qui sont pauvres ou en voie de paupérisation et qui ont l’impression qu’ »on » (le « on » agglomère la horde indistincte des accapareurs et des privilégiés de tout acabit favorisés par l’État, y compris ceux qui sont à l’échelon social immédiatement supérieur au leur) veut les pressurer jusqu’au trognon.

Tu oublies, Cédric, qu’il y a des pauvres tellement pauvres qu’ils ne se sentent même pas concernés par l’éco-taxe, parce qu’ils sont exemptés d’impôts, parce qu’ils n’ont pas de véhicule, parce qu’ils se déplacent peu, parce qu’ils ne se chauffent plus, parce qu’ils n’achètent aucun des gadgets prothétiques et énergivores qui marquent notre appartenance à la caste des interconnectés.

Combien sont-ils, ceux-là, qui trouvent tout à fait normal que ceux qui continuent d’acheter des véhicules roulant au diesel et de consommer le monde comme si de rien n’était soient taxés ? Combien sont-ils, ceux-là, qui sont assez bien placés pour constater la dégradation de l’environnement et voir, au-delà de la rancoeur de ne pas être du nombre des nantis, la nécessité de sortir d’un système qui mesure la richesse à l’aune de productions appauvrissantes ? Si je mets en avant, à titre de comparaison, les luttes des Indignés dans les pays broyés par la Troïka et les gouvernements mercenaires qu’elle y emploie, ce n’est pas pour nier que l’impôt y pose un problème, c’est pour dire qu’il y est abordé comme donnée d’un problème plus vaste de définition du projet de vie commune dans un cadre politique dégradé. Suis-je plus clair en disant les choses ainsi ?

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