FUKUSHIMA, NOTRE MALHEUR, par François Leclerc

Billet invité.

Sur le site de la centrale, l’extraction des 1.533 assemblages de combustible de la piscine n°4 se poursuit très précautionneusement, comme s’il s’agissait des baguettes d’un jeu de mikado instable et susceptible de s’écouler. Aucun incident n’est signalé, mais les ouvriers qui effectuent le travail touchent le salaire d’une peur destinée à durer toute l’année qui vient.

Le chantier ne cesse de faire parler de lui, ce qui n’est pas le cas des trois coriums évadés de leurs cuves après les avoir percées pour se répandre dans les sous-sols des réacteurs, dont on ne sait ni où ils se trouvent exactement, ni quand leur extraction annoncée pourra commencer, ni comment elle finira. Beaucoup d’interrogations pour un sujet tabou, car l’impasse n’est pas uniquement technologique. Elle est aussi financière.

La compagnie Tepco est maintenue en vie par le gouvernement, qui y a déjà injecté l’équivalent de milliards d’euros tout en se refusant à la privatiser et ne disposant en contrepartie que d’actions sans droit de vote. Les banques et les investisseurs ont en ce qui les concerne besoin de visibilité pour ne pas financer la poursuite de son activité à fonds perdus. Afin de disposer d’un bilan plus présentable, une fois appliquées de nouvelles règles comptables permettant d’étaler ses pertes sur dix ans, de nombreux actifs vendus et les salaires des employés baissés, un plan de restructuration de Tepco va être communiqué le mois prochain au gouvernement, qui a tout du donnant-donnant : « permettez-moi de redémarrer quatre des sept tranches de la centrale de Kashiwazaki-Kariwa afin d’améliorer mon compte d’exploitation et vous permet de sauver la face ! ». Car le pire pour le gouvernement serait de se retrouver en première ligne devant une tâche impossible à mener mais dont la fiction doit être préservée.

Le plan ne s’en tient pas à cela : Tepco va filialiser l’activité de démantèlement de la centrale de Fukushima, première étape d’une prise en charge ultérieure de son financement par l’État, une solution réclamée depuis plusieurs mois par les analystes financiers et les banques. Sans tarder, le gouvernement va acquérir pour le compte de la compagnie les terrains destinés au stockage des masses de déchets qui résultent des travaux de décontamination dans les vastes zones évacuées autour de la centrale. Faudra-t-il que les élus acceptent d’accueillir de telles décharges sur leur territoire, ce qui ne pourra se régler qu’avec un carnet de chèques dans le meilleur des cas et augmentera le montant de l’addition…

Le coût final des opérations n’est de toute façon pas chiffrable, puisqu’il comprend non seulement un démantèlement de la centrale porteur de très nombreuses inconnues – la principale d’entre elles étant de savoir s’il pourra être accompli – mais également la poursuite de la décontamination des zones qui peuvent l’être et l’indemnisation pendant de nombreuses années des dizaines de milliers de victimes et réfugiés. A Fukushima, les démonstrations se poursuivent : il se confirme maintenant que, vu son poids, la charge financière d’une catastrophe nucléaire revient inévitablement à l’État, sans autre retour énoncé pour la forme au Japon que de très hypothétiques profits à long terme de l’opérateur. Le gouvernement n’a pas fini d’y injecter des fonds, alimentant une campagne devenue permanente réclamant sa nationalisation et que les actionnaires et créanciers, toujours indemnes, soient mis à contribution.

Les journalistes autorisés à effectuer une visite guidée de la centrale sont effarés par le capharnaüm qu’ils découvrent, mélange de débris et d’épaves contaminés, d’installations provisoires et précaires mais destinées à durer, où de nombreux points chauds de radioactivité sont signalés et où le voisinage de trois réacteurs est strictement proscrit. Mais l’état du chantier n’est pas seulement le fruit d’une constante improvisation, que l’urgence à elle seule n’explique pas : il illustre également une inquiétante politique d’économies de bouts de chandelle.

L’opérateur a ainsi reculé devant certaines dépenses d’endiguement de l’eau contaminée. Les petits murets de 30 centimètres qui entourent le millier de réservoirs de stockage de l’eau contaminée, dont l’implantation s’étend à perte de vue et se poursuit, se révèlent construits avec un matériel poreux et quatre nouvelles fuites de milliers de litres d’eau contaminées sont signalées. C’est dérisoire ! la hauteur de ces murets va devoir être doublée pour contenir l’eau de pluie qui se déverse abondamment sur les réservoirs et le terrain, et risque de fuir vers la mer après avoir été contaminée à leur contact (avec comme alternative de pénétrer dans le sous-sol).

Autour de la centrale, la décontamination des zones évacuées se poursuit, offrant le spectacle de milliers d’énormes sacs de déchets contaminés jalonnant les routes, dans l’attente de lieux d’entreposage pour trente ans, dont la localisation est un enjeu et le budget global l’équivalent de 7 milliards d’euros. Au total, il est prévu de stocker entre 15 à 28 millions de mètres cubes de terres et de végétaux. Le travail se poursuit, mais la tâche est pharaonique vu les superficies, pour ne pas mentionner l’omniprésence de forêts condamnées à rester en l’état. Elle semble ne jamais pouvoir être terminée, bien que 10.000 travailleurs s’y consacrent et qu’un budget de l’équivalent de 13 milliards d’euros soit déjà affecté par le gouvernement. Sur une carte, l’immense région évacuée est bigarrée de trois couleurs, verte, orange et rouge (suivant le niveau de contamination), seule la première signalant des zones totalisant environ 460 km2 et faisant l’objet de travaux de décontamination et de préparation au retour, en priorité des zones d’habitat. La dernière, qui représente 340 km2, est interdite pour des décennies.

Parmi les 160.000 déplacés, les candidats au retour ne se pressent pas malgré la précarité de leur relogement actuel, car comment on y vivra est une autre affaire…

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