Au Forum de Davos : LA STABILITÉ ÉCONOMIQUE ET SOCIALE MENACÉE, par François Leclerc

Billet invité.

Trois rapports viennent d’être presque simultanément rendus publics, qui ensemble décrivent la société qui s’annonce. Celui de l’ONG Oxfam, qui porte sur le développement des inégalités, celui de l’Organisation internationale du Travail (OIT), qui constate que l’emploi ne profite pas de la faible reprise économique, et celui du Commissaire européen chargé de l’emploi et des affaires sociales, qui prédit que la baisse du chômage ne suffira pas à réduire la pauvreté. Il n’est plus question de retour à la situation d’avant, inflexion pourtant largement partagée par le grand public à lire les récentes enquêtes d’opinion.

On en vient à ce que le risque pour la stabilité économique que représente la poursuite du développement des inégalités soit souligné par le FMI, ainsi que par le Forum de Davos. Mais il ne s’agit pas que de cela ! L’affaiblissement de la cohésion sociale et la désaffection pour les partis politiques de gouvernement est également crainte. Oxfam en tire pour sa part les conclusions suivantes : « les niveaux inédits d’inégalité économique que l’on observe désormais sonnent comme un avertissement : en l’absence de contrôle, les institutions représentatives continueront de s’effriter et le déséquilibre du pouvoir entre les nantis et les pauvres pourrait devenir chronique et immuable ». À entendre ces pronostics, on comprend que non seulement la stabilisation du système financier n’est toujours pas acquise, mais que les effets de la crise dont il est à l’origine se propagent bien au-delà.

Il est en effet frappant de constater que, si les constats se multiplient, les remèdes à y apporter ne se bousculent pas. Rien, au contraire, ne fait obstacle à l’approfondissement des difficultés observées. Guy Ryder, le directeur général de l’OIT, constate que « ce dont nous avons immédiatement besoin, c’est de repenser nos politiques. Nous devons accroître nos efforts pour accélérer la création d’emplois et soutenir les entreprises qui créent des emplois », sans toutefois manifester un optimisme excessif à ce propos. Dans son rapport, le commissaire européen Laszlo Andor ne lui donne pas tort, soulignant que retrouver un emploi ne permet de sortir de la pauvreté que dans un cas sur deux, tout particulièrement en raison du développement du temps partiel. Mais le verrouillage de la situation est solide et demanderait pour être dénoué d’importantes reconsidérations qui ne sont pas dans les intentions de ceux qui disposent du pouvoir, on ne s’en étonnera pas.

Tous les chiffres disponibles donnent pourtant le vertige. Par exemple le chômage des jeunes de 15 à 24 ans, dont le taux est plus de deux fois supérieur au taux mondial tous âges confondus, selon l’OIT. Ou bien la concentration de la richesse, 1 % des familles détenant près de la moitié des richesses du monde selon Oxfam. Mais que faire ? Quels mécanismes sont à l’ouvrage qu’il faudrait enrayer ? Au contraire, la dynamique du système financier est restée intacte, les mêmes causes reproduisant les mêmes effets.

Les demi-mesures destinées à l’encadrer sont dépassées avant même d’avoir été mises en œuvre. La fuite en avant impose sa loi. La normalisation en cours est illusoire, car le pilier de soutènement de l’édifice que la dette souveraine représente est irrémédiablement fragilisé et les montages financiers destinés à évacuer le risque ont fait la preuve de leur inefficience : l’instabilité du système financier est intrinsèque, en raison de son hypertrophie et de la nature des instruments financiers qui ont été à l’origine de celle-ci.

Détaché de toutes autres considérations que ses résultats financiers, le Pdg de Total Christophe de Marjorie a déclaré dans son petit monde de Davos que « l’Europe devrait être considérée comme un pays émergent ». N’ayant pas froid aux yeux, Douglas Flint, le patron de la banque britannique HSBC, a souligné qu’aucune autre industrie, « à part le nucléaire », n’a autant à démontrer comment elle est préparée à faire face à l’éventualité d’un effondrement de son secteur. Sont-ils bien conscients de la portée de ce qu’ils disent parfois ?

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