« UN TRAITÉ SUR LA MONNAIE » (III) Keynes et la « création monétaire ex nihilo » par les banques commerciales

« UN TRAITÉ SUR LA MONNAIE » (I) LA FAUSSE QUERELLE DES CRÉDITS ET DES DÉPÔTS

« UN TRAITÉ SUR LA MONNAIE » (II) La prétendue « création monétaire ex nihilo » par les banques commerciales

Pour ce qui est de la création monétaire ex nihilo par les banques commerciales, Keynes y croyait en tout cas jusqu’en 1930, puisqu’il développe longuement cette hypothèse dans son Treatise on Money paru cette année là, avant de s’en débarrasser discrètement à un moment difficile à préciser au cours de la période entre 1930 et 1936. Le fait que l’hypothèse soit fausse à ses yeux transparaît dans ce que le raisonnement de la Théorie générale en 1936 est tout entier bâti sur l’hypothèse inverse : en-dehors de la banque centrale, en matière d’argent, rien ne se crée, rien ne se perd. Il n’écrira cependant jamais explicitement que l’hypothèse à laquelle il souscrivait auparavant est fausse : le changement s’est fait subrepticement.

Le fait que Keynes se soit débarrassé de ce bagage encombrant dans la Théorie générale n’est pas passé inaperçu de Joseph Schumpeter (1883 – 1950) qui s’en plaint d’ailleurs amèrement. Celui-ci écrivait dans un livre posthume publié en 1954 :

« Il y a cependant une suite au traitement par Lord Keynes de la question de la création monétaire dans le Traité [sur la monnaie] de 1930, qu’il est nécessaire de relever au passage. Le prêt bancaire créateur-de-dépôt et le rôle qu’il joue dans le financement de l’investissement sans aucune épargne préalable des sommes qui seront prêtées ont pratiquement disparu du schéma analytique de la Théorie générale [de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie ; 1936], où c’est à nouveau la foule des épargnants qui occupe la scène. Le keynésianisme orthodoxe est en fait revenu à la conception ancienne selon laquelle les faits centraux relatifs au marché monétaire doivent être rendus analytiquement par la combinaison de la propension du public à épargner et de la préférence pour la liquidité » (A History of Economic Analysis, New York : Oxford University Press, 1954 pp. 1114-15 ; trad. franç. Tome III, 1983 : 472).

Un auteur plus récent, Basil Moore, évoque lui aussi cette « disparition » du crédit créateur-de-dépôt chez Keynes : « Quand on lit ces passages du Traité [sur la monnaie ; 1930], où le caractère endogène de l’argent-dette est reconnue avec tant de clarté, il est difficile de comprendre comment, six ans plus tard seulement, il en était arrivé à penser que la masse monétaire était déterminée de manière exogène par les autorités monétaires » (B. Moore, Horizontalists and Verticalists. The Macroeconomics of Credit Money,  Cambridge University Press, 1988, p. 195).

Je n’ai pas encore découvert ce qui s’est passé exactement mais mes soupçons se portent sur l’influence d’Edwin Cannan (1861 – 1933), socialiste, professeur d’économie politique à la London School of Economics dont Skidelsky dit ceci dans le volume II de sa biographie de Keynes : « Le point central de sa théorie monétaire était son rejet de l’idée que les banques peuvent créer du crédit. À ses yeux, les banques sont de simples intermédiaires, à l’image des anciens orfèvres qui prêtaient, contre intérêts, ce qui avait été confié à leurs soins. Ils ne pouvaient à aucune moment prêter davantage que ce qui avait été déposé auprès d’eux » (Robert Skidelsky, John Maynard Keynes. The Economist as Saviour 1920-1937. London : Macmillan, 1992, p. 163).

Dans une courte note à la fin du même volume, Skidelsky ajoute ceci à propos de Cannan : « Sa correspondance avec JMK au cours de la Première guerre mondiale et par la suite, constitue une source importante des idées de JMK relatives à la monnaie… » (ibid. 689).

Edwin Cannan n’était pas inconnu de Schumpeter, qui le cite abondamment dans son History of Economic Analysis (1954). Schumpeter fait cependant de lui un adversaire résolu de l’hypothèse de la création monétaire par les banques commerciales et il rejette l’image employée par Cannan des crédits accordés par les banques comme étant l’équivalent d’un service de prêt des sacs laissés dans un vestiaire.

Schumpeter parle de l’interprétation correcte, celle qui rejette la création monétaire ex nihilo, comme de « the old view », et il attribue la « théorie neuve » à quelques économistes et tout particulièrement à Henry Dunning Macleod (1821 – 1902) et à Hartley Withers (1867 – 1950). Il souligne toutefois que l’acceptation de leur hypothèse conjointe n’eut pas lieu sans combat : « Ce ne fut pas avant 1924 que la tâche théorique fut achevée grâce à un livre de [Albert] Hahn [Volkswirtschaftliche Theorie des Bankkredits], et encore, le succès ne fut pas immédiat » (Schumpeter 1954 : 1082 ; trad. franç. Tome III, 1983 : 473-474).

« Partout, ajoutait Schumpeter, dans son livre publié en 1954, la résistance demeure forte jusqu’à aujourd’hui, et tout particulièrement en France » (ibid. 1082 ; trad. franç. : 474).

Depuis, Schumpeter a triomphé : même des banquiers, qui devraient pourtant savoir mieux que quiconque ce qu’ils font exactement, colportent ses fables. Il ne s’est pas trompé pourtant quant à l’endroit où résisterait le dernier carré : il se fait en effet que dans un coin reculé de Bretagne, un irréductible Gaulois (César : « fortissimae sunt Belgae »), héritier d’Edwin Cannan et de John Maynard Keynes, maintient le flambeau de l’« ancienne opinion » : le modèle qui décrit comment les choses se passent réellement entre les murs des établissements dispensateurs de crédit, modèle qui ne s’effondre pas du coup, comme l’autre, sous le poids de ses invraisemblances.

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